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Jeunes professions, professions de jeunes ?

De
208 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 220
EAN13 : 9782296239166
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JEUNES PROFESSIONS, PROFESSIONS DE JEUNES?

COLLECTION DOSSIERS SHS La collection DOSSIERS SHS est créée pour donner la parole aux étudiants, qui ont en général peu l'occasion de publier. Son ambition est de fournir un panorama de la recherche en sciences humaines et sociales aujourd'hui, et l'idée de ce qu'elle sera demain. Les travaux publiés à partir d'enquêtes et de recherches de terrain sont l'expression de ce qui est en train d'émerger en France et à l'étranger. Les éventuelles limites théoriques et descriptives des travaux d'étudiants ne signifient pas absence de qualité et d'originalité. DOSSIERS SHS a pour but de combler l'isolement des étudiants pour favoriser une dynamique et un échange entre les recherches en cours. Les publications, rédactions de maîtrise, DEA ou travaux intermédiaires de thèse, sont réunies autour d'un thème, soit par un enseignant qui anime le Dossier, soit à l'initiative d'un étudiant qui appelle à communication. Chaque fascicule thématique regroupe en 180 pages deux à dix communications, présentées par l'animateur du Dossier dans une introduction de synthèse.

Collection

DOSSIERS

SHS, animée par:

Sophie TAPONIER, Responsable de la collection Dominique DES]EUX, Professeur à Paris V Sorbonne Smaïn LAACHER, Directeur littéraire

CONSEIL EDITORIAL: Pierre-Yves GAUDARD(érudiam, Paris V) - Éric MARCHANDET (érudiam, Paris V) - Richard DELRIEUX (érudiant Nice) Maurice BUNC (maître de conférence, Nancy). Françoise BOURDARIA (maître de conférence, Tours). Alain BOURDIN

-

(professeur, (sociologue, (maître

Toulouse) Angers)

Anne GUIU.OU(maître de conférence, Brest)

- François

DURET (professeur,

-

-

Bordeaux) Strasbourg)

_

Guy MINGUET
PAVAGEAU

C. de MONTLIBERT (professeur, Perpignan)

- A. PIETTE(maître de conférence, Montpellier)
de conférence,

-

Richard

POTTIEZ (professeur,

- Jean

Nice).

Collection

«dossiers sciences humaines et sociales» dirigée par Dominique DESJEUX

Sous la direction

de

Denys

CUCHE

JEUNES PROFESSIONS, PROFESSIONS DE JEUNES?
Hôtesses de l'air, moniteurs auto-école, G.O. du Club Met/', employés des Mac Do

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

OUVRAGES PARUS DANS LA COLLECTION

-E. MARCHANDET,

S. JOUBERT 1-4 social dans tous ses états, 1991.

ISBN 2-7384-1017-0

INTRODUCTION

Denys Cuche

INTRODUCTION

Que peuvent bien avoir en commun les activités professionnelles d'hôtesse de l'air, de moniteur auto-école, de «gentil organisateur» (G.o) du «Club Méditerranée» et d'employé des restaurants «Mac Donald»? Il peut paraître en effet surprenant de vouloir réunir dans une même perspective des activités aussi différentes, voire même sans rapport, du moins apparemment. A y regarder de plus près, cependant, ces emplois particuliers ont plus d'un point commun, comme cela apparaît à la lecture de cet ouvrage, et surtout deux grandes caractéristiques communes: ce sont d'une part de jeunes professions, toutes apparues au lendemain de la deuxième guerre mondiale et de ce fait encore en pleine évolution et relativement peu structurées; d'autre part, ce sont des professions exercées presque exclusivement par des hommes et des femmes jeunes, la jeunesse faisant partie de leur définition et de leur 'mage. Toutefois, il serait erroné de les assimiler à des «petits boulots» précaires plus ou moins réservés aux jeunes et aux étudiants, car si dans chacune de ces professions les perspectives de carrière restent encore floues et peu développées, il n'en demeure pas moins qu'elles ne sont pas totalement inexistantes et qu'elles commencent à se dessiner plus ou moins précisément suivant les cas.

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DES PROFESSIONS?

Le terme «profession~ est utilisé ici par commodité dans son sens le plus large et le plus commun. Le terme «métier~ aurait pu aussi être retenu, mais dans la langue française il renvoie davantage à des activités manuelles et artisanales qui supposent un long apprentissage spécialisé. Il ne s'agira donc pas, dans les études ici présentées, de participer au débat sans doute inépuisable et quelque peu stérile d'une certaine sociologie des professions, débat qui consiste à distinguer à partir de critères prétendument objectifs «vraies~ et «pseudo~ professions. Il n'est pas question dans les études qui suivent d'adopter la conception élitiste des professions, celle qui domine chez différents sociologues, américains surtout, pour lesquels «profession~ renvoie à des activités «nobles» qui impliquent une finalité de service: servir des particuliers, bien sûr, mais au-delà d'eux servir l'intérêt général. Cette conception a été longuement développée par Talcott Parsons qui cherchait à définir un «type-idéal» de profession qui servirait en quelque sorte d'étalon pour mesurer l'authenticité de chaque profession et procéder ainsi à une analyse comparative. Pour lui, c'était la profession médicale libérale qui fournissait le mieux les bases d'élaboration de ce type-idéal construit par abstraction des spécificités de cette profession. Dans cette perspective, les principales caractéristiques d'une «vraie» profession seraient:

- le monopole dans l'accomplissement de certaines tâches particulières, légitimé par une compétence incontestable et reconnue comme telle car fondée elle-même sur le monopole des connaissances d'une branche du savoir ou de la science, connaissances acquises au cours d'une formation longue dans des établissements spécialisés;
une éthique professionnelle de désintéressement et de service, au sens le plus noble du terme, visant l'intérêt le plus général et entraînant une neutralité d'expert impartial à l'égard des divers groupes sociaux qui ont recours à ses compétences;

-

- un mode de contrôle social interne de l'accès à la profession et de son exercice, lui assurant son autonomie et favorisant l'émergence d'une «communauté» professionnelle solidaire.
Bon nombre de sociologues ont critiqué le modèle de Talcott Parsons et notamment sa dépendance intellectuelle à l'égard de la problématique des associations professionnelles et des images avantageuses et stéréotypées qu'elles donnent de leurs corporations, images

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.

qui ne sont bien souvent que des rationalisations visant à défendre des positions stratégiques dans la division générale du travaiL Prisonnier d'une conception fonctionnaliste des professions - chaque

profession répondrait à un besoin ou à une demande sociale et serait

donc «fonctionnelle» - Talcott Parsons ne s'interroge pas sur les conditions de formation de la division du travail qui pour lui relève essentiellement de la rationalité technique. Or, il n'y a pas d'analyse authentiquement sociologique des professions qui puisse se passer d'une analyse de la division du travail: aucune profession n'a de réalité en elle-même, contrairement à ce que l'explication essentialiste prétend. Les professions se constituent et se définissent les unes par rapport aux autres, parfois. même les unes contre les autres. La division du travail est le résultat, toujours provisoire, de luttes sociales de positionnement et de classement entre différents groupes professionnels . C'est cela qu'a bien fait apparaître l'autre grande figure américaine de la sociologie des professions, Everett Cherington Hughes, un des représentants les plus illustres de l'Ecole de Chicago. Pour lui, «toutes les sortesde travail appartiennent à la mêmesérie, que/le que soit leurplace dans les hiérarchiesde prestige ou des valeurs morales»(1) Il n'y a donc pas lieu d'établir des classifications arbitraires entre vraies et fausses professions. D'ailleurs, et c'est en ceci que les études qui suivent prétendent se situer dans la même approche, Hughes va même jusqu'à penser, à l'inverse de Talcott Parsons, que pour révéler certaines caractéristiques fondamentales de toute activité professionnelle il est préférable de privilégier l'analyse des métiers peu prestigieux, voire même plus ou moins marginaux, et cela en particulier parce que le chercheur risque moins d'être dupe du discours rationalisateur, extrêmement efficace, des associations corporatistes, comme dans le cas des professions libérales, les métiers à statut modeste offrant une moindre résistance à l'enquête sociologique. Aussi Hughes et ses disciples ont-ils réalisé des enquêtes sur les concierges, les boxeurs professionnels, les chauffeurs de taxi, les policiers, les musiciens de jazz (2) et même les pourvoyeurs de drogue, etc. Ils entendaient opérer une démystification de l'image idéalisée des professions en faisant apparaître les mécanismes commur s à la

1. Cité par Jean-Michel CHAPOULIE, "Everett C. Hughes et le développement du travail de terrain en sociologie", R.8rmefra"faiJe d4 J()(jologie, XXV, 1984, p. 599. 2. L'enquête sur les musiciens de jazz a été réalisée par Howard S. BECKER, luimême pianiste de jazz, dans le cadre de son mémoire de maîtrise. On en retrouve l'essentiel dans les chapitres 5 et 6 de son livre devenu un classique de la sociologie américaine: OlltJiden. EtlideJ d4 J()(jologi4 d4 la délliance (traduction de J.P. BRIAND et (10 édition J.M. CHAPOULIE, préface de J.M. CHAPOULIE), Paris Métaillié, 1985 américaine: 1963).

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formation et à la promotion de toute profession. Hughes, par exemple, n'avait pas attendu le dessinateur humoristique Reiser pour se livrer à des rapprochements aussi audacieux que scandaleux aux yeux de certains entre médecins et plombiers, de même qu'entre psychiatres et prostituées, notamment en ce qui concerne la relation du client au professionnel.

PROFESSIONN ALISATION?

l'approche relationnelle de Hughes permet de dépasser les discussions byzantines sur la «nature» des professions. Plus qu'aux professions en elles-mêmes, Hughes s'intéresse en effet au processus de «professionnalisation». Ce qui l'intéresse c'est le mouvement de structuration qui fait évoluer une activité de travail plus ou moins définie vers un métier à l'identité et aux pratiques clairement établies. Sa démarche a été qualifiée d'interactionniste, mais il faut préciser que pour Hughes le concept d'interaction ne renvoie pas seulement aux interactions face à face entre individus: il l'utilise surtout pour décrire les relations de compétition entre les groupes, qu'il y ait ou non contact direct. Pour rendre compte d'un processus de professionnalisation, il faut donc s'attacher à décrire et analyser les interactions entre travailleurs partageant la même activité, et entre ceux-ci et les groupes avec lesquels ils sont en relation: qui fait quoi? en relation avec qui? au bénéfice de qui? avec quelle marge d'autonomie? etc. Il s'agit de comprendre pourquoi et comment des activités individuelles deviennent (ou pas) une profession reconnue; pourquoi et comment se structure (ou pas) autour d'elles un groupe; pourquoi et comment se construit (ou pas) une identité professionnelle collective. Le degré de professionnalisation d'un métier dépend de l'étendue du contrôle de leur activité par les travailleurs. Ce qui intéresse le sociologue, ce sont les efforts des travailleurs pour élargir ce contrôle et leur marge de manœuvre. De ce point de vue, c'est moins le résultat qui compte pour le sociologue que ce que représentent toutes les tentatives, souvent impossibles à repérer de l'extérieur, pour accéder à la reconnaissance de la compétence et de l'autonomie. Pour en revenir aux enquêtes de cet ouvrage, être hôtesse de l'air, moniteur auto-école, G.O. du Club Med ou employé de Mac Donald . ce n'est sans doute pas exercer une profession au sens le plus élitiste du terme. Mais ce n'est pas renoncer pour autant à toute forme de reconnaissance professionnelle et de carrière. Les luttes pour la structuration de la carrière et du métier existent aussi bien en bas qu'en

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haut de la hiérarchie des professions, comme cela apparaît dans les monographies qui suivent. Ces luttes peuvent être symboliques autant que pratiques, car pour le travailleur l'univers de travail n'est jamais un univers purement technique. Pour ce dernier, son activité ne se réduit pas à une simple «occupation~ ou à un «emploi~. Ces concepts économiques abstraits ne rendent pas compte du vécu de la plupart des travailleurs pour lesquels métiers et professions existent bien comme groupes d'appartenance et de socialisation, auxquels ils se réfèrent pour s'identifier personnellement et mutuellement et qui jouent un rôle non négligeable dans l'organisation de leur comportement au travail et même hors travail. La professionnalisation vue sous cet angle, à savoir se faire reconnaître comme un professionnel, membre d'un groupe professionnel clairement identifié, confirme que la question des professions n'est pas seulement un problème de définition de qualifications techniques mais aussi un enjeu social et symbolique.

METHODOLOGIE

DES ENQUETES

Si les enquêtes qui suivent empruntent en grande partie leur problématique à l'approche symboliste-interactionniste de Hughes, elles doivent encore davantage à la démarche méthodologique de ce dernier. Hughes, en effet, a insisté sur la nécessité de changer de méthodologie pour étudier sans a pri01'i le travail. Si l'on veut parvenir à une étude comparative des différentes activités professionnelles, il ne faut pas partir d'un modèle idéal-typique, mais multiplier les monographies d'activités les plus diverses et les plus méconnues. Or, l'étude des professions peu connues, notamment des intellectuels que sont les sociologues, implique de recourir à la méthode de l'observation directe et participante. Il faut restreindre le champ d'investigation et accroître la durée de présence sur le terrain pour que l'observation soit plus systématique. Hughes, dans l'élaboration de sa méthodologie, profite de l'expériencede ses collègues ethnologues de l'Université de Chicago dont il était très proche intellectuellement. Cependant, dans sa pratique de l'observation participante, il diffère quelque peu de la méthode ethnographique classique. En effet, dans les enquêtes d'étudiants qu'il dirige, la participation précède, pourrait-on dire, l'observation «désintéressée~ et systématique. Car Hughes part de la connaissance existentielle préalable du milieu professionnel que ses étudiants possèdent, ayant exercé avant ou pendant leurs études l'activité sur laquelle porte leur recherche.

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Bien entendu, pour Hughes, il s'agit de passer d'une connaissance ~pratique,. à une connaissance sociologique de la profession. Mais pour parvenir à cette connaissance ~objective,., il faut une grande familiarité avec le milieu de travail, familiarité qui est acquise de façon idéale par l'enquêteur quand lui-même a connu une socialisation dans et par ce milieu. C'est ce qui explique que dans les monographies produites par les disciples de Hughes, on trouve un emploi si fréquent du ~je,., l'enquêteur faisant lui-même partie de son enquête. L'avantage de cette méthode, c'est que le chercheur n'est pas totalement dépendant des entretiens qu'il peut être amené à faire: il n'est pas réduit à ne connaître la réalité professionnelle qu'il étudie qu'à travers le discours et les catégories des professionnels et des associations professionnelles, ce qui précisément pour Hughes représentait .laprincipale limite des travaux de Talcott Parsons. Cela dit, cette méthode n'est scientifiquement féconde que si le chercheur est capable d'opérer une distanciation intellectuelle et affective avec l'activité professionnelle qu'il exerçait ou exerce encore. A l'inverse de l'ethnologue, chez lui la distanciation vient après la participation, mais elle est tout aussi nécessaire. Cette dialectique subtile de participation-distanciation est ce qui confère à ces études interactionnistes des professions la tonalité de neutralité bienveillante qui les caractérise: on est loin ici d'une certaine sociologie du règlement de comptes mais tout autant d'une sociologie apologétique. Chez Hughes, l'exigence d,e distanciation prend un sens particulier, du fait même qu'elle succède à la participation. IlIa conçoit comme un authentique processus d'~émancipation", selon sa propre expression, émancipation intellectuelle bien sûr, mais tout à la fois psycho-affective. Le choix d'une formation sociologique de la part de ces jeunes salariés est sans doute l'indice que l'émancipation est déjà en cours, mais elle n'aboutira vraiment qu'au terme d'une démarche réflexive et méthQdique sur l'activité professionnelle exercée. Suivant les cas, ce processus ou plutôt ce travail d'émancipation est plus ou moins prolongé: quand l'engagement dans la profession (1) a été intense l'aptitude à adopter une attitude d'objectivation a plus de mal à se développer. Au cours du suivi des enquêtes ici présentées, nous avons pu nousmême le vérifier et nous avons vu certaines de ces recherches retardées, faute d'une émancipation suffisante pour permettre un travail d'analyse rigoureux. Car nos étudiants-chercheurs se trouvaient pratiquement
1. Etymologiquement, "profession" vient du latin "pro/wio" qui connote une idée d'engagement personnel et public dans un certain "état". De cette origine étymologique, il reste quelque trace aujourd'hui dans la conception courante des professions. Plus forte sera l'identification à la profession, plus profond sera l'engagement.

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dans la même situation que ceux de Hughes.. et c'est précisément ce qui nous semblait intéressant. Ils avaient choisi et exercé leur activité professionnelle avant ou indépendamment de leurs études de sociologie et ils ont profité de l'opportunité d'entreprendre une recherche dans le cadre de leur formation pour se livrer à un travail de réflexion et d'analyse sur leur travail salarié. Un dernier mot sur la méthodologie de Hughes dont nous nous sommes inspirés. Si Hughes privilégie la méthode monographique fondée sur l'observation participante, c'est pour aboutir à une connaissance compréhensive très fine du milieu professionnel étudié, et notamment des pratiques quotidiennes de ce milieu. Mais dans la perspective interactionniste qui est celle de cet auteur, monographie n'implique pas que la réalité observée soit considérée comme formant un tout fermé, se suffisant à lui-même et nettement séparé d'autres réalités professionnelles. Hughes est tellement préoccupé par la mise en évidence des liens de toutes sortes qui relient les différents milieux de travail qu'il préconise avec insistance l'emploi de la méthode comparative, pourvu que ce soit sans a priori et sans idéal-type auquel se référer constamment. Dans la mesure du possible, les enquêtes de cet ouvrage ont aussi cherché à éviter l'enfermement dans la description d'une seule situation de travail qui aurait pu donner une image trop partielle et sans doute déformée de l'activité professionnelle. Les hôtesses de l'air ont été étudiées à travers deux compagnies aériennes que tout oppose: Air France et Brit Air. Les G.O. du Club Moo ont été observés dans des villages de vacances très contrastés. Les employés de Mac Donald dont il est question ici appartiennent à des restaurants aussi différents que celui de Rennes et celui de Londres. Enfin, les moniteursauto considérés plus bas se répartissent entre des écoles de conduite «traditionalistes» et des écoles «modernistes». De plus, nous espérons que de la confrontation de ces quatre études, et c'est pour cela que nous les avons réunies dans le même volume, le lecteur tirera quelque enseignement sur le rapport qu'entretiennent de jeunes professionnels à leur activité de travail.

DES PROFESSIONS SANS LIEN, MAIS PAS SANS ANALOGIE

C'est évidemment en partie par hasard que se trouvent rassemblées ici quatre enquêtes sur des professions aussi différentes que celles dont il est question plus loin. Nous n'avons pas fait le choix a priori de ces professions, mais nous avons saisi l'opportunité d'accompagner des étudiants dans une recherche sur la profession qu'ils exerçaient et

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qu'ils entendaient redécouvrir d'un point de vue sociologique. Ces quatre études étant menées presque en même temps, à quelques mois pr~s, cela nous a permis d'en saisir certains points communs. Tout d'abord, il s'agit dans les quatre cas de recherches originales sur des aspects peu explorés du monde du travail. La sociologie du travail en France a longtemps été principalement une sociologie du travail ouvrier, puis plus récemment une sociologie d'autres catégories de salariés d'entreprise, techniciens, cadres, etc. Mais elle s'est relativement peu intéressée jusqu'à une époque récente aux groupes professionnels en tant que tels. Ceux qui sont décrits ici n'ont pratiquement fait l'objet d'aucune enquête sociologique auparavant, alors que l'entreprise «Air France», l'entreprise «Club Méditerranée» ou l'entreprise «Mac Donald» ont donné lieu à des recherches d'économie d'entreprise ou même de sociologie des organisations. Par ailleurs, comme cela est indiqué dans le titre, il s'agit, dans tous les cas, de jeunes professions, créées après la deuxième guerre mondiale. Ces professions ne sont pas sans rapport avec une certaine transformation de la société, liée à la modernité: développement des communications et de la mobilité, extension remarquable des loisirs, etc. La profession d'hôtesse de l'air est liée directement à l'essor de l'aviation, celle de moniteur auto-école aux progrès de l'automobile. Dans un autre domaine, celui des loisirs, apparaissent de nouvelles conceptions du service de la clientèle, fondées sur une évolution des modes de vie et de consommation: clubs de vacances et entreprises de restauration rapide (<<fast food») cherchent à répondre aux attentes d'une clientèle appréciant un style .«jeune et dynamique» et inventent un type de service professionnel en conformité avec ces attentes. Ces nouvelles activités professionnelles ne sont pas sans attrait pour les jeunes. Outre le fait qu'elles sont liées symboliquement et techniquement à la modernité, et donc au renouveau, elles apparaissent à leurs yeux comme des occupations très éloignées de l'univers traditionnel des usines ou des bureaux, perçu par les jeunes comme celui du travail aliéné. Elles participent au contraire de l'univers des loisirs et de l'évasion: c'est évident dans le cas des G.O; dans celui des employés de Mac Donald, il faut savoir que ces restaurants sont implantés dans les quartiers «animés» et dans les zones urbaines de loisirs; quant aux hôtesses de l'air et aux moniteurs auto-école, leurs professions sont symboliquement attachées à deux moyens d'évasion: l'avion et l'automobile. Bien évidemment, comme on le verra plus loin, cet aspect séduisant de ces quatre activités n'est pas une garantie contre toute forme d'aliénation au travail et on se rendra compte dans les pages qui suivent que ces professions n'échappent pas à la rationalisation du travail. Mais pour le jeune qui fait le choix d'une de ces professions, ce qui l'attire au départ c'est qu'elle semble permettre un autre rapport

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au travail, plus détendu. Pour lui, il s'agit d'un travail qui n'est pas un «travail» au sens habituel du mot, ou qui est un «travail allégé», pour reprendre l'excellente formule de Virginia Boscolo, car situé hors de l'espace et de la temporalité ordinaires du travail, et aussi parce que perçu comme non déplaisant et non pénible. Au début, c'est un sentiment de plaisir qui prédomine: plaisir de voler et de voyager, plaisir de conduire, plaisir de se trouver dans une ambiance de vacances (le Club Med) ou dans une ambiance jeune et décontractée (le restaurant Mac Do). Ces activités séduisent les jeunes car elles semblent proches du jeu. Le jeu peut d'ailleurs se mêler au travail, sans que les frontières soient bien nettes, comme dans le cas des G.O.; et même chez les employés Mac Donald, à l'activité très rationalisée, le goût du jeu, caractéristique essentielle de la jeunesse, est mis à profit (au double sens du terme, habituel et économique) pour organiser des courses entre serveurs ainsi que cela est décrit dans ce livre. Bien entendu, tout cela ne va pas sans illusion et les jeunes professionnels découvriront progressivement certaines formes d'aliénation par delà l'apparente évasion dans la liberté. Pourtant, ce qui compte pour eux c'est moins la nature même de l'activité professionnelle que le contexte social et culturel dans lequel elle se déroule et qui leur permet d'entretenir un certain rêve. Et s'ils finissent par abandonner ces professions, c'est peut-être moins parce que leurs illusions de départ se sont évanouies, encore que ce facteur joue certainement un rôle non négligeable, que parce que les perspectives de carrière demeurent très limitées, même quand elles se développent. Voilà sans doute la principale raison pour laquelle ces jeunes professions restent surtout des professions de jeunes.

QUATRE ENQUETES, QUATRE ENQUETRlCES

Les études ici réunies sont des extraits de mémoires de recherche d'étudiants en sociologie. Ce sont donc des travaux de jeunes chercheurs et non de chercheurs confirmés. Ils ne sont donc pas complètement exempts de défauts... de jeunesse! Mais comme nous l'avons déjà souligné plus haut, ces étudiants ont l'avantage appréciable d'avoir une connaissance personnelle «intime» du milieu professionnel sur lequel porte leur recherche. C'est cet avantage que nous avons voulu exploiter au mieux dans la sélection que nous avons faite des passages les plus significatifs de leurs mémoires. Aussi, dans notre choix, avons-nous privilégié ce qui relève de la description «de l'intérieur» de ces activités professionnelles et ce qui

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apporte une information originale. Bien sûr, comme il s'agit de «morceaux choisis», un risque d'impression d'inachèvement de la part du lecteur n'est pas à exclure. Mais ce risque n'est pas bien grave et représente même un certain avantage, si l'on admet qu'il ne s'agit absolument pas ici de présenter des monographies exhaustives sur telle ou telle profession, mais plutôt d'apporter un éclairage particulier qui permette de mieux comprendre la logique de ceux qui les exercent dans un contexte donné. Même si les conditions de ces quatre études sont comparables, chacune possède ses propres particularités:

- L'enquête sur les hôtessesde t'air a été conduite par une ancienne hôtesse de l'air qui a navigué cinq années avant de se marier et de se consacrer à sa famille. La rencontre avec la sociologie a eu lieu pour elle assez tard et a participé du processus d'émancipation auquel nous faisions allusion plus haut: le travait de distanciation d'avec la profession avait déjà commencé par le fait des années qui avaient passé depuis l'arrêt de l'exercice de la fonction d'hôtesse de l'air, mais it s'est considérablement renforcé grâce à un effort de réflexion systématique et rigoureuse. - L'enquêtesur les G.O.du Club Med s'appuie sur une expérience de huit séjours au Club comme G.o, répartis sur quatre années. Là aussi, l'implication de l'enquêtrice est forte, car répétée et prolongée. D'abord envisagée comme un simple «job», l'activité de G.O. va devenir progressivement pour elle objet d'interrogation sociologique. A l'analyse, cette fonction révèlera ses contradictions ou plutôt son ambivalence, dont les humoristes avec leurs caricatures plus ou moins faciles n'ont su 'saisir qu'un aspect parce que le regard qu'ils portent sur elle reste extérieur.
la rédaction spontanée d'une sorte de journal personnel de relation de chaque journée de travail. Au départ, il n'y avait là que simple curiosité de la part de quelqu'un qui découvrait un univers de travail peu banal et qui lui paraissait plutôt plaisant. Puis, progressivement, a mûri l'idée d'une observation plus systématique. Sans que soit totalement abandonnée la démarche résolument narrative du début, une ethnographie au jour le jour a été pratiquée en adoptant un point de vue moins «existentiel» et plus distancié. trois précédentes dans la mesure où elle n'a pas été effectuée par quelqu'un qui a exercé la profession. Pourtant, cette enquête mérite d'être rapprochée des autres, car, outre son objet et sa problématique, une profession jeune en développement, elle a en commun avec celles qui précèdent d'avoir été menée par une personne qui avait une proximité personnelle très grande avec la profession à travers un parent très

-

L'enquête sur les employés des restaurants Mac Donald est partie de

-

L'enquête sur les moniteurs auto-kole est un peu différente

des

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proche, lui-même moniteur, qui a joué en quelque sorte dans cette enquête le rôle d'informateur privilégié. Si la participation a fatalement été moins poussée que dans les trois autres études, une réelle familiarité avec le milieu professionnel a néanmoins été possible, grâce aux introductions auprès des moniteurs dont a bénéficié l'enquêtrice par l'intermédiaire de ce parent. Par ailleurs, il faut signaler que cette enquête s'est déroulée à un moment particulièrement propice, alors que la profession se trouvait en état d'effervescence à la suite de projets de réforme de l'enseignement traditionnel de la conduite automobile. Cela a certainement facilité les entretiens et permis de mieux cerner les différentes conceptions de la profession qui s'affrontent. Ces différentes enquêtes, effectuées «de l'intérieur», ont toutes le mérite de démystifier l'image stéréotypée, construite de l'extérieur, des professions dont il est question ici. Si être hôtesse de l'air ça n'est pas toujours enthousiasmant, si c'est même assez vite décevant et éprouvant; si être G.O. ça n'est pas une sinécure, loin s'en faut, être employé des restaurants Mac Donald ça n'est pas forcément «le bagne», même si le travail apparaît très rationalisé et répétitif. Révélées par l'enquête participante, ces professions ne correspondent pas à l'idée qu'on s'en fait généralement. A travers ces études, on découvre par ailleurs que la définition de la profession est partout l'enjeu d'une lutte entre les travailleurs et l'entreprise qui les emploie. Sur ce plan-là, ce sont les professions les plus anciennes, comme celle d'hôtesse de l'air et celle de moniteur auto-école, qui bénéficient de l'identité la mieux connue et reconnue. Par contre, au Club Med ou chez Mac Donald c'est l'entreprise qui accapare pour le moment l'image professionnelle. Mais rien n'interdit de penser, surtout après avoir lu attentivement les pages qui suivent, que des professions nouvelles sont en train d'émerger dans ces entreprises pionnières et qu'elles se détacheront progressivement de ces entreprises pour acquérir une autonomie de plus en plus significative.

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