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Jeunesse 86

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296401358
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JEUNESSE 1986
AU-DELÀ DU SEXE...

Ouvrages de l'auteur sur la jeunesse:
Jeunesse française et groupes sociaux après Mai 1968, (en collaboration avec C. Camilleri), Paris, CNRS, 1974. Les nouveaux Jeunes. La politique ou le bonheur (en collaboration avec C. Camilleri), Toulouse, Privat, 1983. Autres ouvrages de l'auteur aux Publications de la Sorbonne et chez l'Harmattan.

A paraître dans la même collection: Katerztein (J.), Stratégies identitaires au sein de la jeunesse française. Tapia (C.), Jeunesse antillaise au carrefour des possibles.

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-855-9

Collection

« Jeunesses dirigée par Claude

et sociétés»
Tapia

Claude TAPIA

JEUNESSE 1986
AU-DELÀ DU SEXE...

Psychosociologie de la vie affective de la jeunesse

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechrtique 75005 Paris

A Danièle...

AVANT-PROPOS
Radiographie d'une crise : décembre 1986

Le manuscrit de cet ouvrage était déjà sous presse quand, dans un contexte politique marqué par le réalisme ou la résignation, éclatèrent les manifestations étudiantes et lycéennes éclaboussant la belle sérénité des pouvoirs publics. Ces turbulences que personne n'avait
prévues

-

ce que tout le monde souligne dans la presse

mais qui en fait n'ont pas dû surprendre ceux qui ont bien assimilé l'idée que les réactions de la jeunesse à certains phénomènes sociaux ne peuvent être, par définition, qu'imprévisibles et illogiques au regard deJa
rationalité sociale dominante

-

qui ont déjà fait l'objet

d'abondants commentaires journalistiques et qui feront sans doute, dans les mois à venir, la matière d'analyses sociologiques plus approfondies, peuvent être abordées de différents points de vue. Le seul que nous puissions retenir ici, à chaud, quelques jours après les événements de décembre 1986, correspond à la question très concrète et prosaïque: ces événements illustrent-ils ou infirment-ils les analyses sur les comportements des jeunes contenus dans le corps de cet ouvrage, auxquelles nous nous sommes interdit de changér une ligne? Notre modestie dût-elle en souffrir, rien de ce qui émerge d'important dans les commentaires ou interpré9

tations que nous avons donné des résultats de l'enquête menée il y a quelque trois ans auprès de lycéens de terminale, ne semble contredit pas les faits récents comme nous allons rapidement le montrer. Est-il utile de préciser que cette démarche nous dispense d'une reconstitution historique du Mouvement, de sa genèse à sa dissolution (peut-être provisoire) et d'une exploration des causes directes ou indirectes, manifestes ou latentes: la peur du chômage et donc de la sélection pour les uns, l'incompréhension du gouvernement à l'égard des protestations contre la loi Devaquet pour les autres, la nostalgie de Mai 1968 et de la fusion intragénérationnelle pour d'autres encore, la révélation d'un malaise profond de notre société face à certains problèmes abordés de façon expéditive par le pouvoir et l'incapacité de celui-ci de communiquer ses vraies intentions, enfin. Cela est en soi intéressant, mais pour nous tout à fait secondaire, comme nous semblent accessoires les sentences rendues ici et là sur les résultats du Mouvement: victoire totale, demi-victoire, victoire à la Pyrrhus..., ou les analogies, suggérées non sans délectation, avec les événements de Mai 68. L'essentiel pour nous est de comprendre ce que ce mouvement enseigne sur la psychologie, la mentalité, la sensibilité, l'idéologie des jeunes d'aujourd'hui et de décoder ces enseignements à la lumière des hypothèses et interprétations constituant les temps forts de cet ouvrage. Dans cette optique quatre points méritent réflexion: - Qu'en est-il du niveau de politisation du Mouvement? - Exprime-t-il, sur un plan social global, une aspiration à plus de démocratie à l'intérieur du système de la démocratie représentative, ou hors de celle-ci? - Sur le terrain plus idéologique, peut-on parler d'unité du Mouvement et sur quelles bases? Quelles valeurs soudent entre elles les éventuelles composantes du Mouvement? cadre d'une problématique de l'insertion sociale des jeunes? Quel rôle jouent-ils dans le processus d'élaboration de leur identité sociale? 10

-

Comment interpréter ces événements dans le

C'est sur le premier point que les commentaires abondent, d'origines diverses: partis politiques, syndicats, porte-parole du gouvernement, journalistes de droite ou de gauche. Ces commentaires divergent mais présentent tous la particularité de s'harmoniser avec les
opinions, les thèses ou les espoirs des formations politiques en présence: signe avant-coureur de la repolitisation, à gauche, de la jeunesse, et riposte à la grande manifestation en faveur de l'école privée de juin

1984, selon les partis de la gauche non communiste

2,

confirmation de l'apolitisme des jeunes manifestants malgré lestnanipulations des partis de l'opposition, selon la majorité au pouvoir 2, irrésistible glissement de la jeunesse vers la droite, sous-entendu vers la socialdémocratie, selon le parti communiste qui refuse l'idéalisation d'un mouvement d'essence proprement catégorielle 3. Hors du monde strictement politique, deux points de vue méritent quelques commentaires: celui du philosophe Gilles Lipovetsky pour qui le mouvement de novembre/décembre 1986 ne présente aucune dimension politique ou éthique et ne s'explique que par la peur de la dévalorisation des diplômes et des difficultés plus grandes d'intégration dans la société, et celui du sociologue E. Morin situant l'originalité du mouvement dans la navette qu'il effectue entre le politique et l'infra-politique et dans son maintien dans cet entre-deux inconfortable 5. Le premier de ces points de vue paraît franchement excessif et peu objectif. Les slogans figurant sur les
1. Cette thèse fait ressortir les liens étroits entre les manifestations de lycéens et étudiants et celle de la FEN à majorité socialiste qui les a précédés de très peu. Le PS fait une analyse assez proche de celle du PSU à cet égard (voir Le Monde, 16 décembre 1986). 2. Nous laisserons de côté certaines prises de position d'extrême droite que leur virulence rend dérisoires, l'une d'elles assimilant la contestation étudiante aux symptômes d'une maladie redoutable de notre temps 3. Voir le rapport préparé à l'intention du comité central du PCF consacré à la jeunesse par M. BIotin (cf. Le Monde du 19 décembre 1986) se référant essentiellement aux élections de mars 1986. 4. Voir Nouvel Observateur, 12-18 décembre 1986. 5. Voir interview d'E. Morin dans le Nouvel Observateur du 12/18 déco et Le Monde du 13 déco 1986. 11

pancartes et les banderoles portées par les manifestants

6

témoignent de la dimension éthique et supraindividualiste du Mouvement. Sans que les tendances de la jeunesse actuelle à l'individualisme et à l'hédonisme (que nous avons nous-mêmes mises en relief dans certains chapitres de cet ouvrage) soient pour autant affaiblies, l'adhésion collective assez forte de la majorité des jeunes à certaines valeurs, comme la solidarité avec les éléments les plus menacés de la société (réaction déjà vive relevée lors de notre précédente enquête, voir Les nouveaux jeunes, op. eit.) confirme tout à fait les observations que nous avons faites dans cet ouvrage sur le moralisme foncier des jeunes d'aujourd'hui et sur leur volonté de réhabilitation d'un humanisme mis à mal par un vaste courant intellectuel français au cours de la décennie 70. L'analyse d'E. Morin paraît déjà plus nuancée. On peut cependant lui reprocher de refuser ou de négliger la distinction entre la politisation dans les formes classiques du militantisme (jeunes et adultes) des années 60 et la politisation dans les formes plus subtiles et détournées des jeunes à la fin des années 70, telle que nous l'avons analysée dans notre ouvrage précédent (cf. Les nouveaux jeunes). Le regroupement des jeunes étudiants et lycéens dans les rues pour manifester en faveur d'un objectif commun, ne modifie en rien, à notre avis, la tendance que nous avons analysée il y a quelquès années et qui se manifeste encore dans les résultats de ce dernier ouvrage, celle consistant pour les jeunes à se replier mais aussi à agir dans un environnement proche) ,en trouvant les modes de démocratie directe correspondant à des projets locaux (et non globaux comme en Mai 68 et dans les années qui suivirent). C'est parce que les observateurs ont continué à penser et à analyser les faits sociaux avec les catégories traditionnelles et qu'ils se sont complus dans les clichés trop commodes, vulgarisés par quelques sociologues ou journalistes (apathie de la

6. On se réfêrera aussi bien à la condamnation des expulsions collectives d'immigrés et de façon plus générale du racisme qu'au danger du Code de la nationalité préparé par le gouvernement et qu'aux contrôles d'identité abusifs. 12

qu'ils ont été apparemment surpris par la propagation extrêmement rapide du Mouvement de novembre/décembre 86, les uns le qualifiant « d'objet social non identifié» (voir F. Gaussen, Le Monde, 5 décembre 86), les autres l'attribuant à « une génération inconnue aux comportements atypiques et aux réflexes nouveaux» (voir M. Richard, Le Point, 8 décembre 86). Une fois de plus le schéma proposé après la première enquête en 1969170 pour expliquer les comportements de la jeunesse française (cf. Jeunesse française et groupes sociaux après Mai 68, op. cit. et voir ci-dessous à la fin du chapitre III) se vérifie: dans un contexte social et politique marqué par la frustration latente d'une fraction importante de la population, c'est-à-dire par la présence dans l'environnement social de stimuli déclencheurs de l'action collective, les conduites des jeunes échappent aux déterminations sociales et psychologiques ou idéologiques classiques et se développent de manière autonome (par rapport aux opinions, attitudes, etc.) jusqu'à l'extinction du « feu» qui les a alimenté. C'est là une donnée fondamentale caractéristique de la psychologie collective des jeunes qu'il faut savoir pour comprendre certains phénomènes le plus souvent éphémères comme les manifestations récentes. Politisation donc, spécifique des jeunes, sous les apparences de l'indifférence, du retrait ou de la dissidence. Mais les pratiques de la démocratie directe dans les environnements proches ou restreints, dans les micro-milieux d'action ou d'expression collectives (en lesquelles consiste au moins partiellement cette politisation) jouent-elles comme on l'a dit dans certains articles de presse (la démocratie à la base, plus une bonne utilisation massive et intelligente des médias a été, a-t-on écrit, l'une des armes stratégiques du mouvement) contre le système de la démocratie représentative? A notre avis en aucune façon. Plusieurs faits attestent du contraire: le respect scrupuleux du contenu des mandats donnés par les assemblées générales des Universités à
7. Nous avons dénoncé cette perception dans un article paru dans Le Monde le 12 mai 1979.

jeunesse, désengagement, dépolitisation, etc...)

7

13

leurs représentants à la Coordination nationale, l'absence de leaders charismatiques - mieux que cela, la mise à l'écart instantanée des délégués aspirant à jouer ce rôle face aux médias -la dissolution immédiate de la Coordination nationale aussitôt atteint l'objectif du Mouvement... cela manifeste sans aucune équivoque l'adhésion profonde de la majorité des étudiants aux valeurs, règles, procédures de notre système démocrati-

que et sa conviction, non pas d'avoir fait triompher « la rue » contre le Parlement, mais d'avoir défendu l'intégrité du régime parlementaire contre les manœuvres politiciennes de tous bords, s'insinuant dans les rouages de la démocratie formelle. Faut-il penser avec Edgar Morin (voir articles cités) que le Mouvement opère une régénération de la tradition de gauche issue de la Révolution française? Oui et non à notre avis. Oui, dans le sens où il a renforcé la visibilité du lien entre le peuple détenteur du pouvoir ultime dans une démocratie et les institutions qui en sont dépositaires. Non, dans le sens où il a été surtout la résultante d'une multiplicité de composantes convergeant seulement en cela qu'elles assuraient la défense de quelques principes, comme le droit à l'insertion sociale, à la jouissance des bienfaits de notre société de consommation et de tolérance, au bonheur de chacun et à la promotion de pratiques authentiquement libérales, non pas au sens économique du terme, mais au sens moral et social. On pourra voir dans le chapitre III de cet ouvrage que parmi les tendances idéologiques opérant au sein de la jeunesse, celle qu'on peut définir comme progressiste-réformiste et - par opposition à d'autres orientées vers le progressisme marxiste ou vers l'apolitisme droitier - libérale dans le sens qu'on vient d'indiquer, domine et paraît représenter l'un des traits les plus consistants et les plus permanents de l'identité collective jeune. Cet aspect est d'autant plus saillant que le contexte politique ambiant est plus conservateur. A l'inverse, il tend à s'estomper quelque peu dans les périodes (comme celle que nous avons connue ces dernières années) où il devient la marque de l'idéologie officielle au pouvoir. Qu'en est-il de cette identité collective après le Mouvement de novembre/décembre 86 ? Il nous paraît 14

récents» un langage concret, réaliste, pragmatique et légaliste, au lieu d'un discours théorique, utopiste, globalisant, révolutionnaire - et d'autre part l'effet d'un ensemble de sentiments diffus largement partagés au sein de la jeunesse, par exemple celui d'être considéré comme quantité négligeable par les pouvoirs publics, insensible aux tentatives diverses de manipulations du système éducatif, et à la contradiction qu'il y a pour le Gouvernement, à prôner le libéralisme tous azimuts, tout en affirmant avec unanimité et constance la priorité de la lutte contre le chômage des jeunes qui elle suppose l'action volontariste et planificatrice de l'État; et dans un sens plus positif, celui d'une solidarité avec les catégories les plus fragiles de notre société et avec les pays du tiers monde les plus exposés aux cataclysmes naturels et aux famines. Le noyau dur du processus constitutif de l'identité collective de la génération des 18/22 ans repose sur un rejet assez catégorique des abstractions qui ont nourri la génération des années 60, et d'une modernité qui a mis au rencart, dans les années 70, le romantisme, l'idéalisme et le mysti-

incontestable que conformément à notre modèle (voir dans le texte de l'ouvrage ci-dessous) ce mouvement a stimulé le processus d'élaboration et d'actualisation de cette identité collective et, au-delà, de réinsertion des jeunes dans le jeu social et politique; en tout cas beaucoup plus que tous les mécanismes d'insertion professionnelle mis en place par le pouvoir depuis quelques années. Sur quoi s'appuie ~e processus? Sûrement pas, comme en Mai 68, sur une très puissante tendance à l'identification générationnelle. A aucun moment la jeunesse lycéenne et étudiante qui a manifesté dans les universités ou dans les rues de Paris ou dans d'autres villes de province, n'a cessé d'avoir une conscience aiguë de ses clivages, idéologiques, sociaux, culturels, etc. En cela on ne partage pas l'opinion des observateurs annonçant un virage dans le comportement des jeunes. Par contre ce qui nous a paru comparable à ce qui s'est passé en 1968 (cf. Jeunesse française et groupes sociaux après Mai 68, op. cit. ), c'est d'une part le rôle des minorités actives modélisantes et mobilisantes - sauf qu'elles ont tenu tout au long des « événements

15

cisme inhérent de tous temps à la psychologie juvénile. C'est sans doute pourquoi personne ne l'a relevé jusqu'ici, le souci éthique et libertaire de la jeunesse s'est paradoxalement exprimé au travers d'une lutte pour un objectif catégoriel, particulier et, certains l'ont dit un peu légèrement, égoïste.

C. T., décembre 1986.

16

INTRODUCTION

Orientation, perspective
Cet ouvrage propose une étude sur la jeunesse et non une dissertation sur l'amouf... il y en a déjà tant! Sur la jeunesse aussi d'ailleurs, mais l'entreprise est moins aléatoire en cela qu'elle prolonge des recherches réalisées et publiées ces dix dernières années, et s'appuie donc sur une expérience acquise dans ce domaine sur le terrain I. Ces études qui ont porté essentiellement sur les opinions politiques, les attitudes à l'égard des normes, valeurs ou institutions sociales, les représentations relatives aux rapports sociaux, notamment les rapports de générations, avaient volontairement laissé de côté tout ce qui concernait la vie personnelle et affective des jeunes, bien que par-ci par-là affleuraient dans les réponses des réactions, des aspirations, des préoccupations touchant à leur vie intime. Notre projet est donc ici d'essayer, en partant des
1. Voir C. TAPIA, « Relations et problèmes de générations », revue Praxis, Lausanne, août 1971. C.TAPIA (en colI. avec C. CAMILLERI), Jeunesse française et groupes sociaux après Mai 68, Paris, CNRS, 1974. C. TAPIA, « Dépolitisation de la jeunesse », Le Monde, 12 mai 1979. C. TAPIA (en colI. avec C. CAMILLERI). Les nouveaux jeunes: la politique ou le bonheur. Toulouse, éd. Privat, 1983. 17

principales conclusions de ces recherches, de découvrir un nouveau pan de la psychologie collective juvénile et d'apporter ainsi un éclairage nouveau sur des aspects déjà étudiés. D'autres travaux existent peut-être déjà sur la représentation qu'ont les jeunes de l'amour, de la relation amoureuse, de la vie de couple, etc... mais aucun, sans aucun doute, ne peut apporter de contribution à l'interprétation que nous avons commencé à donner des forces et tensions qui traversent la jeunesse et qui cristallisent les tendances, par exemple au conservatisme ou au progressisme politique, à la participation ou à la non-participation sociale, à l'intégration ou à la marginalité culturelle. Ainsi dans notre perspective il ne s'agit pas seulement de savoir ce que les jeunes pensent de l'amour, du désir, de la passion ou du couple, mais d'essayer de faire des observations rigoureuses sur la manière dont ils relient les opinions ou représentations qu'ils peuvent avoir à cet égard à la perception qu'ils ont de l'évolution sociale et du rôle qu'ils peuvent jouer collectivement dans notre système social. Ce qui implique que notre intérêt n'aille pas seulement à ce qu'ils disent de leur vécu amoureux, de leurs rêves ou de leurs attentes, mais aussi à ce que leur discours laisse transparaître relativement à la société, aux institutions ou à la politique. De sorte qu'en abordant la jeunesse par un autre biais, nous aurons peut-être la possibilité de conforter nos hypothèses antérieures sur le comportement de cette catégorie sociale remuante, portée aux actions paroxystiques ou au repli dépressif, obéissant tantôt à des tendances centrifuges, tantôt à des tendances centripètes, mais représentant toujours l'une des principales forces de la dynamique sociale globale. Cela dit, il reste que la majeure partie de l'ouvrage sera consacrée à la représentation de l'ensemble des données recueillies sur la manière dont les jeunes de 18/20 ans vivent ou se représentent l'amour de nos jours, de rechercher leur cohérence et de proposer des interprétations qui débordent le simple constat sur les opinions exprimées ou leur répartition. Mais comment dépasser ce constat, sans essayer de comprendre le débat actuel des adultes sur l'amour? 18

L'amour, un thème à la mode: débats, discussions Qui parle aujourd'hui de l'amour? Tout le monde ou presque. Des journaux commandent des sondages, des revues font appel à des personnalités diverses, élevées au rang d'experts ou à des sexologues patentés, des mouvements religieux interrogent directement ou indirectement leurs fidèles. Mais en parle-t-on savamment? Qu'en disent les sciences humaines? Certains de ceux à qui l'on donne la parole (dans les tables rondes, à la radio ou à la télévision, par exemple) ou qui la prennent (dans. des ouvrages ou articles) commencent leurs discours en déplorant l'absence totale de l'amour de toutes connaissances dites de sciences humaines, « puisque les psychanalystes le dissolvent en composantes non amoureuses et que les sociologues aussi bien "technocratiques" que solitude du marxistes l'ignorent» 2, ou «l'extrême discours amoureux abandonné des langages environ-

nants déprécié ou moqué par eux

3 »,

ou «le destin

ineffaçable qui pèse sur la séduction, donc sur l'amour, et qui fait que les grands systèmes d'interprétation n'ont cessé de l'exclure du champ conceptuel» 4, lesquels d'ailleurs en traitent fort bien, au-delà de ces pudiques regrets ou de ces timides précautions. D'autres, en revanche, n'ont pas de ces pudeurs et proclament hautement, dans le sillage de la littérature freudo-marxiste, leur volonté de faire de l'analyse de leur vécu amoureux l'instrument du développement de leur propre théorie scientifique, «ce livre est un livre sur moi, sur la sexualité et l'amour, sur le travail de groupe
et la psychosociologie» 5

là dévoiler le statut actuel de l'amour dans notre société, dans la vaste entreprise d'explorer et de répertorier les
2. Edgar MORIN, dans la table ronde radiophonique, France Culture, 20 mai 1981. 3. Roland BARTHES, Fragment de discours amoureux, Paris, Le Seuil, 1977, p. 5. 4. Jean BAUDRlLLARD, De la séduction, Paris, M. Galilée, 1979, pp. 9 et 10. 5. Max PAGÈS, Le travail amoureux, Paris, Dunod, p.9 (avant-propos).

- ou s'engagent, espérant par

19

phantasmes l'érotisme:
«

féminins

face à la pornographie

et à

Elles observent toutes un même mutisme que nous

avons tenté de briser en interrogeant des femmes, en leur demandant de dire, du spectacle pornographique ce qu'elles reçoivent, ce qu'elles entendent, ce qui les blesse ou les émeut» 6.

D'autres encore, prenant du recul par rapport aux conduites amoureuses, aux codes sociaux qui les régissent dans notre univers social, s'efforcent d'en repérer les facteurs déterminants, dénoncent les aliénations et contraintes qui en découlent « un discours masculin qui produit d'abord la fragmentation de l'autre-femme »... «les femmes sont sans doute dépossédées de leur identité aussi bien anatomique que sociale» 7 ou exaltent sans complexe leur propre programme amoureux:
«Laissez-nous jouir; il n'y a pas de barème de l'érotisme intelligent, pas de bonne perversion, pas de bonne sexualité, pas de solution finale, rassurante, révolutionnaire de l'amour» 8.

Parler d'amour aujourd'hui Le problème qui se pose à nous est avant tout de parvenir à une clarification de ces différentes positions, thèses ou perspectives, c'est-à-dire à une délimitation au moins approximative des convergences ou contradictions qu'elles présentent, de façon à raccorder les principaux éléments de ce vaste débat aux interrogations que suscitent les résultats de nos précédentes enquêtes auprès de la jeunesse. On ne peut préciser les objectifs de notre nouvelle recherche avant d'examiner les réponses qui sont données à des questions toutes
6. M.F. HANS et G. LAPOUGE, l'érotisme, Paris, Le Seuil, 1978. 7. Anne-Marie DARDIGNA, Les du sexe des femmes, Paris, Maspéro, 8. Pascal BRUCKNER et Alain désordre amoureux, Paris, Le Seuil, Les femmes, la pornographie et

châteaux d'Eros ou l'infortune 1977, p. 253. FINKlELKRAUT, Le nouveau 1977, p. 50.

20

simples: de quoi parle-t-on quand on parle aujourd'hui d'amour dans notre société? Y a-t-il une manière propre aux femmes et une autre plutôt masculine de répondre à la précédente question? Comment les spécialistes analysent-ils la mutation culturelle ou idéologique qui est intervenue ces quinze ou vingt dernières années avec la diffusion du spectacle pornographique et de la littérature érotique et l'impact de certains facteurs, comme le développement de la contraception et la libération de l'avortement, sur les opinions et les conduites des hommes ou des femmes de notre société? Enfin, tout le monde s'accorde à considérer que l'univers de la vie affective, des sentiments, de la sexualité, est plus que tout autre placé sous l'emprise de l'imaginaire. Dès lors peut-on esquiver l'interrogation: comment fonctionne l'imaginaire dans l'amour? qu'on peut compléter par celle-ci: sous l'influence de quels facteurs se trouve-t-il lui-même placé? Autrement dit quelles sont les articulations entre l'imaginaire et les structures sociales? Ou bien, pour nous résumer, comment opèrent les différentes déterminations sociales dans le champ de l'amour qui est aussi sans doute celui de l'imaginaire collectif? L'amour-sentiment culpabilisé: l'ombre de R. Barthes En quels termes parle-t-on d'amour aujourd'hui? Il est un point sur lequel tous les spécialistes, philosophes, sociologues, sexologues... s'accordent: l'amour-passion ou l'amour-sentiment est en déclin, largement supplanté dans nos mœurs par l'amoursexuel, disons par la Sexualité tout court. Autrement dit, si l'amour fait problème aujourd'hui, ce problème est celui de la sexualité, de ses manifestations, de sa satisfaction, des modes de sa résolution dans les couples ou dans les groupes:
«Fini la sentimentalité de l'amour, s'écrie A.M. Dardigna, car c'est la sexualité la plus "crue" qui servira de métaphore du comportement généraL.. » 9 9. Op. cit., p. 53. 21

Encore plus catégoriques sur l'expulsion de l'amoursentiment par la modernité sont ces lignes de Bruckner et Finkelkraut :
«

Le discours de la libération sexuelle a culpabilisé

l'amour en tant que vécu et l'a démodé comme écriture. S'il y a romantisme aujourd'hui il est libidinal et non plus sentimental. A la place de la passion le désir, au lieu du cœur le sexe» 10.

C'est cependant chez R. Barthes que l'on trouve la nostalgie la plus forte de l'amour-passion, de la sentimentalité, rejeté comme tabou, selon lui dans l'enfer de l'obscénité et de l'archaïsme,
«

L'amour est obscène en ceci qu'il met le sentimental

à la place du sexuel» (...) «Tout ce qui est anachronique est obscène... du passé nous ne supportons que la ruine, le kitch ou le rétro... le sentiment amoureux est démodé... l'amour choit hors du temps intéressant... c'est en cela qu'il est
obscène» 11

et que l'on trouve les efforts les plus grands pour sa réhabilitation. L'ouvrage tout entier est une tentative passionnée d'exploration de la conception idéaliste de l'amour, à partir d'une analyse du discours amoureux dans lequel il fait résider la substance même du vécu amoureux:
« C'est un portrait qui est ici proposé qui donne à lire une place de la parole, la place de quelqu'un qui parle en lui-même amoureusement» (p. 7), en s'attachant à

dégager

toutes

les composantes

-

tendresse,

langueur,

attente, angoisse, désir, jalousie... de ce champ dans lequel peut se déployer l'imaginaire, le rêve, «rêve d'union totale... » « enlacement immobile hors de l'accouplement [au diable alors l'imaginaire] dans la volupté enfantine de l'endormissement» (p. 121).

Aussi bien, pour R. Barthes, n'est-il pas d'amour sans imaginaire, d'imaginaire sans langage, et récipro10. Op. cit., p. 121. 11. Op. cil., pp. 210 et 211. 22

quement. Ou pour dire les choses autrement dans cette relation privilégiée qui s'affirme amoureuse, le langage se met sous l'emprise de l'imaginaire, et celui-ci opère efficacement dans le langage:
«

Poussières de figures qui s'agitent selon un ordre

imprévisible» (p. 233). «Qui surgissent dans la tête selon le plaisir de l'imaginaire» (p. 10). «Bouffées [de langage] qui viennent au gré de circonstances infimes, aléatoires» (p. 7). «Paquets de phrases... grand ruissellement de l'imaginaire» Il (p. 11).

Il n'est pas, selon Barthes, de moments ou d'étapes de l'aventure amoureuse qui ne soient faits de la même matière langagière: l'entrée dans l'état amoureux:
« La scène initiale au cours de laquelle j'ai été ravi, je ne fais que la reconstituer... je reconstruis une image traumatique... que je vis au présent mais que je conjugue, que je parle au passé» (p. 223), de même que la sortie: « la perte d'un langage... fini les "je t'aime" » (p. 124),

et que la phase intermédiaire multiplication des « scènes»

de l'amour, :

marquée

par la

«Échanges réglés de répliques» «exercice d'un droit », la pratique d'un langage dont [les partenaires]

sont copropriétaires... l'asservissement à « un principe
égalitaire de répartition des biens de paroles» (p. 243), « la scène est interminable comme le langage, elle est le langage lui-même saisi dans son infini» (p. 246).

que s'installe l'auteur du Travail amoureux

C'est aux antipodes de cette conception de l'amour
12,

partisan
de ses

résolu d'une utilisation à des fins thérapeutiques propres émotions ou désirs:

« Pendant toute cette période [l'auteur évoque un marasme éprouvé faute de partenaire sexuelle ]Pauline représenta pour moi la voie quasi unique de salut, la

12. M. PAGÈS,op. cit. 23

seule issue hors de mes conflits intimes, mon seul contact avec le monde extérieur... la raison en est je crois que j'avais éprouvé avec elle la possibilité d'exprimer ma sexualité infantile réprimée, en particulier beaucoup de mon sadisme, et que je sentais que c'était pour moi la seule issue. Je tentais, comme elle était inaccessible, d'engager des rapports avec d'autres femmes mais ils tournèrent court... faute d'une disposition adéquate de leur part, c'est-à-dire de la possibilité de répondre à ma sexualité, soit plus encore sans doute, faute d'une confiance suffisante chez moi que ma sexualité pouvait être acceptée... Je sentais que mon changement personnel passait nécessairement par la possibilité d'accomplir certains gestes sexuels avec une partenaire qui en éprouvât du plaisir» (p. 23). «Pour un individu ou un groupe donnés, à un moment donné de leur histoire, le plaisir éprouvé à accomplir certains gestes est la voie d'élection de leur changement. Il conduit à d'autres gestes, à d'autres expériences sexuelles et sociales et non à la répétition. Il transforme la relation aux autres et au monde de l'individu qui les accomplit» (p. 25). Bien qu'il la sexualité et de son livre» divers endroits affirmât dès l'abord que « les rapports de de l'amour constituaient le thème central (p. 9 de l'avant-propos) et manifestât en son goût ou sa quête de la passion épurée

de ses scories « matérialistes

», sa thèse grossièrement

résumée revient à assimiler, dans l'optique de «la Révolution sexologique» reichienne 13, la relation amoureuse à un désir qui s'accomplit dans le plaisir partagé: «Le plaisir partagé est le fondement de toute expérience sociale, l'origine du langage» (p. 34). « L'apprentissage de la communication est l'apprentissage du plaisir» (p. 6). «Le plaisir, la confirmation du plaisir serait la

première expérience de la socialité » (p. 33). « Sans désir et sans expérience du plaisir qui confirme
13. Voir La fonction de l'orgasme, trad. française, 1970, Paris, L'Arche, et La Révolution seXuelle, Paris, Plon, 1968. 24

le désir il n'y a pas d'amour. Mais il n'y a pas d'amour sans le conflit et la tension qu'il provoque» (p. 71). Définition de l'amour et idéologie de la jeunesse Avec ces deux derniers ouvrages, nous sommes en présence de deux approches, de deux conceptions radicalement antithétiques de l'amour: l'amourpassion, version moderne de l'amour-courtois d'un côté, l'amour-désir, version aménagée de la libération sexuelle de l'autre. Leur rapprochement permet d'introduire les premières questions intéressant la jeunesse française, objet principal et même exclusif de notre

étude:

.

Comment en effet les jeunes se situeront-ils par rapport à ces deux conceptions ou définitions de l'amour? Vont-ils identifier l'amour à la sexualité ou ['en distinguer? Engloberont-ils l'amour, le désir, la passion, dans une seule et même définition? Quelle part feront-ils au rêve, et quelle autre au plaisir charnel? En un mot, en quelle langue les jeunes parleront-ils l'amour? L'une des conclusions les plus significatives de nos précédentes enquêtes était que la jeunesse (circonscrite à ses strates ou catégories moyennes scolarisées) tendait à passer, dans le domaine des attitudes politiques et sociales, d'un volontarisme idéaliste teinté de collectivisme (au sens philosophique du terme) en 1968170, à un pragmatisme plutôt individualiste mêlé à du scepticisme

et même à du pessimisme
14. Ainsi que le montrent

14

à l'égard du dogme de
à

les citations suivantes empruntées

notre précédent ouvrage (op. cil.) : « La notion de plaisir et de loisir
prend plus d'importance aujourd'hui...» (lycéen 17 ans); « A présent on s'intéresse beaucoup plus à la sexualité, à la vie de couple et à tout ce qui gravite autour du phénomène de la consommation...» (lycéenne 18 ans); « Le grand changement aujourd'hui concerne la libération des mœurs...» (étudiante 22 ans); « Le problème des jeunes est d'essayer d'être satisfaits de leur vie... »(étudiant 23 ans); « Autrefois on énonçait de grandes valeurs... aujourd'hui on se préoccupe surtout de la nature, c'est-à-dire que nos valeurs morales sont plus individuelles et se traduisent par des sentiments concrets... » (étudiante 20 ans) ; « Le problème actuel des jeunes est de se sentir libres à tous les niveaux» (lycéen 18 ans). 25