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Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914 - 1

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Georges Ohnet a écrit, comme beaucoup de ceux qui ont vécu ces années-là, sur la Grande Guerre. Pourquoi exhumer son Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914? L'auteur était, de son temps, décrié malgré son succès populaire, ou à cause de lui. Le témoignage du feuilletoniste, ses impressions de guerre, sa logorrhée de commentateur imprécis, tout cela représente malgré tout une pensée assez commune à bien d’autres Parisiens. Elle tient du Café du Commerce? Oui, sans doute. Mais ces «longues» de comptoir nous disent un état d’esprit. Et celui-ci mérite d’être connu.


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Date de parution 25 janvier 2015
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EAN13 9782373630022
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Georges Ohnet

Journal
d’un bourgeois de Paris
pendant la guerre de 1914
1


Bibliothèque malgache

Préface

Georges Ohnet a écrit, comme beaucoup de ceux qui ont vécu ces années-là, sur la Grande Guerre. Pourquoi exhumer son Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914 de préférence à d’autres textes qui lui sont contemporains ?

Georges Ohnet était, aux yeux des lecteurs de la fin du 19e siècle, ce que sont pour nous, aujourd’hui, Marc Levy ou Guillaume Musso. Jules Lemaître, qui brillait en son temps comme critique littéraire alors qu’il aurait tant aimé être reconnu comme écrivain, avait écrit sur Georges Ohnet un article mémorable dont un bon mot, raconte Victor Giraud, résume l’effet : « Depuis l’article de M. Lemaître, a-t-on dit fort joliment, bien des gens continuent de lire M. Ohnet, mais on ne trouve plus personne qui s’en vante. »[1]

L’ouverture de l’article consacré à Georges Ohnet par Jules Lemaître dans la Revue bleue[2] donnait le ton : « J’ai coutume d’entretenir les lecteurs de la Revue de sujets littéraires : qu’ils veuillent bien m’excuser si je leur parle aujourd’hui des romans de M. Georges Ohnet. »

Voici Georges Ohnet évacué d’urgence du champ (de bataille ?) littéraire. Au lecteur qui s’étonnerait de voir plusieurs pages consacrées à ce qu’on appellerait volontiers, suivant la terminologie de Roland Barthes[3] un écrivant plutôt qu’un écrivain, une explication est apportée sans tarder : « si ces romans sont en dehors de la littérature, ils ne sont peut-être pas en dehors de l’histoire littéraire. Et s’ils ne s’imposent pas à l’attention par eux-mêmes, ils la sollicitent par l’étonnante fortune qu’ils ont eue, et qui est de deux sortes. »

D’une part, le succès est énorme – comme Marc Levy ou Guillaume Musso. Deux cent cinquante éditions pour Le maître de forges, cent cinquante pour La comtesse Sarah et Serge Panine qui a, en outre, été couronné par l’Académie française, etc. « C’est là, comme on dit, le plus grand “succès de librairie” du siècle. M. Georges Ohnet est bien modeste s’il ne s’estime pas le premier écrivain de notre temps. »

D’autre part, les ouvrages de l’auteur à succès se publient dans l’indifférence générale des lettrés. « Je ne dis pas qu’il n’y ait eu parfois quelque affectation dans ce dédain ; je ne dis pas que tous ceux qui méprisent La grande Marnière en aient bien le droit ; mais je dis que parmi les artistes dignes de ce nom il n’en est pas un seul qui fasse cas de M. Georges Ohnet. »

Le cas serait donc désespéré ? D’une certaine manière, oui, et les arguments du critique, longuement développés, se résument en quelques lignes qui terminent l’introduction de son article : « le triomphe de M. Ohnet s’explique entièrement par l’espèce de son mérite. Son œuvre est merveilleusement adaptée aux goûts, à l’éducation, à l’esprit de son public. Il n’y a rien chez lui qui dépasse ses lecteurs, qui les choque ou qui leur échappe. Ses romans sont à leur mesure exacte ; M. Ohnet leur présente leur propre idéal. La coupe banale qu’il tend à leurs lèvres, ils peuvent la boire, la humer jusqu’à la dernière goutte. M. Ohnet a été créé “par un décret nominatif”, dirait M. Renan, pour les illettrés qui aspirent à la littérature. S’il n’est pas un grand écrivain, ni même un bon écrivain, ni même un écrivain passable, il est à coup sûr un habile homme. Le rêve poncif qui fleurit dans un coin secret des cervelles bourgeoises (il va sans dire que je parle ici non d’une classe sociale, mais d’une classe d’esprits), personne ne l’a jamais traduit avec plus de sûreté, de maîtrise, ni de tranquille audace. »

Ne croirait-on pas, en remplaçant un seul nom dans ce qui précède (Ohnet par Levy ou Musso), un article écrit aujourd’hui ?

Jusqu’à sa conclusion, Jules Lemaître enfonce le clou : « il sait ce qui plaît au client, il le lui sert, il le lui garantit. Tout cela n’est certes pas le fait du premier venu ; mais qu’il soit bien entendu qu’un c’est un effet de marchandises qu’il s’agit ici, de quelque chose comme les “bronzes de commerce”, et non pas d’œuvres d’art. Il ne faut pas qu’on s’y trompe. Je n’ai voulu que prévenir une confusion possible. »

La charge ne passe pas inaperçue. Georges Ohnet est quelqu’un, Jules Lemaître, qui a renoncé peu auparavant à l’enseignement, est appelé à ne pas rester n’importe qui. En outre, note quelques jours plus tard, sous la signature d’Auguste Marcade, Le Figaro dans son supplément littéraire[4], l’époque, comme la nôtre, est davantage à la critique molle qu’à la critique assassine : « La critique littéraire s’est faite bonne femme, de nos jours. On ne la voit guère montrer ses ongles qu’à de rares occasions, principalement lorsque M. Zola et ses amis, Huysmans et Guy de Maupassant font paraître leurs œuvres conçues d’après la nouvelle esthétique naturaliste. Nos mœurs se sont singulièrement adoucies, et nous n’osons pas plus dire la vérité vraie à un écrivain, que nous ne sentons le courage brutal de siffler au théâtre. »

Mais, aux arguments de Jules Lemaître, Auguste Marcade en voit un seul que pourrait lui opposer Georges Ohnet : « Si M. Jules Lemaître trouve les héros du Maître de forges poncifs, il peut lui répondre en lui montrant la fortune énorme qu’ils lui ont apportée : plus de six cent mille francs ! »

Littérairement, la réplique est peu convaincante. Mais, puisque c’est le public qui fait le succès d’un Georges Ohnet et qu’il continue à acheter ses ouvrages, elle n’est pas si vaine. Quoi qu’il écrive, il est lu.

Et l’on en vient donc à cette série de fascicules, que Georges Ohnet commence à faire paraître, sous le titre de Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dans les premiers mois de la Grande Guerre. Jean Vic, qui publie en 1918 le premier volume de La littérature de guerre[5], n’est pas beaucoup plus tendre : « Ce journal voulait être une histoire générale de la guerre, et on annonçait primitivement un fascicule mensuel. L’auteur raconte les événements tels qu’ils viennent à la connaissance des Parisiens, et les accompagne de réflexions un peu longues, un peu ternes, un peu monotones, sagement moralisatrices. Les dates manquent et la lecture en est gênée. Vers le 1er août 1916, cet ouvrage était à son onzième fascicule et à sa mille-quatre-cent-huitième page. »

Jean Vic se contentera de signaler, dans le deuxième volume de sa bibliographie critique, que le Journal de Georges Ohnet s’est arrêté au seizième fascicule. Sous cette remarque rapide (et inexacte, puisqu’un dix-septième fascicule est paru), on devine du soulagement…

Pourquoi donc rééditer les 2 176 pages de ce Journal alors que l’inexistence littéraire de Georges Ohnet est avérée et que même ses écrits sur la guerre ne présentent qu’un intérêt mineur ?

La réponse est évidente : parce que Georges Ohnet, parce que ses lecteurs, parce que son statut auprès de ceux-là même dont Jules Lemaître mesurait l’esprit assez étroit pour se retrouver chez lui comme s’ils étaient chez eux.

Le témoignage du feuilletoniste, ses impressions de guerre, sa logorrhée de commentateur imprécis, tout cela représente très probablement une pensée assez commune à bien d’autres Parisiens. Elle tient du Café du Commerce ? Oui, sans doute. Mais ces « longues » de comptoir nous disent un état d’esprit. Et celui-ci mérite d’être connu.

Pierre Maury.

[1] Revue des deux mondes, 1er avril 1912, p. 621.

[2] Revue politique et littéraire (Revue bleue), 27 juin 1885, pp. 803-807. Repris dans : Jules Lemaître, Les contemporains :Études et portraits littéraires, Première série. Paris, Librairie H. Lecène et H. Oudin, 1886, pp. 337-355.

[3] Roland Barthes, Essais critiques. Paris, Seuil, 1964.

[4] Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche, samedi (!) 4 juillet 1885, p. 107.

[5] Jean Vic, La littérature de guerre. Manuel méthodique et critique des publications de langue française (août 1914 – août 1916). Préface de Gustave Lanson. Paris, Payot & Cie, 1918.

Fascicule 1

Nous sommes arrivés au cent dix-neuvième jour de la guerre et j’ai eu l’idée d’ouvrir le tiroir où j’avais serré les notes prises par moi, au jour le jour, sur les événements prodigieux qui se déroulaient autour de nous. Je les ai mises en ordre. Elles m’ont paru intéressantes parce qu’elles étaient sincères. Il s’y trouve de tout : des tableaux pittoresques, des analyses psychologiques, des récits tout simples d’incidents vécus, des racontars populaires, des appréciations émanant de personnages compétents, des critiques faites par le simple vulgaire. Enfin, toute la guerre, telle que nous l’avons subie, soufferte et telle que nous la mènerons jusqu’à la victoire finale, racontée par un homme qui n’avait aucun parti-pris, et qui n’aura été qu’un enregistreur de ce qu’il avait vu et entendu.

J’avais déjà assisté à la guerre de 1870. Mais alors j’étais un jeune garçon. Cette fois-ci, je suis trop vieux pour avoir pu défendre mon pays par les armes, mais je lui ai apporté tout ce que la confiance la plus solide dans ses destinées impérissables et l’espérance la plus ardente dans son triomphe pouvaient répandre autour de moi de force morale. Je me suis fait, pendant les longs mois de cette terrible campagne, professeur d’énergie, pour soutenir le courage des combattants, offrir du réconfort à ceux qui étaient frappés dans leurs affections, et ils furent nombreux, soigner les blessés dans les ambulances, et aider les malheureux à vivre, dans le désarroi de toute notre existence nationale.

Ce sont toutes ces choses, que je me propose de raconter, comme elles se sont passées sous mes yeux, comme j’ai entendu dire qu’elles s’étaient produites loin de moi, témoin passionné apportant ma contribution à l’histoire de la convulsion guerrière la plus formidable qui ait jamais secoué l’humanité depuis que la terre existe et qu’elle tourne.

Peut-être même, au cours de ces journées mémorables, où nous étions tenaillés par l’angoisse, ne nous sommes-nous pas tous rendu compte suffisamment de la grandeur inouïe du spectacle que les nations qui s’entrechoquaient avec fureur, d’un bout de l’Europe à l’autre, nous offraient. En lisant ces pages, sans doute, on sera frappé par le formidable effort qu’il nous a fallu faire pour ne pas être écrasés par la monstrueuse machine de guerre allemande. On verra comment à cet attentat prémédité, scientifiquement préparé par un peuple de brigands, la légère et frivole France répondit par une improvisation merveilleuse de tous les engins de défense, et, à force d’héroïsme, échappa à l’écrasement, que l’infatuation germanique lui prédisait.

Il y a donc quatre mois que la France, qui devait être écrasée, en quinze jours, par l’invincible armée allemande, non seulement lui tient tête, mais encore l’a reconduite, en la battant en toutes rencontres, des portes de Paris aux bords de la Marne, puis aux rives de l’Aisne, et enfin à la frontière du Nord. Il y a juste trois mois, nous étions, ma femme, mes enfants et moi, au bord de la mer, à Dieppe. Nous nous apprêtions à assister au tournoi de tennis annuel, préparé par le Président Lemercier. On nous annonçait l’arrivée de raquettes brillantes : Germot, le comte Salm, le champion anglais Dixon et la charmante Mlle Broquedis. Il faisait un temps agréable, ni trop chaud, ni trop froid. Et le golf sur la falaise, avec l’admirable panorama de Pourville-Varangeville offrait ses tapis verts aux joueurs de tous les pays.

Brusquement une petite note dans les journaux amène l’inquiétude : un ultimatum a été adressé par l’Allemagne à la Russie. Puis le nuage qui pointait à l’horizon, s’étend, noircit, s’emplit d’éclairs et, en trois jours, la situation devient si menaçante que mon gendre, qui était à Paris, nous téléphone de revenir sans attendre un jour.

En deux heures les malles sont faites, les dépenses payées, et ma femme avec tous les domestiques prend le train pour Paris, tandis que ma fille, ses enfants et moi, avec l’auto nous prenons la route de terre et faisons du soixante à l’heure. À midi et demi, nous sommes tous réunis à Paris, et le soir même nous allons coucher à la campagne où nous restons trois jours.

Mais, la mobilisation paraissant imminente, nous craignons d’être bloqués, sans moyens de rentrer à la ville, et nous repartons, avec tous nos bagages, au milieu de la nuit. Oh ! ce lugubre retour vers la capitale, où nous allons nous enfermer, remplis d’appréhension, en pleine chaleur de Juillet, avec la tristesse du départ prochain de mon gendre, qui est capitaine d’artillerie !

J’ai déjà vu l’horrible siège en 1870. Vais-je avoir la douleur de revoir les Allemands dans la banlieue ? Que va faire Paris, devant la menace d’une guerre ? Les socialistes vont-ils s’insurger, décider la grève générale ? Saboter la mobilisation, comme ils l’ont annoncé tant de fois ? La Révolution va-t-elle nous livrer désarmés à l’invasion allemande pendant que nos alliés Russes et Anglais assisteront impuissants à notre agonie ?

Les Allemands y comptent. C’est une des chances de victoire qu’ils ont escomptées. La France ne se défendra pas, elle est énervée, divisée, abâtardie. Elle pliera sous la menace, et l’Allemagne, libre vers l’ouest, pourra à son gré écraser la Russie. Voilà les pensées que je ressasse, pendant cette nuit sinistre du retour dans la grande ville, grosse de menaces. Autour de moi les fronts sont mornes. Ma femme et ma fille se détournent pour pleurer. Mon gendre part demain, à six heures, pour rejoindre son corps à Vernon. Et nous allons rester tous réunis dans ma maison, l’usine étant fermée par suite du départ de son chef et ma fille trouvant plus sage et plus consolant de quitter son habitation pour vivre avec nous. Quelle tristesse, quelles craintes ! Des vociférations ont retenti toute la nuit, accompagnées de coups de feu. C’étaient les bandes d’apaches qui, sous le couvert du drapeau tricolore, commençaient par la destruction des laiteries Maggi le pillage des boutiques de Paris.

Les gardiens de la paix, qui occupent le poste de police en face de notre maison avaient l’air soucieux de gens qui attendent un coup de chien. La garde municipale est venue occuper le Collège Rollin, comme les jours d’émeutes. Allait-on se battre dans les rues de Paris, ainsi que l’annonçaient les Allemands avec des cris d’espérance ?

Non ! En un instant, tout a changé. L’obscurité tragique s’est dissipée, un coup de lumière a montré, dans la magnifique séance des chambres, la France réconciliée devant la menace étrangère. Vaillant, le vieux communard a crié : Vive la France ! Pas un désaccord, pas une récrimination, l’abandon de tous les griefs, de toutes les rancunes, devant le danger de la Patrie. Jamais depuis les jours des enrôlements volontaires, la France n’a présenté un spectacle plus grandiose, plus émouvant. Il n’y a plus de partis. Il n’y a plus que le bloc national. Et ce bloc-là, on ne l’entamera pas.

*
* *

Le pauvre Jaurès qui a dit, dans une langue sonore, tant de sottises, qui m’ont si souvent exaspéré, a eu une fin déplorable. Il a été tué dans un café, et sa cervelle s’est répandue sur le marbre d’une table banale dans l’écume des bocks. Son assassin est un fou, ou un simulateur de folie...