//img.uscri.be/pth/c1721917e20c49356dc4c302e2af52a3fe8d93bb
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Journal des campagnes au Canada de 1755 à 1760

De
406 pages

Les neuf premières compagnies du second bataillon du régiment de Béarn embarquées le 8 avril 1755 sur le vaisseau l’Opiniâtre percé pour 64 canons et armé en flotte, sorti de la rade de Brest le 3 may, arrivèrent devant la ville de Québec le 19 juin et débarquèrent le 20, furent logées chez le bourgeois, les casernes ayant été brûlées depuis peu de tems ; elles ne trouvèrent dans la ville que l’état-major ordinaire et l’intendant, le gouverneur général étoit à Monréal et l’évêque aux trois rivières.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Illustration
Illustration

Anne-Joseph-Hippolyte de Maurès Malartic

Journal des campagnes au Canada de 1755 à 1760

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Anne-Joseph-Hippolyte de Maurès, comte de Malartic, était issu d’une des plus anciennes familles de l’Armagnac. Cette famille remontait à Odon de Malartic, damoiseau vivant en 1209, père d’Arnaud de Malartic, chevalier croisé, que nous trouvons en 1252, au camp devant Joppé : Elle compte de brillants services militaires et a joué un rôle non moins considérable dans la magistrature.

Anne de Malartic était le second fils de Pierre-Hippolyte-Joseph de Maurès de Malartic, comte de Montricoux1, et de Antoinette-Charlotte de Savignac de Sainte-Urcisse, qui, de leur union, laissèrent dix enfants, quatre filles et six fils2, dont trois devinrent généraux.

Anne de Malartic naquit à Montauban le 3 juillet 1730. Il quitta ses parents jeune encore, et fut envoyé avec deux de ses frères, près de Paris, au collège de Nanterre où il. fut élevé. Il en sortit à l’âge de quinze ans pour entrer comme sous-lieutenant dans le régiment de la Sarre. Peu de temps après, il obtint une compagnie de nouvelle levée, dans le régiment de Béarn, avec lequel il fit, comme capitaine, les campagnes en Flandre, en Italie et en Provence : il prit part à la bataille de Plaisance et fut nommé aide-major en octobre 1749.

Nous le retrouvons au nouveau monde, en 1755, attaché au corps d’armée qui défendait le Canada, sous les ordres supérieurs du gouverneur de Vaudreuil. Son général, le baron Dieskau, ne fut pas heureux. Battu par le colonel Johnson au lac Saint-Sacrement, il fut fait prisonnier et mourut des suites de ses blessures. Malartic n’assistait pas à la bataille. Il avait commencé à travers la Nouvelle France une série de courses et de voyages, qu’il a plus tard racontés, mais avec une impassibilité singulière. On eût dit qu’il se contentait d’accomplir strictement son devoir, mais ne prenait qu’un intérêt médiocre aux grandes scènes dont il était le témoin.

Lorsque le marquis de Montcalm fut nommé commandant des troupes françaises au Canada (1756), le major de Malartic l’accompagna dans toutes ses campagnes, et prit une part active et glorieuse à ces brillantes opérations qui retardèrent la chute de notre colonie. En compagnie de Lévis, de Bourlamaque, de Bougainville, de Senezergues et de tous ces officiers d’avenir, qui furent les dignes lieutenants d’un héros, Malartic, toujours en mission, ou le premier au feu, remplit les importantes fonctions de major général ou de brigade. C’est lui qui rédigea le journal détaillé de l’expédition dirigée par Montcalm contre le fort Oswego ou Choueguen, sur la rive méridionale du lac Ontario (14 août 1756). Son rapport est conservé dans le bureau des fortifications des colonies à Paris. L’année suivante il prenait part au siège et à la prise du fort William Henry. En 1758 il combattait à la tête de ses hommes en avant du fort Carillon, lorsque les 15,000 anglais d’Abercombry essayèrent d’emporter d’assaut les fortifications improvisées avec des arbres abattus, et défendues seulement par 3,500 hommes. Pendant six heures les ennemis s’obstinèrent à attaquer nos lignes. Ils furent constamment repoussés et durent battre en retraite avec des pertes énormes. Le régiment de Béarn était posté à l’aile droite, au plus fort de l’action. Malartic eut le genou gauche percé d’une balle. Il reçut, pour sa belle conduite, la croix de Saint-Louis.

Un an plus tard, le 13 septembre 1759, nous retrouvons Malartic devant Québec, à la première bataille d’Abraham, où Montcalm périt, et qui fut suivie de la prise de la ville, par le général anglais Murray. Malartic eut un cheval tué sous lui et reçut plusieurs balles dans ses habits. Il fut laissé à l’hôpital général, près de la ville, avec une garde pour protéger les nombreux blessés qui s’y trouvaient. Il s’acquitta de ce soin de manière à mériter non seulement la reconnaissance des officiers et des soldats, ses compatriotes, mais encore l’estime et l’affection du général Murray.

Il rejoignit pourtant l’armée française, commandée par le chevalier de Lévis, successeur de Montcalm et prit une part active à la victoire que le chevalier remporta l’année suivante (avril 1760) sur l’armée anglaise, devant Québec. A cette affaire, où plus de 60 officiers furent tués ou blessés, Malartic fut blessé par un coup de canon à la poitrine : il alla en quelque sorte chercher le coup pour décider le gain de la bataille, comme le prouve une lettre de M. le Maréchal de Lévis du 26 août 1783 et dont voici la copie :

« J’étais bien sûr, mon cher Malartic, de l’intérêt que vous prendriez à mon élévation au grade de maréchal de France : vous devez en recevoir ainsi que moi des compliments, comme y ayant contribué plus que tout autre. Conservez-moi, mon cher Malartic, votre amitié et ne doutez jamais de la mienne pour vous. »

Malgré sa victoire, Lévis ne put pas rentrer dans Québec et fut bientôt forcé de lever le siège, à cause du renfort que les Anglais venaient de recevoir. Quelques mois plus tard, il était obligé de capituler à Montréal, et les Anglais prenaient possession de « ces arpents de neige » que raillaient avec plus d’esprit que de patriotisme certains, littérateurs, étrangement abusés sur l’importance de la colonie.

Ce sont ces dramatiques événements, trop oubliés par nos historiens, que Malartic a racontés dans son Journal, et que nous publions aujourd’hui ; non seulement pour rendre hommage à une mémoire qui nous est chère ; mais surtout parce que nous espérons que nos anciens compatriotes d’au delà l’Atlantique trouveront quelque intérêt à ces pages, où sont glorifiés l’héroïsme inutile et le dévouement stérile de leurs ancêtres. Que si un souverain peu soucieux de la dignité nationale a jadis abandonné les Canadiens à leurs seules ressources, si des historiens mal instruits ont négligé de remettre en lumière les grandes actions des Ligneris, des Repentinie, des Dumas, des Saint Ours, des Longueil, et de tous ces vaillants colons, qui portaient si haut et si ferme le drapeau national, que leurs descendants sachent au moins que, pour être tardif, l’hommage que nous leur rendons n’en est pas moins sincère.

De 1755 à 1760 Malartic n’a pas quitté le Canada. Il a pris une part directe ou indirecte à tous les principaux événements dont cette contrée fut alors le théâtre. Son journal présente donc un grand intérêt historique : car l’auteur enregistre avec soin et jour par jour tout ce qu’il a fait, et tout ce qu’il apprend. Il est certain que tel ou tel passage de ce Journal traîne en longueur ; qu’il nous faut accepter bien des répétitions, et même bien des inutilités : mais, grâce à Malartic, nous vivons de la vie des Canadiens d’alors, nous partageons leurs espérances, nous nous désolons avec eux, nous nous indignons comme ils s’indignaient. Ce n’est pas que Malartic abuse des grands mots ou des phrases à effet : au contraire il ne donne que rarement son avis, et se contente d’indiquer actes et paroles ; mais ce caractère impersonnel du Journal est la meilleure garantie de son authenticité absolue. Ce sont à vrai dire les notes d’un soldat en campagne, écrites au jour le jour, tantôt sous la tente, tantôt en canot, aujourd’hui en présence de l’ennemi, demain en conférence avec les tribus sauvages. Il aurait certes pu, comme tant d’autres, donner à ce récit plus de coloris ; il n’y a seulement pas pensé. Soldat il était, soldat il est resté. C’est même cette absence de prétention littéraire, cette simplicité voulue, cette précision pour ainsi dire scientifique, qui donnent un intérêt tout particulier au Journal de notre aïeul. Aussi n’avons-nous pas hésité à le reproduire dans son intégralité, avec ses répétitions, ses longueurs, et même ses bizarreries d’orthographe. C’est un document que nous publions, c’est l’œuvre exacte et consciencieuse d’un officier qui toujours a fait son devoir ; ce n’est pas un livre composé avec art et écrit avec virtuosité. Aussi espérons-nous que, malgré ses imperfections, et peut-être même à cause de ses imperfections, le Journal de Malartic rencontrera des lecteurs sympathiques dans la vieille comme dans la Nouvelle France.

Malartic rentra en France avec les restes de l’armée. Nous avons retrouvé dans nos papiers de famille la lettre que lui écrivait, le 22 août 1761, de Monteynard chargé d’inspecter les bataillons revenus du Canada. Il est difficile d’obtenir des attestations aussi honorables et aussi méritées..

« J’ai reçu le mémoire de M. de Malartic qui vous a été recommandé par Mme d’Alzan. J’ai vu peu d’officiers de l’âge de M. de Malartic avoir autant de talents qu’il en a : ils sont connus et vantés par toutes les troupes qui reviennent de Canada, le langage des sept bataillons américains est uniforme à son avantage ; il a été chargé de leurs intérêts en Canada, il en a été chargé à la Cour où il a fait un voyage depuis qu’ils sont de retour en France. Je serai très empressé de lui rendre les services qui dépendront de moi, en lui rendant la justice qui lui est due, et exposant au ministre ce que j’ai vu de lui et ce que m’en ont dit les autres bataillons avec lesquels il a servi. »

En avril 1763, Malartic fut nommé major du régiment Royal-Comtois. Mais, Choiseul, alors ministre de la guerre, ne le croyant pas assez récompensé par ce grade de ses loyaux services, le proposa pour de l’avancement au Roi qui le nomma colonel du régiment de Vermandois, en juin 1763. Quatre ans après, embarqué de nouveau avec son régiment, il eut ordre de se rendre aux Antilles où il fut nommé commandant en chef et gouverneur de la Guadeloupe, avec le grade de brigadier, le 3 janvier 1770. Il passa ensuite à la Martinique et à Saint-Domingue pour aider le prince de Rohan à réprimer les désordres qui s’étaient élevés dans cette île.

Rentré en France avec son régiment, il fut détaché avec lui en Corse. Lorsqu’il en fut rappelé, il fut promu, le 3 mars 1780, au grade de Maréchal de camp, dans lequel il servit et fut constamment employé jusqu’en 1792. M. le duc d’Ayen s’étant montré peu satisfait du régiment de Vermandois qu’il avait inspecté à Perpignan en 1789, Malartic lui écrivit pour le faire revenir sur sa mauvaise impression : cette lettre contient des renseignements assez curieux. Nous la rapportons en entier :

 

 

« MONSIEUR LE DUC,

 

J’espère que vous me permettez d’avoir l’honneur de vous témoigner combien j’ai été affligé en apprenant, il y a peu de jours, par M. le marquis de Lévis, que vous avez été mécontent du régiment de Vermandois : c’est un bon avis pour les colonels qui ne sont presque jamais à leurs régiments. Connaissant le bon esprit de ce régiment que j’ai commandé pendant 17 ans, j’ose répondre que vous en serez content cette année. La première fois que je le joignis en 1763, à Bordeaux, je m’aperçus que mon prédécesseur, à cause de sa mauvaise santé, en avait été absant lon tems : quoique M. le duc de Lorge, qui l’inspecta cette année me témoigna qu’il en était content, j’espérai qu’il serait mieux en 1764 ; avec de la patience et la plus grande exactitude, j’y réussis. M. le comte de Montazet qui passa deux mois avec nous à Rochefort, en rendit de si bons comptes à M. le duc de Choiseul, que le ministre voulait le renvoier à Lille pour servir de modèle aux régiments de cette garnison. M. le marquis de Talaru qui l’inspecta à Brest en 1765-66 et 67, en fut très content. A la fin de 1767, il s’embarqua pour les isles du Vent. M. le comte d’Hennin l’inspecta dans le plus grand détail en mars 1769 un matin et le vit manœuvrer le soir ; après avoir fini sa revue il vint m’embrasser et me dit : Je ne vous fais pas un compliment en vous assurant que votre régiment aurait du succès au camp de Compiègne. Quelques jours après, je m’embarquai pour revenir en France, d’après une permission que M. le duc de Cloiseul m’avoit envoiée depuis lontemps. Ce ministre m’apprit, à mon arrivée à Compiègne, que mon régiment parti pour Saint-Domingue depuis mon départ, n’y resterait que huit jours. Alors, je lui proposai de le faire camper à Compiègne en 1770. Il m’ordonna de revenir à Compiègne dans peu de jours pour travailler pour tous les régiments que j’avais laissés aux isles du Vent : avant de commencer ce travail ; ce ministre m’assura qu’il me savait un gré infini de ma proposition. Un séjour de trois mois à Saint-Domingue, au lieu de huit jours, m’enleva 300 hommes par mort, et M. le chevalier de Rohan en prit 450 pour compléter la légion de Saint-Domingue. Ces deux pertes réduisirent le régiment à 400, ce qui me força de renoncer au projet de camp. M. le comte du Muy qui le vit à Metz en 1771, en qualité de directeur général le dernier de la garnison, appela, à la fin de sa revue, M. de Châteignier major et moi, et nous dit tout haut : Vous renaissez de vos cendres, je suis parfaitement content de votre régiment. M. le maréchal d’Armentières, qu’on avait prévenu mal à propos contre le régiment, après l’avoir vu lui-même, me fit l’honneur de me dire le lendemain chez lui : « Ma foi tu as gagné ton procès, je suis si content de ton régiment, je lui trouve, ainsi qu’à toi, tant de bonne volonté, que je veux te garder, quoique j’aye demandé qu’on t’envoie à Sarrelouis. » Je dois dire que depuis cette époque, je n’ai pas eu de meilleur ami ni protecteur. En 1774 et 1775, MM. le baron de Salis et le comte de Montazet en furent très contents à l’île de Rhé et à la Rochelle, ainsi que M. le baron de Bezenval à Béziers en 1777. L’année suivante, il passa en Corse où je le laissai en très bon état en 1779. J’ai quitté le régiment avec tous les regrets possibles et particulièrement celui de n’avoir pas fait la guerre avec lui. J’espère qu’il me rend la justice de dire que je joignais exactement tous les ans, que j’y ai passé quelquefois des mois d’hiver et que j’y ai resté près de deux ans aux Isles, quoiqu’il m’eût été permis de revenir 6 mois après mon arrivée. Vous trouverez, Monsieur le Duc, ma lettre bien longue, j’espère que mon attachement et intérêt pour le régiment de Vermandois seront mes excuses.

Permettez-moi d’avoir l’honneur de vous demander vos bontés pour M. de Gové, que je crois le doyen des capitaines d’infanterie : je l’ai toujours trouvé de la plus grande exactitude et donnant le meilleur exemple. »

Ce 25 mars 1789.

Lorsque Malartic écrivit cette lettre, il était maréchal de camp ; ce fut seulement le 27 janvier 1792, que le roi Louis XVI le nomma Lieutenant-Général et Gouverneur des Etablissements français à l’Est du Cap de Bonne Espérance, avec l’Ile de France pour résidence et chef-lieu de son Gouvernement. La fermentation et l’effervescence que les principes de la Révolution française avaient déjà produites dans ces contrées, l’esprit de désordre qui déjà y avait pénétré à la suite des idées nouvelles et y avait eu pour triste conséquence le meurtre de M. de Macnemara, rendaient ce poste aussi important que périlleux. Le général Malartic y arriva au mois de juin 1792 et, avant que cette année ne fût écoulée, sa prudence tout à la fois conciliante et énergique parvint à calmer les esprits, à pacifier les cœurs et à rétablir l’ordre partout.

Le Cordon Rouge lui avait été promis dès 1781, en récompense de ses nombreux et brillants services en Italie, au Canada et aux Antilles ; il crut le moment favorable pour en faire la demande. Mais quand elle arriva à Paris, l’Assemblée Constituante avait déjà fait table rase de toutes les distinctions et de tous les ordres honorifiques. L’ordre de Saint-Louis n’existait plus.

Cependant la Révolution marchait, et la tempête qui soufflait sur la mère-patrie, traversant les mers, se déchaînait menaçante et furieuse sur les colonies. Les décrets de la Convention sur la liberté des hommes de couleur semblaient, en suscitant des guerres cruelles entre les colons et les noirs, devoir inonder de sang le sol de nos possessions maritimes. Malartic ne se dissimulait pas que son éloignement de la Métropole lui rendait impossible tout espoir de protection et de secours ; comprenant dès lors qu’il devait se suffire à lui-même pour le salut des Colonies qui lui avaient été confiées par le Roi, il ne songea plus qu’à les préserver des fureurs révolutionnaires, qu’à conjurer les déchirements intérieurs et les dangers extérieurs dont elles étaient menacées. Fort de son dévoûment et de son zèle, profitant habilement de l’autorité qu’il tenait de son titre, de l’influence que lui donnait la confiance générale, il créa, sous sa présidence, une assemblée coloniale, chargée d’examiner toutes les lois émanées de la France, avec pouvoir de rejeter celles qui lui sembleraient funestes et de rendre obligatoires seulement celles qu’elle trouverait bonnes et sanctionnerait. Grâce à cette mesure si sage, aucun des décrets révolutionnaires de la Convention ne fut publié ni exécuté dans les îles de France et de Bourbon.

Mais si la prudence du gouverneur veillait au dedans, elle ne s’endormait pas sur les périls qui pouvaient venir du dehors. Fidèles à leur rôle et toujours prêts à profiter de nos désastres, toujours prompts à joindre leurs coups à ceux de la Fortune quand elle nous est contraire, les Anglais cherchèrent à tirer parti des malheurs de la France et de l’agitation de ses colonies pour tâcher de les lui enlever. Ils vinrent donc bloquer l’île de France, à la possession de laquelle ils attachaient une haute importance. Mais le général Malartic, avec les seules ressources de l’île et le courage de ses habitants, pourvut à sa défense : l’île de France, heureuse et paisible, résista énergiquement aux attaques incessantes et aux intrigues réitérées des Anglais. Heureusement pour eux, mais malheureusement pour la France, leur ennemi devait bientôt mourir et, par sa mort, leur rendre facile la saisie de leur proie.

Cependant le Directoire, acharné contre tout ce qui ne se courbait pas sous son joug tyranniquement débile, voulut voir dans l’acte d’autorité par lequel le général Malartic avait maintenu l’ordre dans son gouvernement, un acte de révolte et d’indépendance, et résolut de l’en punir. Donc, en juillet 1796, il envoya à l’île de France deux commissaires, Baco et Baruel, pour faire promulguer les lois dont l’exécution avait été suspendue et pour annoncer au Gouverneur sa destitution. Ces agents ayant laissé maladroitement connaître, dès leur arrivée, l’objet de leur mission, le Gouverneur se concerta aussitôt avec l’Assemblée coloniale. Lorsqu’ils lui furent présentés, ils exposèrent, au nom du Directoire, le but avoué de leur voyage. Tous les membres de l’Assemblée et son digne chef protestèrent de leur attachement et de leur respect pour la France, mais ils déclarèrent avec fermeté, que ni la Colonie ni son Gouverneur ne se soumettraient aux volontés du gouvernement français, non dans la vue de lui désobéir, mais seulement parce que les conséquences de ce qu’ils exigeaient seraient aussi funestes aux intérêts des Colonies qu’à ceux de la Mère-Patrie.

L’objet des prétentions et des demandes des deux envoyés du Directoire ayant transpiré dans la population, elle s’ameuta, et il fallut, pour les soustraire à sa fureur, se hâter de les faire embarquer à bord d’une corvette qui les ramena en Europe. Elle fit en même temps éclater la joie qu’elle éprouvait d’avoir pour ainsi dire reconquis son chef, en le reconduisant en triomphe à son palais, porté sur les épaules d’une foule immense qui se pressait autour de lui comme autour d’un père, à la sagesse duquel elle devait la paix et le bonheur. Depuis cet événement, malgré les plaintes, les réclamations et les rapports des agents envoyés par les pouvoirs éphémères qui se succédèrent alors à la Métropole, la tranquillité de l’île ne fut plus troublée.

Malgré son sincère attachement pour l’île de France, Malartic avait le désir de retourner en France revoir sa patrie, tous les siens. Il écrivait au contre-amiral Marquis de Sercey, commandant des forces navales dans la mer des Indes : « J’ai souvent demandé l’autorisation de quitter mon commandement : on ne m’a fait aucune réponse. Vous n’obtiendrez pas non plus, général, d’être relevé de votre commandement. »

Malartic ne devait plus revoir la France. Sa dépouille mortelle resterait sur cette terre lointaine qu’il avait adoptée comme une seconde patrie, au milieu de ce peuple auquel il avait donné et dont il avait reçu tant de témoignages d’affections. Attaqué, presque soudainement, d’une apoplexie séreuse, il sent à l’assoupissement profond qui le gagne que Dieu le frappe pour le rappeler à lui et qu’il ne lui reste plus que peu d’heures à vivre : il les met à profit pour demander et recevoir les secours de la Religion dans laquelle, comme ses pères, il a été élevé et dans laquelle il veut mourir. Puis, tournant ses regards vers la France, son berceau, qu’il n’avait cessé, depuis ses premiers pas dans la vie, d’aimer avec ardeur et de servir avec fidélité, tendant la main aux amis et aux vieux serviteurs qui entouraient son lit de mort, il éleva son âme vers le Dieu de la paix et de la guerre qu’il avait si souvent invoqué dans sa longue carrière de soldat et expira le 28 juillet 1800 (IX thermidor an VIII), à l’âge de soixante-dix ans.

La consternation fut, générale, les regrets furent universels. Le jour de cette mort si douloureuse au cœur de tous devint un jour de deuil public pour cette contrée qu’il avait administrée, pendant neuf ans, avec la plus sage et la plus paternelle autorité. Il resta pendant quatre jours sur un lit de parade, exposé aux regards des habitants qui vinrent des lieux les plus éloignés apporter le tribut de leur reconnaissance. La colonie porta le deuil pendant un mois.

Du reste, si les droits que le général Malartic s’était acquis à l’affection et à la reconnaissance des habitants de l’île de France éclatèrent dans la manière dont ils honorèrent sa fin, les sentiments de respectueuse estime qu’il avait su inspirer à ses ennemis même se révélèrent par des témoignages non moins touchants et glorieux. L’escadre anglaise qui bloquait Port-Louis, en apprenant la mort de celui qui, depuis plus de six ans, la tenait en échec et résistait invinciblement à toutes ses attaques, cessa son feu, proposa une suspension d’armes, inclina ses vergues, tint ses vaisseaux pavoisés de deuil, tant que durèrent les honneurs militaires rendus par la colonie à la mémoire de son Gouverneur, et rendit coup pour coup, les coups de canon qui se tiraient de demi-heure en demi-heure.

Malartic avait demandé, dans son- testament, à être enterré dans le cimetière de la paroisse ; mais les autorités civiles, interprètes des sentiments et des désirs de la Colonie tout entière, décidèrent qu’un mausolée lui serait élevé au Champ de Mars avec cette inscription : « Au Sauveur de la Colonie », afin de rappeler aux générations à venir les immenses services rendus au pays par cet homme de bien qui s’était si généreusement dévoué à son salut.

Les habitants de l’île Bourbon ne furent pas moins reconnaissants des services rendus par Malartic à la colonie. Ils suspendirent son portrait à la paroi du côté de l’Evangile de la principale et alors seule église de Saint-Denis. Au dessus de ce portrait on lisait cette inscription en lettres majuscules : « Nous devons à son dévouement le salut des deux colonies. » Le portrait et l’inscription étaient encore dans l’église, il y a peu d’années.

La translation du corps du général Malartic dans le monument érigé à sa mémoire eut lieu le IX thermidor an IX (28 juillet 1801), jour anniversaire de sa mort, et se fit avec la plus grande pompe. Les détails de cette cérémonie funèbre sont consignés dans un procès-verbal3, arrêté par l’Assemblé coloniale pour être imprimé et adressé aux autorités civiles et militaires des îles de France et de la Réunion.

Une circonstance trop digne de remarque pour ne pas être relatée ici, vint ajouter encore à l’éclat imposant de cette triste solennité. Au jour de la translation des cendres du général, comme au jour où avait été apprise la nouvelle de sa mort, ses ennemis voulurent payer à sa mémoire leur tribut de respectueux hommage : le commodore Hotham, commandant la division anglaise en croisière devant l’île de France, demanda, de grand matin, à parlementer, et, cessant toute hostilité, mit en panne devant le port, ayant ses vergues en croix et son pavillon à mi-mât ; puis, la cérémonie achevée, vers midi, il s’éloigna et reprit le large.

En 1802, l’Assemblée coloniale de l’île de France eut l’idée généreuse d’envoyer au frère aîné du général Malartic4 le plan du tombeau qui lui était élevé, en y joignant la lettre suivante :

L’Assemblée coloniale de l’île de France, à Monsieur Amable Malartic, ce XI thermidor an X.

MONSIEUR,

 

« Toutes les occasions de rendre hommage à la mémoire du vertueux général votre frère ont un grand prix à nos yeux. Nous les saisissons avec une sensibilité particulière, lorsquelles nous rapprochent des personnes qui avaient l’avantage d’être liées avec lui par le sang ; comme chef de la famille de son nom, nous vous adressons, Monsieur, au nom de la colonie de l’île de France, le plan du monument que la reconnaissance des colons a décerné en son honneur et dont la confection est déjà avancée.

Nous voudrions éterniser le souvenir des vertus du général Malartic, nous savons qu’elles sont héréditaires parmi ceux à qui ce nom respectable appartient.

Aux témoignages de la vénération publique que l’Assemblée coloniale s’empresse de vous transmettre, c’est donc avec vérité qu’elle ajoute l’assurance des sentiments les plus flatteurs qu’elle vous prie d’agréer.

Le Président de l’Assemblée coloniale,

Signé : CHAUVET.

 

 

Nous5 trouvons dans le journal le Spectateur du Nord (tome 19e, livraison d’août 1801, page 288 et suiv.) une lettre adressée par un colon de l’île de France et contenant des appréciations qui nous semblent trouver ici leur place.

Ile de France, 14 sept. 1800.

C’est il y a six semaines, le 28 juillet dernier, qu’est mort ici le général Malartic : quoiqu’il fût plus que sexagénaire lors de sa nomination et de son arrivée dans la colonie, il s’était maintenu dans une habitude d’activité qui le rendait capable de supporter les travaux d’un autre âge. Cette activité avait entretenu ses forces, et sa santé n’était de temps en temps altérée que par les ressentiments d’anciennes blessures. Aussi, le vimes-nous, dès son arrivée, travailler sans relâche à acquérir les connaissances locales dont un gouverneur a besoin ; et lorsque la guerre éclata entre la France et l’Angleterre, il s’occupa, avec un zèle infatigable, de toutes les mesures propres à protéger, contre les attaques d’un ennemi puissant, une colonie que sa possession rend si précieuse pour la métropole. Mais ce ne fut là que la moindre partie du mérite et des services du général Malartic. Ce qui rendra sa mémoire à jamais chère et recommandable parmi nous, c’est la sagesse imperturbable qui le guida dans toutes les conjonctures délicates, dans toutes les situations critiques où nous jetèrent si souvent les principes, les envois et les extravagances des divers gouvernements qui régirent la France depuis le 10 août jusqu’au 18 brumaire. Ces dangers étaient accrus par les menées des factieux que la colonie avait le malheur de nourrir dans son sein. Mais au milieu de tous ces périls, qui nous mirent plus d’une fois à deux doigts de notre perte, nous fûmes sauvés par la sagesse et le caractère du Gouverneur, surtout par ses constantes dispositions à entrer dans les vues d’hommes éclairés et probes, de vrais citoyens. Je ne vous donnerai pas à ce sujet des détails que leur longueur vous empêcherait peut-être de publier, mais nous recouvrerons un jour la paix, et, lorsque la France connaîtra bien l’histoire de nos dangers, de nos malheurs, de notre conduite, elle connaîtra toutes les obligations que nous eûmes, toutes celles qu’elle a au général Malartic. En gémissant sur les troubles, sur les déchirements, sur les maux divers de la Métropole, il n’eut jamais devant les yeux que sa mission, celle de sauver les colonies qui lui avaient été confiées, et aucune peine, aucun sacrifice ne lui coûta pour la remplir.