//img.uscri.be/pth/ae14ceda5df6095fd73100bd083efdc4a315e199
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Journal Local et Réseaux Informatiques

De
208 pages
Loin de montrer des journalistes en téléconférence entre deux séances de recherche d'informations sur le WEB, les auteurs de l'étude décrivent une réalité s'inscrivant plus directement dans une tradition faite de pratiques de terrain et de difficiles négociations catégorielles. Si en apparence rien ne semble avoir changé dans les salles de rédaction, toutes les conditions techniques sont à présent réunies pour que s'engage une mutation fondamentale du cycle de production et de diffusion de l'information. Jusqu'où l'identité des journalistes pourra-t-elle résister aux évolutions des groupes de presse et de leurs outils.
Voir plus Voir moins

/1Lo

JOURNAL LOCAL ET RÉSEAUX INFORMATIQUES Travail coopératif, décentralisation et identité des journalistes

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des ,chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels' classiques. Dernières parutions

Jacques LAUTMAN, Bernard-Pierre LÉCUYER, Paul Lazarsfeld (1901-1976),1998. Douglas HARPER, Les vagabonds du nord ouest américain, 1998. Monique SEGRE, L'école des Beaux-Arts 19ème, 20ème siècles, 1998. Camille MOREEL, Dialogues et démocratie, 1998. Claudine DARDY, Identités de papiers, 1998. Jacques GUILLOU, Les jeunes sans domicile fixe et la rue, 1998. Gilbert CLAVEL, La société d'exclusion. Comprendre pour en sortir, 1998. Bruno LEFEBVRE, La transformation des cultures techniques, 1998. Camille MOREEL, 1880 à travers la presse, 1998. Myriame EL YAMANI, Médias et féminismes, 1998. Jean-Louis CORRIERAS, Les fondements cachés de la théorie économique, 1998. Laurence ELLENA, Sociologie et Littérature. La référence à l'oeuvre, 1998. Pascale ANCEL, Ludovic GAUSSOT, Alcool et Alcoolisme, 1998. Marco ORRU, L'Anomie, Histoire et sens d'un concept, 1998. Li-Hua ZHENG, Langage et interactions sociales, 1998. Lise DEMAILLY, Evaluer les établissements scolaires, 1998. Clalldel GUYENNOT, L'Insertion, un problème social, 1998.
1998 ISBN: 2-7384-6879-9 @ L'Harmattan,

Denis

Ruellan

Daniel Thierry

JOURNAL LOCAL ET RÉSEAUX INFORMATIQUES Travail coopératif, décentralisation et identité des journalistes

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

SOMMAIRE

INTRODUCTION.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. Il

CHAPITRE I : Penser les nouvelles tecnologies et les métiers. I - PROBLÉMATIQUES.

p. 19

Les logiques propres aux métiers contribuent-elles à modeler les mutations organisationnelles liées à l'introduction des NTlC au sein des rédactions des quotidiens de Province? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 21 1 - Des approches socio-techniques . . . . . . . . p. 22 2 - L'appropriation des usages. . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 26

.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 21

.

Les nouvelJes technologies

d'information

et de communication

modifient-elles

l'identité professionnelledesjournalistes de la PQR ? . . . . . . . . . . . . . . p. 35 3 - L'identité professionnelle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 36 4 - La catégorie et l'activité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 39
II - MÉTHODOLOGIE. .................. 1 - Typologie des entreprises. ..... 2 - L'enquête de terrain. . . . . . . . . . . 3 - Présentation de l'étude de terrain. ...... ...... ...... ..... ... ... ... ... . . . . . . . . . . . . . . p. . . p. . . p. . . p. 44 44 45 47

CHAPITRE II: L'Équipe

p. 49

I - SYSTÈME TECHNOLOGIQUE EN PLACE. . . . . . . . . . . . . . p. 50 I - Le temps de la négociation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 51 2 - L'organisation du journal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 53

5

Sommaire

II - MUTATIONS DU PROCESSUS QE TRAVAIL p. 62 I - L'obsolescence du système actuel. . . . . . . . . . . . . . p. 62 2 - Une "sous-informatisation" . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 63 3 - Travail coopératif et susceptibilités catégorielles. . p. 64 III - ÉVOLUTION DES PRATIQUES PRODUCTIVES. . . . . . . p. 68 I - La réactivité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 68 2 - La créativité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 69 3 - Être journaliste sportif à L'Équipe. . . . . . . . . . . . . p. 70 4 - Travailler moins? p. 7 I 5 - L'avenir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 72 6 - Le succès d'une mutation? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 75 SYNTHÈSE DE L'ÉTUDE DE L'ÉQUIPE. . . . . . . . . . . . . . . . . . P. 76

CHAPITRE

III : La Voix du Nord.

. . . .. . . . .. . . .. . . . . .. .. . p.

79

I - SYSTÈME TECHNOLOGIQUE EN PLACE. . . . . . . . . . . . . . p. 80 I - L'anticipation et la prévision. . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 8 I 2 - La mise en page avant l'écriture. . . . . . . . . . . . . . . p. 82 3 - L'archivage à réaliser. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 84 II - MUTATIONS DU PROCESSUS DE TRAVAIL p. 84 I - Dégager l'engorgement du S.R. et de l'atelier. . . . p. 85 2 - Intégration des tâches et décentralisation. . . . . . . . p. 86 III - ÉVOLUTIONS DES PRATIQUES PRODUCTIVES. . . . . . p. 87 I - Une anticipation considérable. . . . . . . . . . . . . . . . . p. 88 2 - Un gain de proximité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 89 3 - La responsabilisation des équipes. . . . . . . . . . . . . . p. 90 4 - Un système demeuré fermé. . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 91 SYNTHÈSE DE L'ÉTUDE DE LA VOIX DU NORD. . . . . . . . . . p. 93

CHAPITRE

IV : La Dépêche du Midi.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 97 . . . . . . . . . . . . . p. 99

I - SYSTÈME TECHNOLOGIQUE

EN PLACE.

1- L'organisation . . . . . . . . . . . . . . . p. 99 2 - L'importance de la formation. . . . . . . . . . . . . . . . p. 105 3 - La négociation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 108 II - MUTATIONS DU PROCESSUS DE TRAVAIL p. III 1 - Écrire autrement? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. III

6

Sommaire

2 - Élargirles usages de l'informatique dans la rédaction? 3 - Travailler à distance? 4 - L'infonnatisation des secrétariats de rédaction. .. 5 - La formation du statut des Secrétaires de Rédaction.

p. ]] 3 p. ]] 4 p. ]] 6 p. ]] 7 ]] 8 1]8 I] 9 ] 20

III - ÉVOLUTIONS DES PRATIQUES PRODUCTIVES. . . . . p. ] - L'évolution technique et sociale. .. . . . . . . . .. . . p. 2 - L'évo]ution des outils. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 3 - Les nouveaux médias p.

SYNTHÈSE DE L'ÉTUDE DE LA DÉPÊCHE DU MIDI. . . . . . P. ]23

CHAPITRE V : Sud-Ouest. . . . . .. .. . .. . . . .. . . . ..

;

.. . .. . p. 127 j 29 ] 29 j 31 132 ]33

I - SYSTÈME TECHNOLOGIQUE EN PLACE. . . . . . . . . . . . . p. ] - Système moderne, répartition traditionnelle. . . . . p. 2 - Des procédures de travail classiques. . . . . . . . . . . p. 3 - La base de données photographique. . . . . . . . . . p. 4 - La documentation infonnatisée p.

II - MUTATIONS DU PROCESSUS DE TRAVAIL. . . . . . . . . . p. ] 34 1 - Le rôle-clef de la charte rédactionnelle / graphique p. 134 2 - Des évolutions plus que des mutations. . . . . . . . . p. ]35 III - ÉVOLUTIONS DES PRATIQUES PRODUCTIVES p. 138 I - Des ajustements. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 138 2 - Une amélioration de ]a qualité globale. . . . . . . . . p. 141 SYNTHÈSE DE L'ÉTUDE DE SUD-OUEST. . . . . . . . . . . . . . . p. 145

CHAPITRE

VI : Ouest-France.

. . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.

149

I - SYSTÈME TECHNOLOGIQUE EN PLACE. . . . . . . . . . . . . p. 1 - Une logique de décentralisation à long terme. . . p. 2 - Une production peu anticipée. . . . . . . . . . . . . . . . p. 3 - Un système de PAO désintégrée. . . . . . . . . . . . . . p. 4 - L'archivage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. II - MUTATIONS DU PROCESSUS DE TRAVAIL p. 1 - Décentraliser pour optimiser. . . . . . . . . . . . . . . . . p. 2 - Créer des synergies. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 3 - Des "cœurs de métiers" conservés. . . . . . . . . . . . p.

150 151 15I 152 154 155 155 156 157 7

Sommaire 4

- Des adaptations locales. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 5 - Une meilleure coordination centrale. . . . . . . . . . . p. 6 - Une volonté de négociation. . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 7 - Un accompagnement par ]a formation. . . . . . . . . p.

]58 159 ]60 161 164 ]64 ]65 ]66

III - L'ÉVOLUTION DES PRATIQUES PRODUCTIVES. . . . . p. ] - Un retour à la souplesse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 2 - Des localiers gestionnaires de réseaux. . . . . . . . . p. 3 - Une volonté d'ouverture vers des réseaux externes p. SYNTHÈSE DE L'ÉTUDE DE OUEST-FRANCE.

. . . . . . . . . . p. ]68

CHAPITRE VII : Les journalistes découvrent les réseaux informatiques.

. . . . . . p. 171 ]72 ] 73 ]75 ] 80

I - LE PREMIER TEMPS: LA DÉCOUVERTE DE L'OUTIL. p. ] - L'imprégnation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 2 - La négociation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 3 - La formation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.

II - LE DEUXIÈME TEMPS: LA PRISE EN MAIN ET LA FORMATION DES USAGES p. 184 ] - Les Secrétaires de Rédaction. . . . . . . . . . . . . . . . p. ] 85 2 - Les autres journalistes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 187 CONCLUSIONS: L'identité en cause. . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 191 ]91 ]93 194 ]95

I - IDENTITÉ DES JOURNALISTES ET INFORMATIONS IMMATÉRIELLES. . . . . . . . . . . . . . p. 1 - Le journal immatériel. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 2 - Les sources électroniques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 3 - Des logiques de l'information locale. . . . . . . . . . p. II - NOUVELLES TECHNOLOGIES, NOUVELLES PRATIQUES?

p. ]99

INDICATIONS

BIBLIOGRAPHIQUES.

. . . . . . . . . . . . . . . . p. 204

8

Les travaux de l'Observatoire des NT/C (Nouvelles Technologies d'Information et de Communication) et des métiers ont pour objectif principal d'évaluer et d'analyser les changements apportés par les nouvelles technologies de l'information et de la communication au sein des métiers. La recherche présentée ici analyse les mutations des pratiques professionnelles dans le secteur du journalisme en relation avec les technologies multimédias en réseaux. Dans ce secteur sont a priori réunies deux conditions qui permettent aux réseaux multimédias de connaître de rapides développements. Les nouveaux outils commencent à devenir potentiellement opérationnels dans les rédactions des principaux titres de presse. Dans un secteur où l'informatisation qui se met en place répond à d'importants enjeux industriels on peut attendre une évolution très rapide. Le développement prévisible de réseaux à hauts débits permettant d'offrir des services optimisés intéresse en premier lieu les professionnels de l'information. Les stations multimédias utilisées aujourd'hui en amont de la production des journaux deviennent des éléments de plus en plus importants dans le traitement de l'information en temps réel. Les productions coopératives que permettent les stations de travail informatisées ouvrent les pratiques rédactionnelles sur des formes de rationalisation du travail inconnues jusqu'à présent. Dans une étude globale des développements potentiels des nouvelles technologies utilisant des réseaux à hauts débits, la question des usages est récurrente. L'interrogation sur les causes d'échec ou de succès d'une offre technologique est omniprésente. Alors que la rationalisation d'une activité semblerait se satisfaire des outils informatiques sans cesse plus performants, on observe des pôles de résistance parfois incompréhensibles. Seul un travail de compréhension

9

des usagers à caractère ethnologique permet de cerner au sein de l'identité des métiers des facteurs d'appropriation ou de rejet des offres. La contribution de l'Observatoire des NT/C et des Métiers au programme de recherche mis en place par le Conseil Régional de Bretagne vise donc à mettre en place un appareil d'observation d'un secteur professionnel spécifique. Cette étude n'a donc pas la prétention de refléter une attitude généralisable à l'ensemble des champs d'applications professionnelles. L'étude a été réalisée de décembre J996 à juillet J997 par Denis RUELLAN et Daniel THIERRY, avec la collaboration de Yvon ROCHARD (journaliste / Maître de conférences associé à 1'1.U.T. de Lannion) Mars 1998

JO

INTRODUCTION
Le secteur de la presse écrite a rencontré, voici une quinzaine d'années, les technologies informatiques qui ont transformé le monde de l'imprimerie traditionnelle, le traitement de l'information, la rédaction, les télécommunications, la photographie, etc. L'introduction de la microinformatique et des systèmes de PAG dans les entreprises de presse s'est pourtant faite avec lenteur et difficulté. Les principaux freins ont été: l'organisation socioprofessionnelle qui distinguait autrefois, de façon beaucoup plus nette qu'aujourd'hui, les métiers techniques (ateliers de composition, imprimeries...) des métiers intellectuels (rédaction, reportages...) ; les modalités de recherche et d'écriture de l'information, privilégiant hier le déplacement physique des journalistes et une forme littéraire de restitution au It<ctorat ;

. .
.

les représentations

des acteurs.

Aujourd'hui l'ensemble des activités de la presse est potentiellement "informatisable". Partout les techniques numériques se substituent aux techniques digitales. De bureau en bureau, les écrans conquièrent de nouveaux services. Les performances des matériels et des logiciels laissent entrevoir des gains de productivité dans l'ensemble du processus de fabrication d'un journal. Cette perspective répond aux exigences d'une perpétuelle modernisation des entreprises de presse. Celles qui veulent rester en lice dans un environnement fortement concurrentiel ne peuvent faire l'économie d'un gain permanent de productivité et de qualité. Le discours des industriels de la presse est sur ce point identique à celui des autres secteurs économiques. Pourtant le monde de la presse

]]

Introduction

n'est pas exempt de singularités. Tout d'abord la complexité des processus de mutation technologique: les grands quotidiens emploient un personnel important et usent d'outils industriels lourds qui convergent vers la réalisation d'un produit unique et quasi permanent. Un journal ne s'arrête jamais, il ne change pas de produit: la mutation technologique doit se faire sans rupture de l' objecti f. Par ailleurs, le monde de la presse est peut-être plus que d'autres touché par les effets du vieillissement et du conservatisme, même si cela est de moins en moins vrai. Dans toute l'histoire, les grandes entreprises ont été le plus souvent l'œuvre d'un homme ou d'une équipe restreinte; le développement s'est donc souvent opéré en dents de scie, le rajeunissement des directions étant un préalable à la mutation. Enfin, le monde médiatique est structuré par des métiers aux contours forts et spécifiques, déterminant des groupes professionnels précis qui ont construit leur identité autour de la noblesse de leur singularité. Les corporatismes - principalement des ouvriers et des journalistes - ont toujours constitué des pôles de résistance aux projets de mutation. Il ne serait pas juste de réduire ces attitudes corporatistes à des conservatismes, mais il est indéniable que la puissance des organisations professionnelles a toujours constitué un frein aux évolutions. Ces résistances aux changements s'expliquent aussi par le raidissement constant des patronats à l'égard de ces cultures professionnel1es spécifiques; malgré leurs dénégations, l'histoire montre que les patrons de presse n'ont jamais accepté les positions d'exception que les salariés (ouvriers et journalistes, sous des formes différentes) ont réussi à leur Imposer. Nous nous intéressons à une catégorie professionnelle spécifique, celle des journalistes exerçant dans la presse quotidienne régionale. Nous nous sommes attachés à comprendre comment l'introduction des technologies informatiques était appréhendée par cette catégorie de professionnels. L'objectif plus précis de cette recherche étant de percevoir l'acceptabilité de l'offre de stations de travail multimédia en réseau, il importait de comprendre leur propre point de vue. Au-delà de l'indispensable état des lieux effectué au sein de rédactions de plusieurs titres régionaux ou nationaux, les entretiens traduisent le regard d'une profession sur son activité, sur ses outils et ses représentations. A partir 12

Introduction de ces regards transversaux s'élaborent des définitions intriquées. Toucher aux outils, c'est modifier l'activité, perturber le système de représentation. L'évolution, voire le maintien, de l'activité implique l'usage de nouvelles techniques, là aussi les représentations sont modifiées. Toutefois ce regard introspectif des journalistes ne saurait faire abstraction de l'environnement. L'entreprise de presse a des enjeux forts, pour lesquels les stratégies doivent se dérouler sur un temps relativement long. Une grande part de leur succès se fonde sur le respect de règles dont les métiers sont les garants. Les journalistes comme les ouvriers de la fabrication jouent des rôles clairement identifiés et complémentaires assurant ainsi la pérennité du journal. Or l'introduction de nouveaux outils tend à dissoudre les frontières, à diluer les savoir-faire dans un continuum technologique. Étudier l'introduction des technologies multimédias en réseau interroge nécessairement la certitude des territoires et des identités.

Il sera donc beaucoup question ici de l'identité. Identité des journalistes définie à partir de la pratique et de la maîtrise d'outils mais aussi identité de l'ensemble des métiers de la presse. Ces dernières années, profitant du développement des outils informatiques (postes de travaiJ, serveurs, réseaux, logiciels), les entreprises de presse se sont équipées de systèmes divers, qui ont entraîné: . des mutations socioprofessionnelles (tendance à l'intégration des tâches et des profils et à la polyvalence des personnels) ; des changements dans les modalités de production journalistique (travail coopératif, décentralisation, télétravail, appel croissant aux sources distantes, introduction de l'infographie). Ces évolutions technologiques sont venues reposer la question de l'identité professionnelle des journalistes dans ses deux composantes: la nature de la fonction journalistique fondamentale d'une part, sa place dans l'ensemble des métiers de l'information et de la communication d'autre part. Si la question s'est de nouveau imposée avec force et qu'elle suscite autant de remous, c'est que l'histoire n'a pas jusqu'ici apporté une définition stable et claire de l'identité journalistique. Nous nous sommes proposé de constater comment l'introduction de nouvelles technologies entraîne de nouvelles interrogations identitaires et quelles réponses sont apportées.

.

13

Introduction

Les mutations organisationnelles mises en jeu par l'introduction de nouveaux systèmes informatiques entraînent des attitudes collectives qui ne concernent pas seulement le groupe journalistique. L'appropriation des techniques est un ensemble complexe de "bricolages" régi avant tout par la volonté forte de préserver J'identité de métier. On ne saurait négliger l'importance attachée au maintien du vocabulaire professionnel, ni taxer d'immobilisme la défense pathétique d'un corps de métier condamné à disparaître. La situation observée dans les journaux est riche de toute cette complexité qui ne saurait se résoudre dans la conception d'un système trop rationnel. Les dirigeants des entreprises de presse ont le discernement de mettre en avance leur singularité première: si la gestion d'un journal est une fonction rationneJ1e, l'activité du journal échappe aux logiques trop rigoureuses. La seule qui prévale ici est de satisfaire le lectorat en assumant au mieux la fonction journalistique, laquelle n'est guère aisée à définir comme nous l'avons dit. Pour appréhender simultanément la double problématique de l'évolution de l'identité professionnelle et des mutations organisationnelles liées à l'introduction des technologies multimédias en réseaux, nous avons élargi le travail de terrain au-delà de l'étude des journalistes. Tout d'abord nous avons recensé les raisons "objectives" avancées par les entreprises qui modernisent leurs systèmes informatiques. Sans entrer dans des détails techniques complexes, il est indispensable de comprendre comment la technologie proposée doit se mettre en place ou s'est mise en place. Pour cela il faut tenir compte de la nature du système informatique (système propriétaire, base ouverte, place du réseau, juxtaposition de systèmes, etc.). La façon dont la direction négocie l'introduction des nouveaux outils retient aussi largement notre attention; plus que la technologie c'est l'image donnée du système qui va séduire ou rebuter le personnel. Enfin, comme la formation conditionne pour partie l'appropriation ou le rejet par les usagers, on s'efforcera de connaître l'espace de négociation ouvert durant cette période. Puis avec la mise en place effective (ou projetée) du dispositif, on s'intéresse aux effets sur l'organisation. Quoique puissent affirmer /4

Introduction

certains responsables de projets, les systèmes informatiques ne s'inscrivent pas impunément dans des organisations préexistantes. Des fonctions évoluent considérablement, des savoir-faire se transforment ou sont déplacés au long de ]a chaîne de fabrication du journal : tout doit être négocié pas à pas. Ce qui nous est donné à observer, et dont nous rendons compte ici, n'est qu'un instantané d'un processus en cours. Il nous a semblé important d'esquisser autant que possible ce que pourrait être]' état final de ]' organisation au terme des mutations engagées.
Les propos tenus par ces rédacteurs invitent par ailleurs à s'interroger sur les formes que ]e travail coopératif en réseau peut prendre au sein des rédactions. Contrairement à une idée reçue ]e journaliste n'est pas un travail1eur solitaire et les solutions technologiques (de type messageries) apportées à ce jour ne semblent pas satisfaire ses besoins grégaires. Au terme de cette étude menée au sein de plusieurs rédactions de ]a presse quotidienne régionale et une de ]a presse nationale, les attentes des journalistes nous apparaissent principalement orientées vers un confort accru pour perpétuer ]e désir de servir un journal de qualité. Le travail coopératif est l'essence même de ]a réalisation d'un journal, i] semble qu'il a toujours existé dans les rédactions; peut être sera-t-il facilité par les technologies informatiques. Mais le réseau avec ses messageries conviviales et la collecte d'information en ligne restent encore fort éloignées des pratiques journalistiques de la presse écrite, et seuls les très jeunes professionnels paraissent déroger à cette règle.

15

Introduction

Au lecteur qui ne connaît pas intimement le fonctionnement d'un grand quotidien, nous rappelons les principales caractéristiques du processus de fabrication, relativement identique d'un journal à l'autre. La fabrication d'un journal est un continuum rigoureusement minuté. Chaque jour et chaque nuit, des milliers de personnes concourent à la fabrication d'un produit éphémère, différencié (Ouest-France imprime quarante éditions locales comprenant des pages communes et des pages spécifiques aux quarante zones de collectage-diffusion d'information) et qui ne peut être en retard, même d'une demi-heure, sans que les résultats de l'entreprise s'en ressentent. L'oeuvre commence quand des faits viennent à émerger. D'une part, des sources (institutions publiques, associations, organisations, entreprises, individus) élaborent des discours sur la réalité et les proposent aux médias, sous forme d'appels téléphoniques ou de communiqués écrits. D'autre part, les employés des médias sollicitent spontanément des discours des mêmes sources; il repèrent aussi des faits qui leur semblent devoir être mis en lumière bien que les sources ne l'aient pas souhaité (par oubli ou par stratégie). Les employés collecteurs de discours et de faits sont de deux ordres. D'une part, des fournisseurs indépendants, payés à la tâche (non salariés), que l'on nomme correspondants de presse locale. Ils doivent être considérés comme extérieurs au journal. D'autre part, des journalistes, salariés du journal, qui sont chargés d'une double mission: collecter des faits et discours par eux-mêmes, et rassembler pour intégration la contribution des extérieurs (les correspondants de presse locale) dont ils ont la responsabilité et la direction. Parmi les journalistes, certains sont particulièrement chargés de réaliser l'intégration graphique des textes et photos dans les pages. On les appelle les secrétaires de rédactiûn (SR) et parfois secrétaires d'édition (SE). Ils calibrent les écrits, les corrigent et les adaptent. Ils choisissent les images et les recadrent. Ils dessinent un "monstre", c'est à dire un schéma grossier de mise en page, que des ouvriers seront chargés de réaliser concrètement. 16

Introduction

Dans une organisation industrielle peu ou pas informatisée, telle que l'on en rencontrait encore récemment dans la presse quotidienne régionale, l'ensemble du travail suivant est confié à des ouvriers. Les textes sont saisis par des clavistes, relus par des correcteurs, photocomposés pour être montés (avec colle et ciseaux) dans des pages, avec les photos et les images publicitaires. Les photos sont traitées par des photograveurs, ils les cadrent et adaptent leur taille; les publicités sont créées par des ouvriers graphistes et suivent le même chemin de fabrication jusqu'à l'intégration.
Les pages sont traduites en plaques offset et montées sur les presses rotatives, lesquelles réalisent les éditions les unes après les autres, en commençant par les zones les plus éloignées (pour compenser les temps de transport). L'organisation traditionnelle d'un journal entre plusieurs ensembles professionnels: divise donc le travail

1 Les extérieurs (correspondants) 2 - Les journalistes (rédacteurs, secrétaires de rédaction, cadres des rédactions) 3 Les ouvriers (clavistes, correcteurs, photocomposeurs, photograveurs, monteurs, offsettistes et rotativistes) Il ne faut pas oublier les services chargés de la vente du journal: les agents commerciaux en publicité (ils proposent de l'espace aux annonceurs, décident du contenu et le font réaliser par les ouvriers graphistes) ; et les distributeurs (chauffeurs, livreurs, vendeurs). Un journal, c'est aussi une administration et tout un personnel technique d'entretien.

-

-

L'étude présentée dans cet ouvrage fait apparaître comment l'informatique peut être le moyen d'une évolution de la répartition des tâches (et donc du poids respectif des groupes professionnels). L'informatique en réseau peut (mais pas nécessairement) faire évoluer les métiers en rendantpossibJe le transfert de fonctions d'un groupe à l'autre. Elle est donc au centre de conflits et de négociations, elle est l'instrument des ambitions et des stratégies, avant d'être le moyen d'une modernisation des processus de fabrication du journal.

17

Introduction

L'organisation traditionnelle du travail dans un quotidien, l'informatisation, ressemble à cela: Extérieurs Journalistes Ouvriers

avant

Après introduction des moyens informatique actuels, elle peut devenir cela: Extérieurs Journalistes
I

Ouvriers
I

L'informatique peut être aussi mise à profit pour déconcentrer le processus de fabrication qui, dans le cas d'éditions multiples, devient rapidement un goulot d'étranglement, empêchant le journal d'avoir une véritable maîtrise sur lui-même. Avant informatisation en réseau:

Collecte

. . . .

Rédaction communes

des pages -

Composition - Gravure Montage Impression Documentation

Saisie - Correction -

Après la mise en réseau:

18

CHAPITRE I

PENSER LES NOUVELLES TECHNOLOGIES ET LES MÉTIERS

19

Penser les nouvelles technologies et les métiers

Parmi les champs professionnels où l'introduction des NTIC suscite des effets remarquables, le domaine des médias est particulièrement touché. Les supports informationnels se diversifient et s'hybrident, la recomposition économique est incessante et le statut de l'information est très fluctuant. Les circuits de diffusion des images et des données textuelles s'interpénètrent tout en se raccourcissant.
La compréhension de ces phénomènes ne saurait faire l'économie d'analyses à un niveau macro devenu planétaire. Cependant elles ne permettent pas d'apprécier les mutations s'opérant aux niveaux infra. La transposition des modèles est inopérante lorsque l'on passe du mondial au local; les stratégies des grands groupes multimédias n'expliquent nullement les mutations en cours dans la presse régionale. Notre recherche ne s'inscrit pas dans le courant d'analyses globales mentionné ci-dessus. Elle ne tend pas non plus vers une forme de microsociologie. Son objet est l'étude de )'implantation de nouveaux dispositifs muJtimédias informatiques en réseau au sein de quotidiens provinciaux. Parmi les approches possib]es, nous avons centré notre observation sur la catégorie professionnelle des journalistes de presse écrite. Plusieurs raisons dictent ce choix. Tout d'abord, cette catégorie professionnelle est, en dépit de réserves sur lesquel1es nous reviendrons, assez facile à identifier à partir de pratiques caractérisant leurs métiers. Deuxièmement, parce qu'une grande partie du statut de l'information est liée à l'évolution de ceux qui la produisent: les journalistes. Et enfin, ainsi que le montrent très nettement les monographies constituant le corpus de l'étude, parce que les restructurations en cours accordent une place accrue aux journa]istes au sein des journaux.

L'informatisation de la production mène vers une disparition programmée de la majeure partie des emplois des ouvriers de la fabrication. Il en résulte, chez eux, un renforcement d'une position défensive très forte. On n'observe pas ce blocage chez les rédacteurs. Ceux-ci intègrent, au contraire, les NTIC dans une stratégie qui renforce leur statut tout en pérennisant leur identité. Le choix effectué pour mener l'étude permet de travainer deux problématiques centrales dans l'étude, à savoir: - Les logiques propres aux métiers contribuent-elles à modeler les 20