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L'Absolutisme dévoilé - Ou Révélations et réfutations des abus au moyen desquels l'ancienne noblesse et le haut clergé ont toujours asservi ou tenté d'asservir les peuples, ...

De
474 pages

Création du monde — Bases de la foi. — Source des peines et des récompenses. — Dieu universellement reconnu. — Action secrète et constante de Dieu sur l’homme. — Dieu rémunérateur et juge. — Pourquoi. — Évangile indestructible. — Pourquoi. — Création d’Adam et d’Ève. — Affection nécessaire de l’homme pour la femme. — Défense de Dieu à Adam de toucher au fruit de vie. — Pourquoi. — Adam a péché, et tous les hommes avec lui. — Pourquoi. — Libre arbitre, — Matérialistes.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Toussaint Jacques Mayneau

L'Absolutisme dévoilé

Ou Révélations et réfutations des abus au moyen desquels l'ancienne noblesse et le haut clergé ont toujours asservi ou tenté d'asservir les peuples, et notamment depuis la Restauration

PRÉFACE

DANS le courant du mois de mai dernier, je me décidai enfin à satisfaire au désir que je nourrissais depuis long-temps, de voir ma famille. Au milieu du plaisir si naturel que me donnait la pensée que j’allais, sous peu de jours, revoir les lieux qui m’avaient vu naître, il me vint l’idée d’écrire l’ouvrage que je livre aujourd’hui aux méditations du public. Je dirai naïvement que je délibérai, pendant huit jours, si je lui donnerais, ou non, de la publicité. Je n’entrevoyais que des difficultés de toutes sortes : je ne me sentais nullement assez instruit pour remplir la tâche que je m’imposais ; je n’avais recueilli aucunes notes, mon plan n’était point arrêté, et d’un autre côté, je prévoyais que, si j’écrivais tout ce que ma conscience me dictait, je m’exposerais aux persécutions des Absolutistes. Le despotisme marchait à pas de géant ; quand il ne pouvait diriger, il comprimait ; se trouvait-il embarrassé par des lois qu’il eût été difficile d’enfreindre, il corrompait ceux qui les appliquaient, quand il le pouvait ; les citoyens étaient obligés de subir le joug de l’arbitraire, qui envahissait toutes les avenues de la société. Le gouvernement marchait tête levée ; c’était carte sur table qu’il jouait à l’hypocrisie, au fanatisme, à l’intolérance, à la spoliation et à la servitude. Quiconque eût osé s’élever contre un semblable système, devait s’attendre à la sentence d’un tribunal de police. Mes lecteurs jugeront si ce n’était pas là ce qui m’attendait, si la miraculeuse révolution de juillet, ce phénomène d’insurrection, de résistance, de valeur et de sagesse populaires, dont l’histoire ne peut et ne pourra citer d’exemple, ne fût venue briser, entre les mains des tyrans et de leurs seïdes, un pouvoir dont ils ne savaient qu’abuser.

Il est hors de doute que des hommes encroûtés de l’orgueil de la naissance, vieillis dans les haines, qui regardaient en ennemis tout ce qui était prolétaire, industriel, commerçant, laboureur, qui ne voyaient dans la nation qu’une masse taillable et corvéable, à merci et miséricorde, se fussent empressés de faire châtier le courage hardi d’un obscur citoyen, qui osait pénétrer dans le sanctuaire de leurs turpitudes et de leurs odieuses prétentions, et en dérouler le hideux tableau. Les vérités qu’il eût proclamées eussent été une insolence criminelle, car, à leurs yeux, le rôle du peuple n’était plus que dans le silence, dans le mensonge ou dans la basse flatterie ; réfuter des doctrines funestes aux lumières, source d’une aveugle et abjecte crédulité, eût été un sacrilège qui n’eut pu être réprimé trop sévèrement.

Je ne me le suis point dissimulé, mais la vérité attendait aussi un nouveau martyr, et je n’ai plus balancé à faire le sacrifice de ma liberté ; il me semblait même léger, puisque je trouvais, dans ma conscience, la douce consolation d’avoir cédé à sa voix, et de rendre peut-être quelques services à mes concitoyens, à la raison, à l’humanité.

D’ailleurs, pouvais-je, devais-je me taire lorsque j’avais tant vu et tant entendu de choses et de faits ? Depuis dix années je suis constamment en contact avec des personnes, ne voyant que des absolutistes, absolutistes elles-mêmes, enfin avec la fleur de l’aristocratie du faubourg Saint-Germain. C’est là que se sont réfugiées toutes les idées de l’ancien régime, comme dans l’Arche sainte, qui devait les garantir contre les tempêtes, qui, dans toute la France, grondaient sur elles, et les sauver du naufrage. C’est là que j’ai vu ces conciliabules formés au milieu du silence, de l’isolement et des ténèbres, composés de ces sortes de spectres qui auraient pu inspirer de l’effroi, si le ridicule n’en eût depuis long-temps fait justice. C’est là que j’ai entendu ces projets enfantés par le fanatisme, ourdis par l’audace, dirigés par la ruse, soutenus par l’intrigue et exploités par la fraude et le machiavélisme. C’est là que que j’ai entendu les soi-disant gens bien nés, et bien pensans, prodiguer d’injure, la diffamation et la calomnie à tout ce qui ne partageait point leurs idées, et ne concourait point à leur but. C’est là que j’ai vu la cupidité et l’avarice, l’orgueil et l’insolence, insulter, sous des dehors pieux et modestes, à la générosité et à la véritable piété. C’est là que j’ai vu la misère repoussée, et, qu’à son aspect, un sourire insolent annonçait qu’il était des cœurs assez abjects pour jouir de sa triste destinée ! C’est au milieu de ces hommes, se disant nobles, revendiquant les droits de la naissance, l’éclat des actions de leurs aïeux, que j’ai vu l’alliance des noms consacrés par une antique gloire et le sacerdoce, contre la liberté des peuples, la raison, l’humanité et la religion même ! C’est là que j’ai vu combiner et arrêter l’asservissement de ma patrie, le triomphe des abus et des préjugés, et la spoliation de mes semblables. C’est là que j’ai vu s’agiter cette faction qui brisait le trône au nom du roi.

Long-temps je crus mes yeux fascinés ; malgré ce que je voyais, j’aimais à douter encore. Je connaissais, sans doute, quelle est la puissance de l’intérêt et de l’égoïsme ; mais je ne pouvais me résigner à croire qu’ils pussent porter à l’abnégation de tout respect humain, de toute raison, de tout sentiment. Je ne voyais d’abord qu’une faiblesse ridicule dans les prétentions de la noblesse, que le fruit de l’habitude de respects qui l’avaient éblouie, abusée et égarée, mais quant au milieu des lumières qui jaillissaient de toutes parts, des talents et des vertus qui l’éclipsaient, je l’ai vue se retrancher constamment dans l’orgueil du sang, s’offrir comme des demi-dieux, lorsqu’enfin j’ai vu le clergé lui-même partager ses prétentions, s’associer à son but, briser les autels de la liberté, pour mettre à leur place ceux de l’esclavage et d’un fanatisme aveugle, alors j’ai cédé à toutes les impressions d’une âme altérée de philantropie et de vérité.

Ce n’est pas au nom de la philosophie, de cette philosophie tant attaquée, ni au nom des doctrines libérales que j’ai écrit ; étranger à toutes les écoles, ignorant tous les systèmes, sachant tout juste lire et écrire, ayant à peine lu quelques journaux, je me suis renfermé dans ma conscience, dans mes sensations, dans mes souvenirs, et je n’ai suivi qu’eux. Je puis dire que, depuis quinze années, j’ai été à peu près étranger à tous les livres qui ont vu le jour ; non que je ne l’aie désiré, mais je n’avais ni le temps de les lire, ni les moyens de me les procurer. Je le répète, j’ai vécu et travaillé, et sur mes souvenirs, et sur ce que j’ai vu. Je dois cependant dire que j’ai lu quelques ouvrages émanés des absolutistes, parce que ma position m’en mettait à même ; étant à leur service, je les trouvais souvent sous ma main.

Qu’on ne cherche cependant, dans cet ouvrage, aucune trace de l’influence de mes lectures ; je me suis séparé de tous les partis, de toutes les opinions ; ce sont les miennes seules que je donne. Si j’eusse été susceptible de me ranger sous l’une ou sous l’autre bannière, par suite d’une influence on d’une obsession quelconque, à coup sûr je me fusse placé dans celle des absolutistes. C’est au milieu d’eux que j’ai vécu ; et parmi ceux que je fréquentaient, il en était fort peu qui ne partageassent point ou leurs opinions, ou leurs doctrines ; sous le rapport religieux, il y avait déjà, entre eux et moi, un principe d’alliance ; mais pouvait-il y avoir réunion, fusion, puisque je ne consultais que la raison, la justice et la vérité.

Si je meurs, dans mon endurcissement aristocratique, les exemples et les discours ne m’ont pas manqué pour opérer ma conversion aux doctrines ultramontaines ; mais alors je n’avais des oreilles que pour ne pas entendre, et mes yeux ne débrouillaient rien dans les ténèbres. Ma conscience me rendait inaccessible à toutes les opinions qu’elle n’avouait point, et j’ai toujours préféré une ignorance sans reproches à une croyance aveugle et servile. Je trouvais en moi un moniteur suffisant pour régler mes actions ; j’en revenais toujours à cette conscience dont j’ai donné, je crois, une exacte définition dans mon ouvrage.

C’est d’après cette règle, qui ne partait que de moi-même, que je suis entré en lice contre les absolutistes, et que je leur ai livré ces combats, dans lesquels j’eusse infailliblement perdu la liberté ; mais le sort des Béranger, des Joui, des Magallon, ne m’effrayait point. Frapper les têtes de l’hydre, était beaucoup, du moins pour moi, au défaut de pouvoir les abattre. Je le voyais les lever, plus menaçantes que jamais, contre le bonheur des peuples, et son aspect enflammait mon courage, décuplait mon indignation et mes forces.

En lisant mon ouvrage, on jugera aisément que les évènemens des mémorables et immortelles journées de juillet n’ont pas dû me surprendre. Il est vrai que je ne les croyais pas si prochaines, car alors je n’eusse point écrit mon livre ; mais il était terminé, et le règne de la tyrannie avait disparu, lorsqu’au 6 août, j’appris, dans mon village, que la France s’était replacée encore une fois au premier rang des peuples libres et courageux, et avait fait justice d’une horde qui n’avait reculé ni devant le sang, ni devant l’asservissement du plus beau royaume du monde civilisé.

Je n’entreprendrai point de justifier que mon travail était fini alors ; il suffira de le lire pour s’en convaincre, et s’il le fallait d’ailleurs les preuves ne me manqueraient pas.

Pourtant la satisfaction que j’avais à signaler des abus révoltans, l’espérance d’en corriger quelques-uns peut-être, n’a pas laissé d’être mêlée de quelque amertume : renfermé dans ma chambre, pâlissant sur mon manuscrit, absorbé par mes idées, jaloux de les reproduire, me communiquant peu par conséquent, j’ai du être d’abord l’objet d’une curiosité jalouse ; bientôt la malignité à suppléé à l’ignorance de mes actions, et la calomnie a pris son cours, ou plutôt a cherché à se venger de ce que je ne lui faisais point la confidence de mes occupations. Vraiment nul n’est prophète dans son pays : comme on savait que j’avais toujours été aux gages de, la noblesse, de nos absolutistes, on me regardait chrétiennement comme leur émissaire ou leur espion. En vain la réflexion montrait le ridicule de cette qualification, puisque je ne voyais personne, que je ne sortais point de ma chambre, j’étais jugé sans appel. Mon mépris a plus fait que toutes les raisons que j’aurais pu donner, mon silence a produit celui de mes calomniateurs ; c’est le meilleur moyen de les lasser.

 

Mon lecteur me pardonnera cependant de reproduire ici une lettre que j’écrivis à l’un de mes amis à Paris, elle lui confirmera que c’est en effet en mai dernier que j’ai commencé mon ouvrage ; il me pardonnera ce soin, car l’idée seule d’un soupçon me blesse et m’afflige.

 

MON CHER CHARLES,

 

« Peut-être pensez-vous que j’ai manqué aux convenances en n’allant pas vous remercier des aimables invitations que vous m’avez faites, et vous faire en même temps mes adieux avant mon départ ; cependant je ne suis coupable que de ne vous avoir point rencontré chez vous, deux fois j’étais allé en chercher le plaisir. On m’a dit que vous étiez vous-même à la campagne ; ma place était retenue, et je n’aurais pu différer plus long-temps mon départ sans inconvéniens, et j’eusse certainement été fort aise de rester quelques jours de plus à Paris pour me trouver avec vous, pour vous entretenir et vous communiquer le projet que je mets à exécution. Peut-être y a-t-il de la témérité de ma part à entreprendre un ouvrage contre les doctrines que nos absolutistes cherchent à introduire parmi nous ; je vous avouerai qu’en effet j’ai été étonné moi-même de ma détermination, mais ma conscience m’y a poussé et m’a soutenu. Contribuerai-je, comme je le désire, au bien public ? payerai-je dignement ma dette à ma patrie ?...

« Voilà quinze jours que je suis arrivé : vous pouvez croire que je n’ai pas encore eu le temps de m’ennuyer. Je vous prie de garder le plus profond silence sur le projet que je vous annonce, je n’en ai parlé à personne qu’à vous. Je suppose que je prêterai un peu à rire, que peut-être vous en rirez vous-même ; ne paraîtra-t-il pas en effet singulier qu’un personnage obscur comme moi, et sans instruction, ait la prétention d’occuper le public de ses élucubrations contre les doctrines et les intrigues des maîtres du monde. Telle est pourtant l’idée qui me domine et la tâche que j’entreprends. J’ai vu tant de choses injustes, j’ai entendu si souvent développer la conspiration contre les peuples que mon âme en est ulcérée et voudrait un peu se soulager par une réfutation claire, rapide, franche et juste. »

 

Je suis avec estime et affection,

 

PERDRIX.

 

(Cette lettre porte le timbre du 9 juin 1830.)

On me demandera peut-être pourquoi ayant terminé mon ouvrage, au mois d’août, je ne l’ai point publié plutôt ; je répondrai que les changemens, opérés dans les trois journées de juillet, avaient différé mon retour à Paris. Ce qui en fut la cause, c’est la satisfaction que j’éprouvais du changement qui venait de s’opérer dans le pouvoir, la faction qui conspirait ouvertement contre le bien-être des peuples, était renversée ; mes vœux étaient accomplis, alors je ne pensais plus à faire imprimer mon ouvrage. Mais ayant réfléchi plus tard que les absolutistes ne sont pas des hommes à rester tranquilles, qu’ils, intrigueront, conspireront toujours contre l’ordre de choses établi, j’ai pensé qu’il ne serait peut-être pas inutile de les faire connaître. Le retard en outre qu’a éprouvé la publication de mon ouvrage n’est, pas entièrement de mon fait, elle devait avoir lieu le 5 novembre, d’après les arrangemens que j’avais faits avec mon imprimeur. Quand je dirai que je suis très-fâché que cela n’ait pas été ainsi, je ne surprendrai personne.

Voilà des explications que, j’avais besoin de donner pour faire connaître pourquoi mon ouvrage n’a pas paru trois mois plutôt, et dont le lecteur daignera sans doute me tenir compte.

Je déclare en outre que rien n’a été changé à mon manuscrit ; qu’il a été suivi, mot a mot, tel qu’il avait été exécuté avant les journées de juillet. Je n’ai pas besoin de faire remarquer à mes lecteurs que ce n’est point l’ouvrage d’un esprit brillant et exercé que je leur soumets ; je leur ai naïvement dit qui j’étais. Ils y trouveront sans doute des phrases sans liaison, des expressions un peu triviales, des passages manquant de méthode, des répétitions, ma qualité et ma profession de foi m’auront fait juger d’avance ; qu’ils s’arment cependant de courage et de persévérance, et s’ils trouvent enfin quelques idées neuves, quelques aperçus justes, quelques prévisions bien senties, mérite assez rare aujourd’hui, ils n’auront pas perdu tout leur temps. Il en est des livres comme de la vie humaine : on y rencontre toutes les phases des chances de la nature ; les uns présentent une série de bonnes fortunes, les autres se montrent tour-à-tour couverts de dorures et de haillons. Le mien portera nécessairement le cachet de mon existence, seulement on n’y rencontrera ni l’orgueil des maîtres ni la bassesse de la servitude. Ésope au service de Xantus fut toujours Esope. Pourtant, en devenant esclave, cet aimable philosophe fabuliste était déjà lui-même, et il m’a fallu me former à l’indépendance en vendant, du moins en apparence, mes pensées et ma liberté.

Néanmoins si malgré les défauts que je viens de signaler, j’ai su encore être clair, ce sera toujours, une peine de moins pour le lecteur qui, comme moi, n’aura vu autour de lui, depuis trop long-temps, que des idées alambiquées, des pensées énigmatiques et des actions encore plus obscures.

Si l’on me croyait en contradiction avec moi-même relativement, à mes opinions sur le Clergé, qu’on veuille me suivre avec attention, et l’on verra que je distingue, comme je le dois, entre ses membres purs et ses membres gangrénés. Je fais la part du blâme et des éloges. Il y a, dans toutes les conditions, des vertus à côté des vices ; la nature n’a point produit que des poisons. Le chêne produit l’agaric, mais il nous fournit aussi ces maisons mobiles qui nous servent à porter chez les peuples d’un autre hémisphère, nos arts, nos lumières et notre industrie.

Tout entier, au reste, à la vérité, je n’ai dû sacrifier à aucunes passions, et j’ai dû oublier qu’on pourrait me juger. Religieux par sentiment et par conviction, entraîné par les besoins du juste et de l’honnête, sentant qu’il y avait tout à gagner dans l’espérance, j’ai suivi sans répugnance le culte de mes pères. Je me confesse même au prêtre qui a pu démériter, parce que, tout intermédiaire qu’il soit entre moi et notre juge commun, ses mauvaises actions ne pourraient décolorer la pureté des miennes ni intercepter mes intentions ni mon élancement vers la Divinité. L’Evangile me paraît la plus sublime et la plus belle de toutes les lois ; le Christ, le rédempteur du genre humain ; mais ses ministres, comme hommes, ne me paraissent pas impeccables, ni placés hors du domaine d’une juste critique. Leur qualité même de censeurs, de. moralistes, me rend plus sévère à leur égard. Signaler leurs erreurs, leurs fautes, leurs doctrines, leurs violations de l’Évangile, n’est toucher ni à l’autel ni à l’arche d’alliance. Les papes, les évêques, ne peuvent non plus faire exception : partout où je vois un abus ou un scandale, je le poursuis et le dénonce ; partout où je vois cupidité, vanité, orgueil, usurpation, je les flétris. Tout ce qui est mensonge, hypocrisie, fanatisme, intolérance, cruauté, servitude, je le stigmatise et le voue a la haine et au mépris. C’est sur ce but, s’il est rempli, que je fonderai les services que j’aurai rendus, que, du moins, j’avais l’intention de rendre.

Un parti, une faction me blâmeront, peu m’importe ; fais ce que dois, advienne que pourra, voilà ma maxime, maxime légitimée par la sanction de tous les gens de bien, et qui a tout le crédit de l’antiquité qui nous l’a transmise.

Si je n’ai pas davantage épargné la noblesse, je n’ai pas davantage non plus dévié de ma doctrine. Je veux du mérite, des vertus réelles, et non des colifichets, de l’oripeau et des hâillons dont rien ne relève l’éclat, et qui, comme les vieux tombeaux, ne seraient rien sans les souvenirs et leur vieillesse. Rose et Fabert, Jean Bart, valent mieux à mes yeux que mille nobles comme je n’en connais que trop.

Je n’ai cédé à aucun ressentiment, à aucune haine, à aucune prévention ; plein de la grandeur de Dieu, de l’immensité de sa justice, de l’état de liberté et de libre arbitre dans lequel il a créé l’homme, je n’ai rêvé, je n’ai écrit, je n’ai eu et n’aurai de pensée que pour voir mes frères rendus à leur destination sublime.

INTRODUCTION

JE ne sais quel est celui qui a dit qu’il faudrait un siècle pour détruire les abus, et un autre siècle pour les empêcher de se reproduire ; quelque désespérante que soit celte réflexion, je n’ai cependant point balancé à m’élever contre un grand nombre de ceux qui m’entouraient, et dont l’aspect choquait mes regards.

 

Quiconque verra le titre de mon livre fera aussitôt un profond retour sur lui-même, et peut-être doutera-t-il bientôt que je l’aie justifié. L’obscurité démon nom, ma qualité surtout ne lui inspireront pas une grande confiance. Il verra dans ma tâche une immensité de détails, une érudition vaste, une observation profonde, la connaissance de l’histoire et des événemens, une critique sévère même qu’il ne supposera pas aisément dans un cocher ; il s’attendra plutôt à des tableaux d’intrigues domestiques ou à des esquisses des mœurs qu’à des tableaux qui intéressent la politique et la religion, et par conséquent la société toute entière.

 

Mon Titre, en un mot, jetera dans son esprit de grandes espérances ; mais comme ma qualité pourrait faire aussitôt disparaître le prestige dont il serait entouré, il importe que je lui donne une idée générale de ce que je me suis proposé. Je vois que c’est un devoir de conscience que j’ai à acquitter, car on ne doit tromper ni laisser personne dans le vague, et plus particulièrement celui qui, cherchant le plaisir ou l’instruction, ne trouverait qu’ennui et ignorance. Au surplus je pense que tous les hommes me ressemblent : lorsqu’ils prennent un livre nouveau, ils aiment sans doute à en connaître les principes et le but.

 

On trouvera peut-être que je suis remonté un peu haut puisque je débute par un tableau de la création ; les plaisans ne manqueront pas de me dire comme Bridoison : « avocat, passez au déluge. » Mais ce n’est point avec des idées comiques ou ridicules qu’il faut aborder mon livre ; tout y est sérieux et grave, et il n’y a point, que je pense, de quoi rire dans un tableau qui ne nous promettait que servitude, misère et abjection, si ses auteurs eussent pu y mettre la dernière main.

 

Je commence, dis-je, parla création, parce que j’ai un double but, celui de considérer l’homme comme être physique et comme être moral. Sous ce point de vue je le rapproche de son créateur, et j’examine sa destination ; je cherche si, comme être physique, il peut être soumis à l’esclavage, et si, comme être moral, il peut y avoir entre lui et ses semblables quelque chose qui le différencie, qui puisse faire tolérer une inégalité quelconque, tant par rapport à la loi humaine que par rapport à la loi divine qui en est le principe et la source.

 

Ces bases posées, la loi du libre arbitre reconnue, la grandeur et la puissance de chaque individu établies, quelques considérations jetées sur les développemens dé l’intelligence, j’aborde l’état social. Là, sans doute, mon âme est bientôt attristée : à peine le vois-je se former ; que je vois se développer avec lui, les passions funestes qui devront long-temps l’agiter, le déchirer, introduire la servitude, la tyrannie, des supériorités funestes et arbitraires, des préjugés, des préventions, des abus, le fanatisme, l’hypocrisie, l’ambition des priviléges, l’ignorance, enfin toutes les passions et tous les vices qui semblent un châtiment infligé à l’humanité, comme si elle eût dû être punie de la grandeur qu’elle pouvait acquérir avant d’en avoir pu jouir, et se voir foudroyée d’avance comme les Titans, parce qu’elle aurait pu mesurer l’étendue des cieux, calculer le bonheur de les habiter, lorsque cependant elle ne s’y élancait que par la pensée et l’espérance, et n’anticipait point sur l’époque qui devait l’y conduire. Alors ma tâche s’aggrandit ; elle ne porte plus seulement sur cet Eden qui avait été donné à notre premier père et qu’il avait perdu, c’est sur l’humanité toute entière qu’elle se promène, et qu’elle s’arrête, à chaque pas, pour l’avertir, la conseiller et lui montrer l’abîme vers lequel elle marche.

 

C’est une image bien triste que celle d’une première faute qui bannit à jamais son auteur et sa compagne d’un lieu de bonheur, d’innocence, de paix et de délices ; mais qu’elle est bien plus déchirante celle qui les montre errants et fugitifs, disputant à la terre et aux animaux, leurs ennemis et leurs rivaux, la subsistance qui doit les nourrir, le lieu où ils se sont faits une cabane, des moyens nouveaux et moins éventuels, pour les voir la proie d’avides conquérans, de maîtres cupides et orgueilleux, d’hypocrites menteurs et plus rapaces encore.

 

Hélas ! telle est, en raccourci, l’histoire de l’humanité depuis que l’histoire nous l’a fait connaître Tel est aussi le tableau que j’ai voulu présenter pour servir de leçon à mes semblables et les conduire à une meilleure fin.

 

Ma patrie a constamment occupé mon cœur ; je la voyais si malheureuse que je ne rêvais plus qu’un bonheur que souvent je n’osais espérer pour elle ! Le peu que m’avaient appris ses annales n’était pas fait pour me rassurer sur son meilleur avenir : livrée à ses Druides, elle est ou cruelle, ou barbare, ou aveugle et tremblante devant ses dieux sanglants ; envahie par les Romains, elle n’est guère plus humaine, et de plus elle est corrompue. Ces monumens, ces ruines que j’aperçois sur son sol, me reportent à de grands désastres ; partout je vois des combats, des vaincus et des esclaves. Ceux qui ne portent point de chaînes ne semblent exister que pour alourdir encore celles qui pèsent sur les peuples.

 

A ces misères viennent se joindre celles de l’ignorance. Partout et toujours le fanatisme s’unit à la conquête, et la servitude de l’autel à celle du trône. A côté du duc ou du prince sont les ministres qui répètent tous, et à, la fois : Silence, obéissance passive, crédulité ! Partout est la terreur du glaive et celle des anathèmes. Arrivent des temps que l’on dit meilleurs, et ils ne sont que les mêmes, si ils ne sont point plus mauvais. Le peuple a secoué le joug de l’étranger ; il a combattu, il a brisé les fers que ses voisins lui avaient donnés ; il s’en laisse imposer. d’autres par ses semblables, par, ceux-là aux côtés desquels il combattait hier, qui le traitaient en égal, qui le caressaient, le flattaient pour augmenter son courage, et qui, le lendemain de la victoire, ajoutent à leur titre de chef celui de maître. Il n’a qu’une légère part à la riche dépouille des vaincus, la mort l’attend s’il réclame ; le champ qu’il a reçu, il ne le cultivera point pour lui seul ; la féodalité réclamera d’abord une partie des fruits et viendra le ministre des autels qui prélèvera aussi la sienne. Cela ne suffira point : il devra payer encore des impôts, fournir du travail gratuit, et il aura vécu en produisant toujours, pour des êtres qui ne s’avaient que consommer, pour des êtres qui ne savaient que l’entretenir dans l’effroi au lieu de le rassurer et de le consoler.

 

Le lecteur entrevoit maintenant quel est le but que je me suis proposé. Peut-être ne l’y amènerai-je qu’à travers de nombreux détours, mais enfin il y arrivera, car mon idée a été toujours fixe, j’ai pu tourner autour, faire quelques disgressions, mais, enfin, j’y suis toujours revenu. Le pouvoir et le fanatisme ne marchent pas toujours au grand jour, et il faut quelques fois les suivre dans les ténèbres dont ils ne manquent pas souvent de s’envelopper ; c’est ce qu’on remarque, surtout dans les temps modernes. La lumière ne commencera à frapper sur eux qu’au moyen âge, mais il cherchent à se dérober encore aux investigations de l’observateur et du philosophe. Si l’esprit humain se développe et tend à s’émanciper, ceux dont il doit triompher redoublent aussi d’adresse, de ruse, d’intrigue, d’activité et de perfidie. Ils ont à eux quelque savoir, et les autres ne font que le chercher : c’est surtout dans les mains les plus puissantes, je veux parler du clergé, qu’est ce savoir. Il soutient sa puissance par le caractère sacré qui l’enveloppe, autorité toujours puissante, long-temps souveraine, parce que c’est celle dont on s’affranchit la dernière. Les rois eux-mêmes se débattent en vain contre elle, ils devront se laisser subjuguer.

 

Ainsi, Rouie, cette tête du monde chrétien, laissera voir son ambition sans danger pour elle ; on la reconnaîtra, mais on la subira en s’inclinant ; elle menacera de tout envahir et l’on n’osera lui résister. Elle scandalisera par ses calculs, ses spoliations ; les débauches et les turpitudes de ses pontifes ; on n’en ira pas moins leur baiser les pieds : ses papes se feront marchands de protections, de faveurs célestes ; on jalousera leur protection, on achètera leurs faveurs ; ils formeront des alliances, qu’ils trahiront bientôt ; on né recherchera pas moins leur alliance et l’on ne cessera pas de les craindre et de les respecter. Le clergé partagera l’esprit de Rome ; il courra le monde pour le propager, et le monde les écoutera et se soumettra.

 

Pourtant arriveront quelques heureuses époques : les hommes, éclairés enfin par l’expérience et par leurs maux, chercheront à s’affranchir de leurs doublés tyrans, et ils s’en affranchiront. Ces tyrans reparaîtront, ils voudront ressaisir leur ancienne autorité, ils seront au moment d’y arriver, et la raison, et l’équité, soulevant enfin encore une fois le glaive, feront aussi double justice de ces doubles oppresseurs ; et il n’y aura plus d’oppresseurs, ou du moins le nombre en sera beaucoup diminué.

 

Néanmoins, ce n’est pas là la couleur absolue, exclusive de mon livre. En parlant de la liberté, en l’appelant pour tous les peuples, je veux aussi de la justice et des lois ; cette justice et ces lois, sans lesquelles il n’y a point de véritable liberté ! Comme complément de cette justice, je veux un culte qui les fortifie, qui s’allie avec elles, et des ministres qui le prêchent et le soutiennent ; mais je veux des hommes purs, de bien et de bonne foi ; partout je veux des philantropes et des citoyens.

 

Enfin, après avoir signalé d’immenses abus, je crois avoir donné le moyen d’y remédier, de les anéantir ; le lecteur jugera si j’y ai réussi.