L'accueil

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Français
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Description

Au début de toute rencontre humaine, il y a toujours une procédure d'accueil. Du succès de cette procédure dépend souvent celui de la rencontre. Ce bref moment pendant lequel deux êtres prennent contact laisse des traces sur la façon dont chacun d'eux va se comporter pendant l'entretien qui va suivre. Il est apparu important d'étudier ce qui se passe durant ce court moment que l'on nomme accueil.

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Date de parution 01 décembre 2011
Nombre de lectures 128
EAN13 9782296476066
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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L’ACCUEIL
Théorie, histoire et pratique
































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.f

ISBN : 978-2-296-55928-8
EAN : 9782296559288


Pierre GOUIRAND




L’ACCUEIL
Théorie, histoire et pratique



























À Gisèle, Romain, Marcia, Adrien et Louis






















Du même auteur




Les réseaux commerciaux dans l’hôtellerie, BPI, Paris 1984

La commercialisation dynamique, BPI, Paris, 1987

L’accueil hôtelier, BPI, Paris 1994

Economie et Politique du Tourisme (avec H. Durand et J.
Spindler) L.G.D.J., Paris 1994

Aristippe de Cyrène, le chien royal, Maisonneuve et Larose,
Paris 2005

Tocqueville, une certaine vision de la démocratie, L’Harmattan,
Paris 2005

Tocqueville. Son voyage en Amérique, Editions Ovadia, Nice
2011

Pour une Philosophie du Plaisir – Aristippe de Cyrène, Editions
Ovadia, Nice 2011












Dédicace

Cet ouvrage est dédié à la mémoire de Paul Gonnet, Professeur
d’histoire à l’Université de Nice – Sophia-Antipolis, qui a bien
voulu diriger ma thèse d’Etat « Essai historique sur une théorie
de l’accueil » soutenue en 1985.




Remerciements


Je tiens à remercier spécialement Jean Touscoz, Professeur de
Droit International, ancien Président de l’Universitéde Nice –
Sophia-Antipolis avec qui j’ai souvent travaillé et qui a eu la
gentillesse de lire une première ébauche de cet essai et de me
donner de très nombreux conseils grâce auxquels j’ai pu
achever ce travail.

Ma gratitude va aussi à Messieurs François Jouvet, Professeur
au Lycée Paul Augier à Nice, qui a relu et corrigé mon premier
manuscrit et qui m’a aussi donné de très utiles conseils et
JeanPierre Thiollet, qui lui aussi a lu ce manuscrit et m’a donné de
judicieux conseils.

Enfin, je remercie particulièrement ma femme Gisèle qui
pendant des années m’a entendu parler d’accueil et qui malgré
ça a très gentiment accepté de lire et de corriger cet ouvrage.









































INTRODUCTION


Touterencontre implique une procédure d’accueil, accueil
positif ou négatif (le rejet). L’accueil (positif) est nécessaire à la
vie, car, sans rencontre suivie d’accueil, il n’y aurait ni
procréation ni génération ni transmission d’idée ou de savoir.

Dansle monde animal ou humain, la rencontre peut être
fortuite et, en territoire neutre. Si les individus s’accordent
l’accueil est alors réciproque chacun accueille l’autre et
commence alors un temps de coopération ou simplement de
cohabitation. S’ils ne s’accordent pas, il y a séparation et même
parfois conflit. Quand la rencontre est voulue, quand un
individu veut entrer ou entre dans le territoire que contrôle ou
possède un autre individu, il faut, soit qu’il en obtienne
l’accord, soit qu’il s’impose par la force et prenne le contrôle de
ce territoire. C’est toujours celui qui possède, règne, ou est
présent sur le territoire qui accueille ou qui rejette celui qui
arrive ou qui, vaincu par ce dernier lui abandonne ses
prérogatives. La décision de ne pas accueillir et de rejeter
l’arrivant peut être lourde de conséquences : provoquer la ruine
de celui qui sollicitait l’accueil ou déclencher un conflit. Elle
peut aussi résulter sur une séparation banale. Cette séparation
peut également être le fait de l’arrivant, qui pour une raison
quelconque ne souhaite plus être accueilli par celui qu’il avait
originellement sollicité.

Chezles hommes et en particulier dans le monde intellectuel,
les idées et le savoir se déplacent aussiet voyagent d’homme
en homme. Ils doivent, pour exister, être accueillis par un esprit
qui les fera siens et qui, s’il leur convient les transmettra à un
autre esprit. Ainsi les idées et le savoir se propagent,
enrichissant le monde et les hommes qui le peuplent. Sans
accueil de ces idées et de ce savoir, cette transmission ne
pourrait se faire, aucun progrès ne serait alors possible et le
monde resterait éternellement primitif.

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Dansle monde végétal, lorsqu’une graine poussée par le vent
ou semée, ou encore un pollen arrivent dans un lieu nouveau,
cette graine ou ce pollen pour se développer et donner naissance
à une plante ou à un fruit, doit trouver un milieu « accueillant ».
Un milieu qui l’accepte et qui correspond à ses besoins
biologiques, tout comme la semence animale doit trouver un
corps qui l’accueille pour donner naissance à un foetus puis à
un être. Si la graine, la semence ou le pollen ne trouvent pas une
personne ou un lieu d’accueil, ils meurent et disparaissent à tout
jamais de la surface de la terre. Pour une semence végétale
comme pour une semence animale, être accueillie, c’est trouver
les conditions favorables à son développement à la poursuite de
son existence et à l’accomplissement de son destin. En
revanche, il ne semble pas y avoir chez les végétaux, comme
chez les animaux et les humains de mécanismes d’attirance
particuliers qui feraient qu’une graine volant au vent, va vers tel
endroit ou vers tel individu plutôt que vers tel autre.

Onpeut aussi considérer que la matière, aussi, accueille la
matière. Des pièces façonnées pour se correspondre s’emboîtent
les unes dans les autres, comme un engrenage, alors que mal
façonnées, l’une rejette l’autre. Y a-t-il un façonnage dans
l’accueil naturel, dans l’accueil intellectuel, animal ou humain
comme dans l’accueil de la matière? C’est une question que
l’on peut se poser. Il est possible que l’organisation de l’accueil,
l’éducation, le milieu, l’hérédité et les circonstances, participent
de cette idée de façonnage.

Lesanimaux ont entre eux des rapports très subtils qui font
intervenir, à la fois, leur état psychique et leur état
physiologique. Il y a chez eux un pouvoir d’accueil inné et
instinctif qui comporte des mécanismes particuliers.

Sensibiliséaux autres, l’animal, comme être social, émet des
signaux évocateurs de reconnaissance et d’action qui,
enregistrés par un cerveau réceptif au niveau d’abord des
automatismes inconscients, déclencheront l’attraction, la
collaboration ou le rejet. Mais en dernier lieu c’est tout de

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même l’instinct ou la force qui, en général, décideront de
l’attitude du sujet envers celui qui arrive.

Chezles végétaux, en revanche, il n’y a pas de décision
d’accueil ou de rejet dans laquelle interviendrait une
quelconque psychologie consciente ou inconsciente, il y a une
situation de fait qui dépend de la nature et de la constitution
chimique des individus en présence. La graine arrivée sur un
nouveau sol prospère ou se dessèche, la plante ou le pollen
meurent ou survivent selon que le milieu dans lequel ils ontété
« accueillis » leur est favorable ou non.

Lesrelations entre les individus relèvent, chez les humains
surtout de la conscience, bien qu’elles soient fortement
influencées par la nature, la culture ou le contexte. Cela
engendre une variété de comportements d’accueil inconnus
dans tous les autres groupes d’êtres vivants. L’homme diffère
des autres groupes car, s’il décide d’accueillir, il possède une
gamme infinie de types d’accueil qui va du plus « mauvais » au
« meilleur » et qui tous ont une signification. Seul, l’homme est
capable de nuancer son accueil, d’accueillir tout en faisant
sentir qu’il n’accueille que par obligation ou charité, autrement
dit, de produire un accueil «matériel »qui peut être un
nonaccueil «intellectuel »« affectif »ou «sentimental »ou au
contraire de produire un accueil extrêmement chaleureux si les
circonstances l’exigent ou si son instinct l’y pousse.

L’étymologiepeut aider à éclairer le concept d’accueil et ses
formes humaines.

Leverbe accueillir est formé du verbe «cueillir »et du
préfixe d’origine latine « ad » qui signifie : vers, ajouté à.

«Cueillir »,lui-même, vient du latin «colligere »qui
signifie à la fois «lier ensemble» et «cueillir, recueillir,
ramasser, rassembler» en vertu d’une double étymologie. Il est
en effet formé de la proposition «cum » :avec, et dans un
premier sens du verbe « legere » : cueillir, recueillir et, dans un
deuxième sens, du verbe « ligare » : attacher, lier.

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Cueillir c’est donc aussi recueillir, rassembler et lier
ensemble.

Ainsiil y a dans le mot « accueillir » une idée d’action et de
volonté. La cueillette, en effet, est un acte volontaire. On va
vers l’arbre ou vers la plante et l’on prend ce que l’on a choisi.
Le fruit ne tombe pas tout seul dans le panier, il y est parce qu’il
y a eu volonté et action de l’homme. Il y a une dynamique de la
cueillette comme il y a une dynamique de l’accueil.

Par ailleurs l’idée de cueillette comprend aussi celles
d’identité et d’homogénéité. On identifie ce que l’on va cueillir
et l’on ne cueille ensemble, en général, que des produits d’une
même espèce ou qui peuvent cohabiter. Elle inclut également
les idées de rassemblement, de réunion et de protection. On
rassemble, on met ensemble ce que l’on a cueilli : les fruits dans
un panier, les fleurs en bouquet et l’on veille à ce qu’ils ne
s’abîment pas, on les préserve.

L’analogieétymologique entre les verbes «accueillir »et
« recueillir » permet de faire le lien entre le concept d’accueil et
celui de charité et d’humanité qui parfois déborde pour inclure
l’idée de légitimité et de légalité. On recueille quelqu’un dans le
besoin et le fait qu’on l’ait recueilli légitime son nouveau type
d’existence. On recueille aussi, légalement, le fruit de son
travail ou un héritage.

Onparle également d’un recueil de poèmes ou de toute autre
forme de l’écrit pour signifier que l’on met ensemble des
poèmes ou des ouvrages d’un même auteur ou ayant entre eux
un lien légitime.

Latotalité de ces idées se retrouvent dans le phénomène de
l’accueil.

Danscet essai, nous bornerons notre réflexion à l’accueil
humain. En effet, seul l’homme, grâce à son intelligence, à sa
conscience et à sa culture, est en mesure de donner au processus
d’accueil une signification qui est transmise à celui qui sollicite

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l’accueil par son comportement, ses actes et ses paroles. Du
point de vue social poser la question de l’accueil, n’est pas
forcément poser la question de l’intégration. Onpeut très bien
accueillir quelqu’un chaleureusement et selon les règles de la
politesse ou des lois antiques de l’hospitalité, sans vouloir pour
cela l’intégrer au groupe ou à sa famille, alors qu’il semble que
l’accueil végétal et même peut-être aussi l’accueil animal, inclut
naturellement la notion d’intégration. Nous ne ferons d’ailleurs
référence à l’accueil végétal ou à l’accueil animal, que pour en
montrer les quelques particularités.

Nousessayerons aussi de comprendre pourquoi l’accueil a
une telle importance dans la vie sociale et pourquoi il semble
justement prendre de plus en plus d’importance dans notre
société moderne. Il est évident que les progrès technologiques
et l’enrichissement général des populations et plus
particulièrement de celles des pays développés ont modifié
notre façon de vivre. Le nombre de «situations d’accueil» a
considérablement augmenté depuis le siècle dernier et plus
particulièrement au cours de ces dernières décennies. Le
développement des moyens de transport a engendré la
multiplication des voyages de toutes sortes : tourisme, affaires,
culture, santé,... Tout est maintenant prétexte au voyage. Le
phénomène de mondialisation, décrié par les uns, loué par les
autres, mais incontestablement présent, a rendu nécessaire et a
aussi provoqué de nombreux échanges et de nombreuses
rencontres entre des hommes qui, il y a peu, ne se seraient
jamais connus. Les progrès considérables qui ont été faits dans
le domaine des télécommunications: internet, téléphonie
mobile, par exemple, ont considérablement facilité la
circulation des idées, des savoirs et des opinions et ont aussi
multiplié les occasions de contact verbaux entre les hommes,
donc le nombre de situations d’accueil. Il serait fastidieux
d’énumérer tout ce qui dans notre société moderne permet aux
hommes de se rencontrer plus souvent, donc de s’accueillir
mutuellement plus souvent, mais on constate que tout au long
de nos journées, les démarches que nous avons à faire, nos
achats, nos distractions, etc. nous mettent en contact avec de
très nombreuses personnes. Pratiquement, la grande majorité

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des actes de notre vie quotidienne implique une situation
d’accueil.

Sile nombre de « situations d’accueil » a beaucoup augmenté
récemment, il semble également que l’on soit de plus en plus
sensible à la «qualité de l’accueil». Cette qualité d’accueil
paraît influencer aussi bien la vie politique que la vie financière
et commerciale comme la vie courante. C’est, sans doute,
pourquoi dans de nombreux services banals: administration,
banques, police, etc. il a fallu créer des bureaux d’accueil. On
pourrait légitimement se demander pourquoi, alors que nous
entrons dans un magasin pour acheter une marchandise, si nous
sommes très mal accueillis, nous repartons sans rien acheter ou
nous nous jurons de ne plus revenir. Bien souvent, dans la vie
actuelle, la qualité de l’accueil prend ainsi le pas sur le besoin
matériel.

Nousnous demanderons alors ce qu’est cette chose que l’on
nommeaccueil. Que se passe-t-il dans ce moment privilégié où
deux hommes se rencontrent, quelles sont les lois, si lois il y a,
qui régissent cet instant et qui font que l’un va être admis ou
non dans le territoire de l’autre? Quels sont les concepts qui
interviennent dans ce processus d’accueil ? Enfin il nous faudra
comprendre pourquoi un bon ou un mauvais accueil, même si
les résultats matériels sont identiques, va créer un état d’esprit,
engendrer un climat et laisser des traces qui vont perdurer bien
au-delà du moment de la rencontre.

C’està ces questions que nous allons essayer de répondre
dans cet ouvrage.

Lapremière partie est dédiée à la théorie de l’accueil: une
Philoxénologie, c’est-à-dire un discours rationnel sur l’amour
de l’étranger. Après avoir étudié le fait générateur de l’accueil,
nous nous efforcerons par l’analyse des phénomènes d’établir
une typologie des différentes formes que peut prendre l’accueil
humain. Enfin nous analyserons les concepts sur lesquels repose
cet accueil.

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Ladeuxième partie est une brève histoire de l’accueil:
comment a-t-il été compris et vécu au cours des âges.

Latroisième partie, quant à elle, est consacrée à la pratique,
c’est-à-dire aux gestes et aux paroles qui interviennent dans le
processus d’accueil, à leur signification et à la façon dont ils
sont perçus par les partenaires de l’accueil, à l’étude des freins à
l’accueil. C’est une réflexion sur la Xenopraxie : la pratique de
l’étranger.

Accueillirc’est agir, car comme le dit Saint Jacques (lettres
2,14-18) : « si quelqu’un prétend avoir la foi, alors qu’il n’agit
pas, à quoi cela sert-il? » ;il en est de même pour l’accueil,
l’intention ne suffit pas, il faut qu’elle prenneforme dans
l’action.

Enfin pour terminer, nous essayerons de tirer quelques
conclusions de ce travail et de formuler une définition dece
phénomène que l’on appelleACCUEIL.















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Première partie

Une théorie de l’accueil







































Chapitre I




Le Déplacement




LeDéplacement est l’acte générateur du processus d’accueil.
Si la réflexion restait dans une seule conscience, certes la
science ne progresserait pas, mais elle n’aurait pas besoin de
trouver une conscience d’accueil. Si la graine restait sur la
plante qui l’a engendrée, elle n’aurait pas besoin de trouver un
milieu favorable pour se développer. Si la nature n’exigeait pas
que les animaux se déplacent pour chercher leur nourriture ou
pour s’accoupler ils ne rencontreraient ni espèces étrangères ni
d’autres individus de leur espèce et si l’homme n’éprouvait pas
le besoin de connaître et de comprendre le monde,d’échanger
idées et savoir, aucune situation d’accueil ne serait jamais créée.

L’hommese déplace pour de multiples raisons et se trouve
ainsi très souvent en situation d’être accueilli ou d’accueillir
luimême. `

Quele déplacement soit court: on traverse la rue pour aller
chez un commerçant, ou long: un voyage, il est toujours une
rupture. Quelle que soit la distance parcourue, on passe toujours
d’un lieu à un autre parfois du connu vers le moins connu ou
l’inconnu ou le contraire, mais toujours il y a rupture et cette
rupture n’est pas sans influence sur le psychisme de l’homme,
sur son comportement et son mode de pensée.

Ledéplacement peutprendre des formes très différentes :

- L’Odyssée qui, par analogie avec le poème homérique,
est un voyage comprenant une série d’aventures en
général malheureuses.

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- La pérégrination, à l’origine un voyage dans des pays
éloignés, des allées et venues multiples et compliquées.
- L’émigration, si l’on quitte son pays parce qu’on n’y est
plus en sûreté ou s’il ne peut plus fournir les éléments
nécessaires à la vie.
- L’expédition, voyage au long cours qui demande une
préparation importante.
- La campagne, qui en termes de marine signifie un
voyage sur mer et en termes militaires une guerre sur un
terrain d’opérations déterminé.
- Le pèlerinage, voyage fait par piété dans un lieu saint.
- Le voyage touristique, de loisirs, culturel ou familial.
- Le voyage d’affaires, dans tous les sens qu’il peut
prendre : congrès, rencontre commerciale, ...
- : allerLe déplacement banal de la vie quotidienne
acheter son journal, ...

Danstous ces cas de figure, si les pratiques sont différentes,
les processus psychologiques restent identiques, il y a rupture.

Ledéplacement, quand il est volontaire, est dans la plupart
des cas, compris et vécu comme un mouvement vers quelqu’un,
quelque chose, un lieu, un événement, voire vers l’inconnu.
Celui qui se déplace a le sentiment d’agir conformément à sa
volonté qui le pousse à satisfaire un besoin, que sa conscience a
identifié et qui a engendré un but que sa réflexion a déterminé.
Le sujet va vers ce qu’il pense être apte à satisfaire le besoin
qu’il éprouve, que ce soit le calme d’un endroit, la beauté d’un
autre, du confort, la curiosité ou une nécessité comme un
rendez-vous d’affaires ou une recherche quelconque.Même s’il
y a parfois une idée d’obligation dans le déplacement, celui qui
l’entreprend a le sentiment d’être maître de la situation, de
n’obéir qu’à sa volonté et de n’agir qu’en fonction de son
propre choix.

Orc’est en général le contraire qui se produit. Le sujet n’est
pas maître de la situation, il est poussé par une nécessité, qui est
inconsciemment irrésistible. Celle de combler un manque qui
peut être matériel: un objet, de l’argent, etc., intellectuel: la

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distraction, une connaissance ou simplement une activité ou un
manque qui prend un aspect formel : il représente un groupe ou
un pays qui a besoin d’être présent dans une circonstance
déterminée. Le déplacement qui apparaissait comme le résultat
d’une volonté concertée n’est alors, en réalité, chez l’homme et
peut-être, dans certains cas, chez l’animal, qu’un mouvement de
fuite. Celui qui se déplace ne va pas en premier lieu vers un site
qu’il a choisi mais d’abord il quitte un endroit qui ne lui
convient plus car il n’y trouve plus ce dont il a besoin. Le
voyageur n’est pas attiré par un endroit particulier, mais il est
poussé par un manque (d’un objet, d’argent, de distraction, de
connaissance, d’activité, ou de la possibilité de prendre part à
une négociation ou à une décision). C’est toujours une
insatisfaction qui déclenche l’envie ou le besoin de partir et de
se déplacer.

Cemalentendu fondamental est à la base de nombreuses
erreurs d’interprétation du concept de déplacement qui n’ont
pas été sans avoir de l’influence sur le processus d’accueil.

L’hommeen déplacement est donc avant tout un homme qui
fuit un lieu, un milieu ou une situation qui lui est hostile ou qui
ne lui fournit pas ce dont il a besoin et qu’il espère trouver
ailleurs. Il part à la recherche de quelque chose que parfois il a
mal identifié. Le déplacement est pour lui le début d’une quête
qui va le conduire à rencontrer quelqu’un pour qui, même s’il le
connaît déjà, il sera un étranger, puisque tout autre est pour
soimême un étranger et qui sera pour lui aussi un étranger.

Le fait pour le sujet en déplacement, déplacement qui
engendrera forcément la rencontre de deux étrangers, lui et
l’autre, d’êtreinconsciemmentfuyard »un «en quête d’un
mieux aléatoire, va nécessairement avoir une influence sur son
psychisme et sur son comportement lors d’une situation
d’accueil.
Lafuite, même inconsciente, est l’action de se soustraire à un
péril, de s’éloigner pour échapper à quelqu’un ou à quelque
chose. L’idée d’évasion est associée à celle de fuite. On met de
la distance entre un danger ou un lieu de mal-être et soi-même

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et de ce fait, la fuite inclut l’idée de sauvegarde, on dit
communément « je me sauve » pour « je m’en vais ».

Ons’évade, on s’échappe souvent au grand jour et avec
l’aide de la force. Le verbe vient du latin populaire
« excappare » qui signifie : sortir de la chape en la laissant aux
mains des poursuivants et jeter son froc aux orties. Le premier
sens fait référence à la force, à la fuite, on échappe à un danger
quitte à abandonner une partie de ses possessions. Mais la chape
est aussi le vêtement du religieux ce qui ramène au second
sens :se défroquer, renoncer à la religion ce qui est aussi une
sorte de fuite devant le mystère et l’infini.

Lafugue, désignela fuite d’un enfant ou d’un adolescent qui
croit pouvoir s’épanouir hors de son milieu familial, qu’il ne
peut plus supporter. Quand elle est consciente, elle se traduit
par un changement de lieu, un voyage à l’aventure, vers
l’inconnu. Quand elle est inconsciente, elle peut se traduire par
des psychoses ou une certaine confusion mentale, ou au pire
dans la fuite suprême qui est le suicide.

Lafuite non pathologique, non dramatique, celle que de
nombreuses personnes accomplissent une ou plusieurs fois dans
leur vie est le résultat d’une nécessité. Il y a pour l’individu
impossibilité de continuer à vivre de la même façon. Il lui faut
rompre avec un état antérieur pour accéder à un état qu’il pense
ne pouvoir être que meilleur. La fuite est la nécessité de rupture,
la nécessité de changement. Par la mouvance qu’elle implique,
elle rend le changement possible. C’est le processus mental qui
est à l’origine de nombreuses ruptures entre des humains.

Onfuit quelque part, physiquement ou mentalement, car
l’ « ici » est devenu synonyme de toutes les contraintes, de tous
les dangers, de toutes les peines. L’« ailleurs »est auréolé de
toutes les qualités. Il est libérateur, il est la terre promise,
l’ailleurs est idyllique. Il est ce lieu mythique où l’individu se
réalisera. La vraie vie est ailleurs. L’ailleurs est nécessaire parce
que l’homme ne s’accuse jamais de son malheur. Ce n’est
jamais de sa propre faute s’il est malheureux mais celle des

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circonstances, de quelqu’un, ou d’un endroit et c’est tout cela
qu’il veut fuir.

Enfuyant, on se dérobe et c’est peut-être cette interprétation
qui a rendu la fuite honteuse. Au sens militaire elle est assimilée
au déshonneur. Le héros est celui qui ne se dérobe pas, qui ne
bouge pas d’un pied devant le danger et qui en restant là fait son
devoir. Malgré la parole attribuée à Napoléon Ier selon laquelle
elle resterait la seule victoire durable, la fuite est entachée de
connotations péjoratives. Déjà Sénèque dans une de ses lettres à
Lucillius écrivait: « Pourtout homme c’est une honte de
prendre la fuite; pour les Spartiates, d’en avoir seulement
l’idée… ».L’abbé Barthélémy dans son «Voyage du Jeune
Anarchasis en Grèce» (t. 4, p. 225) raconte que son héros, en
Laconie rencontra des hommes vêtus de manteaux chamarrés et
le visage rasé d’un seul côté. Son guide lui expliqua que
c’étaient des «Trembleurs »,ainsi nommés pour avoir pris la
fuite dans le combat au cours duquel les Spartiates repoussèrent
les troupes d’Epaminondas et qu’ils étaient condamnés à ne
fréquenter que les lieux solitaires.

Pourtantle sens initial du mot comme celui de certains de ses
synonymes tels que s’échapper, s’évader, etc., indique que fuir
c’est aller vers la liberté. On va vers un état meilleur, on fuit par
espoir. La fuite est donc parfois constructive. On veut voir
l’« ailleurs », le connaître et peut-être s’y établir.

C’estdans un deuxième temps que l’«ailleurs »prendra
forme, c’est partir qui est premier. Une fois la décision de partir
prise, il faut savoir oùaller. Cet «ailleurs »qui est le remède
aux maux de l’«ici »,va prendre la forme d’un lieu, d’un
environnement ou d’une société vers laquelle on va se diriger.
Le déplacement est le mouvement vers cet endroit mythique où
se trouve ce qui nous manque et ce dont on a besoin,
matériellement ou spirituellement.
Maisle mythe reste mythe et le voyageur est un éternel déçu.
Plus il voyage, plus il est désenchanté, plus il est blasé,
indifférent, incapable d’émotions et ceux qui l’observent
pensent que c’est parce qu’il a vu trop de choses et rencontré

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trop de gens. En réalité il a compris que tous les endroits où il
allait ne répondaient jamais complètement à ses attentes, qu’il
était inutile de les charger de tout ce qu’il cherche. Il n’a plus
d’espoir. Il sait qu’au bout de la route, il n’y a qu’un endroit
comme un autre avec ses avantages et ses inconvénients. Le
merveilleux du voyage a disparu avec la capacité de rêver et
l’obligation de voir les choses telles qu’elles sont. Malgré tout,
le voyageur recommencera à voyager, jusqu’à acquérir
suffisamment d’expérience pour savoir, afin de n’être jamais
déçu, qu’il ne peut plus rien espérer.

Ainsitous les déplacements (ou voyages), que l’on en soit
conscient ou non, sont une fuite.

C’est,sans doute, dans l’émigration que l’idée de fuite est la
plus apparente. L’émigrant fuit un pays qui lui est devenu
hostile soit parce qu’il n’y est plus en sécurité, soit parce qu’il
est trop pauvre. C’est le cas de populations africaines qui, par
tous les moyens, essayent de rejoindre les pays développés,
c’était le cas aussi des « boat people » qui fuyaient la dictature
de certains pays d’Extrême-Orient, comme c’était le cas des
cent deux «pilgrims »,qui ne supportant plus le climat moral
de l’Angleterre, quittèrent Plymouth sur le « Mayflower » pour
aller s’établir en Amérique où ils débarquèrent le 11 Décembre
1620 en un lieu de la côte Est dans le Massachusetts, qu’ils
baptisèrent « Plymouth ».

L’erranceest une fuite perpétuelle. L’impossibilité de se
fixer, où que ce soit, pousse l’errant à ne prendre racine nulle
part. Son errance n’a ni début ni fin, c’est la mouvance
éternelle, signe de malheur. Jamais il ne trouve un lieu ou un
corps à aimer, même si parfois il le croit. C’est le mythe d’Er
platonicien (République 614 a à 618 b) dans lequel les âmes
tournent sans cesse en quête d’un corps à animer. Ce besoin de
mobilité, sans but réel, n’a peut-être, jamais été mieux exprimé,
dans la littérature moderne, que par Valéry Larbaud dans son
roman A. O. Barnabooth dans lequel il met en scène un jeune
Sud-américain richissime qui traîne son ennui dans l’Europe de
la belle époque. C’est le récit d’une errance de luxe dans

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laquelle le héros cherche à se détacher de tout ce qui est fixeet
qui pourrait le retenir quelque part ou l’attacher. Il fait vendre
tous ses biens: maisons, villas, entreprises, de façon à ne plus
rien posséder qui puisse l’inciter à s’arrêter dans un lieu et à s’y
fixer.

Lenomade est aussi un voyageur perpétuel qui va d’un
domicile à l’autre. Il fuit ce qui est épuisé. De territoire en
territoire, selon la nature, pour se nourrir ou nourrir ses bêtes
s’il est éleveur. La vie moderne a aussi engendré son
nomadisme constitué par ce que l’on appelle la «jet society»
faite de riches oisifs qui vont de ville en ville à la recherche de
plaisirs et d’animation pour fuir l’ennui ou l’inaction.

Letouriste, plus que tout autre, fuit l’«ici ».Il cherche à
vivre un rêve. Celui de l’homme qui parcourt le monde,
assimile toutes les cultures, voient les plus beaux endroits. Il
veut, à la fois profiter du modernisme et de tout ce qu’apporte la
civilisation tant du point de vue artistique que de celui du
confort, mais aussi revenir à la nature, être sage, simple et
apprécier le monde. Tout le contraire de la vie banale que
mènent la plupart des habitants des grandes villes aujourd’hui.

Unefois les «besoins naturels et nécessaires» satisfaits,
l’homme pense aux loisirs. Dans une société tellement
exigeante pour l’équilibre psychologique, les loisirs sont
devenus des «nourritures spirituelles» aussi indispensables à
l’organisme et à sa survie que les nourritures physiologiques.
Parmi ces loisirs, le voyage a une place prépondérante et dès
que l’homme a du «temps libre», il songe à partir. Il semble
que le repos ne puisse plus être pris sur place, qu’il soit moins
parfait ici qu’ailleurs.

Tousles professionnels du voyage en conviennent, c’est
avant tout le besoin de partir qui guide le touriste, le choix de la
destination est second. Il consulte plusieurs brochures et prend
connaissance de toutes les offres de voyage. Il a décidé de partir
et, en fonction de ce qui est proposé ou de son humeur du
moment, il choisira une destination. Il y a une véritable ruse du

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