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L'âge d'or de la télévision

De
285 pages
En France, la télévision est devenue un phénomène de masse à la fin des années cinquante. Expérimentale avant la Deuxième Guerre mondiale, elle est devenue après la libération un impératif d'équipement national. Trente ans plus tard, elle dispose de trois chaînes. Les programmateurs et créateurs de contenus découvrent l'instrument d'une relation sociale originale avec un public atteint dans l'intimité de son foyer. Elle est perçue comme vecteur de culture plutôt que comme support publicitaire.
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L’ÂGE D’OR DE LA TÉLÉVISION 1945-1975

Travaux publiés : Nombreux articles d’histoire de la radiodiffusion et de la télévision dans divers journaux ou revues, Le Monde, Les Temps Modernes, Historia, Culture technique, France Télécom, Cahiers d’Histoire de la Radiodiffusion, Bulletin du Comité d’Histoire de la Télévision, etc. en collaboration avec Jean-Pierre Jézéquel et Pierre Régnier : Le gâchis audiovisuel, Éditions Ouvrières (1986). En participation : De Radiola au média, enquête sur les sièges de l’info Éditions du Pavillon de l’Arsenal, 1994. La grande aventure du petit écran Musée d’histoire contemporaine - BDIC, 1997.

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-03844-8 EAN : 9782296038448

Jean-Jacques LEDOS

L’ÂGE D’OR DE LA TÉLÉVISION 1945-1975
Histoire d’une ambition française

Préface de Marcel BLUWAL

L’Harmattan

AudioVisuel Et Communication Collection dirigée par Bernard Leconte
« CHAMPS VISUELS » et le CIRCAV GERICO (université de Lille 3) s’associent pour présenter la collection AudioVisuel Et Communication. La nomination de cette collection a été retenue afin que ce lieu d’écriture offre un espace de liberté le plus large possible à de jeunes chercheurs ou à des chercheurs confirmés s’interrogeant sur le contenu du syntagme figé de « communication audiovisuelle », concept ambigu s’il en est, car si « l’audiovisuel » et, il faut entendre ici ce mot en son sens le plus étendu – celui de Christian Metz – qui inclue en son champ des langages qui ne sont ni audios (comme la peinture, la photographie, le photo roman ou la bande dessinée), ni visuels (comme la radio), est, on le sait, monodirectionnel contrairement à ce que tente de nous faire croire ce que l’on peut nommer « l’idéologie interactive », la communication implique obligatoirement un aspect multipolaire...

Déjà parus
Michel CHANDELIER , Election cinématographique, 2006. Jean-Max MEJEAN (sous la direction de), Woody dans tous ses états, 2005. Jean-Max MEJEAN (sous la direction de), Comment parler de cinéma ?,2005. Yannick LEBTAHI et Isabelle ROUSSEL-GILLET, Pour une méthode d’investigation du cinéma de Laurent Cantet, 2005. Jacques DEMORGON, Devenir des sociétés et sports, 2005. Bernard LECONTE, L’image et le corps, 2004. Virginie SPIES, La télévision dans le miroir, 2004. Jocelyne BEGUERY, Entre voir et dire : Image de l’Art à l’adresse des enfants, 2003. Érika THOMAS, Les Télénovelas entre fiction et réalité, 2003. Françoise SOURY LIGIER, « Parle petit, la télé t’écoute ! : Le rôle de la télévision dans le langage des jeunes enfants à l’école maternelle, 2002. Fanny ÉTIENNE, Films d’art / films sur l’art : Le regard d’un cinéaste sur un artiste, 2002. Jocelyne BEGUERY, Une esthétique contemporaine de l’album de jeunesse. De grands petits livres, 2002.

La tradition ne consiste pas à conserver des cendres mais à entretenir la flamme. Jean Jaurès L’archéologie, comme on le sait, n’est pas exclusivement vouée au passé. Elle enracine le présent. Elle répond à la question : comment en sommes-nous arrivés là ? Pierre Schæffer : Les antennes de Jéricho, 1978 La télévision dans son ensemble n’a pas une grande conscience de son passé. Pierre Dumayet : Autobiographie d’un lecteur, 2000

À la mémoire de Claude Mercier

PRÉFACE

Jean-Jacques Ledos m’étonnera toujours. Et il y a beau temps qu’il le fait, plus de quarante ans. Je me souviens que dans la quasi-foule de cameramen qu’exigeait la multiplicité simultanée des émissions de direct des années 50-60, il y avait, un peu à part des autres – passionnés qu’ils étaient tous par leur métier, souvent causants, explosifs, souvent talentueux mais avant tout conscients de l’importance – réelle – de leur rôle, il y avait donc un jeune homme particulier, réservé, à l’œil aigu, extrêmement soucieux et du sens des images qu’il produisait et de leur finalité esthétique. Sa parole était rare, mais les questions qu’il posait étaient éminemment pertinentes et il valait mieux savoir y répondre, quand le service compétent vous l’attribuait pour telle « dramatique », programmée telle semaine. C’était l’époque où on n’avait pas le temps d’hésiter longtemps sur la solution du problème à résoudre et où la réponse se devait d’être « oui » ou « non » dans la minute. Ce jeune homme c’était Jean-Jacques. Et, petit à petit, nous l’avons vu, nous les « anciens », émerger du lot calmement et assurer son influence dans le milieu turbulent – et je suis modeste en disant « turbulent » - qui était le nôtre. Et c’est par cela que son livre m’a frappé d’emblée. Par la permanence radicale de cette mesure dans l’appréciation des choses qui le caractérisait déjà il y a quarante ans. D’ailleurs, j’espère qu’il ne m’en voudra pas trop de la description que je fais de lui, lui qui a toujours pris grand soin de sauvegarder, ici dans le calme apparent des mots – la réserve qui lui est propre. Mais ce que j’ignorais à peu près totalement à l’époque, c’est que derrière le calme apparent se cachait la vibration - disons même la passion – propre à ceux qui
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ont adhéré totalement au projet extrêmement ambitieux de la télévision de ces années-là. Une passion que je portais moi aussi à fond, à ma manière à moi. Être les « hussards noirs » de la République, comme les instituteurs de Jules Ferry, mais à la télévision. Une télévision où l’argent n’aurait pas la maîtrise des êtres et des projets, une télévision où l’argent ne dicterait pas sa loi de façon dictatoriale, la loi du profit maximum dans des productions bâclées à la diable pour un public assez méprisé pour n’être considéré que comme une addition de « ménagères de 50 ans » susceptibles de se précipiter sur les produits vantés par la pub d’antenne. Ce vocable de « ménagères » a d’ailleurs des relents de racisme, mais tant nos gouvernants que les industriels qui régentent les médias n’en sont pas à cela près dès qu’il s’agit de profit. Il s’agissait, en tout cas sur les chaînes nationales, d’une télévision autre, où l’ennoblissement individuel de chacun et à tous les niveaux sociaux grâce à la culture communiquée était le but. But très idéaliste – exactement d’ailleurs comme celui de la décentralisation théâtrale au même instant - but pas forcément toujours atteint non plus, mais but, en tout cas – obstinément poursuivi pendant trente ans et issu de l’esprit de la Résistance. Bon, d’accord, nous avons perdu. C’est l’Argent qui, au moins provisoirement, a gagné. La télévision est devenue, de porte-voix culturel de la nation, à la fois un gisement de profit extraordinaire et, en fait, le principal moyen de gouvernement de nos politiques. Surveillé à la trique dans la multiplicité nouvelle de ses sources de diffusion, de façon que ne parviennent au public – sacré, car électeur – que des messages privés de toute radicalité, culturelle ou autre. Cette vibration qui nous animait, je l’ai vue se propager et même se renforcer chez Jean-Jacques Ledos à mesure que la maison ORTF prenait feu, incendiée par des pompiers pyromanes gouvernementaux et je la retrouve
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intacte ici. Mais surtout, j’y trouve encore autre chose et c’est cela qui m’a fait dire au début de cette préface que JeanJacques Ledos m’étonnerait toujours. On a beaucoup écrit sur la télévision et sur la Télévision Française en particulier. Tous ces livres, depuis le premier, puisque je suis arrivé à Cognacq-Jay en 1950 alors qu’il n’existait que 5000 postes de télé en Europe, c’est-à-dire en France et en Angleterre, (oui, ça a l’air incroyable à notre époque où on compte par centaines de millions de récepteurs, mais c’est vrai !) tous ces livres, j’ai eu l’occasion de les lire. Quatre-vingt-dix pour cent d’entre eux sont mus par la passion ou le parti pris souvent camouflés par la fausse objectivité. Mais surtout, parce que je suis un des derniers témoins directs, ils se caractérisent par l’inexactitude. Or, le livre de Jean-Jacques Ledos est, très précisément, un livre exact. Sa documentation est quasi-imparable. L’appareil critique et historique qui se dissimule derrière la simplicité des énoncés rend sa consultation mieux que nécessaire. Indispensable. Bien sûr, le parti pris du livre est déjà dans son titre : « L’âge d’or de la télévision 1945-1975 ». Ledos prend fait et cause pour cette télévision-là mais, il n’empêche, il sera un des rares dont on ne pourra plus se passer tant pour ses appréciations que pour ses datations. Où a-t-il pris le temps de rassembler, choisir, critiquer, décider de tout cela ? Je me le demande et j’en suis tout de même tant soit peu estomaqué. Car ce livre ne traite pas seulement de l’apparence de la télévision, celle que les gens reçoivent. Il s’agit aussi – et vus de l’intérieur – du rôle de l’État, des différentes réformes, des différentes attaques auxquelles la télévision nationale a été en butte, des différents défenseurs qu’elle a eus, depuis les syndicats jusqu’à certains journalistes. Tout y est. Non, Jean-Jacques Ledos n’a en rien changé : la
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réserve recouvre la passion mais la passion y est. Et surtout le livre est là. Certainement un des vrais bouquins de référence pour les années à venir. Marcel Bluwal.

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AVANT PROPOS

La télévision, après le télégraphe, le téléphone et la radiodiffusion est l’un des grands systèmes qui assurent la communication entre les pouvoirs et les citoyens. Elle s’est développée, à la fin des années 1920 en France, grâce aux travaux d’un ingénieur, René Barthélemy. Pour la société, c’était, avec des moyens modernes, la réalisation d’une ambition exprimée deux siècles plus tôt par Condorcet : instruire et informer pour éclairer. Au siècle suivant, Lamartine, un poète égaré dans la politique, rappellera la nécessité d’une instruction publique. Cent ans plus tard, Jean Zay, un ministre du Front populaire, posera les premières pierres d’une politique culturelle au profit du plus grand nombre.

Ce livre n’est pas l’expression d’une nostalgie autobiographique. Il veut être une contribution à l’entretien de la mémoire d’une époque où la télévision se construisait dans une démarche civique.

En 1942, les autorités allemandes d’occupation se préoccupent pour des raisons qui restent obscures, d’installer un centre fonctionnel de télévision, rue Cognacq-Jay, à Paris, non loin de la Tour Eiffel. Le Fernsehsender Paris fonctionnera de mai 1943 au mois d’août 1944. 11

Comme tous les moyens dédiés à l’intérêt public, la télévision n’aurait pu être développée sans une volonté d’État qui s’est affirmée sous le ministère de Georges Mandel, en charge des Postes, Télégraphes et Téléphones de 1934 à 1936. Informé des travaux et des essais de Barthélemy, mais aussi des débuts d’exploitation aux États-Unis et chez nos voisins européens, le ministre a pris conscience de la nécessité d’installer la France dans cette modernité. Le programme exigeant qu’il avait imposé a été respecté. Les premiers programmes ont été diffusés à Paris à l’automne de 1935. En 1939, la déclaration de guerre a mis fin à ces essais.

Dans les années d’après guerre, l’équipement a été régulièrement poursuivi à travers les alternances politiques et en dépit des contestations impatientes. Les moyens d’équipements de diffusion en réseau et de production de programmes confiés en monopole à l’État ont été développés grâce à une programmation budgétaire dont l’achèvement livrait, en 1974 aux Français, l’infrastructure de trois chaînes de télévision, ainsi que trois grands réseaux principaux de radiodiffusion.

On doit cette performance à la compétence et à la détermination des ingénieurs et des techniciens, bientôt rejoints par des jeunes gens qui choisissaient de s’exprimer avec ce nouveau moyen de communiquer. Ils ont rencontré, à l’époque, un auditoire populaire avec lequel ils avaient le désir de partager leur curiosité en leur livrant à domicile les images et les bruits du monde, mais aussi la mémoire d’un patrimoine. Avec un habillage adapté aux attentes de la majorité politique de l’époque, l’Office de radiotélévision française créé en 1964 prolongeait les institutions précédentes de radiotélévision nationale dont le pouvoir avait déjà su capter l’usage à son profit sans toutefois interdire l’audace de l'innovation. L’ORTF assurera une double continuité dans la soumission et la création. Le service public communique ce qui lui paraît convenir à l’intérêt des citoyens et en réalise les moyens de satisfaction collective. L’intérêt public c’est, selon ses défenseurs, le devoir de culture, un mot passe-partout qui désigne aussi bien les arts que les jeux soi-disant culturels qui recherchent le spectacle et la performance plutôt que la réflexion. Le bilan de la période considérée mérite considération. Toutefois, il ne doit pas dissimuler la confiscation progressive de l’instrument par les pouvoirs, politique et affairiste, souvent associés.

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L’entreprise recherche le profit dans une démarche de commercialisation : un bon produit est celui qui se vend bien dans le présent. Cette dernière option a triomphé. Pour le plaisir du plus grand nombre qui assure les fortes audiences, sans autre exigence que le divertissement et la satisfaction des entrepreneurs, comptables de leur actionnariat.

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INTRODUCTION En 1935, un peu plus de dix ans après que la radiodiffusion eût introduit une nouvelle dimension de la communication, l’inauguration à Paris, rue de Grenelle, d’un studio de télévision par le service de radiodiffusion des postes, télégraphes et téléphones (PTT) annonçait l’arrivée dans les foyers de cette illusion de la vie que sont les images, celles de l’actualité comme celles du rêve que procure le spectacle. C’est la volonté planificatrice de quelques technocrates de l’État Français qui a dressé, pour la première fois en 1942, les contours d’un grand service public de la radiodiffusion et de la télévision dans un Plan décennal d’équipement national engagé, à partir de 1941, par le gouvernement de l’amiral Darlan. François Lehideux, ancien directeur aux usines Renault reçoit alors la mission de « développer la campagne contre le chômage, de prendre en main les principaux projets d’équipement et le développement urbain, et de préparer un .1 plan d’équipement à long terme » Le directeur de la Radio à Vichy, André Demaison, reçoit la mission de fournir à ce projet un Programme décennal de travaux de la Radiodiffusion Nationale. D’autres à Alger, prépareront un peu plus tard le renouveau de la radio et de la télévision, au sein du Comité français de libération nationale (CFLN), ébauche du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) présidé par le général de Gaulle après son retour en France. En 1945, ce gouvernement provisoire imposera par ordonnance le monopole de l’État à l’institution radiophonique qu’elle fermera à la concurrence. Après la Libération, la reconstitution du réseau d’émetteurs radio est un impératif de communication nationale qui diffère le redémarrage de la télévision dont le véritable essor n’apparaît qu’à l’aube des années 50. Pendant les trente années suivantes, les ingénieurs développeront les moyens techniques d’un instrument d’État, studios et émetteurs en réseau.
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R.F. Kuisel : « Vichy et les origines de la planification économique (19401946) » in Le Mouvement Social n° 98, pp.77sq., janvier-mars 1977.

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Venus de divers horizons, des producteurs, réalisateurs, journalistes ou artistes ont donné du sens à ce nouveau moyen d’expression avec l’ambition de transmettre du savoir, de la distraction ou de l’information à des citoyens habituellement privés des ressources culturelles réservées aux élites, voire seulement dépourvus d’incitation à la connaissance ou dépourvus de curiosité. À l’aube des années 50, les structures indispensables au fonctionnement du pays ont été rétablies. Une volonté centralisée a reconstitué, développé ou créé les grands réseaux de distribution d’énergie ou de communication nécessaires à l’économie, mais aussi à ces besoins immatériels d’information, d’éducation et de loisirs que la doctrine de l’époque veut maintenir, autant qu’il est possible, à l’écart de la recherche de profits. Wladimir Porché, directeur général de la Radiotélévision française (RTF), a révélé, quelque vingt ans plus tard, les ambitions du service public qui nourrissaient alors cette démarche : « Nous partions les uns et les autres de cette idée que l’homme est un être perfectible, que sa vocation et son rôle dans le développement, dans l’évolution, d’une façon générale, ne s’arrêtent pas au point que nous connaissons et que grâce à des moyens de communication, en particulier, ceux dont nous parlons [la radio et la télévision], nous pouvions, de proche en proche, contribuer à une amélioration intellectuelle et 1 spirituelle de l’être humain. » Au début des années 50, la région parisienne et le Nord découvrent une nouvelle forme de paysage : celle des toits d’immeubles auxquels les antennes de réception de la télévision ajoutent une sorte de chevelure hirsute. Un besoin s’est installé dans la vie quotidienne des familles qui résident dans la zone d’émission de la Tour Eiffel ou du beffroi de l’hôtel de ville de Lille : celui d’un spectacle d’images qu’on peut regarder sans se déplacer. Dans une marche de trois décennies vers une nouvelle prospérité que Jean Fourastié, observateur avisé, désignera comme « Les trente glorieuses », l’acquisition d’un poste de
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Document INA, diffusé sur France Culture dans le cadre de l'émission L'Histoire immédiate, août 1997.

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télévision est d’abord perçue comme un élément de bien-être matériel qui offre une « fenêtre ouverte sur le monde » à des populations qui n’ont pas l’habitude ou les moyens de fréquenter les lieux où l’on apprend et ceux où l’on se divertit. Michel Droit écrivait dans Le Monde du 18 janvier 1956 : « Les statistiques confirment que la majorité des téléspectateurs se recrutent dans les milieux populaires. L’épreuve la plus révélatrice à ce sujet a suivi la mise en service de l’émetteur de Lille. Dans le département du Nord, la télévision a pris un essor foudroyant, mais 80 % des acquéreurs étaient des mineurs, des ouvriers, des petits commerçants, des agriculteurs. » L’auditoire des téléspectateurs se rassemble autour de quelques dizaines de milliers de postes dont l’acquisition, en dépit de leur prix élevé, apparaîtra bientôt indispensable. Les constructeurs de postes pressent alors les pouvoirs publics de développer les réseaux et les moyens de production de programmes. Il est admis que d’aussi coûteux investissements doivent être pris en charge par l’État, gestionnaire du produit de la redevance à laquelle sont assujettis les possesseurs de postes. C’est aussi sa mission puisque le monopole, imposé en 1945, le désigne comme seul producteur, seul exploitant et unique diffuseur. En 1954, le cap des cent mille récepteurs déclarés est franchi. La télévision abandonne le caractère confidentiel qui convient à un domaine expérimental. La même année, en juin, la création de l’Eurovision ouvre l’espace européen à des échanges de programmes. La loi de finances pour 1954 a accordé à la RTF une autorisation d’emprunt pour un équipement programmé. C’est le début du grand bond en avant de la télévision en France. Le million de postes est atteint en 1958. De 1958 à 1960, le nombre des postes aura doublé. Au début de 1961, avec plus de deux millions de postes recensés, la télévision devient un phénomène de masse qui s’inscrit dans un modèle de société où la consommation s’impose comme un facteur de progrès dans le domaine du commerce servi par la communication. La vente de postes de télévision crée un marché nouveau, prometteur et durable que les améliorations techniques, de la couleur à la haute définition, ne cesseront plus de relancer. 17

L’objectif des décideurs institutionnels, à cette époque, est de construire et de préserver l’avenir d’un grand service public de la radiotélévision. La volonté politique maintient l’ambition de poursuivre, par l’autofinancement qu’autorise une saine gestion de la redevance, la réalisation de cet instrument d’une convivialité nationale. La double tutelle - celle du gouvernement, pour les contenus et en particulier celle du ministère de l’économie, pour la gestion - justifie, si elle ne l’excuse pas, l’austérité de la démarche culturelle et le développement prudent des moyens. L’entreprise publique qui interdit l’initiative privée focalise les griefs entretenus par une presse spécialisée. La lecture du courrier des téléspectateurs révèle l’attente de programmes plus populaires que les défenseurs d’une télévision commerciale ne manquent pas d’entretenir au risque de stériliser toute initiative créatrice ou marginale. L’initiative privée a déjà évalué les bénéfices qu’elle pourrait tirer de l’exploitation et de la diffusion des messages publicitaires par les stations, dès que les réseaux auront atteint les grandes zones habitées. La croissance rapide de l’auditoire, comme dans les pays comme les États-Unis et la GrandeBretagne où le développement de la télévision a pris de l’avance, promet aux annonceurs publicitaires un auditoire disponible pour une société qui ne demande qu’à consommer. Les entrepreneurs et les publicitaires, relayés par la presse spécialisée, poursuivront pendant plusieurs décennies le combat contre cette institution qui leur avait interdit l’accès aux médias hertziens. Sous cette pression, des interventions ponctuelles suggèrent régulièrement, dans les assemblées parlementaires françaises, un assouplissement de la réglementation que le monopole de 1945 a instituée. La création d’une deuxième chaîne en avril 1964 pouvait apparaître comme une ouverture à la demande telle que l’exprimaient les sondages incertains des périodiques spécialisés. Les programmateurs du service public poursuivaient une démarche inverse qui s’adressait à des auditoires plus exigeants, donc plus restreints. La Vè République, renforçant son contrôle sur les grands secteurs d’activité, dont la radio et la télévision, résistera aux offensives du secteur privé jusqu’en 1968. Un nouveau paysage 18

audiovisuel est dessiné. Les événements de Mai 1968 changeront peu les pratiques d’autant que la reprise en main par le pouvoir a gelé beaucoup d’initiatives. La contestation du service public se renforce et les angles d’attaque ne manquent pas. L’une des cibles favorites est la gestion prétendument incontrôlée, voire incontrôlable, de l’enveloppe budgétaire accordée, chaque année dans le cadre de la loi de finances. L’examen des comptes de ces années révèle toutefois une situation comptable globalement saine. Du côté de la majorité politique, on se donne beaucoup de mal pour masquer de réels scandales, tel celui de la publicité clandestine ou la confiscation de l’information, en instruisant de faux procès contre les responsables du service public. La fin de l’ORTF, en 1974, engagera la progression vers la déréglementation puis, pour certaines sociétés, la privatisation en 1975, une nouvelle donne politique engage la France dans la restauration du libéralisme. Selon ce modèle, l’ORTF, dont le monolithisme avait été fragmenté depuis la disparition du général de Gaulle, éclate en sept sociétés. Un septennat plus tard, les promesses électorales socialistes de restauration de l’audiovisuel national ne seront pas tenues. C’est la fin des « trente glorieuses » pour la télévision française. Le monopole constituait un abus de pouvoir régalien. Le recours à la concurrence devait élargir le choix de programmes dans l’intérêt du téléspectateur. Elle a surtout imposé la loi de l’affairisme à l’ensemble d’un secteur immatériel contraint à la recherche du profit, peu soucieux de l’intérêt collectif. Cette mutation a mis un terme à l’ambition nourrie au cours des années trente, aussi riches de ruptures que de promesses de réformes. La réflexion conduite pendant ces années, après le krach de 1929, dans des milieux aussi divers que l’École polytechnique (X-Crise), la bourgeoisie éclairée, les milieux chrétiens sociaux ou la CGT, suggérait une économie organisée qui devait planifier le développement dans les divers domaines de l’activité nationale, avec la perspective d’une meilleure

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répartition de la richesse nationale . L’histoire de l’âge d’or de la télévision, c’est aussi la chronique d’un débat entretenu autour d’un modèle de société dominant à un moment donné. Les nouveaux professionnels qui s’y engageaient au lendemain de la guerre avaient une démarche idéaliste et humaniste : délivrer à des citoyens un service qui devrait enrichir les esprits, non sans bousculer les usages d’une culture conformiste, bourgeoise ou petite bourgeoise. La satisfaction était de faire parvenir dans les foyers, parfois au risque de ne pas plaire, des œuvres, des idées ou des spectacles auxquels le pays profond n’avait pas accès. Par la suite, le moyen de communication de masse que devint la télévision fut souvent, volens nolens, l’instrument de promotion de la majorité politique du moment, sous la pression de gouvernements soucieux de ne pas perdre un précieux instrument de propagande. L’indépendance des réseaux ou des stations était (et reste) un cas de figure exceptionnel. L’alternative que propose l’initiative privée impose une adaptation aux attentes du marché et la soumission du public par les séductions de la publicité qui entretiennent le désir d’achat. Soucieuse de profit, elle recherche et entretient la fidélité d’un public-masse et ne s’interdit aucune démagogie ni aucun racolage, avec la seule contrainte de satisfaire les commanditaires et les actionnaires et de ne pas déplaire aux gouvernements qui accordent ou retirent les autorisations d’exploiter. Dans le cadre du service public de la télévision qui couvre la période évoquée dans cet ouvrage, « Cognacq-Jay » comme « Buttes-Chaumont » sont des noms mythiques - repères, repaires - facilement identifiables tant pour les professionnels que pour les téléspectateurs. C’étaient les lieux où se fabriquaient les fictions, les divertissements et les magazines. En quelques lustres, tous les domaines de l’activité des
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Jacques Loubet del Bayle : Les non-conformistes des années 30, passim, Le Seuil, 1969. Richard F. Kuisel : Le capitalisme et l'État en France, Modernisation et dirigisme au XXè siècle, chap. 4, Gallimard, 1984. Claude Paillat: Dossiers secrets de la France contemporaine, tome 3, pp. 56sq., Robert Laffont, 1981.

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hommes ont été explorés et montrés. C’est ainsi que la télévision s’est installée dans la vie quotidienne en épousant son époque sans en oublier les racines. Elle a aussi développé une spécificité familière. Dans les années 1960, elle fidélisait déjà un auditoire de plusieurs millions de spectateurs à des émissions régulières que la transmission en direct permettait de vivre en temps réel, qu’il s’agisse des reportages, de la représentation dramatique, du spectacle de cirque, d’une intervention chirurgicale, de l’incident technique qui brise le rêve ou, encore, du bafouillage d’un présentateur ou de l’apostrophe inattendue d’un interlocuteur. Les événements importants sont suivis en direct. La première transmission de la finale de la coupe de France de football en 1952, le couronnement de la reine d’Angleterre, en 1953 ou le premier pas d’un homme sur la Lune, en juillet 1969, introduisent une nouvelle et puissante forme d’émotion collective. La mutation que la télévision a connue depuis les années quatre-vingt justifie un rétro-regard envers un modèle de communication alors soucieux de montrer le monde présent et son histoire à des citoyens curieux d’ouvrir cette « fenêtre sur le monde ». Est-il alors opportun d’évoquer la période à peine ancienne de la « télévision de grand-papa » qui affichait une démarche culturelle et affirmait une volonté de création ? Pour ceux qui ont participé à cette aventure, ce fut une belle époque. Quelques décennies après l’exaltation d’une sorte de rite du printemps, l’évocation de cette période pourrait se diluer dans la nostalgie. La trace enregistrée des productions de cette époque, vue aujourd’hui, avoue son âge, comme beaucoup de chefs d’œuvre qui suscitent plus d’émotion que d’adhésion. Toutefois, si les attentes du public, spontanées ou provoquées, ne sont plus les mêmes, la passion des pionniers qui les ont perçues et satisfaites mérite considération. Le progrès des techniques et la dynamique des affaires nous promettent, depuis deux décennies, grâce aux autoroutes multimédias de la communication, une société d’abondance 21

audiovisuelle, indissociable d’une prospérité économique annoncée et toujours repoussée. Le libéralisme qui gère aujourd’hui l’audiovisuel, comme tant d’autres activités, livre des produits conçus sous l’influence d’un marketing sans cesse renouvelé. Le succès est sanctionné par les volumes d’audience. Il montre ses limites dans l’insatisfaction d’un public toujours plus exigeant. La télévision n’est plus qu’un moyen de transmettre une information qui défend des valeurs, improprement désignées comme libérales et un divertissement, promoteur de produits. La culture est reléguée aux heures tardives de la journée, voire réservée à des chaînes confidentielles. Au lendemain de la première guerre mondiale, le nouvel espace mis à la disposition d’un grand public par la TSF éveillait déjà la convoitise des marchands et de leurs promoteurs publicitaires. L’initiative privée dut patienter plusieurs années avant d’obtenir le droit « précaire et révocable » d’exploiter des stations tandis que le ministère des PTT cherchait dans ses fonds de tiroirs les moyens de créer un service de radiodiffusion puis de télévision dont l’équipement sera largement réalisé par l’autofinancement que constitue la redevance pour droit d’usage créée en 1933. Pour certains, la présente évocation d’une époque aura les apparences d’une célébration. Pour d’autres, elle dégagera le parfum délicieusement désuet de la nostalgie. Elle veut être surtout un hommage à la qualité et à la passion de tous ceux, créateurs et artistes, techniciens et ouvriers hautement spécialisés, administrateurs qui vivaient une passion neuve comme une démarche ordinaire vers un public qu’on tenait dans une estime suffisante pour lui proposer de partager une curiosité sur les chemins parfois arides de la culture. Claude Santelli résumera ce que fut alors le projet du directeur des programmes Jean d’Arcy : « C’est sans doctrine que dans les mythiques années 50, il formait cette équipe glorieuse, attentive à cet instrument nouveau et bizarre, inventive, passionnée ; qu’il créait cette grande télévision qui se proposait la connaissance et la conquête du public - des publics 1 - et non sa banale satisfaction… »
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Bulletin du Comité d'histoire de la télévision, n° 7, 1983.

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Comme tout système de communication, la télévision n’existe que par son public, multiforme et grincheux, mais aussi attaché à son patrimoine. Ce sont ces valeurs, dont les exploitants n’ont pas toujours évité les dérives dans le domaine de l’information en particulier, qu’on veut évoquer ici. Pierre Schæffer observait qu’un peuple a la télévision qu’il mérite. Les nouveaux décideurs ont traduit cette perception en termes de marketing. Une nouvelle menace se profile dans un monde où la recherche jamais apaisée de profits voudrait effacer de notre mémoire les ambitions d’une autre époque, voire d’une autre civilisation. Lorsque le constat d’échec d’une société trop vite emballée sera établi, il sera peut-être gratifiant de rechercher dans le passé les espérances qu’on avait entretenues autour d’un berceau.

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LES FONDATIONS

GENÈSE DE L’OUTIL Depuis 1923, à Londres, un Écossais, John Logie Baird, tentait de transmettre à distance des images d’objets, analysées ligne par ligne, au moyen d’un disque à la périphérie duquel des lentilles avaient été disposées en spirale. C’est le disque de Nipkow, du nom d’un ingénieur berlinois qui en avait décrit le principe dans un brevet (Elektrische Teleskop), au début de 1884. Une suite de trous placés à la périphérie d’un disque de métal transmet à une cellule photoélectrique les divers points d’une ligne de l’image. Le décalage des trous sur la spirale permet de lire des lignes successives. Aux États-Unis, Charles Foster Jenkins, un ingénieur qui s’intéressait à la reproduction des images depuis trente ans 1 procédait à de semblables expériences . En 1923, il avait réussi à reproduire à distance les contrastes d’une image fixe (still picture). En 1925, il transmettait l’image grossière de la rotation des ailes d’une maquette de moulin-à-vent. La même année, en avril, Baird a pu montrer aux chalands du grand magasin londonien Selfridge’s l’image d’une marionnette analysée en huit bandes verticales par un disque de Nipkow et reproduite par les éclats d’une lampe au néon, à la cadence de 12,5 images/seconde. C’était une démonstration de prise de vues en direct : le bricolage de l’Écossais est une anticipation de la caméra de télévision qui sera utilisée jusqu’à la fabrication des tubes analyseurs cathodiques, une dizaine d’années plus tard. En 1928, un industriel français, Ernest Chamon, président de la Compagnie pour la fabrication des compteurs et matériel d’usine à gaz (CDC) en voyage à Londres, avait pu voir les essais de Baird. Étonné, et certainement intéressé par une technique nouvelle que des scientifiques et des amateurs tentaient, depuis une cinquantaine d’années, de maîtriser pour l’exploiter, il avait demandé, dès son retour à Paris, à René Barthélemy, ingénieur de la société, d’en reproduire, à ses
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En 1894, il a déposé plusieurs brevets, dont le « Phantascope », système de projection, dont il fera une démonstration à Atlanta, l’année suivante deux mois avant la projection inaugurale du Cinématographe Lumière à Paris, le 28 décembre 1895.

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moments perdus, un modèle expérimental. À Montrouge, dans un laboratoire de la CDC, un appareil semblable à celui de Baird est mis au point. La présentation officielle des essais a lieu le 14 avril 1931 dans le grand amphithéâtre de l’École Supérieure d’Électricité à Malakoff. Un dispositif de projection sur grand écran permet à quelques-uns des plus éminents savants français de l’époque de voir les images transmises par un émetteur expérimental de radiodiffusion de la CDC, distante de quelques centaines de mètres. René Barthélemy raconte : « Huit heures. Tout est en place, stations arrêtées, M. Lamblot et son aide sont à Montrouge, dans le studio, Madame Bridoux prépare son maquillage, le 1 film ultrasimple L’Espagnole à l’éventail est enroulé . » Suzanne Bridoux, ordinairement secrétaire du président de la Compagnie des compteurs, devient ainsi, en 30 lignes, la première speakerine de la télévision en France. À la suite d’une nouvelle démonstration présentée quelques jours plus tard au ministre des PTT, Charles Guernier, s’engage une collaboration qui permettra, l’année suivante, à la petite équipe de René Barthélemy de poursuivre ses essais dans des locaux du ministère, rue de Grenelle, à Paris. L’émetteur voisin de l’École supérieure des PTT diffuse alors l’image sur 431m de longueur d’onde tandis que l’un des deux émetteurs de la CDC, à Montrouge, diffuse le son. 1935 est l’année décisive pour le démarrage de la télévision en France. Un nouveau ministre des PTT, Georges Mandel, s’est fait présenter, à son tour, les essais de la Compagnie des compteurs. Séduit, il décide l’installation d’une station qui diffusera des programmes expérimentaux à l’usage des industriels et de quelques décideurs autorisés. Déterminé, il accorde les moyens d’équiper un studio et ses annexes dans les anciens locaux de l’École supérieure des PTT, à quelques mètres du laboratoire improvisé où Barthélemy poursuit ses essais. L’inauguration a lieu le dimanche 10 novembre. À 20h30 précises, une pianiste joue la valse nº 3 de Chopin sur l’image en 180 lignes d’un panneau sur lequel on peut lire : « PTT 1

Sur le rôle pionnier de René Barthélemy cf. l’ouvrage de référence de Michel Amoudry : René Barthélemy ou la grande aventure de la télévision française, Presses Universitaires de Grenoble, 1997.

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