//img.uscri.be/pth/c249e5b48ed02fe1692c718c8d1f536b11444c78
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'agression sexuelle

De
281 pages
La société, à travers ses institutions, cherche à mettre en place des dispositifs qui permettent la protection de l'enfance. Dans une population d'enfants placés dans les services de l'Aide sociale à l'enfance, l'auteur a isolé quelques situations d'adolescents devenus déviants sexuels bien qu'ils aient été pris en charge entre trois et vingt années. Elle présente un accompagnement inédit et cherche à démontrer l'utilité de la cohérence inter-institutionnelle (justice, administration, soignant, systèmes éducatif et social) On peut ainsi tenter d'effectuer les réparations nécessaires, afin d'éviter les récidives.
Voir plus Voir moins

L'agression sexuelle chez les adolescents placés

cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8682-0

EAN : 9782747586825

Josiane Marie Régi

L'agression sexuelle

chez les adolescents placés

L'Harmattan 5-7,me de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan

Hongrie

Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

A Dolorès, Carole, Mila, afin de saluer leur courage et leur détermination

Prolégomènes Une société en crise permanente
Quel que soit le secteur duquel on parle, le discours est toujours le même: crise et nécessité de réforme. Car Famille, Education, Santé, Justice, Recherche, Travail, toute institution semble s'être fragilisée au cours du siècle dernier. Cent ans, deux cents ans ont passé pour les voir renaître, s'instituer, donc s'organiser, se structurer, évoluer, puis vieillir et se dégrader progressivement, tenter de s'adapter par crises successives puis permanentes. Parallèlement, on parle d'éradiquer ces dernières, en prenant des mesures drastiques, en prônant des réorganisations nécessaires, des réformes utiles. Mais cela change-t-il vraiment? Car le modèle reproducteur dont l 'œuvre. Or, ce dont nous aurions le plus besoin, c'est sans doute une amélioration spectaculaire des modes de fonctionnement dans tous les domaines, d'une définition nouvelle de toutes ces institutions, d'une clarification des valeurs afin de faire coïncider les décisions, les actes et les moyens, avec elles. En fait, il semble que l'on attende souvent les catastrophes pour prendre conscience de l'utilité de la coordination des actions, de la prévention, s'appuyant sur l'observation et la compréhension, des interactions, des effets et conséquences des décisions isolées, une vision globale anticipatrice en quelque sorte. Dans ce but, .ie.formule une hypothèse à double entrée:

parlaient nos prédécesseursl, semble parfois toujours à

lp. Bourdieu, J.C Passeron, La reproduction, Les éditions de Minuit, 1970.

L'amélioration désirée par la majorité sera possible sans effusion et débordement de violence: . Si, et seulement si, se développent les coordinations indispensables entre partenaires, à tous les niveaux, afin d'éviter les pertes et dommages, inestimables et pas encore estimés faute d'évaluations adéquates, qui permettraient une amélioration progressive. . Si, et seulement si, sont réparés avec justesse et justice, les dommages commis, sans laisser aucun individu combattre et perdre toute son énergie pour survivre, plutôt que de l'utiliser pour son propre bien être, celui de la collectivité et l'épanouissement de tous. « Amélioration et coordination, deux indispensables pour un monde meilleur »2 éléments

Pour ma part, ayant côtoyé pendant quarante ans de nombreux professionnels issus de l'Enseignement, de l'Education, de la Santé, de la Psychiatrie, de la Solidarité, de la Justice, venant des secteurs privés ou publics, je voudrais apporter ma pierre à l'édifice. J'ai, ces dix dernières années, travaillé directement dans l'une de ces institutions, accumulé les matériaux d'observation, d'analyse, développé une expérience, essayé des solutions dont je voudrais icifaire le bilan. Tout d'abord rendre hommage à tous ceux qui, sur le terrain, se donnent sans compter. Leurs compétences, leur bonne volonté, leur disponibilité ne sont plus à démontrer. Ils se disent cependant isolés, peu considérés, parfois maltraités par «le système bureaucratique»3 qui ne reconnaîtrait ni les particularités, ni les personnes, seulement les matricules, les dossiers, les statistiques, les directives à appliquer sans discernement, les procédures,
2

J. Eugène, Revue internationale de systémique, Vol.S nOl, 1991.. 3 référence à M. Crozier, le phénomène bureaucratique, Seuil, 1963. 10

les protocoles et les notes de services. Terribles simplifications qui ne rendent pas compte et ne prennent pas toujours en compte la complexité, même sij'admets que les uns et les autres soient parfois utiles. La souplesse d'appréciation et le respect des singularités devraient partout être prioritaires. Par ailleurs, la qualité du service est encore rarement définie, il semble que l'on craigne souvent d~évaluer et que le point de vue de « l'usager» soit peu demandé, ni écouté. Je rappellerai donc, dans le domaine social, une structuration inachevée, au sein d'un service territorial, Aide sociale à l'enfance dit Service de Protection ou Service Enfance Famille, le suivi sur six ans de plus de cinq cents dossiers, histoires douloureuses, projets avortés, tentatives vaines, vies anéanties qu'on appelle des « mesures »4 « Apocalypse silencieuse» de toute une partie de la société fréquemment laissée dans l'ignorance d'un savoir sur soi, que d'autres lui volent. Parallèlement j'évoquerai une « réorganisation» imposée, derrière laquelle se profilent un renforcement du contrôle hiérarchique et une centralisation qui risque de ne pas prendre en compte les initiatives et les demandes du terrain. Le décalage s'accentuerait donc, entre une partie de ['encadrement et la base. La « mutualité» pourrait être une réponse efficace, comme le partenariat, face à la bureaucratisation de administration, et à la pluridisciplinarité interl~ institutionnelle qui par ailleurs se développe, mais semble ignorée. Je n'étonnerai personne, en soulignant que là où l'on ne considère pas l'individu dans sa globalité, on risque de soumettre, d'infantiliser, de manipuler, même si « l'objet se
4

M. Berger, L'échec de la protection de l'enfance, Dunod, 2004. Il

venge ». Qui est soumis, se rebelle, s'oppose, résiste, revendique un peu de considération, de reconnaissance, de respect, et faute d'en recevoir, à part le mépris, devient violent, violence désespérée et désespérante, parfois retournée contre soi ou l'autre semblable! E.Fromms rappelle: «Dans le système bureaucratique et hiérarchique pyramidal, chacun contrôle celui qui est situé en dessous de lui et est contrôlé par celui qui est au-dessus. Dans ce système, les pulsions sadiques comme les pulsions masochistes peuvent être satisfaites. Le caractère bureaucratique méprise ceux du bas de l'échelle, et les autres, et admire et redoute ceux du haut. Les subordonnés « appartiennent au supérieur. » Or, la soumission et la rébellion font le lit des victimes et les agresseurs de demain. Les alliances dans les hiérarchies triangulaires paternalistes6, restent conformistes: « patron / contre-maître », parfois ülégitimes «patron / ouvrier», rarement révolutionnaires «contre-maître / ouvrier ». Il n'est pas dans mon propos de refuser la hiérarchie. Tout système se hiérarchise spontanément ou structure/lement. Mais il serait temps de penser en termes participatifs et collégiaux, qui correspondent mieux au besoin et à la volonté d'un plus grand nombre. Sinon, les contradictions ou les paradoxes submergent, d'où n'émergent que ceux qui sont les moins fragiles aux doubles liens. «Fous ou méchants »7 ! Avec désignation de boucs émissaires et phénomènes thanatophores.8 Car si la soumission devient insupportable et la rébellion impossible, la peur s'insinue
5

6 T. Caplow, Deux contre un, E.S.F, 1984. 7 P. Watzlawick, et al, Changements, paradoxes et psychothérapie, Points Seuil, 1975. 8 E. Diet in R. Kaës et al, Souffrance et psychopathologie des liens institutionnels, Dunod, 1996. 12

E. Fromm,La passion de détruire,R. Laffont 1975.

face aux sanctions brandies. Si le supérieur, le parent, le cadre, ne peut plus être critiqué, c'est l'autre, le marginal, le différent qui sera supplicié, celui qui ose dénoncer, désigner par la parole ou son comportement - sacrifice incantatoire et illusoire, censé apaiser les dieux dirigeants, société contraignante, groupes paranoiaes, complémentarité rigide, qui s'exacerbent et partagent certains en victimes et persécuteurs. Même si l'on tente de rassurer, cela ne suffit plus, «faire ce que l'on dit et dire ce que l'on fait» pourrait devenir le slogan du futur. Autrement l'incohérence risque de grandir avec le sentiment d'insécurité qu'elle génère, depuis l'enfance où la sécurité devrait s'acquérir avec l'éducation et auprès de parents protecteurs, puis se renforcer dans une société qui permettrait à chacun de satisfaire ses besoins sans frustrations excessives. Nous pouvons cependant espérer que la société sacrificielle actuelle, société de domination, deviendra dans l'avenir une société de réciprocité, de parité et de communauté. Essayons de devenir «prospecteurs d'abîme », «découvreurs d'avenir », «inventeurs de bonheur ». Indignons-nous! Ne soyons plus résignés! Décrivons, analysons, réfléchissons et proposons! Il en restera toujours quelque chose. L'organisation, c'est un fait, se désorganise, se réorganise. Les échecs dus au manque de coordination sont heureusement contrebalancés par les réussites réparatrices grâce à la cohérence recherchée et trouvée. Car le travail, en tout cas dans le secteur social, est possible, au sein d'équipes transversales et « partenariales », interinstitutionnelles, pluridisciplinaires9, délimitées, mais

9J.M. Régi, Organisation L'Harmattan, 2002.

d'équipe

et

placement

d'enfants,

13

temporaires, correspondant à des interventions ciblées, avec un objectif commun, clairement défini. Je terminerai cet exposé par une immersion dans ce que la société craint le plus de découvrir, mais qui se développe en son sein, faute de cohérence et de réparation adéquate: !'agression sexuelle de plus en plus fréquente, perpétrée par de jeunes adolescents dont justement la charge de les éduquer lui incombait. Enfin, je tenterai de conclure en proposant un mode d'organisation et de prise en charge inédite de ceux-là justement, dont nous n'aimerions pas avoir à dire un jour que nous sommes responsables de leur dérive. Une nouvelle culture est née, disait déjà, J. de Rosnay en
1975

- culture

qui ne datait pas d'hier

- et pourtant,

plus de

vingt-cinq ans plus tard, peu nombreux sont ceux qui semblent vouloir se servir du « macroscope »10, vision prospective qui éviterait l'implosion ou l'explosion du système. Il nous faudrait enfin intégrer l'importance, de la « réunion» pour comprendre, de la pluralité, de la cohérence, de l'anticipation, de l'émergence utile liée à la complexité, pour évoluer. La méconnaissance des quelques règles de base indispensables peut entraîner et entraîne de graves erreurs de compréhension et de pilotage. Elle peut conduire à la destruction du système dans lequel nous nous trouvons et sur lequel quelques ignorants essaient vainement d'agir. Afin d'améliorer nos conditions de vie sur terre, et pour le plus grand nombre, sachons faire émerger l'intelligence collective c'est-à-dire, respecter les différences, mais admettre les similitudes, s'en enrichir mutuellement, en faire de la valeur ajoutée, cela renforcera sentiments de sécurité et d'appartenance. Par ailleurs on cherchera à
10J. de Rosnay, Le Macroscope, Points Seuil, 1975. 14

conserver la variété, tout en développant l'ajustement et la régulation de l'ensemble, la coordination des actions pour une co-évolution, devenir praticiens de la technique plus que théoriciens de l'abstraction. On pourra alors mettre en œuvre des règles de contrôle descendantes (hiérarchiques) et ascendantes (démocratiques): développer la participation plutôt que l'imposition arbitraire. Entre la turbulence stérile et la sclérose, accepter les risques de changements en admettant de naviguer dans cette zone fluctuante et instable, qui multiplie les possibles en s'ouvrant à la communication en réseaux, à l'information et aux savoirs complexes et interdépendants: transformation et formation plutôt qu'enseignement didactique et académique. On accentuera la décentralisation, tout en maintenant les contraintes utiles: délégation, responsabilité, valorisation des rôles, différenciation, ouverture. L'action correctrice nécessaire ne s'effectue bien que si elle est immédiate, sans référence au centre supérieur de décision. Il est temps d'oublier les programmations autoritaires paralysantes et de laisser plus de place à la participation et à l'imagination, de préférer les objectifs et les réajustements continus pour parvenir au but, dans un temps voulu, de gérer les situations découlant de cette complexité, en ayant conscience que les niveaux d'interprétation et de compréhension en présence génèrent des contradictions apparentes avec lesquelles il conviendra de composer et entre lesquelles savoir choisir ou concilier, sans les éliminer pour autant. Entre stabilité et changement, se maintenir, durer tout en évoluant, vivre et mourir, face au désordre, introduire de l'ordre, face à l'ordre, introduire du désordre. De rechercher perpétuellement la qualité, malgré la dégradation irréversible: adaptation plutôt que croissance exponentielle, irréaliste et explosive.

15

On développera l'information ascendante, descendante et transversale pour stimuler l'action créatrice et se réadapter, survivre aux crises, muter, refonder, pour éviter les catastrophes destructrices et nihilistes. Ne craignons pas les crises, elles sont propices au changement, on peut les anticiper, les gérer, les traverser en apprenant plutôt que de les affronter sans prévoir la catastrophe et s y perdre. Ces quelques recommandations veulent être une forme d'espoir, les exemples suivants un nouveau genre de stimulants, ces propositions une suggestion où je voudrais que chacun comprenne bien et développe le courage nécessaire pour faire coincider les idées avec la parole et les actes. Ce n'est qu'à ce prix que la cohérence, grâce à la coordination, permettra l'amélioration désirée.

16

« La complexité est un défi à affronter»

E. Morin

INTRODUCTION

Pour une « connectique» sociale

De la coordination

II devient extrêmement urgent de penser et d'appliquer une clinique sociale, utilisant des moyens fiables, afin d'établir des liaisons fonctionnelles entre ceux qui sont concernés par la souffrance, générée par la société et ses institutions. Ainsi, le souci d'organiser le réseau professionnel autour d'une intervention commune existe, afm de produire cette coordination qui s'instaure de façon spontanée, mais limitée. En effet, les contacts s'effectuent le plus souvent lors d'une interaction opportune n'offrant pas la vision globale que l'échange avec l'ensemble du réseau permettrait. Cette coordination reste éphémère et palliative. Elle découle de la seule initiative des professionnels, motivés par l'amélioration de leur intervention et le besoin de soutien des collègues. Commencer par faire définir clairement la qualité du service à rendre, en service social ou en protection de l'enfance s'imposerait, mais cela impliquerait l'introduction des usagers et parents dans des rencontres préalables d'évaluation. Or, la confrontation et la collaboration entre réseaux primaires et secondaires ne font pas encore complètement partie de la culture institutionnelle actuelle.

Les «conférences familiales »11sont loin d'être introduites dans les pratiques psychosociales, qui pourtant confirmeraient la volonté politique et sociale de faire participer toutes les personnes concernées par une décision administrative ou judiciaire. Leur développement, il est vrai, s'appuie sur des valeurs à interroger comme partie intégrante, indispensable, au fonctionnement collégial: valorisation des capacités familiales et individuelles (empowerment), principes d'équité, de réciprocité, de compassion, de responsabilité, d'échange, ouverture et médiation entre partenaires, centration sur le problème, autodétermination, respect de la vie privée, toutes références maintes fois malmenées car surtout présentes dans le discours, beaucoup moins dans les actes, faute de méthode adaptée. Faute surtout, pour l'administration et ses cadres, de pouvoir renoncer à leurs prérogatives décisionnelles, alors même que les dispositions de la loi sur la rénovation mettent en avant la défense du droit des usagers. L'effectivité, d'une part, de la concertation, d'autre part, du partenariat, passe par la connectivité ou série de phénomènes de reconnaissance réciproques s'appuyant sur des liaisons complémentaires et fonctionnelles, à tous les niveaux d'efficacité et de spécificité professionnelles. La reconnaissance officielle de ces réseaux s'appuierait sur des missions clarifiées et des projets politiques vraiment démocratiques, des objectifs clairs et précis. On découvrira alors la nécessité de défmir la qualité du service à rendre, s'évaluant sur des critères de conformité et de cohérence, d'effectivité, d'efficacité et d'efficience, de fiabilité, de crédibilité, de pertinence, d'opportunité des actes posés. Cela exige de réelles délégations et décentralisations de
Il

Dossier « Family group conferencing» en protection de l'enfance, in

Les Cahiers de l'Actif, n° 318-319, 2002.

20

responsabilité, la constitution d'un référentiel commun: des connaissances partagées, le développement d'une culture et d'une méthodologie globale communes, avec « mutualisation » des compétences. Un mode de management participatif permettrait alors un pilotage plus fédérateur, guidant vers des résultats défmis et organisant des moyens adéquats (utilisation de la bureautique, de l'Internet, de l'informatique, des conférences téléphoniques et télévisuelles, budget, personnel qualifié, formation permanente adaptée etc.) Enfin, une régulation et une évaluation permanentes, sachant poser les priorités au moment opportun et coordonner la diversité des démarches, déboucheraient sur des clarifications de rôles et de fonctions, indispensables, et des réajustements nécessaires. Or, les propositions venant de la base, de formalisation, de régulation, d'inter-vision, de différenciation des niveaux hiérarchiques décisionnels en présence, de ventilation descendante, montante, transversale de l'information, de définition stratégique de l'intervention, sont vécues comme des formes de contre-pouvoir dangereuses, alors qu'elles ne sont que les fonctions manquantes de « la reliance» indispensable dans le réseau, support du partenariat dont on parle tant mais que l'on ne sait encore optimiser. Pourtant la volonté politique affichée existe du partenariat, de la contractualisation, de la communication et de la consultation, prévoyant aussi l'engagement entre prestataires, parents et familles. Bien sûr, le travail en réseau demande d'acquérir une certaine souplesse de fonctionnement. TI est par ailleurs égalitaire et sera sûrement la prochaine étape de l'intervention psychosociale, remplaçant et réussissant

21

peut-être mieux, là où les services institués et les professionnels solitaires auront échoué. Au-delà du fonctionnement incohérent entre territoires enchevêtrés, qui démobilisent les acteurs sociaux par leur découpage anachronique ou chaotique, (dans certains départements, le secteur de la protection maternelle et infantile ne correspond ni avec le secteur de la prévention sociale, ni avec celui de la protection de 1' enfance), on pourrait faire le pari du futur, celui d'une sectorisation harmonieuse et cohérente, d'une coordination et d'un partenariat généralisés, où, sanitaire, social, médico-social, judiciaire, éducation nationale ou spécialisée, joindraient leurs efforts à ceux des familles afm de permettre aux enfants et aux jeunes, d'être préparés au monde de demain. Déjà en 1988, certains auteurs et chercheurs évoquaient les conflits d'organisation en géopolitique12, s'appuyant sur le modèle issu de la théorie des systèmes hiérarchiques à niveaux multiples, rappelant l'interdépendance existante, là « où se dessine l'écheveau des activités structurantes et déstructurantes imputables aux agents individuels et collectifs ». Pour résoudre ces conflits d'objectifs et face à la complexité de la décision, la coordination est une option qui permet de concilier les actions des unités entre elles, si le problème de la décision de l'une dépend de l'action de l'autre. Il devient alors essentiel que les objectifs de différents niveaux soient en harmonie pour obtenir l'amélioration de l'ensemble. La relation de la société à l'organisation et de celle-ci à l'individu doit être cohérente. En termes intra et inter-institutionnels, le problème est le même, soit leur lien est de subordination, soit il est adjacent ou structurel, mais dans tous les cas ces entités sont interdépendantes, fondées sur les principes d'inclusion ou d'influence.
12

C. Magaud, De la violence internationale, Economica, 1988.

22

Un organisme isolé n'est pas capable de survivre ni de se développer, seul l'écosystème composé d'un environnement physique, spatial, bio social et d'un système de référence est capable d'évoluer: bio et socio-diversités respectées. L'induction d'une révolution des mentalités et des pratiques peut être espérée et appelée au nom de la survie de notre société. Les fondements de la démocratie de demain ne s'établiront qu'au travers de fonctions transversales, du maintien de la variété, de la gestion des contradictions et des complémentarités généralistes et spécialistes, théoriciens et praticiens, permanents et intérimaires, invariants et variateurs, séparateurs et connecteurs, interrupteurs et corrélateurs, synchronique et diachronique, différenciation et coordination, le tout en cohérence, émanant de la complexité relationnelle régulée et autoorganisée dans laquelle nous sommes immergés. «Passons de l'arbre au treillis, du fil au filet. » L'équilibre et l'équilibration ne s'opèrent que grâce à une stratégie bilatérale ou multilatérale, représentée par la métaphore de l'échafaudage volantl3. Equilibrer ou rééquilibrer un organisme complexe ne réussit que si l'on agit à différents niveaux, en combinant l'autonomie de chaque strate, avec la hiérarchie qui les associe dans un système complexe de niveau supérieur. Lorsqu'il existe, comme c'est le cas un peu partout, un mouvement oscillant dangereusement, à l'extrême de l'équilibre, on ne peut se contenter de changer les procédures ou les fonctionnements d'un niveau inférieur, sans le coupler à une réorganisation du niveau supérieur qui transforme le tout, obtenant ainsi un changement d'organisation globale, fondée sur la coordination, les liaisons, les échanges.
13

C. Magaud, op. cil.

23

«Equilibrer l'objet, actif et structuré, plutôt que le contrôler et le contraindre à une autre structure, car alors on le condamnerait à réussir une nouvelle performance sur la base d'une information erronée qui concernait une performance passée. »14 L'amélioration de l'ensemble passe par l'action coordonnée aux différents niveaux qui le composent, et donc par la réparation cohérente des dommages là où ils se sont produits. De la réparation Si réparer signifie réédifier, la réparation renvoie donc à la réfection, à la restauration, mais également à la compensation, au dédommagement, à l'amendement, pour ne pas s'enfermer dans des notions d'expiation, de repentir, de rédemption qui conservent une connotation religieuse pouvant induire un contresens. En revanche, plus près de nos valeurs actuelles, la réparation s'apparente à l'amélioration, à la correction, à la rectification, au remaniement, au réajustement, voire à la réorganisation et à la réforme. Une partie non négligeable de la signification du terme découle donc de notions architecturales, religieuses ou morales, puis judiciaires, pour enfin se rapprocher des domaines du management, de l'organisation ou de la politique, plus proches de nous. La réparation peut donc devenir un acte majeur, participant à l'instauration des fondements de l'être, du sujet, plus spécifiquement, à sa restauration lorsqu'il a subi quelques dégâts, dommages ou torts. n est par ailleurs intéressant de constater que le sens religieux a pratiquement disparu - bien
14C.Magaud, op. cit.

24

qu'à l'occasion on reparle de « repentance » - tandis que le sens judiciaire s'immisce dans l'assurance quasi totale recherchée dans tous les domaines de l'existence. On s'assure et on demande réparation contre toutes sortes de dommages, y compris ceux de la nature, de la vie, de la mort, les nôtres, ceux d'autrui. Sur le plan strictement juridique, on parle de réparation des mineurs pour les actes de délinquance qu'ils auraient commis et de dommages et intérêts sur les autres plans. Faut-il y voir uniquement le désir de restitution des droits et devoirs de chacun: de ceux qui ont commis un préjudice et de ceux qui l'ont subi? La dérive première que craignaient quelques professionnels, consistant à penser que les dommages occasionnés par les jeunes délinquants étaient moins importants que ceux qu'ils avaient subis, me paraît pour ma part renversée par celle d'aujourd'hui, qui n'insiste que sur les préjudices commis, en gommant quelque peu les carences subies et non compensées auprès d'eux. Difficulté d'articulation entre le judiciaire et l'éducatif qui pourrait faire oublier que la « réparation » telle qu'abordée jusqu'à présent, ne rend pas compte de la variété et de la complexité de la question. En effet, si la sanction et la réparation sont au cœur des systèmes éducatif, judiciaire, pénitentiaire, social, sociétal, elles n'apparaissent pas

partout avec la même vigueur ni le même sens. Ceci nous
amène donc sûrement à devoir interroger les logiques sousjacentes et les enjeux cachés. S'agit-il seulement de construction identitaire, d'insertion, comme dans l'éducation? Puis de compensation, de punition, d'indemnisation, de dette à payer lorsqu'une faute est commise, une infraction, un délit, un crime? Alors certains sont des fondateurs, constructeurs, donateurs, des pourvoyeurs, d'autres des débiteurs dont le crédit 25

s'amenuise au fur et à mesure qu'ils dilapident ce qu'on est censé leur avoir donné. D'autres encore sont des victimes pouvant prétendre à dédommagements pour le mal qu'elles ont subi. Enfm, les destructeurs, agresseurs, persécuteurs, abuseurs, inculpés, prévenus, coupables, condamnés, détenus, qui s'amenderaient, s'acquitteraient, se réhabiliteraient, se réinséreraient, dont la peine pourra être graciée, prescrite, puis effacée ou amnistiée et la dette exonérée. Dans tous les cas de figures, on se rapproche du pardon sans toutefois l'évoquer, de la nécessité de compassion, de la compensation, de l'échange, au-delà de la symétrie vers la réciprocité, la restauration des liens, l'amélioration des relations, la reconstruction de valeurs communes, la révolution des mentalités, où la médiation, la coordination ont une place essentielle pour faciliter cette réparation mutuelle. Réforme (re-former), renaissance, comme enfantement, partition et parturiente qui ont la même étymologie: prendre part, se réparer pour pouvoir se séparer et devenir autonome. La réparation interpelle la société, la victime, l'agresseur. Le processus réparateur, tel que le décrit à juste titre A. Brue115, omprend plusieurs étapes: la sommation ou rappel c de la faute commise, l'offre d'excuse et d'acte compensateur, effectuée par l'offenseur, afm de tenter de réparer le dommage, l'acceptation de l'offensé, le remerciement du fautif pour avoir été excusé. On s'éloigne donc ici et avec raison, de l'éternel « œil pour œil, dent pour dent » qui pousse à l'escalade vengeresse et destructri ce.

'. À"' L a reparation, un renuez-vous a ne pas manquer, fi D e la dette au don, sous la direction de M. Vaillant, ESF 1994.

15

.

26

La dette ne peut rester une dette de réplique, avec obligation de rendre, et la justice une justice vindicative, où n'existe que la symétrie sans la réciprocité. Si l'autre n'est pas « le même », c'est cependant un alter ego, envers lequel, pour grandir, il me faudra abandonner mes griefs et renoncer à la vengeance. Malheureusement, dans la majorité des situations où des torts ont été commis, aucune de ces étapes n'est réellement franchie. Parfois, certains d'entre eux sont officiellement reconnus, la justice sanctionne et détermine des dommages et intérêts, la plupart du temps sans faire accéder à une réelle réparation. D'autres fois, le tort n'est qu'officieusement souligné et la réparation passe aux oubliettes. Dans un certain nombre de cas, on ne définira jamais une offense, une agression, une faute, un tort, des dommages et la victime se verra renvoyée à son sentiment d'injustice sans rien y pouvoir. Cela est d'autant plus vrai dans les cas de maltraitances intra familiales où des adultes sont sanctionnés pour une « faute » éducative ou un acte agressif envers un mineur, sans autre obligation que d'être séparés de leurs enfants, qui eux, sous prétexte d'être protégés, sont retirés, déplacés, placés, malmenés. Dans cette séparation, la peine ne touche-t-elle pas plus l'enfant que ses parents? Et par ailleurs, quel travail réparateur exige-t-on de ces derniers, malgré leur défaillance? Comment, quand, avec qui s'effectue-t-il ? Ainsi, notre société, qui se prémunit contre tous les dommages possibles et imaginables grâce au pouvoir de l'argent amassé dans ce but, n'a-t-elle pas encore répondu à ces questions avec justice et justesse. De nombreuses victimes continuent de grandir ou simplement de vivre, sans être jamais entrées dans un réel processus de réparation. Bien sûr, on prétend les aider à se réparer. Mais quand les dommages sont si graves, peut-on se contenter de regarder 27

les dégradations s'opérer, inévitables, sans poser l'indispensable question de l'obligation de réparation par les fauteurs de troubles? A moins d'admettre la multiplication des conséquences de ces injustices, sous forme de pathologies variées, sociopathies, identification à l'agresseur, qui détruiront inexorablement la société qui les aura sécrétées. Il est temps d'apaiser ces souffrances irréparables jusque là, en inventant d'autres modes de prises en charge qui allieront la sanction à la compensation, la compassion à la contention, la médiation à la réparation, la destruction à la reconstruction, en leur adjoignant la prudence et la discrétion.

28