L'alimentation dans le "vivre ensemble" multiculturel

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Français
469 pages
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Description

A travers l'étude de la société réunionnaise, cet ouvrage met en évidence le rôle des modes alimentaires dans le "vivre ensemble", dans la construction des identités sociales et culturelles et montre comment elles structurent les relations entre les différentes composantes venus d'Europe, d'Afrique, de Madagascar et d'Asie. Il montre aussi comment elles contribuent à construire la mémoire et le lien avec le pays d'origine et comment ils animent la créolisation et participent de la gestion de la diversité.

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Date de parution 01 décembre 2009
Nombre de lectures 233
EAN13 9782296230330
Langue Français
Poids de l'ouvrage 10 Mo

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INTRODUCTION
Ces territoires ne sont pas des « reliques du passé », des « confettis de l’histoire coloniale » […] ils sont au contraire e l’avant-garde des enjeux duXXIsiècle. Ils sont un des terrains privilégiés pour une alternative politique, sociale et culturelle aux dégâts de la mondialisation économique. Dominique Wolton, 2002,« Les Outre-mers, une chance pour la France et l’Europe », Hermès, L’enjeu multiculturel, n° 32-33, p. 14.
La principale originalité socio-anthropologique de la société réunionnaise réside dans la diversité des populations impliquées dans son peuplement et dans les entrecroisements culturels qui en ont découlé. La colonisation amena en effet à vivre ensemble, de gré ou de force, des Européens, des Malgaches, des Africains, des Indiens et d’autres Asiatiques ; de cette cohabitation a émergé une société au sein de laquelle les dynamiques de la créolisation se poursuivent et font cohabiter de façon complexe unité et hétérogénéité culturelles. Nous avons voulu comprendre comment cette multiplicité culturelle se réorganise aujourd’hui dans le « vivre ensemble » réunionnais, et cela à travers l’alimentation, celle des Réunionnais au quotidien et celle proposée dans le cadre de l’offre touristique. L’évolution des modèles alimentaires dans le contexte sanitaire actuel constitue l’autre aspect étudié. La montée de pathologies comme le diabète detype 2 et l’obésité sévère rappelle en effet que les transformations qu’a connues la société réunionnaise depuis une cinquantaine d’années ne sont pas sans effets sur les pratiques alimentaires.Les difficultés rencontrées par la santé publique pour faire face à ces phénomènes, en particulier dans le cadre d’actions d’éducation nutritionnelle, invitent à
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prendre en compte les dimensions culturelles des acteurs ; celles qui sous-tendent le rapport des Réunionnais à leur alimentation bien sûr, mais aussi celles qui organisent la grille de lecture du monde médical ou plus largement des acteurs de santé publique. Pour l’étude de l’organisation culturelle, nous partons du principe qu’il y a correspondance entre une structure sociale donnée et la structure des 1 symboles par lesquels elle s’exprime . Le manger et le boire constituent un 2 s.ystème symbolique mobilisé, consciemment ou non, pour produire du sens Nous avons choisi d’étudier le statut symbolique de l’alimentation pour les Réunionnais dans cette perspective et pour appréhender la configuration culturelle de cette société.Nous tenterons l’exploration du fait créole dans sa complexité et sa densité, à partir d’une activité quotidienne et des représentations sociales qui l’accompagnent. La cuisine, le manger, les manières de table et les représentations qui s’y agrègent constituent une voie d’accès infiniment riche à l’effervescence des dynamiques sociales et culturelles.C’est le statut non seulement identitaire mais aussipolitiquedes nourritures, au sens d’organisateur de la vie des hommes en société qui est ainsi mis au jour, au même titre que sa fonction symbolique en contexte 3 multiculturel . Tout cela souligne la nécessité de leur porter une attention particulière face aux assauts de la « modernité alimentaire ».Avec la mondialisation, cette question prend une actualité particulière. Les phénomènes d’individuation et de différenciation qui s’accélèrent et s’amplifient dans la 4 modernité et les mouvements identitaires qui leur sont associés, la perméabilité relative des frontières et la globalisation des influences rendent plus aiguë et plus complexe la « gestion » de l’altérité. LaFrance marquée par la prégnance du modèle unificateur républicain n’échappe pas aux difficultés que suscite la prise en charge du « culturellement différencié ». Dans diverspays d’Europe et, notamment en France, les dimensions politiques de l’alimentation sont de plus en plus visibles et sont soutenues par une doubledynamique. D’un côté des mouvements de résistance à l’homogénéisation qui accompagnent la mondialisation et ses différents avatars 5 que certains désignent par les termes d’« américanisation » , de 6 7 « McDonaldisation » , de « sur », voire « d’hyper » modernité , prennent les
1 Douglas M., 1975,Implicit Meanings: Essays in Anthropology. London Routledge andKegan Paul. DouglasM., 1979, «Les structures du culinaire »,Communications, 31, 145-169. 2 Lévi-Strauss C., 1968,L’origine des manières de table,Paris,Plon. 3 Taylor C., 1994,Multiculturalisme. Différence et démocratie, (1992) Flammarion. 4 Giddens A., 1991,Modernity and self-identity, Cambridge,Polity. 5 Latouche S., 1992, L’occidentalisation du monde, LaDécouverte. 6 RitzerG., 1995,The MacDonalization of society,PinForgePress,California.
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cultures alimentaires locales comme contre-symbole de la mondialisation.De l’autre côté, des phénomènes de différenciation consécutifsaux mouvements 8 migratoires et diasporiques , ainsi qu’au développement du tourisme international, posent les pratiques alimentaires comme une expression concrète des identités. Une des formes les plus visibles de la premièredynamique est la mise enavant, par toutes sortes de constructions ou de reconstructions, des spécificités culturelles sous la forme de produits ou de pratiques alimentaires 9 « traditionnelles ». Le concept dediversité culturelleet l’impératif de 10 conservation qui lui est associé, dont l’Unesco s’est fait l’un des porte-parole, résonnent en écho avec celui de protection de labiodiversité écologique de la planète.Certes cette idée est loin d’être neuve en anthropologie, elle sous-tend en effet la frénésie « conservatrice » de mise en mémoire, qui justifia dans différentes périodes, ici et là, les expéditions ethnologiques.Dans le champ de l’alimentation qui nous intéresse, elle sous-tend les différents inventaires de patrimoines gastronomiques ou culinaires entrepris enFrance et enEurope. Un mouvement commeSlow-Food,qui prétend s’opposer à laMacdonalisation, affirme même explicitement défendre la biodiversité par l’entretien et la 11 promotion de la diversité des modèles alimentaires . La secondedynamique découle des multiples flux migratoires qui ont pour effets la recomposition culturelle des sociétés d’accueil et l’amplification des processus identitaires qui se jouent autour de l’intégration et de la différenciation, voire du rejet.Dans ce contexte, les cultures alimentaires deviennent plus que jamais des lieux d’affirmation du respect des identités et où se déploient des logiques de mise en commun, de distanciation.Certains auteurs ont aussi montré l’incroyable capacité des populations migrantes à l’innovation, à l’invention de dispositifs socio-économiques.AlainTarrius analyse la
7 AscherF.,2005,Le mangeur hypermoderne, une figure de l’individu éclectique,OdileJacob, Paris. 8 Bordes-BenayounC., SchnapperD.,2006,Les diasporas. Entre fidélité et citoyenneté,Odile Jacob. 9 Impératif que l’ethnologueGeorgesCondominas a été l’un des premiers à défendre. CondominasG., 1997-1, «Les pratiques alimentaires : un patrimoine culturel à sauvegarder » in :PoulainJ.-P., dir.Pratiques alimentaires et identités culturelles Les études vietnamiennes, os n 125 et 126,Hanoi.CondominasG., 1997-2, «La préservation des cultures traditionnelles », L’Homme, n° 144, p. 131-137. 10 Dans le prolongement d’un mouvement initié dans les années 1950, la Déclaration universelle de l’UNESCOsur la diversité culturelle a été adoptée par les 185 États membres représentés à e la 31 conférence générale en2001.Voir à ce sujet le discours deKoïchiroMatsura, directeur général de l’Unesco (site unesco.org). 11 Ce mouvement, créé enItalie par CarloPetrini, est aujourd’hui présent dans plus de 50 pays et compte plus de 70 000 membres.
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créativité par laquelle les populations maghrébines du sud de l’Europe mettent en place une économie « nomade », participant en même temps à ce qu’il 12 appelle la « mondialisation par le bas » . Pour désigner cette capacité 13 d’innovation Arjun Apaduraï parle du « travail de l’imagination » . Il convient également de ne pas sous-estimer le rôle du tourisme international dans la diffusion de pratiques alimentaires, même s’il ne touche qu’une partie des sociétés occidentales. Déjà dans les années soixante, EdgarMorin pointait ce que le « succès » de la paella en France devait aux vacances d’été en Espagne 14 des classes moyennes .Dans les deux cas, les pratiques alimentaires sont à la fois objet et outils des réinventions qui caractérisent le mouvement des cultures. Finalement, si la mondialisation arase certaines différences, elle est en même temps le moteur d’un processus de diversification/intégration, résultant des formes originales d’appropriation de produits ou de techniques, le développement d’espaces communs servant de passerelle entre les modèles 15 alimentaires .C’est précisément sur ce point que nous établissons le lien avec les sociétés créoles, qui peuvent constituer des « modèles avancés » des sociétés en cours de multiculturalisation.Isociétés idéales » dansl ne s’agit pas de « lesquelles la cohabitation serait toujours harmonieuse et les métissages forcément heureux… Nous parlons de « modèles avancés » parce que ces sociétés créoles, dont font partie les départements et territoires d’outre-mer français (DOM-TOM), sont le résultat des mouvements de globalisation débutés ily a un peu plus de trois siècles, dans le contexte de la colonisation, et que des phénomènes de rencontres et d’interactions culturelles, similaires à ceux qui surviennent aujourd’hui à l’échelle desgrandessociétés, s’y sont produits et s’y poursuivent.Dans un ouvrage consacré auxOutre-mers français,Dominique Wolton souligne l’intérêt de l’étude de ces sociétés pour faire face à « l’enjeu multiculturel » européen. Il ajoute « il y a là uneinvention politique à faire dont 16 lesOutre-mers pourraient être un terrain d’expérience» .JeanBenoist, un des chercheurs qui a su rendre compte avec le plus de justesse de la réalité et de la richesse socio-anthropologique de ces sociétés, déplore le faible intérêt qui a
12 TarriusA.,2002,La mondialisation par le bas. Les nouveaux nomades de l’économie souterraine,Voix et regard.Balland. 13 AppaduraiA.,2005,Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation, Paris,Payot, p. 32. 14 Morin E.,L’esprit du temps,Seuil. 15 PoulainJ.-P.,TibèreL.,2000, «Mondialisation, métissage et créolisation alimentaire. De l’intérêt du»,‘laboratoire’ réunionnais Bastidiana,Cuisine, alimentation, métissages,n° 31-32, p. 232. 16 WoltonD.,2002, «L», ines outre-mers, une chance pour la France et l’Europe : dir.T. Bambridge,J.-P.Doumenge,B.Ollivier,J.Simonin,D.Wolton,La France et les Outre-mers L’enjeu multiculturel, Hermès, n° 32-33, p. 13.
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