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L'AMOUR CONJUGAL SOUS LE JOUG

De
237 pages
Le mariage traditionnel comme le mariage moderne ont promis le bonheur parfait. Les réalités ouvrent souvent la porte du désenchantement. De Léon XIII à Jean-Paul II, l'idéologie de la famille et la doctrine de la loi naturelle et divine sont diffusées afin de préserver un ordre moral universel ainsi que l'autorité pontificale. En considérant le divorce et l'avortement comme un crime, l'Eglise met en relief son intransigeance et son souci de maintenir, malgré une déchristianisation de la société civile française une subordination des institutions laïques à ses dogmes archaïques.
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L'AMOUR CONJUGAL SOUS LE JOUG: Quelques faits et discours moraux Sur la vie intime des français (1956-2000)
Sexes, morales et politiques Torne 1

Collection Questions Contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d' offTir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Thierry BENOIT, Parle-moi de l'emploi... d'une nécessaire réflexion sur le chômage à des expériences pratiques pour l'emploi, 2001. Lauriane d'ESTE, La planète hypothéquée ou l'écologie nécessaire, 2001. Christian BÉGIN, Pour une politique des jeux, 2001. Alia RONDEAUX, Catégories sociales et genres ou comment y échapper, 2001. Jacques LANGLOIS, Le libéralisme totalitaire, 2001. Vincent PETIT, Les continentales, 2001. Gérard LARNAC, La police de la pensée, 2001. François- Xavier ALIX, Insertion et médiation: à la recherche du citoyen, 2001. Vincent ROUX, Le capitalisme utopique: propriété privée et destination universelle des biens, 2001. Désirée PARK, Problèmes contemporains: la société pluraliste, 2001. Christine MARSAN, En quoi le mal nous rend plus humain ?, 2001. Lise GREMONT, Une politique publique d'emploi pour les jeunes: le parcours professionnel des emplois-jeunes, 2001. Collectif, Tempête sur le réseau: l'engagement des électricien(ne)s en 1999,2001. Jean-Joseph REGENT(dir.), Démocratie à la nantaise, 2001. Edwidge KHAZNADAR, le Féminin à lafrançaise, 2002.

Lydie Garreau

L'AMOUR CONJUGAL SOUS LE JOUG: Quelques faits et discours moraux Sur la vie intime des français (1956-2000)

Sexes, morales et politiques Torne1

L'Harmattan 5-7, me de l' École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

~L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-1886-8

A mes proches, particulièrefnent à mes petits enjànts : Mathis et Emma, à ma sœur Marie-Hilda, à ma nièce Valérie et à tous Ines arni(e)s.

PROLOGUE

COlnme de nombreuses personnes, je me suis souvent delnandé pourquoi dans le mariage le bonheur est fortuit et difficile. C'est une banalité, lne direz-vous, certes, mais les choses sont plus compliquées qu'il n'y paraît. Cet état de bien-être, pourquoi le cherchons-nous dans la monogamie? A quoi cet attachement des individus à l'institution du mariage est-il rattaché? Est-ce vrailnent nécessaire de réfléchir aux modalités institutionnelles, c'est à dire aux habitudes sociales? Le bonheur n'est-il pas une illusion dont la recherche nous cause de nombreuses calamités? La joie de vivre, contrairement aux idées reçues, n'est-elle pas liée aux circonstances de la vie? Pour être heureux, devons-nous attendre que l'on nous donne des recettes? N'est-ce pas plutôt le rôle de chaque individu de chercher par luitnême ce qui lui convient le mieux? On pourrait relever d'autres questions relatives à cette organisation sociale de la société et du couple. Je ne cherche nullelnent à démontrer que le mariage est une bonne ou une

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mauvaise institution, mais à savoir sur quelles morales elle s'appuie pour faire croire que la monogamie constitue la loi naturelle. L'homme et la femtne ne sont-ils pas d'abord polygames? Doit-on choisir entre la vie d'instinct et la vie raisonnable? Qui n'a pas ressenti un certain malaise devant la cacophonie, du début du 20èmesiècle jusqu'à nos jours, des morales laïques ou religieuses tendant à préserver un ordre autoritaire? Les discours des moralistes qui indiquent le chemin du bonheur par l'attachement aux valeurs traditionnelles ne sont souvent que des actes de propagande dont le mensonge est souvent la règle. Ils contribueront ainsi à créer des réflexes, des habitudes, des cOlnportements. Connaissant la sensiblité des individus et leurs besoins, ils mettront en place des stratégies pour les amener subrepticement à des options politiques. Dans le passé, on parlait beaucoup du salut des âmes, du péché, de la félicité. Aujourd'hui, compte tenu de la déchristianisation, la santé a pris le relais. Est-ce un progrès? Derrière tous les mots véhiculés par les médecins ultramontains se cache un souci éducatif Certains se croient investis d'une mission divine pour rendre meilleure la société, ils sont les premiers à mettre en évidence les bienfaits de la discipline. En un mot, on peut dire que si certains moralistes, des jésuites en tête, donnent à l'institution monogamique une justification suffisante, ils ne peuvent nous persuader que l'amour sexuel doit avoir normalement le caractère d'un don irrévocable. Les personnes changent profondément au cours de leur existence, pourquoi veut-on figer l'amour? La famille monogamique a souvent été représentée comme un havre de paix et de bonheur, mais à quel prix? Le mariage est pire que le reste dit un proverbe sicilien. La moralité sexuelle, quoiqu'on en dise, n'est pas en dehors des expériences individuelles. L'amour en dehors du réel est stérile et glacial. Que de sottises ont été dites par les autorités religieuses qui réussirent à transformer le coït en un acte abject! L'amour vaut qu'on le.fasse ! affirmait Paul Valéry. 8

Prologue

Bien que les questions morales ne présentent aucun intérêt pour le grand public, il m'a selnblé nécessaire d'analyser les réalités et les limites des phénomènes de castration et de libération. Certains pensent qu'une recherche dans ce domaine est vaine puisque les questions posées sont insolubles, alors que d'autres estiInent que celles-ci ont été résolues parce que la morale est fondée sur un dogme religieux ou idéologique donnant une solution unique, immuable, universelle et, bien entendu, intemporelle. Les moralistes religieux, particulièrement catholiques, ont diffusé la peur de la sexualité par le biais d'une morale pratique liée aux règles de bienséance. Sous l'idée de pureté se profilait une haine rigoriste à l'égard de la chair. On a ainsi identifié la nudité à la souillure. Ces moralistes ont participé au règne de la répression sexuelle en élaborant des codes de conduite sexuelle en liaison avec la classe dirigeante et conservatrice. De nos jours, à l'aube du 21 èmesiècle, les plus grands pays d'Occident réprouvent, quoiqu'on en dise, tant l'égalité des sexes que l'indépendance des femmes. Ne maintiennent-ils pas l'amour légitime dans le seul cadre conjugal? En dehors des manèges de l'hypocrisie, ils n'admettent que le culte clandestin de l'érotisme et l'organisation tolérée de la prostitution. Nul n'ignore que les discours religieux et laïques du 20ème siècle, dans le contexte économique, politique et culturel de chaque époque, ont une incidence sur les cOlnportements des individus. En effet, qu'ils soient laïques ou religieux, les moralistes contribueront, directement ou indirectement, à régler les conduites amoureuses des individus. Ainsi, ils stimulent ou inhibent, inspirent la pudeur ou excitent à la hardiesse. Dans notre civilisation, encore articulée autour des tabous millénaires, l'érotisme n'illustre-t-il pas tous les états de désir larvé exploités par la publicité, la presse, le cinéma et bien d'autres encore? Léon XIII fut le précurseur d'une morale conjugale rigide et d'une idéologie familiale pour assurer sa propre discipline matrimoniale et la pérennité de l'autorité pontificale. Il s'est appuyé sur l'évêque Augustin pour dire que «Dans la foi 9

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conjugale, on a en vue cette obligation qu'ont les époux de s'abstenir de tout rapport sexuel en dehors du lien conjugal ». Ce discours nous fait peut-être sourire aujourd'hui, mais sommes-nous sûrs d'être libérés de cette morale de la procréation diffusée encore de nos jours par Jean-Paul II ? Lorsque Léon XIII enseignait les bienfaits du mariage chrétien et de la doctrine naturelle et divine, des voix s'élevaient déjà pour dénoncer cette idéalisation de la famille et de la maternité ainsi que l'étouffement de la conscience sexuelle féminine. Aussi, le docteur Nicolas Venette publiait-il, une trentaine d'années avant la parution de l'encyclique sur le mariage chrétien de Léon XIII du 10 février 1880, un traité sur L'amour conjugal. Cet ouvrage réédité, fut l'objet de nombreuses polélniques. Flaubert, notamment, est scandalisé par cet ouvrage qu'il trouve irnpropre. Pourtant l'auteur est prudent lorsqu'il souligne dans sa préface que son livre est sain, et que son objectif est d'apprendre à la femme la régulation de ses mouvements amoureux. Il décrit les procédés qui permettent la volupté féminine dans le coït, et conseille aux hommes mariés de se comporter avec leurs épouses comme ils le font avec leurs maîtresses. Un autre l11édecin donna également son avis à ce sujet. Son ouvrage fut tellement populaire qu'il fut réédité cent soixante treize fois, entre 1848 et 1888. Ce médecin militaire à la retraite faisait de l'acte conjugal, ce qui paraissait scandaleux aux conservateurs, une véritable volupté, pas seulement pour I'homme, également pour la femme. Il avertissait les hommes que si certaines femmes atteignaient des transports de plaisir dès le premier contact, d'autres avaient besoin de caresses longues et douces pour atteindre l'orgasme. Il ne craignait pas à l'époque de souligner que le plaisir ne venait chez la femme qu'après la titillation du clitoris et des frottenlents répétés sur le tissu érectile du vagin. Désonnais, la felTIlne qui prend du plaisir commencera à se libérer d'une culpabilité pourvoyeuse de diverses névroses. Toutefois, ce nouveau discours n'annonce pas pour autant la mort de la visée prolifique du coït conjugal. Durant cette période, les moralistes 10

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chrétiens seront quelque peu embarrassés, certains sont plus sévères que d'autres. Fidèles aux consignes papales, les plus intransigeants font du coït un acte désincarné, un coït impossible qui nie toute réalité de la chair. Ce n'est pas le propos du vicaire général Croissau, qui, dans son Manuel des choses sexuelles à l'usage des siècle, affinne : "Quand l'hoffilne confesseurs pam à la fm du 19ème s'inten-ompt avant que la femme ait abouti à ce qu'elle est en droit d'espérer, elle a le droit de poursuivre personnellement la recherche entreprise. Certains moralistes chrétiens lui dénient ce droit. Il est pourtant universellement admis qu'elle peut le faire, de même qu'elle peut, d'elle-même, se mettre préalablement en état de cOlnmunier au plaisir, si prolnpt que soit son collaborateur". Ce souci pastoral de pourvoir à l'ignorance de l'époux des comportements sexuels de son épouse, ne doit pas nous faire oublier que la femme doit néanmoins se plier à un modèle traditionnel qui lui prescrit de procréer et d'éduquer ses enfants pour le bien commun. Par ailleurs, il y a lieu de souligner que malgré quelques maladresses, certains médecins moralistes du 19èmesiècle ont pris conscience, dans le contexte politique et social de leur époque, de la sensualité féminine localisée dans la région du clitoris. En effet, ils démontraient l'importance du clitoris, ou petit pénis, si négligé par les hommes. Un fait semble donc reconnu dès le 19èmesiècle, celui du plaisir sexuel de la femme, car c'est alors une question d'hygiène conjugale. Tous les experts conjugaux, même les défenseurs du plaisir féminin, feront de cette hygiène une méthode propre à assurer la procréation. Leur objectif était surtout de protéger, de quelque manière que ce soit, l'institution du mariage qui était à leur yeux en péril. C'est également pour maintenir un certain ordre familial que les médecins s'inquiétaient ainsi du manque de savoir-faire des époux. Tous ces bons conseils empêchaient-ils les époux de prendre une maîtresse? A ce sujet, de nombreux auteurs de romans, de pièces de théâtres ou des scénaristes ont souvent mis en relief la carence des prêches tant 11

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laïques que religieux. Si l'époux pouvait avoir de bonnes raisons d'avoir une relation extra conjugale, il n'en était pas de même pour l'épouse. En effet, de nombreux jugements mettent en relief la différence de traitement de l'adultère entre 1'homme et la femme, le mari restant toujours le seul maître du jeu. A cette époque, c'était lui qui décidait de la condamnation de sa femme pour cause d'adultère. Il avait le droit, soit de la répudier, soit de la reprendre. Dans tous les cas, la femme était punie, alors que l'homme, accusé d'adultère, devait simplement prouver qu'il n'entretenait pas une concubine au domicile conjugal. La complicité des juristes dans cette inégalité de traitement de l'adultère s'observe par la conception de l'article 324 du Code pénal selon lequel le meurtre, commis par l'époux sur l'épouse et son complice, était excusable. C'est le bon traitement, si l'on peut dire, réservé alors aux bourgeoises adultères. Le sort des femmes ouvrières n'était pas plus enviable, car les législateurs ne reconnaissaient que le mariage. Les ménages ouvriers ne vivant principalement qu'en concubinage, les femmes n'étaient guère protégées par les tribunaux. En effet, ceux-ci statuaient toujours en faveur de l'homme, de sorte que les ouvrières, mères de famille, se trouvaient dans un complet siècle, dans le milieu dénuement. Il n'est pas rare de voir au 19ème ouvrier, la femme rossée, humiliée, injuriée ou jetée par la fenêtre par son concubin. Même mariée, sa sécurité matérielle n'était pas plus garantie, puisque le mari avait le droit de laisser son épouse, du jour au lendemain sans un sou ou sans un meuble. Le pouvoir donné à l'époque à l'époux est exorbitant. Souvent, celui-ci vendait le mobilier que son épouse ou sa concubine avait acquis avec son salaire. Dès 1914, L'Eglise catholique rappelait la mission des couples qui devaient donner des enfants à l'Etat comme certains médecins moralistes, qui, avant la première guerre mondiale, en mettant en évidence les méfaits du coït interrompu, participaient à une politique démographique. Mais sous la pression des autorités religieuses locales au contact des réalités, le point de vue de 12

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l'Eglise changea quelque peu dans la fonne, puisque dans son encyclique sur le mariage chrétien Pie XI, le pape de l'action catholique pour la restauration de l'ordre social chrétien, autorisait dans les années 30, la continence périodique sous certaines conditions. Aux yeux du pontife, cette nouvelle attitude était proposée dans l'intérêt des nations. Par rapport aux Eglises protestantes, plus tolérantes, le retard de l'Eglise catholique est notoire. En effet, lorsque les protestants commençaient à se montrer plus libéraux, l'autorité romaine affinnait encore dans l'encyclique Humanae Vitae de 1968 les mêmes principes enseignés par Pie XI et ses prédécesseurs. Dans la même ligne romaine, Jean-Paul II, alors qu'il était encore cardinal, soutenait en 1978, lorsqu'il étudiait la morale sexuelle que « la conséquence naturelle des rapports de l'honnne et de la femme est la procréation». Pourquoi tant d'engouement pour la maternité? Il faut dire que les familles nombreuses catholiques étaient chargées d'une mission évangélisatrice. La loi prétendue naturelle et divine, fondement de la doctrine catholique, ne nous semble être, en réalité, ni naturelle ni divine car elle n'a jamais été qu'historique, et par là même humaine. La nature réelle s'est en quelque sorte vengée d'une Inorale séquestrant les sources de la vie. Les moralistes les plus intransigeants ont en réalité peur de la vie, ce sont des religieux ou des laïques refoulés et frileux. La mise en examen actuelle de certains prêtres pédophiles révèle les carences d'une éducation vertueuse et des valeurs traditionnelles qui prônent la chasteté, l'obéissance et la souffrance. En bref, ceux qui méprisent l'amour sont les premiers à en parler et à imposer leurs principes inhumains. En voulant perfectionner les hommes, les femmes et les jeunes, ces moralistes ont provoqué de graves maladies mentales. On peut réguler le cours d'un totTent, mais façonner les individus avec des contraintes morales ne les rendra pas parfaits; au contraire, c'est une manière de conduire les plus rusés, à des comportements mensongers et sournois. On ne peut obliger des individus à se soumettre à des règles impitoyables ou à de rudes contraintes sous 13

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le prétexte fallacieux de vouloir leur bonheur. Le système juridique, parfois inféodé à la culture religieuse, produit souvent les mêmes ravages, surtout lorsque certains juristes moralistes entendent faire respecter l'ordre moral. Il y a quelque cruauté dans les doctrines absolues privilégiant l'idéal et sacrifiant les plus apathiques sur l'autel d'une tradition autoritaire et totalitaire. Le délire de certains théologiens, proclamant la supériorité de la loi naturelle et divine contraignant leurs fidèles à une soumission aveugle à des principes immuables a provoqué de sérieux dégâts psychologiques. Nombreux sont ceux qui ont encore du mal aujourd'hui à se libérer de ces murs moraux qui ont empoisonné toute leur vie. La littérature abonde d'histoires d'angoisses d'origine sexuelle. D'aucuns diraient que Denis Diderot était immoraliste lorsqu'il affinnait avec humour dans Jacques le fataliste que les péchés pouvaient être jolis, conseillant surtout de ne pas les manquer. Le célèbre auteur savait qu'une saveur indéfmie de péché rôde autour des relations sexuelles, souvent même dans le mariage où elles sont officiellement autorisées. Dans son sens chrétien, le péché est une faute. Aussi, pécher, pour les moralistes chrétiens, est-il comme une force hostile à la vie morale. A l'idée de culpabilisation, les théologiens ont voulu joindre celle de la peur, car tout manquement à la soumission aux règles religieuses est puni de déchéance. De cette peur inconsciente découle l'angoisse, ce frein qui nous paraît si naturel. On a souvent pensé que cette régulation était personnelle. C'est une des superstitions que Freud et ses disciples ont largement dénoncées. En effet, ce n'est pas de l'intérieur que nous vient cette règle, mais plutôt de l'extérieur. Dans le processus de la fonnation de la conscience, les autorités, telles que celles des parents, de l'Eglise, de l'Etat ou de l'opinion publique, sont acceptées et intégrées à soi en connaissance de cause ou bien inconsciemment. Par conséquent, l'éducation religieuse n'est pas étrangère à nos comportelnents et à nos peurs incontrôlées. Les sciences humaines ont largement démontré que les nOlmes dites divines sont en réalité faite par des hommes. 14

Prologue

La stratégie exaltant la culpabilité est plus efficace que la crainte de l'autorité extérieure, puisqu'elle engendre la crainte et l'insécurité en modelant les consciences. La bonne conscience ne donne-t-elle pas un sentiment de bien-être et de sécurité? A l'opposé, la mauvaise conscience n'engendre-t-elle pas la peur, l'anxiété et l'insécurité? Ainsi, la croyance en la supériorité morale de l'autorité, qu'elle soit civile ou religieuse, incite de nOlnbreux individus à respecter l'ordre moral défmi par celles-ci. L'autorité et l'obéissance sont les fondements de notre système culturel alors qu'on a tendance à nous faire croire, tant les conservateurs que les progressistes, qu'en démocratie l'autoritarisme est rejeté. Ce regard ne sous-estime-t-il pas la force des éléments de subordination liés au rôle joué par l'autorité anonyme qui gouverne la famille, les individus et la société contemporaine?

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PREMIERE PARTIE

L'IDEOLOGIE

DE LA FAUTE

ET LES REALITES CONJUGALES

CHAPITRE

1

Le premier péché de désobéissance

et ses antidotes
Au COlnmencelnent Dieu établit Adam cotnlne gardien du jardin d'Eden lui prescrivant d'en cultiver le sol et de Inanger les fruits des arbres de ce jardin. Toutefois, il lui ordonna de ne pas prendre les fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal car «le jour où tu en mangeras, lui dit-il, tu mOUITas certainement ». En effet, il lui était interdit de consommer ces fruits car ils l'ouvriraient à la connaissance de son propre pouvoir. Dans cette histoire intervient, après la création de la femme de la côte d'Adam, le serpent, qui dans l'ancien Orient joue un grand rôle comme puissance de fertilité et comme force politique. Se moquant de la déclaration divine et sachant que la connaissance est le privilège des êtres les plus intelligents et les plus puissants, le serpent dit à la felnme : «Non, si vous touchez à l'arbre de la vie, vous ne InOUITezpas». C'est ainsi qu'Adam et Eve firent leur première découverte en consommant le fruit interdit, leur regard changea et ils prirent conscience de leurs corps et de leur indépendance. Tout le monde occidental connaît les sanctions divines liées à cette première désobéissance. Les interprétations de ce passage de la Clenèse sont Inultiples, elles sont souvent la source

Le premier péché de désobéissance et ses antidotes

de nombreuses confusions. Le bref rappel de ce récit biblique permet une première approche de la problématique du mal et des conséquences morbides du péché originel, dont toute la culture occidentale est imprégnée. Une idéologie de la culpabilité va naître, elle sera diffusée par ceux qui se soucient du bien de l'humanité. Le facteur culturel tenant une place importante dans les comportements individuels, la question de la culpabilité sexuelle, Inalgré les progrès effectués dans ce domaine reste toujours d'actualité. Aussi, la culture chrétienne, qui a valorisé la faiblesse, l'obéissance, l'abnégation et la souffrance, a-t-elle contribué, avec une interprétation pessimiste du péché originel, au développement de certains comportements mélancoliques et douloureux. N'est-ce pas plutôt le refus d'obéir qui pennit à Adam et Eve de se libérer d'une puissance écrasante, d'une tutelle néfaste pour leur autonomie?

Une coûteuse liberté
Si Adam et Eve ont désobéi, c'est qu'ils n'avaient pas confiance en celui qui voulait se placer très haut, au-dessus d'eux. En les écrasant de sa supériorité, il a suscité la révolte et le désir de libération. Ainsi, la notion de péché originel, génératrice d'une peur de soi, semble plus négative que féconde, car les discours, générant diverses culpabilités que tout le monde connaît, ont une puissance destructrice de l'être humain, contrairement à ce qui a pu être dit à ce sujet par les prédicateurs chrétiens. Nous aurons l'occasion d'observer plus loin comment les chrétiens ont perçu cette doctrine de la faute et les dégâts que celleci a occasionnés: découragement, dépressions, névroses diverses etc... Il faut dire que depuis longtemps les meneurs d'âmes se sont servis de la peur du péché en rappelant la colère divine et les soufftances qui y sont liées. Une petite rétrospective de certains 20

Le premier péché de désobéissance et ses antidotes

discours des missionnaires nous pennet d'appréhender quelque peu l'origine d'une Inentalité religieuse morbide. Panni les thèmes proposés pour leurs selmons sur la fin de I'homme, le salut, le jugement, le paradis, certaines prédications étaient plus axées sur le péché mortel, la mort et l'enfer. Leur stratégie consistait à inspirer plus la crainte que l'amour de Dieu.

Le salut par la peur
Scandalisé par certains discours foudroyants, le Chanoine Sevrin critique la mission de Nevers de 1817, reprochant aux Jésuites « quelques sorties outrées contre le monde et la philosophie, un emploi trop ftéquent des images sombres et des moyens de ten.eur religieuse» (1). Par aillems, un missionnaire célèbre à Coutances, M. de Janson, fit en 1821 un discours destiné à susciter l'épouvante et la peur de la mort: «Je ne vous parlerai pas mes frères, pour vous faire concevoir du péché une profonde horreur, des taches hideuses qu'il imprime à l'âme, de l'énorme ingratitude du pécheur envers Dieu. .. de l'éternité bienheureuse dont il se prive, de l'éternité malheureuse qu'il se prépare. Je ne vous entretiendrai pas de ces feux dévorants allumés par la colère de Dieu pour le punir. Ce langage ne ferait aucune impression sur vos esprits. Vous ne croyez que ce que voient vos yeux, que ce que touchent vos mains. Voyez, voyez, chrétiens, touchez. Je vous mettrai sous les yeux l'homme en proie à la pouniture et aux vers. » (2) Les prédicateurs à cette époque ne craignent pas de donner des détails morbides, tous les moyens sont bons pour susciter chez le fidèle la peur de la mort. Dans son cours d'instructions familières, en 1821, le religieux Bonnardel profite du mercredi des Cendres pour faire ce discours macabre: « Envisagez si vous pouvez, d'un œil sec, l'état d'horreur auquel la mort vous réduira: quels ravages affreux sa 21

Le premier péché de désobéissance et ses antidotes

main n'exercera-t-elle pas sur vous! Vos yeux se fermeront pour toujours à la lumière du jour; votre bouche deviendra noire et livide... Vos membres, raides et glacés... Au bout de huit jours, j'ouvre votre cercueil... Ce n'est qu'une founnilière de vers, «un tas de pourriture dans lequel je m'enfonce et qui répand l'infection autour de moi... Avançons encore dans la contemplation de votre fin dernière. Si, au bout de l'année j'ouvre votre sépulcre... je n'aperçois plus qu'un squelette, des ossements... où pendent quelques lambeaux de peaux; il ne reste plus autour de votre crâne que quelques dents hideuses et décharnées... » (3). Il faut souligner que prêcher ainsi sous la Restauration apparaît particulièrement oppoltun, compte tenu du contexte d'indifférence religieuse de cette époque. En effet, ces prédicateurs cherchaient à impressionner les incrédules et les libertins qui cherchaient à se dégager de l'autorité religieuse. Ils soulignaient particulièretnent la faiblesse de ceux qui résistaient à leurs sentences. Aussi, le principal souci des religieux était-il de conserver leur puissance sur leurs fidèles. Dans son Sermon sur la faiblesse des esprits forts, Lenfant veut surtout s'adresser aux incrédules: « Vous vous glorifiez d'être forts parce que vous vous dites exempts de nos frayeurs. Non, vous ne nous en imposez pas. Quand l'éternité prête à s'ouvrir, vous en laissera entrevoir les vengeances... le désespoir couvrira la crainte que l'impie feint de n'avoir pas». D'autres sennons, d'un manichéisme lourdaud, présenteront, avec un moralisme également grossier, la bonne et la mauvaise conduite. La métaphore du serpent est utilisée pour provoquer l'angoisse et l'épouvante: «Voilà d'un côté, l'impie qui osa braver le ciel, douta de toutes les religions, et n'en pratiqua aucune... Et de l'autre, le chrétien snnple et religieux qui adore les mystères divins. Voilà d'un côté, un jeune homme dissipé et libertin, une fille vaine et indévote ; et de l'autre côté, un jeune homme, une jeune fille réglés dans leur conduite: lequel des deux aimeriez-vous avoir été? ». 22

Le premier péché de désobéissance et ses antidotes

Pour ces missionnaires, l'essentiel est de ramener au bercail les indociles qui ne se confonnent pas aux injonctions de l'Eglise. Tous les moyens sont bons, et la meilleure stratégie est celle qui est fondée sur la teITeur : « Ses larcins (du pécheur), disent-ils, ses injustices, ses impudicités, ses débauches, se présentent en foule à son esprit à l'heure de la mort c'étaient comme des serpents endonnis... Mais lorsque l'aurore de l' ételllité commence à luire sur ce pécheur, alors tous ces serpents s'éveillent et se jettent sur lui pour le dévorer» (4). siècle cherchaient subrepticement à Les prédicateurs du 19ème conditionner les cOlnportements de leurs fidèles, de moins en moins nombreux puisqu'ils ne regroupaient qu'un petit nombre de femmes et d'enfants, considérés comme plus dociles. Leur objectif était, non seulement de les maintenir sous leur autorité, mais également d'exercer, à travers eux, une influence sur les idées et les institutions. Ils s'imaginaient déjà que l'action directe des chrétiens sur les pouvoirs publics s'exercerait efficacement, car à cette époque la société civile tentait de s'afftanchir d'un cléricalisme dépassé. On imagine aisément les dégâts que pouvaient occasionner de pareils discours sur le psychisme de certains auditeurs. Les religieux voulaient à tout prix montrer que la première faute avait pour conséquence la colère de Dieu et sa vengeance. Quelques voix se sont élevées pour alléger ces menaces, mais dans l'ensemble la prédication était pessimiste. Ainsi, la diffusion d'une idéologie du mépris du monde, ayant pour origine le péché d'Adam, a contribué à la croyance d'un mythe, appelé par les chrétiens: paradis terrestre, l'extraordinaire Eden où Adam et Eve vivaient comme des anges. Désobéir était le seul moyen pour eux de se tenir debout et d'échapper à l'arbitraire absolu. Cette pastorale manichéenne, chargée de menaces et de peur, a fortement marqué les chrétiens qui progressivement se sont détachés de cette tyrannie cléricale. 23