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L'analyse qualitative interdisciplinaire

De
252 pages
Qu'est ce donc que l'analyse qualitative interdisciplinaire ? Les deux expressions, analyse qualitative et interdisciplinaire, font actuellement fortune en sociologie et plus largement dans l'orbite des sciences sociales, comme en anthropologie. Le présent recueil s'emploie dans la première partie à exposer les considérations théoriques et méthodologiques qui donnent son éclat à l'analyse qualitative interdisciplinaire. Suivent ensuite des études de cas susceptibles d'illustrer les notions et les méthodes qui lui donnent corps.
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L’analyse qualitative interdisciplinaire

Sous la direction de

Jacques Hamel

L’analyse qualitative interdisciplinaire
Définition et réflexions

Postface de Pierre Bouvier

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12653-4 EAN: 9782296126534

Introduction

En guise d’introduction Jacques Hamel Qu’est-ce donc que l’analyse qualitative interdisciplinaire ? Les deux expressions — analyse qualitative et interdisciplinaire — font actuellement fortune en sociologie et plus largement dans l’orbite des sciences sociales, comme en anthropologie. Or, voilà bientôt quinze ans que, sans tambour ni trompette, les membres du groupe de travail 15 de l’Association internationale de sociologie (AISLF) ont initié une réflexion sur le sujet. En effet, à l’initiative de Pierre Bouvier, instigateur de la socioanthropologie, ce forum a été créé afin de débattre des questions — théoriques et méthodologiques — que soulève cette ambitieuse entreprise visant à combiner — voire à fusionner — objets, théories et méthodes afin d’élargir l’explication en outrepassant les disciplines qui leur ont donné naissance. Les débats, on s’en doute, se révèlent propices et féconds à l’heure où la sociologie se voit priée de reformuler son objet, ses notions et ses méthodes (voir Latour, 2007 et 2006; Touraine, 2007, 2006 et 2005). La discipline doit censément faire peau neuve et ses artisans manifester l’ouverture d’esprit requise pour éviter l’impasse à laquelle elle est acculée. Dans ce contexte, il nous a paru opportun de répercuter à une large échelle les discussions du GT 15, tenues en vase clos, tout comme les réflexions placées sous l’égide d’associations scientifiques, en publiant sous forme d’articles les contributions des chercheurs associés à ce groupe de travail, depuis toujours dynamique. Les articles qu’on découvrira dans les prochaines pages sont issus de communications et d’exposés livrés sous différents chefs dans le cadre des activités régulières du groupe

de travail Analyse qualitative interdisciplinaire, notamment lors du congrès de l’AISLF qui s’est déroulé à Istanbul en 2008. Qu’on ne s’y trompe toutefois pas : il ne s’agit pas ici d’actes en tant que tels, de communications orales retranscrites pour publication, comme le veut la tradition. Il a plus précisément été demandé aux collaborateurs de cet ouvrage de tirer de leur communication l’article susceptible d’étoffer et d’approfondir les sujets qu’ils avaient bien voulu aborder à chaud pour l’occasion. Le présent recueil veut également faire office de manuel. De fait, comme en témoigne la table des matières, il s’emploie dans la première partie à exposer les considérations théoriques et méthodologiques qui donnent son éclat à l’analyse qualitative interdisciplinaire, sans se faire faute de noter au passage les problèmes et difficultés que soulève cette entreprise. Suivent ensuite des études de cas susceptibles d’illustrer les notions et les méthodes qui lui donnent corps. L’analyse qualitative interdisciplinaire se fonde à bien des égards sur la combinaison de la sociologie et de l’anthropologie qui a vu naître la socio-anthropologie (Bouvier, 2000). Il n’est donc rien d’étonnant que le corps soit bien souvent au centre des études réunies dans la seconde partie de l’ouvrage. Le travail, activité mue par le corps, constitue sur la lancée la matière des articles qui, en troisième lieu, font office d’études de cas conçues sous l’optique de l’analyse qualitative interdisciplinaire. Sous ce chef, ils renferment une mine de considérations théoriques et méthodologiques fructueuses, du fait qu’il est alors permis de les voir à l’œuvre sur le vif. L’ouvrage se conclut, comme on le verra, par des réflexions épistémologiques propres à mettre en exergue les enjeux de cet ordre que ne manque pas de soulever d’emblée l’analyse qualitative interdisciplinaire. En effet, l’obédience vient notamment nuancer et enrichir l’enquête de terrain connue depuis son début en anthropologie, comme du reste l’élaboration des bases de données utiles à l’analyse destinée à produire la théorie au nom de la sociologie. Il en est de même
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en ce qui a trait aux notions en vigueur dans l’une et l’autre des disciplines et qui, orchestrées sous une même bannière, révèlent leurs capacités opératoires et explicatives, une fois ajustées ou rectifiées pour les besoins de l’analyse qui se veut d’office interdisciplinaire. Bref, le large tour d’horizon proposé dans ce livre saura intéresser les lecteurs et lectrices qui, en leur qualité de professeur, de chercheur ou d’étudiant, veulent à bon droit connaître en acte ce à quoi correspondent ces deux expressions qui ne cessent aujourd’hui de gagner du galon : analyse qualitative et interdisciplinaire. Jacques Hamel

BIBLIOGRAPHIE

Bouvier, Pierre (2000), La socio-anthropologie, Paris, Armand Colin. Latour, Bruno (2007), « Une sociologie sans objet ? Remarques sur l’interobjectivité », dans Octave Debary et Laurier Turgeon (dir.), Objets & mémoires, Paris-Québec, Éditions de la Maison des sciences de l’Homme et Presses de l’Université Laval : 3757. Latour, Bruno (2006), Changer de société ~ Refaire de la sociologie, coll. Armillaire, Paris, La Découverte. Touraine, Alain (2007), Penser autrement, Paris, Fayard. Touraine, Alain (2006), « Sociologie sans société », dans Michel Wieviorka (dir.), Les sciences sociales en mutation, Paris, Éditions Sciences Humaines : 25-36. Touraine, Alain (2005), Un nouveau paradigme. Pour comprendre le monde d’aujourd’hui, Paris, Fayard.
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Chapitre

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L’objet d’analyse comme point d’orgue de l’analyse qualitative interdisciplinaire Jacques Hamel, Université de Montréal L’expression « analyse qualitative interdisciplinaire » est devenue aujourd’hui monnaie courante. En effet, dans les sciences sociales, elle apparaît sous la plume de nombreux auteurs. Sous les auspices de la sociologie de langue française, elle donne son nom à un « groupe de travail » de l’AISLF1 créé voilà quinze ans par Pierre Bouvier afin de débattre du sujet. Force est toutefois de constater que ce nom et ce qu’il désigne intriguent encore à bien des égards. Qu’est-ce donc que l’« analyse qualitative interdiscipli-naire » ? Si, depuis l’École de Chicago, l’analyse qualitative a trouvé sa fécondité et son droit en sociologie, le vocable interdisciplinaire, plus récemment en usage, a également prouvé sa pertinence. Que signifie exactement la combinaison de ces deux termes, qui forme une expression désormais consacrée ?
L’analyse qualitative affaire d’objet ? interdisciplinaire est-elle

La sociologie, on le sait, se révèle d’office interdisciplinaire en raison même de son objet. Si l’on prend soin de reconnaître cet objet sous ses aspects économiques, politiques et culturels, la sociologie paraît dès lors bel et bien interdisciplinaire, faisant apparemment bon ménage avec les autres disciplines qui s’attardent à l’un ou l’autre de ces aspects, soit l’économie, la politologie ou encore l’anthropologie.

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L’Association internationale des sociologues de langue française.

Sans vouloir être inutilement tatillon, force est toutefois d’admettre que l’analyse de la vie sociale sous l’égide de la sociologie représente une entreprise singulière, nullement identique à celles qui donnent corps à l’économie, à la politologie ou à l’anthropologie en vertu des objets qui constituent leur raison d’être et leur légitimité. En effet, selon Georg Simmel, l’objet de la sociologie outrepasse l’objet de ces autres disciplines en ce qu’il correspond aux propriétés d’ensemble de la vie sociale qui surgissent d’une combinaison de l’économie, de la politique et de la culture. Sous ce chef, l’objet de la discipline qu’est la sociologie embrasse ces propriétés soudées l’une à l’autre et de cette fusion résulte l’objet qu’elle se doit d’expliquer. En effet, déjà à son époque, Simmel (1981 : 91) constate que « pour avoir un sens défini, la sociologie doit chercher son [objet], non dans la matière de la vie sociale, mais dans sa forme ; et c’est cette forme qui donne leur caractère social à tous ces faits dont s’occupent les sciences particulières. C’est sur cette considération abstraite des formes sociales que repose tout le droit que la sociologie a d’exister ; c’est ainsi que la géométrie doit son existence à la possibilité d’abstraire, des choses matérielles, leurs formes spatiales… ». Dans cette perspective, la sociologie ne doit certes pas se réduire à une connaissance sans objet, ni trouver son unique raison d’exister dans la forme de l’explication avancée en son nom. Elle prend le parti d’étudier la société, vue sans l’ombre d’un doute comme la « matière » qu’elle s’emploie à décoder. Simmel compare à cet égard la sociologie et la géométrie, laquelle, on l’a vu, doit « son existence à la possibilité d’abstraire des choses matérielles leurs formes spatiales ». La sociologie, quant à elle, si elle veut être plus et autre chose qu’« un nom général pour la totalité des sciences humaines » (Simmel, 1981 : 164) et si elle veut s’afficher en tant que science ou discipline spéciale, doit s’appliquer à abstraire inductivement les « formes d’associations » de leurs « contenus » correspondant à la matière de la société. Cette matière se révèle

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forcément de nature économique, politique ou culturelle, pour se limiter à ces trois aspects de la vie sociale. Dans cette perspective, Simmel note : « La sociologie, en tant que science particulière, pourrait trouver son objet particulier simplement en disposant selon une ligne nouvelle des faits déjà parfaitement connus en tant que tels — sauf que jusque-là, ils n’auraient pas subi l’effet de ce concept, qui fait comprendre que l’aspect des choses correspondant à cette ligne est commun à toutes… » et « si l’on veut que la sociologie existe comme science particulière, il faut donc que le concept de société en tant que tel, ne se contentant pas de rassembler extérieurement ces phénomènes, soumette les données sociohistoriques à une abstraction et à une réorganisation nouvelles, de telle sorte que certaines de leurs déterminations, qui jusquelà n’avaient été considérées que dans de multiples autres combinaisons, soient reconnues comme allant ensemble et donc comme objets d’une seule science » (Simmel, 1999 : 4243). La sociologie révèle ainsi sa spécificité et apparaît sur cette base distincte des connaissances formulées au nom de l’anthropologie, de la politologie ou de l’économie. À une certaine époque, pas si lointaine, elle s’est voulue dans la foulée reine des sciences sociales puisque, dans son principe, elle doit et peut éclairer globalement l’objet de ces autres disciplines. L’économie, la politologie et l’anthropologie sont devenues alors des rivales susceptibles à bien des égards d’être éclipsées en vertu de l’explication issue de l’analyse interdisciplinaire que seule sait orchestrer la sociologie. Prenant du galon, l’économie et la politologie, combinées aux avancées de l’anthropologie surgies du structuralisme lévi-straussien, ont singulièrement battu en brèche cette conception de la sociologie comme foyer de l’analyse interdisciplinaire propre à envisager l’objet qu’est la société dans sa « totalité » selon l’expression consacrée, c’est-àdire dans toutes ses dimensions. Les sociologues ont dû se résoudre — bon gré, mal gré — à partager leur objet, pressés
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par la concurrence évidente des disciplines apparentées et de leurs « rejetons », ces domaines spécialisés que sont de nos jours l’étude des communications, l’économie politique, les études culturelles (Cultural Studies) ou la religiologie, pour ne citer que ces exemples. L’analyse interdisciplinaire revendiquée en et pour la sociologie vise à rendre raison de la vie sociale en tenant compte de l’ensemble de ses dimensions, tout en s’obligeant à reconnaître que chacune peut aussi constituer l’objet d’étude d’une autre discipline, capable d’en rendre raison dans un registre propre et fournissant des explications dont les sociologues peuvent évidemment tirer bénéfice. Toutefois, dans l’exercice du métier, on trouve des analyses qualifiées d’interdisciplinaires, produites par certains sociologues en titre qui se voient comme de véritables chefs d’orchestre mettant à l’unisson diverses disciplines, à commencer par celles dont l’objet se rattache à celui de la sociologie. L’entreprise à première vue féconde et propice peut cependant tourner court : s’improvisant anthropologues, politologues ou économistes, ces auteurs apparaissent vite comme des amateurs au sens péjoratif du terme, s’exposant alors au feu nourri de la critique des pairs. L’interdisciplinarité à outrance peut également déboucher sur les impostures intellectuelles qu’Alan Sokal (1997 et 2005) repère sans mal dans la French Theory à l’œuvre aux États-Unis (Cusset, 2003), qu’il se fait un devoir et un plaisir manifeste de dénoncer. En sa qualité de physicien de métier, il se scandalise en effet du succès d’analyses interdisciplinaires fondées en vérité sur la similitude décelée entre des notions issues de différentes disciplines — dont évidemment son domaine d’élection, la physique — sans que ne soit rigoureusement connu ni maîtrisé le sens opératoire de chacune, et qu’on ne manque pas néanmoins d’appliquer à la matière de la vie sociale. L’exercice, pour ne pas dire le jeu, ainsi créé au motif de l’analyse dite interdisciplinaire aboutit rapidement aux prodiges
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et aux vertiges de l’analogie (Bouveresse, 1999), que Sokal dénonce aisément tant cette méthode lui paraît frauduleuse, non scientifique. En effet, impossible de connaître la nature exacte, la réalité des analogies produites ainsi et qui finissent « dans le meilleur des cas comme des métaphores littéraires pour lesquelles on admet souvent (à tort ou à raison) que le contenu cognitif de la métaphore ne peut jamais être expliqué entièrement par une paraphrase littérale, et, dans le pire, comme des rapprochements qui, du point de vue cognitif, ne dépassent guère le statut de la simple association d’idées » (ibid. : 36-37). L’analyse qualitative interdisciplinaire en sociologie peut donc difficilement se concevoir sur le plan de l’objet qui donne son intérêt et sa pertinence à la connaissance produite. Peut-elle s’élaborer en vertu des méthodes qualitatives mises en œuvre dans l’intention d’éclairer l’objet sous l’optique propre à cette discipline qu’est la sociologie, laquelle souhaite l’expliquer dans sa totalité ?
L’analyse qualitative affaire de méthodes ? interdisciplinaire est-elle

Nombre d’auteurs ont cherché dans le passé à concevoir l’interdisciplinarité comme l’apport combiné des méthodes propres aux différentes disciplines. Selon Maurice Godelier, l’anthropologie et la sociologie par exemple se distinguent par leurs méthodes respectives. Il note à ce sujet que l’anthropologie « est avant tout une méthode et n’est limitée à aucun objet précis. Cette méthode est l’observation participante » (Godelier, 1985 : 149). L’anthropologie trouve en celle-ci sa raison d’être, sa spécificité par rapport à la sociologie : quand une société « n’offre pas de données globales aux sociologues, on l’abandonne [aux anthropologues] qui veulent aller y voir et observer la société à l’échelle locale... Devant ce bric-à-brac, l’unité de ce domaine [qu’est l’anthropologie] vient de la méthode qu’on emploie pour en traiter, l’observation participante c’est-à-dire l’immersion prolongée dans les rapports sociaux locaux, la descente dans le
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puits » (ibid.). Quant à la sociologie, elle a pour elle les méthodes statistiques qui lui permettent de donner une vue en surplomb des sociétés dignes d’être son objet, les sociétés modernes et globalement axées sur le capitalisme. L’observation participante serait donc principalement utilisée en anthropologie, marquant ainsi sa spécificité d’une pierre blanche. L’exclusivité est ici invoquée au nom de la nature des terrains anthropologiques : les sociétés exotiques, dotées de cultures locales qu’il faut étudier sur le vif pour les bien saisir. L’observation participante, propre à les décrire en profondeur, peut prendre sous sa loupe les objets d’étude ignorés par les analyses sociologiques de nature globale et dont les objets sont de cet ordre. L’anthropologie revêt donc sa pertinence, voire sa nécessité, sur le terrain même des sociétés modernes dévolues à la sociologie. Ainsi, les méthodes président au partage des disciplines et leur donnent leur raison d’être. En d’autres termes, l’observation participante donne son éclat à l’anthropologie ouverte d’office à l’enquête de terrain conduite en profondeur, tandis que la sociologie se fonde sur les méthodes statistiques afin de cerner et d’expliquer son propre objet étendu à toute la surface sociale. À ce chapitre, l’anthropologie damerait le pion à la sociologie, puisque les « enquêtes de terrain, poursuivies et répétées à plusieurs reprises sur plusieurs années, permettent d’obtenir des recoupements qui donnent à voir et à comprendre ce qu’on n’aurait jamais pu ni voir ni comprendre au cours de quelques “sondages” » (Godelier, 2007 : 50). L’histoire de l’École de Chicago (Chapoulie, 2001), ce haut lieu de la méthodologie qualitative en sociologie, montre en revanche que les méthodes qualitatives sont loin d’être l’apanage de l’anthropologie, et cela depuis longtemps. Certes, à bien des égards, elles ont été éclipsées par la querelle des méthodes qui a secoué la sociologie américaine au milieu du XXe siècle, mais le retour en force des méthodes qualitatives dans la sociologie française et anglo-saxonne (voir Céfaï, 2003 ; Bryman
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et Burgess, 1999) fait douter de la pertinence à distinguer les disciplines selon les méthodes qualitatives et quantitatives qui leur appartiendraient en propre. Si, au contraire, on qualifie les méthodes qualitatives de techniques conçues positivement par l’épistémologie contemporaine comme des moyens et des règles « précisément et univoquement réglés » (Granger, 1993 : 45), on voit mal en quoi elles ne pourraient être communément utiles à l’anthropologie et à la sociologie, pour ne citer que ces deux disciplines. L’interdisciplinarité conçue sur le plan méthodologique s’avère et ne pose nullement problème tant il est vrai qu’aujourd’hui sociologues et anthropologues2 — entre autres — utilisent également les méthodes quantitatives et qualitatives sans outrepasser les limites ni trahir les principes de leur discipline. Sur quoi se fonde alors l’analyse dite « qualitative » et « interdisciplinaire » ? Comment la bien concevoir indépendamment de l’objet et des méthodes propres à chaque discipline rattachée aux sciences de la société ?

L’analyse en tant que chiasme épistémologique

Selon nous, l’analyse qualitative interdisciplinaire à résolument à voir avec l’objet de l’analyse et celui-ci représente à nos yeux son point d’orgue. Sans vouloir engager une vaste réflexion sur la sociologie et sur l’entreprise qu’elle sous-tend d’office, on doit reconnaître, pour reprendre la formule imagée de Pierre Bourdieu, qu’elle se révèle être tout compte fait une « connaissance d’une connaissance » (Bourdieu, 1992 : 103), à l’instar de l’anthropologie que Clifford Geertz (1998 : 80) conçoit pour sa part comme l’« explication d’une explication ».

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Pour juger de l’importance des mathématiques et de l’informatique, lire Héritier, 2008.

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En effet, sans qu’ait été suffisamment noté le renversement de sa position sur le sujet, Bourdieu en est venu à affirmer que le sens commun recelait une connaissance de la vie sociale par contraste aux « lieux communs », aux « évidences » et au « gros bon sens », et ce, après les avoir résolument associés dans Le métier de sociologue, selon le « principe souverain d’une distinction sans équivoque entre le vrai et le faux » (Bourdieu, Chamboredon et Passeron, 1968 : 47) pour démarquer la connaissance sociologique du sens commun. Si la vie sociale et la violence symbolique qu’elle contient relèvent dans le sens commun de l’évidence — « c’est comme ça » —, c’est en raison de la nature routinière, répétitive de cette connaissance et de ce qu’elle prend pour objet, la « pratique sociale ». De fait, celle-ci est bien trop familière pour être jamais remise en question, ou encore pour se voir expliquée sous l’optique sociologique. S’il n’est donc pas forcément faux, le sens commun se conçoit avec nuances comme une connaissance pratique, s’ajustant d’emblée à la « pratique sociale » que forment les individus à leur échelle. Bourdieu renchérit en soulignant que cette connaissance pratique qu’est le sens commun se base sur des « réalités substantielles » — individus, événements, circonstances, etc. — afin de rendre raison de ce que sont et de ce que font les individus qui gravitent dans l’univers social. La connaissance sociologique s’élabore par contraste au moyen de notions, de concepts et de méthodes dans le but d’analyser des « relations objectives dans lesquelles s’insèrent les individus », relations « indépendantes de la volonté et de la conscience individuelle » (Bourdieu, 1992 : 72). En d’autres mots, dans sa dimension théorique, la sociologie s’emploie selon Bourdieu à élaborer une « topologie sociale », une espèce de géométrie fondée sur les positions sociales établies à la lumière de la mobilisation des ressources et des pouvoirs, selon les dispositions des individus que Bourdieu associe aux notions de capital et d’habitus.

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En bref, le capital désigne chez lui l’ensemble des ressources et des pouvoirs dont sont dotés les individus, ou qu’ils acquièrent, qui sont d’ordre économique, culturel, scolaire, politique, linguistique, etc. La notion d’habitus, quant à elle, correspond brièvement aux « schémas mentaux de perception, d’appréciation et d’action » (Bourdieu, 1992 : 24) en fonction desquels les individus mobilisent leur capital et dont le jeu détermine du coup leur position sur l’échiquier social, nommé champ dans le vocabulaire théorique de cet auteur. Sur cette base, « les agents sociaux, et aussi les choses en tant qu’elles sont appropriées par eux, donc constituées comme propriétés, sont situés en un lieu de l’espace social, lieu distinct et distinctif qui peut être caractérisé par la position relative qu’il occupe par rapport à d’autres lieux (au-dessus, audessous, entre, etc.) et par la distance (dite parfois “respectueuse” : e longinquo reverentia) qui le sépare d’eux » (Bourdieu, 1997 : 161). Sous cet angle théorique, l’analyse orchestrée aux couleurs de la sociologie et de la théorie à laquelle Bourdieu donne son nom doit donc chercher à circonscrire ce qu’est l’objet de la discipline aux yeux de cet auteur — en l’occurrence les « relations objectives dans lesquelles s’insèrent les individus » —, tel qu’il apparaît et se formule en termes de « réalités substantielles » à l’œuvre dans la connaissance pratique qu’affichent les individus de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font à leur échelle et à leur niveau, celui de la « pratique sociale ». L’analyse implique par conséquent de débusquer dans les « réalités substantielles », les « informations » susceptibles de porter au jour l’habitus et le capital au moyen desquels s’édifie la topologie sociale propice à l’explication sociologique. Bref, l’analyse consiste en ce sens à repérer les « informations », à les découper et à en extraire les éléments qui, dans l’optique de la théorie, donnent corps, par exemple, au capital conçu sur ce plan comme un « ensemble de ressources et de pouvoirs » de différentes espèces.

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L’analyse sociologique, on le constate, s’effectue en définitive en vertu d’une sorte de chiasme épistémologique que Bourdieu désigne pertinemment comme « connaissance d’une connaissance ». Or, ce chiasme épistémologique, ce « croisement » de deux connaissances différentes que sous-tend d’emblée l’analyse a pour vecteur l’objet d’analyse qui, à bien des égards, reste le point aveugle de l’ouvrage que constitue la sociologie.
L’objet d’analyse, le point d’orgue de l’analyse

Car, en effet, l’objet d’analyse — c’est-à-dire les « données » ou les informations qui deviennent l’objet de l’analyse ou, plus exactement, ce sur quoi se base l’analyse conduite sous l’optique sociologique — correspond à la « matière » que l’analyste associe dans son esprit aux notions donnant corps à la connaissance sociologique fondée sur l’habitus et le capital, par exemple. Bref, conçu de cette manière, l’objet d’analyse a trait aux « réalités substantielles » qui sont l’objet de la connaissance pratique et sur lesquelles l’analyste met l’accent pour les envisager sur le plan de la connaissance sociologique qui, dans son principe, se formule sous le mode de la théorie susceptible d’expliquer au sens que donne à ce dernier terme l’épistémologie contemporaine : chercher à créer une « représentation d’une autre nature que celle de l’objet à connaître afin d’avoir sur lui un contact précis et pénétrant » (Granger, 1986 : 120). Non seulement l’objet d’analyse pointe-t-il les « réalités substantielles » qui, dans le cadre de la connaissance pratique, correspondent à la « matière » relative aux notions formulées sous le mode de la connaissance théorique, celle de la sociologie en l’occurrence, mais il laisse également transparaître l’interprétation qui en est immédiatement donnée et qui dès lors détermine la combinaison des concepts grâce à laquelle est produite l’explication. Le graphique ci-après illustre exactement ce que sous-tend l’objet d’analyse ainsi conçu.
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L’objet d’analyse ou, en d’autres mots, l’objet que cible l’analyse témoigne du fait qu’en sociologie, « comprendre et expliquer ne font qu’un », selon une autre formule éloquente de Pierre Bourdieu (1993 : 910). En effet, il a trait à : 1) ce que comprend l’analyste dans les propos élaborés en termes de « réalités substantielles » sous le mode de la connaissance pratique des sujets de son enquête ; 2) ce à quoi il les associe dans l’ordre de la théorie afin d’expliquer sous l’optique de cette discipline qu’est la sociologie. L’objet d’analyse représente donc dans ces conditions le cœur de la « connaissance de la connaissance » qui gouverne la sociologie, comme du reste les autres disciplines auxquelles on peut l’associer dans une analyse interdisciplinaire, comme l’économie, la politologie ou l’anthropologie.
Objet d’analyse et analyse interdisciplinaire : l’exemple de la socio-anthropologie

La socio-anthropologie que Pierre Bouvier s’est employé à mettre au point se révèle selon nous en sociologie l’entreprise la plus propice et féconde à ce chapitre. En effet, par-delà les notions en vertu desquelles se formule la théorie qui porte ce nom de socio-anthropologie, son auteur s’évertue à concevoir avec intrépidité l’objet de la discipline sous l’aspect de l’analyse qualitative interdisciplinaire. Sous cet angle, depuis ses premiers ouvrages sur le travail (Bouvier, 1989), notre auteur a inlassablement cherché à déterminer et à exhiber dans les « réalités substantielles » des objets originaux à partir desquels s’édifient les riches analyses qu’il a soin d’élaborer sous l’égide de la socio-anthropologie. Or, à cette fin, Bouvier ne s’est jamais privé de les concevoir en convoquant l’anthropologie, l’histoire, l’économie et les autres « sciences de la société ». L’analyse interdisciplinaire se fonde chez lui sur l’« autoscopie de Soi et des Autres » qui, en sa qualité d’objet, correspond à la manière dont « les individus et les populations s’auto-identifient » (Bouvier, 2000). Afin de la saisir, d’exhiber
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cette « autoscopie », l’analyse qu’il propose prend d’abord pour objet des sources originales qui d’ailleurs font écho à la tradition de l’École de Chicago : lettres, journaux intimes, écrits littéraires et manuscrits personnels librement jetés sur papier. À ce propos, Bouvier ne se fait pas faute de les envisager comme connaissance en tirant bénéfice des débats et controverses sur le sujet en anthropologie (Clifford et Marcus,1986) et en philosophie (Bouveresse, 2008). En jouant de nuances en la matière, il ne s’interdit nullement de parsemer ses études de citations de romans ou d’écrits d’ordre littéraire afin de montrer comment l’autoscopie prend corps en société. Selon lui, la littérature est en mesure de communiquer une forme de connaissance de la vie sociale sans qu’il soit toutefois fondé de penser, comme dans certains courants postmodernes, qu’elle incarne une sorte de genre suprême dont la philosophie et la sociologie ne représenteraient au fond que des espèces dérivées ou accessoires. Il s’emploie ensuite à débusquer sur cette base les « phénomènes émergents, souterrains et extra-institutionnels » et les « construits d’action collective dits pratico-heuristiques (voir Juan, 2005 : 63), de même que l’« endorisme », c’est-à-dire la « mémoire collective en latence ». La notion désigne plus largement sous sa plume les « situations où certains faits sociaux semblent s’être délités, mais qu’à la réflexion ce n’est peut-être pas eux qui ont disparu mais plutôt les appareils, les personnels et les institutions qui nous les faisaient voir » (Bouvier, 2000 : 91). Sous ce chef, l’objet d’analyse se conçoit selon les modalités auxquelles se plient notamment les anthropologues et les historiens, consistant à « montrer, donner à voir, offrir des textes, pour mieux être chacun impliqué dans des figures de l’altérité qui sont nôtres et lointaines, familières et étranges » (Farge, 1994, cité par Bouvier, 2000 : 91). Or, l’interdisciplinarité prend corps à ce niveau quand notre auteur puise dans les « données » ou les « informations » que recèlent ces sources et sur le coup les interprète sous le feu croisé de la sociologie, de l’anthropologie ou de l’histoire, par
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exemple. Dans cette perspective, la « matière de la vie sociale » que sous-tendent les données acquiert la « forme » susceptible de donner aux « faits » leur caractère « social » propre à la sociologie, et sur laquelle « repose tout le droit qu’[elle] a d’exister », selon la vision formulée par Simmel à son époque. En y restant fidèle, force est donc de constater que c’est parvenu à ce point, celui de la détermination de l’objet d’analyse sous l’optique socio-anthropologique, que l’analyste s’applique à abstraire inductivement des données les « formes d’associations » de leurs « contenus » correspondant à la matière de cet objet par définition économique, politique et culturelle notamment. L’entreprise que sous-tend l’objet d’analyse s’emploie donc « à soumettre les données socio-historiques à une abstraction et à une réorganisation nouvelles », afin que les faits dont elles témoignent « soient reconnus comme allant ensemble et donc comme objets d’une seule science » (Simmel, 1999 : 42-43), la sociologie en l’occurrence. L’étude du créole proposée par Pierre Bouvier (2000 : 93) illustre éloquemment le propos sur l’objet d’analyse. En Haïti, par exemple, cette langue vernaculaire représente une source obligée pour envisager cette société à la lumière de son histoire. Le créole, opposé au français associé à la domination de l’élite originaire des couches de la bourgeoisie mulâtre ou noire, manifeste la culture rurale et paysanne tenue en marge du pouvoir politique sous le joug des Duvalier. Or, avec la fin du régime, le créole fait surface, devient langue officielle et, en parallèle, se desserre progressivement de l’opprobre jeté pendant des décennies sur les pratiques et les symboles vaudous. La vie sociale se teinte des couleurs de ses manifestations endoriques, selon la notion avancée par notre auteur. Dans ces conditions, comment bien concevoir l’analyse et son objet en l’absence des notions anthropologiques utiles pour connaître le créole et le vaudou, matières mêlées à la vie de cette société ? En ce cas, l’analyse requiert immanquablement l’apport combiné de disciplines comme la sociologie, l’histoire et
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l’anthropologie, voire la religiologie, afin d’abord de comprendre cet objet qu’est la vie sociale dans ce pays, façonnée par la langue créole, avant de l’expliquer sur cette base en associant les divers éléments qui la composent aux notions susceptibles de donner corps à la théorie appropriée. C’est cette même approche que commande l’étude du travail en vigueur dans les sociétés dites modernes, voire postmodernes (voir Bouvier, 1989). Comment en effet concevoir cet objet sous l’optique sociologique sans buter sur son apparence immédiate, une simple activité rétribuée par un salaire ? Comment l’expliquer sans l’éclairage d’autres disciplines comme l’économie ou l’anthropologie ? Comment l’envisager sous ses dimensions culturelles, éthiques et politiques ? Que s’agirait-il d’analyser à cette fin, et de quelle manière ? L’objet d’analyse — les « informations » que l’analyste cible et manipule dans les données — se révèle en définitive la clef de voûte de l’interdisciplinarité propre à cette entreprise destinée à expliquer au nom de la sociologie. Il gouverne à maints égards l’analyse qualifiée d’interdisciplinaire. Ce rôle névralgique lui incombe tout particulièrement dans l’analyse qualitative du fait que, dans ce cadre, « comprendre et expliquer ne font qu’un », selon la formule de Bourdieu. En bref, sous son égide, l’interdisciplinarité à l’œuvre dans la tête de l’analyste orchestre simultanément l’interprétation qu’il fait des « données » et l’élaboration, au moyen de notions, d’une explication théorique, sociologique en l’occurrence.
En guise de brève conclusion

La socio-anthropologie, on le constate, donne acte à l’analyse qualitative interdisciplinaire, laquelle acquiert ses lettres de noblesse sur la base de l’objet d’analyse au programme des études que Pierre Bouvier s’emploie inlassablement à mettre en œuvre à l’heure où l’interdisciplinarité ne semble être encore

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