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L'ECRITURE DE SOI

De
222 pages
Tous les écrits, à caractère autobiographique (journaux intimes, autobiographies, correspondances), ont toujours suscité un grand intérêt chez les lecteurs en quête d’images d’identification par la découverte d’un autre, prestigieux ou modeste d’ailleurs. L’auteur s’appuyant sur de nombreux écrits intimes (Pepys, Amiel, Stendhal, Flaubert, Kafka) pose la question de savoir si, par une certaine analogie, l’écrit intime n’a pas, pour son auteur, fonction thérapeutique par rapport à sa souffrance psychique.
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L'écriture de soi

Collection L'Œuvre et la Psyché dirigée par Alain Brun

L 'Œuvre et la Psyché accueille la recherche du spécialiste (psychanalyste, philosophe, sémiologue...) qui jette sur l'art et l'œuvre un regard oblique. Il y révèle ainsi la place active de la Psyché.

Déjà parus

Michèle RAMOND, La question de l'autre dans FEDERICO GARCIA LORCA, 1998. Jean Tristan RICHARD, Les structures inconscientes du signe pictural, 1999. Pierre BRUNO, Antonin Artaud, réalité et poésie, 1999. Jean-Pierre MOTHE, Du sang et du sexe dans les contes de Perrault, 1999. Aïda HALLIT-BALABANE, L'écriture du trauma dans Les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, 1999. Richard PEDOT, Perversions textuelles dans la fiction d'Jan McEwan, 1999. Philippe WILLEMAR T, Proust, poète et psychanalyste, 1999. Fabrice WILHELM, Baudelaire: l'écriture du narcissisme, 1999. Elisabeth DE FRANCESCHI, Amor artis : pulsion de mort, sublimation et création, 2000. Céline MASSON, La fabrique de la poupée chez Hans Bellmer. Le «faire-œuvre pervers if », une étude clinique de l'objet, 2000. Jean-François VIAUD, Marcel Proust: une douleur si intense, 2000. Paul-Henry DAVID, Psycho analyse de l'architecture, 2001. Céline MASSON, L'angoisse et la création: essai sur la matière, 2001. Jacques POIRIER, Maux croisés: les écrivains français et la psychanalyse (1950-2000),2001. Marie-Josephe LHOTE, Figures du héros et séduction, 2001. Didier PAQUETTE, La mascarade interculturelle, 2002.

@L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-3122-8

G. BESANÇON

L'écriture de soi

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur:

Place du Psychiatre dans le diagnostic et le traitement des affections réputées somatiques
ÉDITEUR CIBA, 1977

Le psychiatre

et son malade en pratique

quotidienne

MASSON PARIS, 1982

Manuel de la Psychopathologie, DUNOD, PARIS,1994

Tome I et II

Qu'est-ce que la psychologie médicale: actualité
LES EMPÊCHEURS DE PENSER EN ROND, PARIS 1999

et nécessité

Le Soi, il faut le voir, il faut l'entendre, il faut le comprendre, il faut réfléchir sur lui; en effet à celui qui a vu le Soi, a entendu le Soi, a compris et reconnu le Soi, à celui-là l'Univers entier sera connu.
UP ANISHAD

En hommage à la mémoire de mon grand-père, Léon Besançon, Instituteur, de mon oncle, Robert Besançon, Professeur de Français-latin-Grec qui m'ont, tous les deux, fait découvrir le plaisir irremplaçable de la lecture.

Il

Préambule

Eugène Fromentin à quelques considérations

se livre dans Dominique (Pléiade, p. 541) sur la production littéraire.

«Je pris dans ma bibliothèque un certain nombre de livres tous contemporains et procédant à peu près comme la postérité procédera certainement avant la fin du siècle je demandai compte à chacun de ces titres à la durée et surtout du droit qu'il avait de se dire utile. Je m'aperçus que bien peu remplissaient la première condition qui fait vivre une œuvre. Bien peu étaient nécessaires. Beaucoup avaient fait l'amusement passager de leurs contemporains sans autre résultat que de plaire et d'être oubliés. Quelques-uns avaient un faux air de nécessité qui trompait vu de près mais que l'avenir se chargera de définir. Un tout petit nombre et j'en fus effrayé possédaient ce rare absolu et indubitable caractère auquel on reconnaît toute création divine ou humaine de pouvoir être imitée mais non supplée et de manquer aux besoins du monde si on la suppose absente. »

XIXe

La relecture de ce texte, courtois comme on l'était au siècle mais néanmoins ferme doit rendre circonspect devant

tout exercice de plume. Pour autant l'expérience écrite reste à l'époque d'Internet un des moyens les plus sûrs pour mieux élaborer la réflexion. Le lien entre pathologie mentale et philosophie affirmé par

12

L'Écriture de Soi

les pone-parole des lumières et les psychiatres eux-mêmes devint partie intégrante de l'image de la nouvelle spécialité au XIxe siècle. En 1830, au cours d'un débat parlementaire sur les dispositions gouvernementales en faveur des aliénés, un député réclama la création d'institutions où le traitement serait dirigé par des psychiatres, qu'il décrivait en l'absence de ce terme comme «des médecins en quelque sorte spéciaux qui, aux études médicales aient joint des études philosophiques». * Ces lignes sont extraites de l'ouvrage Consoler et classifier consacré à la naissance de la psychiatrie en France dans la première moitié du XIXe siècle. Les préoccupations de l'honorable parlementaire rejoignent, d'une certaine manière celles de Freud qui préconisait pour le futur psychanalyste une connaissance et une étude approfondie des grandes œuvres d'art et littéraires de l'humanité. Sous l'influence de la philosophie et de la psychanalyse et même si le soubassement organique des maladies mentales n'était pas vraiment remis en cause par les écoles de psychiatrie française et allemande, la dimension psychologique de la maladie mentale restait au premier plan des approches cliniques et les auteurs des différentes écoles, aussi bien en France qu'en Allemagne, se référaient volontiers à quelques grands archétypes littéraires.

A une

cenaine époque, l'étude de la personnalité de l'auteur, de ses travers, de sa pathologie à travers son œuvre a eu beaucoup de faveur. Les travaux souvent de grande qualité, les thèses se sont multipliées, la psychanalyse servant le plus souvent de fil conducteur à ces lectures même pour ceux qui en contestaient les présupposés. Un ouvrage comme celui de Jean Delay, La jeunesse d'André Gide peut être considéré comme un exemple achevé de ce genre littéraire.

Les évolutions récentes de la psychiatrie depuis une trentaine d'années, la naissance de la psychiatrie biologique, les nouvelles classifications athéoriques venues d'Amérique du Nord, ont donné un parfum de désuétude, voire d'obsolescence aussi bien à
* Calemard de Lafayette - Session de la chambre des députés du 3 avril 1837. Arch. parI. 2e série, vol. 109, p. 342.

Préambule

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la description de cas cliniques originaux, qu'à l'étude des textes littéraires, notamment autobiographiques. Il nous apparaît pourtant que ces textes peuvent avoir une place de choix dans la réflexion et la formation du médecin, du psychologue, du psychiatre. Parmi ces textes à caractère autobiographique, nous privilégierons journaux intimes et correspondances dans la mesure où ils nous apparaissent comme les plus proches de ce qu'en psychanalyse on appelle processus primaire, c'est-à-dire selon Freud ce qui caractérise le système inconscient.

Nous essaierons de développer cette idée selon laquelle l'écrit intime, notamment le journal intime, est dans une certaine mesure la traduction de l'inconscient de son auteur, d'autre part qu'il a une fonction thérapeutique pour l'auteur et pour le lecteur éventuel.

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Introduction

Vendredi 21 décembre 1860

(Tome III, p. 19):

(9 heures matin) « C'est ce Journal qui me permet de résister au monde hostile, à lui seul je puis conter ce qui m'afflige ou me pèse. Ce confident m'affranchit de beaucoup d'autres. Le danger c'est qu'il évapore en paroles aussi bien mes résolutions que mes peines; il tend à me dispenser de vivre, à me remplacer la vie. Il est ma consolation, mon cordial, mon libérateur; mais peut-être aussi mon narcotique. Il détruit l'instinct sociable; il est (disait Michelet) une jouissance solitaire et partout nuisible, malsaine, mauvaise. La somme d'heures de vie, de pensée, de force qui s'est dépensée dans ces quatre mille pages a-t-elle été consacrée au service de Dieu et de l'humanité! Est-ce une œuvre d'édification de prière, d'ascétisme pour retourner plus fort au combat de la vie. Rarement le Journal a dégénéré en curiosité personnelle, en jérémiade vaine, en contemplation stérile. Il est peut-être ma principale idole, la chose à

laquelle je tiens le plus. ..

»

Amiel a la réputation non usurpée d'être le diariste le plus abondant de l'histoire littéraire et les seize mille pages publiées à titre posthume de son Journal représentent sans doute un record inégalé et inégalable. Nous reviendrons plus longuement sur le contenu de ce Journal et de ce qu'il révèle de la personnalité profonde et de la problématique de son auteur, notamment quant à l'affectivité et la sexualité. Nous avons choisi comme texte

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L'Écriture de Soi

introductif ce fragment de 1860 car il nous paraît illustrer ce qu'attend l'auteur d'un Journal Intime, de la rédaction de ce Journal. Chacun des mots d'Amiel pourrait être repris. Il souligne parfaitement les fonctions bénéfiques du Journal, confident, consolateur, exutoire:
«

Il est ma consolation, mon cordial, mon libérateur.

»

En même temps et dans le même mouvement ou presque il en souligne le caractère malfaisant, le repli qu'il entraîne, la « contemplation stérile », la jérémiade vaine.
Amiel, philologue et philosophe distingué, professeur toujours un peu mécontent de ses prestations professorales, a une conscience précise de la place du Journal dans sa vie.
« Il est peut-être ma principale idole, la chose à laquelle je tiens le plus. »

Quelques années plus tard il reprend les mêmes thèmes soulignant mieux encore les fonctions du Journal Intime. journal dJAmie!J (Tome VJp. 572) 20 septembre 1864:
«

Pour quelle raison continuer ce Journal? Parce que je suis

seul. C'est mon dialogue, ma société, mon compagnon, mon confident, c'est aussi ma consolation, ma mémoire, mon souffre douleur, mon écho, le réservoir de mes expériences intimes, mon itinéraire psychologique, ma protection contre la rouille de la pensée, mon prétexte à vivre, presque

la seule chose utile que je puisse laisser après moi. Un peu plus loin:
«

»

Du jour où je renoncerais à ce journal, évidemment

je

devrai changer ou avoir changé. Je serai tombé dans l'apathie complète ou je serai lancé vigoureusement dans l'action. Ce qui me manque c'est un but et un intérêt, un ouvrage sur le chantier et une épouse à mes côtés. Ce Journal les représente, c'est leur substitut. »

Introduction

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Le Journal Intime est donc un objet particulièrement investi dans la vie de nombreux écrivains mais également de beaucoup d'anonymes comme en témoigne une exposition tenue en 1997 à la bibliothèque municipale de Lyon sous régide de Philippe Lejeune. Dans la présentation du catalogue de rexposition, il peut écrire (p. 12): le Journal est-il une maladie ou une hygiène? L'idée du Journal maladie s'est imposée dans la tradition française depuis la
fin du
XIXe

siècle et le relais a été pris au xxe siècle par des critiques

inspirés par la caractérologie (Michèle Leleu) ou la psychanalyse (Béatrice Didier). C'est cette réflexion sur les fonctions du Journal Intime que nous aimerions poursuivre dans cet essai, d'une part y rechercher ce qu'il va révéler de la psychopathologie de son auteur, d'autre part d'apprécier à la lueur d'une expérience de psychiatre, sa valeur thérapeutique pour son rédacteur:
«

Il est ma consolation, mon cordial, mon libérateur.

»

L'écrit intime, à caractère autobiographique, a sans doute plusieurs fonctions dans la vie et l'œuvre de l'écrivain.. Il a peutêtre et avant tout une fonction restauratrice du Moi pour son auteur. Starobinski s'est penché longuement sur les écrits autobiographiques de Jean-Jacques Rousseau, notamment Les Confessionset Les Rêveriesdu promeneursolitaire. Il note que le projet de Jean-Jacques est selon son expression de rendre son âme transparente aux yeux du lecteur. L'autobiographie doit accéder à la vérité infiniment mieux que toute peinture qu'observe son modèle de l'extérieur. Il affirme sa prétention de tout dire de ce qui le concerne.. Il défend, dit encore Starobinski, une éthique de l'authenticité.. Il tient un discours authentique. C'est un point fondamental en matière d'écrit intime, qui dit le vrai, la vérité? Rousseau a le sentiment de dire la vérité. En fait il dit sa vérité. Son discours est un plaidoyer pour affirmer sa bonne foi, sa droiture, démasquer ses ennemis pour montrer où est la justice etc.. Il peut écrire, s'adressant à ses détracteurs: « La droiture et la franchise en toute chose sont des crimes
affreux dans le monde. »

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L'Écri ture de Soi

Ce discours que Rousseau considère comme l'expression de la vérité, de l'authenticité est en fait l'expression de sa pathologie (paranoïa, paranoïa sensitive). Au fond peu importe. Ce qui est bien davantage à retenir à nos yeux, c'est ce fait que l'écrit intime, mémoires, autobiographie, journal intime, révèlent quelque chose des préoccupations conscientes et inconscientes de son auteur. C'est particulièrement éclatant dans le cas de Rousseau. D'autre part et c'est également pour nous un point très important, l'écrit intime a une fonction thérapeutique, psychothérapeutique avec des ressemblances et des différences sur lesquelles nous reviendrons avec la cure analytique. Rousseau peut écrire dans la deuxième promenade:
«

Tenir un registre fidèle de mes promenades solitaires et

des rêveries qui les remplissent quand je laisse ma tête entièrement libre et mes idées suivre leur pente sans résistance et sans gêne. »

Rousseau formule là un "postulat fondamental de la psychanalyse, l'association libre dont Laplanche et Pontalis donnent la définition suivante: Méthode qui consiste à exprimer sans discrimination toutes les pensées qui viennent à l'esprit, soit à partir d'un élément donné (mot, nombre, image d'un rêve, représentation quelconque) soit de façon spontanée.
Cette fonction thérapeutique duJournal Intime n'est certainement pas la seule. Elle n'apparaît sans doute pas de première intention à son auteur, Amiel peut être excepté. Le projet est d'annuler la fuite du temps, en quelque sorte, d'enregistrer comme par un constat d'huissier, tous les événements, toutes les impressions, tous les sentiments paraissant significatifs au sujet. On peut penser qu'à ce moment l'auteur du Journal fait bon marché de l'inconscient et qu'il ignore ou veut ignorer que toute production à caractère esthétique est à la fois révélatrice des préoccupations profondes de leur auteur et également parfois démarche thérapeutique, tentative d'exorcisme d'une problématique inconsciente, les

Préambule

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remarques fondées sur la démarche freudienne initiale (La Gradiva de Jansen, Léonard de Vinci, Dostoïevski etc.) valables indiscutablement pour les productions à visée esthétique, le sont sans doute plus encore pour les écrits intimes et parmi eux le Journal Intime. Les Essais de Montaigne ne peuvent pas au sens strict du terme être considérés comme des journaux intimes. Ils sont bien par contre des écrits intimes au sens le plus fort du terme et Montaigne a la réputation justifiée de ne rien cacher de ses limites, de sa faiblesse, de ses défaillances. Il n'est pas dupe de ses conduites masquées (relire l'excellente formule de Starobinski) ni de celles de ses contemporains. Le même Starobinski a bien montré dans Montaigne en mouvementque la retraite dans la tour et la rédaction des Essais étaient une réponse, une tentative thérapeutique pour faire suite à la dépression réactionnelle grave quasi mélancoliforme qu'il avait présentée à la suite de la mort de La Boétie. Il existe inévitablement une grande ambiguïté autour de la notion même de Journal Intime. Par définition le Journal Intime est avant tout destiné à soimême, à fixer un souvenir, à noter une impression, à faire un commentaire sur une rencontre, une résolution, à noter un événement historique important et le commentaire y afférent. Initialement il s'agit de notes brèves, de notules, de fragments souvent très courts. On le perçoit parfaitement dans le Journal de Mathieu Galey qui n'était pas destiné à la publication et qui a paru, après la mort de l'auteur, sur l'initiative de sa sœur. Par contre dès qu'un écrivain procède délibérément à la publication de son Journal, qu'il en fait parfois le fond même de son œuvre littéraire, on ne peut plus vraiment parler de Journal Intime. Il s'agit beaucoup plus d'une chronique où le Soi est traité comme un objet de description, de commentaire au même titre qu'autrui ou telle œuvre d'art, ou tel spectacle. Bien sûr le commentaire se fait en référence à soi-même, mais on peut penser qu'il a fait l'objet, avant publication, d'une relecture, voire d'une censure.

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L'Écriture de Soi

Julien Green publie régulièrement un Journal dit intime. Mais il indique, à de nombreuses reprises, que le texte qu'il publie est un texte remanié, expurgé. On perçoit bien les préoccupations de l'auteur, notamment dans le registre de la sexualité, mais ce qu'il en dit est très largement filtré. Ille revendique d'ailleurs comme un droit. Il focalise bien davantage son Journal sur ses préoccupations religieuses, notamment quant au salut. Ce n'est pourtant pas un livre pieux et Green se méfie comme de la peste de tout ce qui pourrait avoir l'aspect d'un traité d'édification de l'âme encore qu'à certains moments il n'échappe pas à certaines naïvetés, qu'on pourrait dire un peu méchamment sulpiciennes et qui contrastent fortement avec son immense culture religieuse, notamment la connaissance parfaite des mystiques du siècle classique.

Edmond de Goncourt quant à lui, ne publie pas son Journal comme un Journal Intime. Il l'annonce comme un Journallittéraire. On pourrait ajouter qu'il s'agit d'une chronique mondaine. Le Moi est théoriquement au deuxième plan. En fait, il est constamment présent et Goncourt ne cesse de vanter ses qualités, ses mérites et de se plaindre bruyamment qu'ils ne soient pas mieux reconnus, surtout quand on compare aux succès que d'autres rencontrent. On pourrait faire les mêmes remarques à propos du Journal de Paul Léautaud. Nous y reviendrons.
Habitué professionnellement à écouter, dans un but diagnostic et thérapeutique le discours du patient, à le déchiffrer, le décrypter, dans une démarche éclairée par la référence analytique, même si la consultation psychiatrique n'est pas, à mes yeux et ne doit d'ailleurs pas être l'équivalent d'une séance d'analyse, on peut se demander ce qu'un psychiatre peut attendre de supplémentaire du Journal Intime dans la connaissance profonde de l'homme. On sait bien en effet que les grands discours pathologiques, et tout psychiatre un peu chevronné en a entendus, dépassent en contenu émotionnel toutes les œuvres de fiction. C'est Malraux qui disait que L'Homme aux Rats était supérieur en intérêt à toute la littérature romanesque. On sait d'autre part les limites de la pathographie,

Préambule

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exercice qui a eu beaucoup de succès à une certaine époque dans une tradition remontant à Sainte-Beuve et très largement contestée à l'époque actuelle au profit d'une approche critique du texte dans une perspective sémiotique et ayant à voir avec la linguistique post-saussurienne. Il nous apparaît pourtant que cette démarche classique: inférer de l'œuvre écrite quelque chose de l'organisation de la personnalité de son auteur n'est pas dénuée de tout intérêt. Ce parallélisme a, dans certaines œuvres, comme celle d'Artaud, un caractère d'évidence. Parallèlement à l'écoute de patients présentant une souffrance psychique ou somatique ou les deux, la lecture en contre point de quelques pages d'un Journal Intime, d'une correspondance (Flaubert, Kafka) m'a toujours paru un excellent exercice spirituel, intellectuel, formateur, un peu comme les gammes, exercice formel mais obligatoire qu'exécute tout musicien. Freud disait, et c'est plus vrai que jamais à notre époque d'inculture, que la connaissance des grandes œuvres littéraires de l'humanité faisait partie, était même indispensable à la formation du futur psychanalyste. Ce point de vue a, nous semble-t-il, gardé toute son actualité. Les psychiatres savent depuis Pinel et son traitement moral de la folie qu'il existe chez tout malade, tout aliéné, disait-on à l'époque, une partie saine sur laquelle il fallait s'appuyer pour le traitement et le « raisonnement» du malade. On sait d'autre part en psychiatrie contemporaine que toute étude clinique et thérapeutique doit s'effectuer en comparaison d'un groupe de sujets présumés sains. Les écrits intimes peuvent peut-être tenir ce rôle en regard des productions pathologiques. Ils ont, d'autre part à mes yeux au moins, le mérite de montrer qu'il n'y a pas césure, coupure entre homme sain et homme malade mais bien davantage continuité; qu'un certain nombre de signes, de plaintes, de symptômes touchant l'affectivité, la sexualité, le corps, l'angoisse, les relations à l'autre vont se retrouver dans le Journal Intime et dans le discours du patient avec les

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L'Écriture de Soi

mêmes termes, la même tonalité. Si chez le diariste littérateur patenté le discours est plus fleuri, le contenu est voisin. A miel, Uournal- Tome v, p. 802) vendredi 20 janvier 1865: « Mauvaise nuit, perte séminale, la nature s'obstine après moi aussi je me sens un peu de flaccidité, sinon d'abattement. Il n'y a pas d'abattement quand le cœur n'est pas triste et comment être triste quand on reçoit un témoignage de réelle affection. Que de belles et bonnes choses vous m'apprenez et que de bons sentiments vous savez faire naître! Toute notre causerie m'a fait du bien... C'est bien en toute vérité que vous pouvez vous rendre le témoignage de m'avoir rendu le bien pour le mal et c'est ici que je reconnais votre cœur. .. plein d'indulgence et de mansuétude. Aussi j'éprouve un besoin immense de vous voir heureux. Cela fait oublier l'atonie nerveuse et la diminution des forces musculaires. Et pourtant être frais, élastique, dispos, se sentir en vigueur, en

veine, en puissance est une jouissance bien profonde... »

A ce fragment

de journal du plus célèbre diariste de tous les

temps, on peut mettre en parallèle les propos d'une patiente.
Le 20 janvier 1998 - T. O. suivie depuis de nombreuses années pour névrose obsessionnelle:
«

Ca irait à peu près s'il n'y avait pas ces doutes... le matin,

c'est plus dur. La propreté, les produits d'entretien. Il faut que mon mari regarde, c'est la fatigue. Ah, être libérée d'un seul coup, ne plus se tracasser. Puis il y a les préoccupations métaphysiques, l'impression toujours d'être en faute... de ne pas être en règle, de ne pas être purifiée. »

T. o.

a les mêmes préoccupations

qu'Amiel

même si elle

n'a pas le même vocabulaire à sa disposition. Elle voudrait comme lui se sentir fraîche, élastique (le mot est merveilleux!) dispose,

Préambule

23

se sentir en vigueur... Tels sont donc les arguments qui nous paraissent mériter, même s'il en existe déjà de nombreuses et excellentes, une nouvelle approche par un psychiatre de quelques journaux intimes, célèbres ou moins célèbres. Amiel, on y fait bien sûr toujours référence quand on traite du Journal Intime, souligne lui-même l'intérêt particulier de ce type d'écrit. Amiel, Uournal«

Tome N, p. 580) 18 mars 1862: qui m'a le plus intéun homme, une peret sans indiscrétion, secrètes pensées, les comme échantillon

Au fait je me suis toujours pris comme matière à étude,

comme laboratoire d'expériences et ce ressé en moi c'est d'avoir sous la main sonne dont je pouvais sans importunité suivre toutes les métamorphoses, les battements de cœur, les tentations, authentique de la nature humaine. »

Amiel, l'homme de l'échec, celui que l'on considère comme inexorablement enfermé dans sa névrose, apparaît peut-être au lecteur du xxe siècle comme un des grands auteurs du XIXe. Écrivain intimiste, intellectuel décadent, puritain, philosophe mais aussi être sensible, raffiné, avec une grande culture et qui, dans la vie quotidienne, si on en juge par ses rencontres avec ses amis et sa famille genevois, n'avait sans doute pas une relation si limitée avec son entourage. Si on le compare avec Kafka (notamment par leurs échecs sentimentaux) il a sans doute, dans la vie quotidienne, une meilleure insertion et des comportements moins névrotiques. Socialement, on peut penser qu'Amiel n'attire pas l'attention, ce qui ne devait pas être tout à fait le cas pour Kafka.

Il n'en reste pas moins que l'un comme l'autre sont des personnages fascinants et d'excellents compagnons à des titres divers pour la vie quotidienne, compagnons de nostalgie, de culture.