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L'éducation de la femme chrétienne

De
259 pages
Rédigé à l'aube de la Renaissance, L'éducation de la femme chrétienne (1523), propose un modèle d'initiation féminine qui va de la plus petite enfance à la mort. En trois parties successives, il envisage les diverses épreuves de l'existence. Au delà des conseils ponctuels, cet ouvrage indique aux femmes, mais aussi de manière indirecte aux proches, comment mener une vie paisible conformément à un idéal chrétien revisité à la lumière de l'Antiquité. Ce texte a bénéficié d'un succès considérable dans toute l'Europe.
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L’éducation de la femme chrétienne

Education et philosophie Collection dirigée par Bernard Jolibert et Jean Lombard
Education et philosophie accueille les études et tes textes philosophiques qui traitent des problèmes généraux de la formation des hommes et qui visent à élucider les conditions et les démarches de l’action éducative.

Déjà parus
Jean LOMBARD Aristote, politique et éducation, 1994. PLUTARQUE Traité d’éducation, et trad. de Danièle Houpert, 1995. W. JAMES Conférences sur l’éducation, trad. de Bernard Jolibert, 1996. L.-R. de LA CHALOTAIS Essai d’éducation nationale ou plan d’études pour la jeunesse, présentation de Bernard Jolibert, 1996. Jean LOMBARD Bergson, création et éducation, 1997. Bernard JOLIBERT L’éducation d’une émotion, 1997. ROLLIN Discours préliminaire du Traité des études, 1998. Claude FLEURY Traité du choix et de la méthode des études, 1998. Jean LOMBARD (études réunies et présentées par) Philosophie de l’éducation, questions d’aujourd’hui: l’Ecole et la cité, 1999. Bruno BARTHELMÉ Une philosophie de l’éducation pour l’école d’aujourd’hui, 1999. Gérard GUILLOT Quelles valeurs pour l’école du XXIème siècle ?, 2000. Jean LOMBARD (études présentées par), L’Ecole et les savoirs, 2001. Bernard VANDEWALLE Kant, éducation et critique, 2001. Yves LORVELLEC Alain, philosophe de l’instruction publique, 2001. Yves LORVELLEC, Culture et Education, 2002. Jean LOMBARD (études présentées par) L’école et l’autorité, 2003. Jean LOMBARD Hannah Arendt, éducation et modernité, 2003. Bernard JOLIBERT Auguste Comte, l’éducation positive, 2004. Jean LOMBARD L’école et les sciences, 2005. Sylvain MARÉCHAL Projet d’une loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes, texte présenté par Bernard Jolibert, 2007. Jean LOMBARD (études présentées par) L’école et la philosophie, 2007. Bernard JOLIBERT Montaigne, l’éducation humaniste, 2009. Jean-Louis VIVÈS Les devoirs du mari, 2010.

Jean-Louis Vivès

L’éducation de la femme chrétienne

Traduction de Pierre de Changy

Adaptation, introduction et notes de Bernard Jolibert

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12843-9 EAN : 9782296128439

L’œuvre éducative de Jean -LouisVIVÈS
« Ce que Dieu donne à chacun, il ne le lui donne pas pour lui seul. » De subventione pauperum (1525), IV, 1, p. 450.

CELUI qui fut surnommé de son vivant « doctor mellifluus » pour l’aisance de sa langue et la clarté de ses propos vient au monde à une période de l’Histoire intellectuellement indécise et politiquement troublée. Le Moyen Age a depuis longtemps commencé son irrésistible déclin1 et la Renaissance n’a pas encore affirmé pleinement les principes d’un âge nouveau2. Le modèle du chevalier, guerrier puissant et fidèle à son suzerain, n’est plus l’idéal type des finalités éducatives. Le clerc, le savant, le juriste, l’homme de cour, le conseiller du prince prennent lentement mais sûrement sa place. En Espagne, les autodafés de l’Inquisition se signalent par leur rigueur impitoyable alors qu’un vent nouveau de liberté souffle sur l’Europe avec la découverte des Lettres grecques.
Johan Huizinga (1961), Le Déclin du Moyen Age, Paris, Payot. Francisque Thibaut (1911), art. « Vivès » in Ferdinand Buisson : Nouveau dictionnaire de pédagogie, Paris, Hachette, pp. 2044-2046.
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C’est à cette époque indécise et troublée qu’apparaît une réflexion des plus riches et des plus solidement charpentées sur l’éducation, l’instruction, la formation des hommes, celle de Jean-Louis Vivès. On peut à bon droit considérer ce dernier comme pédagogue, comme éducateur et comme philosophe de l’éducation. Sa vie professionnelle et personnelle fut consacrée entièrement à la pratique de l’enseignement avec les petits et les grands. Il commença sa carrière comme précepteur privé dans la famille des Valdaura, s’occupa des enfants de Guillaume de Croy1, prit part, plus tard, à l’éducation de la future Marie Tudor. Il enseigna les disciplines classiques à l’Université de Louvain et au collège d’Oxford. Enfin, il rédigea tout au long de son existence des ouvrages traitant de l’éducation en pédagogue et en philosophe qui cherche les fondements possibles pour une éducation à la fois plus efficace et plus humaine, écrivant même ce qu’on peut considérer comme le premier traité complet d’enseignement, son De Disciplinis (1531), sur lequel il nous faudra revenir plus attentivement. À ce titre beaucoup le voient comme le premier penseur qui a abordé l’éducation de manière systématique. Une vie d’étude et d’enseignement JEAN-LOUIS VIVÈS serait né le 6 mars 1492 (ou plus probablement 1493)2 à Valence, en Espagne, dans une famille de riches négociants en tissus, des « conversos »,
Son élève, Guillermo de Croy, deviendra plus tard archevêque de Tolède. 2 Juan-Luis Vives (2002) The Instruction of a christen woman, University of Illinois press, introduction, p. XVII.
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c’est-à-dire des Juifs convertis mais persécutés par l’Inquisition comme ayant secrètement opéré un retour au judaïsme. Son père, issu des Vivès de Vergel (Valeriola), fut poursuivi une première fois pour pratique secrète du judaïsme en 1477. Un second procès eut lieu en 1522 pour la même raison et se termina dans les flammes deux ans plus tard. Sa mère, Blanche (Blanquina) March, une femme distante mais aimante dont il aimera évoquer le souvenir ambigu dans ses écrits1, descendait d’une maison qui avait donné à l’Espagne plusieurs poètes célèbres. Elle se convertit au christianisme en 1491, tout juste un an avant que les Juifs ne soient expulsés d’Espagne. Mais vingt ans après sa mort, elle fut soupçonnée d’avoir fréquenté clandestinement la synagogue. Ses restes furent exhumés et brûlés publiquement. Sa tante, Léonor Vivès, ainsi que son cousin Miguel Vivès, avaient été condamnés au bûcher pour « retour au judaïsme » en 1500. Un tel acharnement explique sans doute qu’après avoir quitté l’Espagne, Jean-Louis Vivès n’y revint jamais. Il est d’ailleurs enterré à l’église Saint-Donatien de Bruges. Un rapprochement historique s’impose ici d’emblée. Comme le souligne très justement Victor Garcia Hoz2, l’année 1492 revêt une importance toute particulière dans
« Aucune femme n’eut pour son fils amour plus tendre que la mienne pour moi et aucun fils plus que moi ne se sentit moins aimé de sa mère […] De sorte que je ne fuyais personne davantage, pour personne je n’éprouvais plus d’aversion que pour ma mère quand j’étais enfant. Et maintenant sa mémoire est pour moi la plus sacrée et chaque fois que son souvenir m’assaille, puisque je ne peux le faire physiquement, je l’étreins et je l’embrasse en pensée avec la plus douce des gratitudes. » Institution de la femme chrétienne, liv. II, chap. XI. 2 « Jean-Louis Vivès, pédagogue de l’Occident » in Jean Château, Les grands pédagogues, Pris, PUF, 1956, p.23.
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l’histoire espagnole : les divers Etats chrétiens d’Europe se rassemblent sous le sceptre unique des Rois Catholiques, Ferdinand et Isabelle, pour lutter contre les invasions africaines ; cette même année, le royaume de Grenade, dernier vestige de la domination arabe en Espagne, est définitivement conquis ; enfin, c’est en août de la même année que les trois caravelles de Christophe Colomb partent de Palos de Moguer pour les Indes. Ajoutons pour terminer que c’est encore en 1492 que, sous la menace de l’Inquisition, les Juifs sont sommés de choisir entre le baptême chrétien et l’exil. À Valence, Jean-Louis Vivès reçoit une éducation soignée. Vers douze ans, c’est sous la férule sévère de Jérôme Amiguetus, professeur à l’université de sa ville natale, connu pour ses polémiques avec le grammairien Antoine de Lebrixa, qu’il apprend le latin, s’initie à la langue grecque et commence à se former à l’art de la rhétorique et de la dialectique, disciplines essentielles du trivium dans les facultés des Arts1 des Universités et base de toute bonne éducation. En 1509, autant par crainte des poursuites de l’Inquisition que dans le souci d’étudier à la Sorbonne, alors l’université la plus réputée d’Europe, il gagne Paris et s’inscrit précisément à la faculté des Arts. Parallèlement, il fréquente d’abord le collège de Lisieux. On le retrouve rapidement au collège de Beauvais, puis au collège de Montaigu où il étudie sous la direction de
La faculté des Arts comportait deux sections. Le trivium comprenait la rhétorique, la grammaire et la dialectique, autrement dit ce que l’on appellerait aujourd’hui les « Lettres ». Le quadrivium quant à lui se composait de la géométrie, de l’arithmétique, de l’astronomie et de la musique, c’est-à-dire des « Sciences ». La faculté des Arts préparait aux trois grandes facultés supérieures, celles de médecine, de droit canon et celle de théologie.
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l’Aragonais Gaspar Lax de Sarenina. Il semble qu’il ait suivi des lectures diverses dans d’autres lieux célèbres. Partant, il est en contact avec le petit monde des humanistes et avec la jeunesse la plus studieuse d’Europe. Au gré des études parisiennes, il découvre, en parallèle, l’ « humanisme italien », littéraire, esthétique, tourné vers l’Antiquité païenne avec Nicolas Bérault, mais aussi l’ « humanisme nordique », plus social, théologique et politique qui recherche les racines de l’Église primitive et dont l’œuvre de Thomas a Kempis1 est représentative. Peut-être prend-il conscience rapidement du formalisme et de la médiocrité de l’enseignement universitaire de son époque ? Il est certain qu’il est déçu par le faible niveau des cours et agacé par les tracasseries de certains étudiants plus portés sur la débauche permanente que sur l’assiduité. Dégoûté des puérilités qu’il a sous les yeux, il finit par abandonner cette école de ténèbres « cimmériennes » qui mérite si peu sa réputation. Toujours est-il qu’il quitte Paris vers 1512 sans aucun des diplômes auxquels il pouvait prétendre. Sans doute y reviendra-t-il pour de brefs séjours dans les années suivantes, entre 1514 et 1517, car il obtiendra au final le titre de Docteur2. On doit reconnaître que l’enseignement qui était alors donné dans la faculté des Arts était devenu déplorable. Celui de la grammaire et des langues souffrait de graves relâchements. Le recteur en personne, Jean Dullaert, considérait Homère comme un « vieux radoteur » et répétait à ses étudiants que « plus on en sait en grammaire et plus on a de chances de devenir un mauvais jurisconsulte. » Éloge de l’ignorance satisfaite ! Aussi, dès
Thomas a Kempis, Imitation de Jésus-Christ, Paris, Salvador, 2009. A. Guy, art. « Vivès » (1968) in Encyclopaedia universalis, vol XVI, p. 912.
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1519-1520, Vivès publie-t-il son premier écrit traitant directement de questions éducatives : In pseudodialecticos (Contre les pseudodialecticiens)1. Le regard rétrospectif qu’il porte sur l’enseignement parisien est plutôt sévère. Les prétentieuses constructions « logiques » des faux dialecticiens qui érigent la forme syllogistique en véritable culte, ne sont que des raisonnements creux qui font perdre leur temps aux étudiants quand elles ne les abrutissent pas, stérilisant tout progrès de la pensée. Suivant les pas de Lorenzo Valla (1406-1457) et de Rudolph Agricola (14431485), il souhaite que la logique et la dialectique sortent du cadre formel de la « disputatio » scolaire pour s’engager dans les échanges verbaux proches de ceux qui apparaissent dans les discussions réelles. La logique, pas plus que la dialectique, n’a ses fins en elle-même. Elle est au service des autres disciplines. Elle n’est qu’un outil pouvant épauler la recherche de la vérité dans les divers domaines de la connaissance, mais aussi dans la vie de tous les jours. Elle doit aider à organiser les idées, à mieux argumenter, à persuader plus finement au besoin. Autrement, elle n’est qu’une perte de temps. Or, la terminologie pédante et l’obscurité sont désormais la règle dans l’enseignement universitaire. Il rappelle à son lecteur qu’il sait de quoi il parle. S’il condamne la logomachie des pseudo-dialecticiens, c’est en connaissance de cause.2 Il faut en revenir à l’étude directe des langues. Les professionnels de la scolastique sont coupés de l’usage
Opera omnia, ed. G. Mayans y Siscár en 8 volumes, Valencia, Monfort (1782-1790), reprint London, Gregg Press, 1964. Et aussi, en édition séparée, In pseudodialecticos (1979), Leiden, Fantazzi (traduction anglaise acompagnée du texte latin). 2 In pseudodialecticos, in Opera Omnia, Gregg Press (1964), vol. III, p. 38. Sauf indication contraire, les citations qui suivent tirées de l’œuvre de Vivès en réfèrent à cette édition.
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commun et, ajoute perfidement Vivès, on est en droit de se demander vraiment s’ils comprennent eux-mêmes ce qu’ils disent. La diatribe très polémique qu’entreprend Vivès vise indirectement un livre qui datait du treizième siècle et faisait autorité dans les universités du temps : les Summule logicales de Pierre d’Espagne. Vivès reproche à cet auteur d’étudier les mots, les expressions, les constructions grammaticales et logiques comme s’il s’agissait d’entités absolues, séparées de tout contexte réel, de l’emploi courant, et même du sens particulier qu’ils peuvent prendre dans telle ou telle expression. Pour Vivès, les mots et les règles langagières n’appartiennent pas à quelque monde des idées, éternel et séparé de l’usage. Les langues nationales, de plus, ne doivent pas être négligées car elles peuvent tout aussi bien aider à accéder au vrai. Plus encore, ce que critique Vivès touche la relation pédagogique entre maîtres et étudiants. Il est urgent de proscrire tout recours à l’autorité indiscutable en matière de connaissance. Le dogmatisme orgueilleux de certains professeurs relève plus de la vanité intellectuelle que de l’enseignement véritable. On doit marquer une humilité certaine devant les faits, non devant les auteurs, si grands soient-ils. Aristote lui-même peut et doit être discuté. Ses Catégories, ses Analytiques doivent faire l’épreuve d’une réalité qui ne correspond pas toujours aux classifications qu’il propose. En faire l’objet d’un culte est une grave erreur qui paralyse la pensée au lieu de l’éveiller. Cette humilité vaut pour les maîtres comme pour les étudiants. Les « controverses (disputationes) »1 organisées dans les
La lecture en chaire (lectio), l’explicaton (expositio) et la controverse (disputatio) constituaient les principales activités universitaires
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universités en restent au formalisme. Elles cultivent l’éloquence certes, la pugnacité sans doute aussi. Mais à quel prix ? Celui de prendre la sophistique la plus bancale pour de la rhétorique, le fait d’avoir le dernier mot pour signe de véracité et la logomachie pour de la pensée. Mais le plus déplorable des défauts reste l’appétit du lucre des professeurs qui, non contents de vendre leurs convictions successives, font de l’argent de tout en monnayant leur « aide » aux étudiants. Un véritable savant remet sans cesse son savoir en question et marque son empreinte par son dévouement au bien public. Il est certain que dans ce pamphlet sévère contre l’université de son temps se dessine déjà, en creux, le portrait du véritable humaniste : un homme qui interroge de manière critique les « autorités » imposées, qui ne se pense jamais parvenu au sommet de l’érudition, qui tente de se maintenir en état de curiosité et de recherche permanente et qui partage son savoir. Autrement dit, le contraire des écolâtres parisiens qui avaient tant déçu les attentes du jeune Vivès. A partir de 1512, il est difficile de séparer l’activité enseignante de Vivès de son activité d’écriture. Il quitte Paris pour Bruges, loge chez Bernardo Valldaura, « convers » d’origine valencienne, dont il épousera la fille Marguerite en avril 1524. Sans doute suit-il des cours à l’université de Louvain. Ses qualités pédagogiques sont remarquées et attestées car il devient rapidement précepteur de Guillaume de Croy qui sera à dix-huit ans évêque de Cambrai et cardinal archevêque de Tolède à dix-neuf ans. Dès 1419, il est enseigne à Louvain où il a la charge d’expliquer l’Histoire naturelle de Pline et les
proposées aux étudiants. Voir : saint Thomas d’Aquin, De l’enseignement (De Magistro), Paris, Klincksieck, 1999, pp. 8-9.

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Géorgiques de Virgile1. C’est sans doute à ce moment qu’il fait la connaissance d’Érasme qui le pousse dès 1521 à entreprendre son commentaire de la Cité de Dieu de saint Augustin, dédié à Henri VIII, et qu’il se lie d’amitié avec l’érudit Adrien (Dedel) d’Utrecht, maître de l’Université, qui deviendra évêque de Tortosa, Grand Inquisiteur d’Espagne et enfin pape sous le nom d’Adrien VI. En 1523, suite à des conflits théologiques avec les Jacobins de Louvain, on le retrouve à Oxford où il enseigne avec succès les Humanités et le Droit. L’amitié du cardinal Wolsey et l’admiration insistante du roi Henri VIII l’ont poussé à rejoindre l’Angleterre. Sa charge est précise : « Il doit être le semeur et le planteur de la langue latine ; il prendra le titre de Lecteur ou Maître en Humanités. C’est lui qui est chargé d’ôter de notre jardin les racines et les broussailles de la barbarie et de faire en sorte que cette langue donne des germes et des pousses vigoureuses […] Il commencera vers huit heures du matin les leçons publiques dans la grand’salle du Corpus Christi Collège ; elles auront une durée d’une heure ou un peu plus, et seront données tous les jours ouvrables et même les jours de fête non chômés de l’année. »2 Il commente alors les classiques latins, Cicéron, Quintilien, Virgile, Ovide, Horace. Il arrive que le roi et la reine assistent à ses cours. C’est à cette occasion que le cardinal Wolsey donne
On ne trouve pas son nom sur la liste des enseignants de l’Université, mais cela ne signifie pas qu’il n’intervenait pas au titre d’invité collaborant à certains cours ou ayant la charge ponctuelle d’assurer certains enseignements, comme le voulait la tradition universitaire de l’époque. 2 Lorenzo Riber, « Jean-Louis Vivès, valencien » introduction à la traduction espagnole des Opera omnia de J.L. Vivès, Madrid, Aguilar, 1947.
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à Vivès le surnom de « doctor mellifluus », celui dont la prose coule comme le miel. L’éducation des femmes IL devient lecteur de Catherine d’Aragon, épouse d’Henri VIII d’Angleterre, qui avait reçu une éducation de lettrée et une solide culture durant son enfance espagnole sous l’autorité de sa mère, la reine Isabelle. C’est de Vivès qu’elle sollicite les sages conseils destinés à éduquer et à instruire sa propre fille, la princesse Marie, future épouse de Philippe II. Pour cette dernière, dès 1523, il rédige un bref traité de pédagogie enfantine le De Ratione studii puerilis ad Catharinam reginam Angliae (Pédagogie enfantine), suivi du très moral opuscule intitulé Satellitium animi (Le compagnon de l’âme). Le premier ouvrage s’interroge sur les différentes parties de la grammaire, l’importance de la bonne prononciation, l’art de cultiver la mémoire, l’ordre d’apprentissage de la lecture et de l’écriture : lettres, syllabes, phrases, en alternant les exercices de lecture et d’écriture ; conjugaison et syntaxe ensuite seulement, le tout en passant progressivement de l’anglais au latin. Les références sont celles d’un humaniste des plus stricts : Platon, Cicéron, Sénèque, Plutarque, tempérées toutefois par de solides exemples chrétiens : saint Jérôme, saint Augustin. Afin de contrarier les inconvénients d’une éducation solitaire, on adjoindra à la jeune princesse d’autres jeunes filles. Cette compagnie permettra d’éviter aussi bien l’ennui dû à l’isolement que l’arrogance du pouvoir princier. Elle créera aussi une émulation utile dans les études. L’ouvrage se voit complété par le De Ratione studii puerilis ad Carolum Montjoium qui présente la même

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recherche thématique tout en la situant dans un cadre plus large, proposant que s’instaure dans les relations entre maître et élèves une douceur qui contraste avec la dureté distante et le pédantisme de la pédagogie courante à l’époque. Le second texte contient des conseils touchant plus l’éducation morale et religieuse que la seule instruction. Vivès y fait l’éloge du travail, de la piété, mais aussi de la mémoire, faculté essentielle qui s’entretient à force d’érudition et d’études régulières. Il faut que l’élève apprenne à écrire rapidement, à prendre des notes, à relever et à retenir les termes et les expressions qui méritent de l’être. Il l’invite à poser des questions car s’il est stupide de rester ignorant, il n’est jamais déshonorant d’interroger afin d’améliorer ses connaissances. Quelque temps plus tôt, avant son départ pour l’Angleterre, il avait dédié à Catherine d’Aragon son Institution de la femme chrétienne (De Institutione foeminae christianae,1523), ouvrage dont la traduction en français est l’objet de la présente publication. Cet ouvrage, important du point de vue de l’histoire des idées éducatives, reprend nombre des conseils pratiques que Xénophon1 donne à la femme grecque et que Vivès installe dans un contexte moral chrétien. Ces conseils peuvent paraître étroitement moralisateurs aujourd’hui.2 Il écrit en effet pour un monde qui reste pour le moins globalement sévère envers les femmes et jaloux de leur vertu. Il propose l’isolement des jeunes filles, la séparation des sexes, y compris entre frères et sœurs, il condamne la danse, invite à la vie simple et à l’austérité au point qu’on
Xénophon, Économique, Paris, Belles Lettres, 1971. Quelques années plus tard, il publie le pendant masculin de son Institution féminine : Le De officio mariti (Des devoirs du mari) 1529.
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a pu parler de modèle monacal. Il pose cependant la question centrale de leur éducation et de leur instruction avec netteté, question qui ne manque pas de hardiesse à l’aube du seizième siècle : Doit-on instruire les femmes ? Si non, pourquoi ? Si oui comment et de quoi ? Vivès se montre un partisan résolu de l’instruction des femmes. Ses arguments ne manquent pas de subtilité. On croit souvent que pour les conserver chastes avant le mariage, fidèles et obéissantes ensuite, pleines de piété lorsque l’âge vient, il faut les tenir éloignées des études. Le savoir corromprait leurs faibles esprits, les lectures entraîneraient des tentations à mal faire. C’est là une conception fausse répète Vivès. D’abord, elles sont douées d’une intelligence aussi vive que celle de l’homme, et qui peut donner des fruits aussi riches et féconds. Quant à dire que certaines femmes se sont servies de leur intelligence pour agir de manière vicieuse, cela revient à affirmer qu’il faut mettre en prison l’humanité entière sous prétexte qu’il existe des coquins. On ne saurait condamner tout le monde sous prétexte de la faute de quelques-uns. Pas plus que le savoir n’est cause de la faute, l’ignorance n’est une garantie de sauvegarde de la vertu. Si c’était vrai, il faudrait transformer les femmes en bêtes ou les enfermer loin de tout contact au savoir. Or, l’ignorance est mauvaise par elle-même. Du point de vue social, elle ne peut que nuire à l’harmonie qui doit régner entre époux. Comment une femme maintenue dans la sottise pourrait-elle remplir intelligemment ses devoirs de femme, d’épouse, de mère, de maîtresse de famille ? C’est d’abord à cause de leur manque d’instruction que les femmes se complaisent dans le luxe et l’arrogance. Elles se montrent hautaines lorsque la fortune leur sourit et se laissent abattre dans l’adversité et le malheur, insiste

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Vivès. Au contraire, celles qui se montrent capables de comprendre les problèmes, d’aider à leur résolution, qui savent partager les difficultés, auront des chances de rendre le lien familial toujours plus solide. Cette participation n’est pas possible sans culture. Une femme instruite répand autour d’elle un charme durable, une séduction avec laquelle aucune sotte ne saurait rivaliser. Et Vivès de citer des exemples célèbres qu’il emprunte indifféremment à l’Antiquité latine et au monde chrétien. Cornélie, la fille de Scipion l’Africain, mère des Gracques, qui incarna l’idéal type de la femme romaine, Paula, Læta, Marcella, modèles dont saint Jérôme était le directeur. Il loue les quatre filles de la reine d’Espagne, ainsi que les filles de son ami Thomas More. Toutes ces femmes montrent que non seulement l’étude ne corrompt pas les mœurs, mais qu’elle est l’auxiliaire de la vertu parce qu’elle tient les femmes loin de rêveries qui alanguissent, tout en ornant agréablement leur esprit. Que leur enseignera-t-on ? Prioritairement certes, tout ce qui touche à l’entretien d’une maison : hygiène, médecine domestique, règles alimentaires ; les soins du ménage restent privilégiés. Mais il propose aussi des études plus générales : latin, grammaire, histoire de l’Antiquité, philosophie morale. Elles se réserveront des moments d’isolement, simplement pour réfléchir. Les sciences naturelles alterneront avec les travaux manuels et les promenades. Les exercices de composition écrite remplaceront avantageusement la dialectique et les « disputes » vaines. On peut alors à bon droit considérer la période anglaise comme une période des plus fécondes et des plus variées pour ce qui touche aux réflexions éducatives de Vivès. En plus des œuvres les plus connues qui viennent

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d’être évoquées, il publie de nombreux petits traités portant sur des questions pédagogiques précises, traités dont les idées seront reprises dans la troisième partie de son œuvre maîtresse, le De disciplinis (1531), sur lequel nous reviendrons. Citons à titre d’exemples le De explanatione cujusque essentiae, le De censura veri, le De instrumento probabilitatis et le De disputatione qui examinent les principales sources de l’argumentation, les types de preuves et la manière de les faire valoir. Plusieurs autres ouvrages sont consacrés aux questions touchant l’éloquence et à l’art de bien écrire. Une autre rencontre s’avère essentielle. Arrivé à la cour d’Angleterre, Vivès se lie personnellement à Thomas More, alors chancelier. Il est probable que c’est sous l’influence de ce dernier qu’il commença à s’intéresser de près aux questions sociales. More avait écrit son Utopie en 1517 ; en 1525, Vivès adresse aux bourgmestres de la ville de Bruges son De Subventione pauperum (Du secours aux pauvres) dont les idées peuvent paraître bien sévères aujourd’hui mais qui, à l’époque, étaient un réel progrès pour le sort des miséreux et des abandonnés. Il faut noter que lorsque, en 1528, Vivès dut quitter l’Angleterre après un bref séjour en prison – il avait choisi le parti de la reine contre celui du souverain qui cherchait à la répudier1 – il poursuivit une réflexion politique intense, adressant à Charles Quint deux ouvrages sur la paix possible entre les nations d’Europe : De Concordia et discordia in humano genere (De la concorde et de la discorde du genre humain) et le De Pacificatione (De la pacification).
Vivès écrivit à Henri VIII une lettre au ton ferme où il invitait ce dernier à conserver Catherine d’Aragon comme épouse : Anglorum regi Henrico ejus nomini octavo du 13 janvier 1531, in Opera omnia, VII, pp. 134-136.
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De Bruges, où il a trouvé refuge, il poursuit obstinément son œuvre pédagogique, allant jusqu’à se concentrer presque exclusivement sur des travaux touchant les disciplines et leur enseignement. Il ne se contente plus de critiquer l’éducation de son temps mais propose de véritables projets d’organisation des études. En 1538, paraissent ses Exercices de langue latine (Linguae latinae exercitatio, sive Colloquia) adressés à Philippe II d’Espagne et que l’on connaît le plus souvent sous le titre Dialogues en raison de la présentation dialogique de ce petit traité destiné à s’exercer à l’usage du latin. Plus d’une centaine d’éditions de cet ouvrage suivront. Ils serviront à enseigner le latin à de nombreuses générations d’élèves et d’étudiants. Le dialogue XXIII traite de « L’éducation », le dialogue XXIV est intitulé « Préceptes d’éducation ». On y retrouve en concentré les valeurs qui guident la pensée pédagogique de Vivès tout au long de son oeuvre : travail, sagesse, amour, justice, tempérance, libéralité, prudence. Des disciplines MAIS l’œuvre capitale de Vivès à cette époque reste sans doute son De Disciplinis (1531), dédié au roi Jean III du Portugal. Cette véritable encyclopédie est composée de trois parties : De causis corruptarum artium (Des causes de la corruption des arts) ; De tradendis disciplinis (De la transmission des connaissances) ; De artibus (Des arts). Impossible d’entrer dans le détail de l’argumentation – la tâche serait trop longue et sans doute fastidieuse – mais il faut pourtant tenter d’en résumer l’essentiel si on veut

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approcher d’un peu plus près la pensée éducative de son auteur.1 Dans la première partie, Vivès montre que la diatribe Contre les faux dialecticiens, écrite à Louvain des années plus tôt, en 1519, n’était pas un accident dû à quelque déception estudiantine. Parvenu désormais à la pleine maturité de sa réflexion, il passe de nouveau en revue les causes de la décadence des arts libéraux. Ces causes sont multiples et tiennent à la nature humaine, non aux disciplines elles-mêmes : ignorance autosatisfaite du savoir qui se croit parvenu au bout de sa quête, vanité arrogante des faux savants, enfermement de chaque discipline dans son propre univers, absence d’esprit critique, dévotion à Aristote, rage de disputer, désir de briller, routine des idées, incompétence, insignifiance de la pensée, futilité, falsification des oeuvres originales, etc. Mais ces reproches valent dans bien d’autres domaines que ceux des arts libéraux. Pour Vivès, la décadence des sciences est essentiellement due à la mauvaise manière de conduire l’enseignement. Certainement pas au contenu de ce dernier. La source vivifiante et le modèle de la connaissance, celle à laquelle tout humaniste véritable se devrait de revenir, réside chez les auteurs classiques grecs et romains. Leur savoir s’est lentement construit au fil des siècles, apportant des trésors incomparables. Ce n’est pas Aristote, Cicéron ou Quintilien qui sont en cause dans la critique qu’apporte Vivès à l’enseignement universitaire de son temps, mais les mauvais maîtres qui dilapident leur héritage en le trahissant, en en faisant commerce ou en
Une traduction française du De disciplinis par Tristan Vigliano est actuellement en préparation pour les Belles Lettres (Paris), dans la collection « Miroir des humanistes », dirigée par Jean-Christophe Saladin.
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vénérant aveuglément les principes les plus discutables. Le respect des classiques doit s’accompagner de sens critique1. D’un strict point de vue philosophique, l’accusé principal est le « nominalisme » qui domine l’esprit universitaire du temps et se trouve à la base de la théorie de la connaissance. Suivant cette doctrine, les idées générales n’ont de réalité ni dans l’esprit qui les conçoit (conceptualisme), ni dans la réalité extérieure (réalisme). L’ensemble de ce qu’elles représentent réside dans les signes, c’est-à-dire les mots, les noms. Autant dire que la compréhension de la langue se coupe du sujet qui la pense et de l’objet auquel elle renvoie pourtant. Tournant sur elle-même, elle devient logorrhée sans substance. À force de ne s’intéresser qu’aux signes et d’axer l’ensemble de l’enseignement sur eux, on aboutit donc au formalisme le plus vide. Etudiant séparément et successivement la grammaire, la dialectique et la rhétorique, Vivès montre à quels excès conduit le purisme des mots et la manie de vouloir à tout prix formuler des règles. On finit par récuser toute expression qui ne se rencontre pas dans tel auteur choisi, on construit des sophismes qui changent le vrai en faux et inversement, on impose des lieux communs rhétoriques qui paralysent toute imagination inventive et ôtent à la véritable éloquence son énergie créatrice. Les dégâts du nominalisme dans les Sciences sont encore plus considérables que dans les Lettres. Les disciplines traditionnelles du quadrivium ne sont plus que des passe-temps sans rapport avec la réalité. Pourtant la faculté de connaître a été donnée à l’homme dans le but
En 1538, il publie un essai au titre explicite : Censura de Aristotelis operibus (Critique des œuvres d’Aristote).
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qu’il tente de percer les secrets de la nature et y reconnaisse la perfection de son Créateur. Il ne faut pas s’étonner que la médecine soit désormais entre les mains de charlatans, l’astronomie dans celles des illuminés. Le droit est tous les jours violé par des arrêts injustes ou obscurci à dessein par l’inextricable fouillis de lois incompréhensibles et contradictoires. Quant à la morale, elle n’est plus que matière à disputes interminables où il est question de tout sauf de vertu. A force de prendre les mots pour les choses, on a fini par transformer le savoir en une monstrueuse logomachie coupée de toute réalité matérielle ou spirituelle. La grammaire, qui devrait parler du langage, ne parle plus que d’elle-même. Pour Vivès, il ne fait pas de doute que c’est dans ce nominalisme outrancier qui règne désormais dans toutes les disciplines universitaires que réside la cause principale de la décadence des arts libéraux. Vivès n’en reste pas à ce constat négatif. Après avoir mis en lumière les raisons de la décadence, il cherche les moyens d’y remédier. « Il faut maintenant définir le contenu de chaque enseignement, la manière dont il doit être dispensé, dans quelle mesure, par quels professeurs et dans quels établissements (quae, quomodo, quatenus, a quibus, quo loco). »1 Dans le De Tradendis disciplinis, il trace donc avec beaucoup de soin un modèle d’enseignement général, n’hésitant pas à entrer dans les détails d’organisation de chaque discipline. L’idée centrale reste que le savoir ne doit être tourné ni vers lui-même, ni vers le maître, mais vers l’édification de l’étudiant. Il est avant tout un outil qui doit servir dans la perception la plus adéquate possible du monde. Un savoir qui n’aide pas à mieux comprendre et à mieux vivre est sans objet.
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Jean-Louis Vivès, Opera omnia, Tome IV, p.272.

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Vivès s’interroge alors sur les qualités qu’il est indispensable d’exiger des maîtres, sur les lieux les plus convenables pour installer des établissements scolaires, sur les traitements des professeurs, sur les relations que ces derniers doivent entretenir avec les élèves ou les étudiants. Il attribue une importance capitale aux exercices physiques, à condition toutefois qu’ils soient accomplis « en tant qu’exercices d’écoliers et non de militaires » puisque leur but est la force et la santé de l’enfant, non la guerre. Les questions qu’il pose alors sont celles que nous nous posons aujourd’hui. L’éducation donnée dans la maison paternelle est-elle préférable à celle que l’on donne aux enfants dans une école publique ? Ne serait-il pas souhaitable d’écarter des classes ceux qui n’ont pas d’aptitude ou de goût pour l’étude et qui, plus tard, deviendront des aigris ou des révoltés ? Autant de difficultés précises touchant l’éducation et l’instruction auxquelles Vivès tente d’apporter des réponses concrètes. De l’école et des maîtres, il passe à l’enfant qu’il faut entraîner doucement vers l’étude en éveillant son intelligence au lieu de l’effrayer par des cris et des mines renfrognées. Pas de pédantisme et de morosité dans l’enseignement des petits, pas d’envolées abstraites non plus, mais des exemples concrets, du matériel coloré et qui réjouisse les yeux : des alphabets historiés pour l’apprentissage de la lecture, des tablettes enduites de cire pour l’écriture. Surtout des explications claires, dans une langue accessible, si possible la langue maternelle, loin des fatras de la scolastique. Les lectures seront tirées des meilleurs auteurs grecs ou latins, traduits dans la langue vulgaire. Les cours magistraux viendront plus tard. Pour commencer, le style en forme de « questions - réponses », les interrogations fréquentes, les échanges verbaux sont de