L

L'égalité professionnelle entre hommes et femmes : une gageure

-

Livres
209 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

En dépit des politiques publiques et des politiques d'entreprise en faveur de l'équilibre entre travail et famille, les femmes continuent à rencontrer de multiples difficultés pour mener à bien une vie professionnelle au même titre que les hommes. Cet ouvrage décrit comment les politiques les mieux intentionnées peuvent être mises en échec, de quelle manière les employeurs discriminent les femmes en dépit des lois sur l'égalité, et les façons dont leurs collègues de travail s'opposent à elles dans les secteurs où ils sont dominants.

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 janvier 2010
Nombre de lectures 294
EAN13 9782296246188
Langue Français
Signaler un abus

L'ÉGALITÉ PROFESSIONNELLE ENTRE HOMMES ET FEMMES: UNE GAGEURE

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Mahir KONUK, Jeunes originaires de Turquie entre l'école et la communauté,2oo9. Eguzki URTEAGA, Andoni EIZAGIRRE, Perceptions sociales sur la science et la technologie en Pays basque, 2009. Evelyne PERRIN, Identité nationale, amer ministère. Ce qu'en pensent de jeune franciliens, 2009. Michel VERRET, Lectures sociologiques, 2009. Yann GUILLAUD, Jean WIDMER (dir.), Le Juste et l'Injuste. Emotions, reconnaissance et actions collectives, 2009. Chantal NICOLE-DRANCOURT (dir.), Conciliation Travail-Famille: Attention travaux, 2009. Catherine LEJEALLE, La télévision mobile. Usages, contenus et nomadisme,2oo9. Claude GIRAUD, De la dette comme principe de société, 2009. David MANDIN, Les systèmes d'échanges locaux (SEL). Circulations affectives et économie monétaire, 2009. Pierre BARACCA et al., Les animateurs face à l'intégrisme religieux et à l'oppression des femmes. Témoignages, discussion, enjeux de formation, 2009. Catherine AGULHON et Angela Xavier DE BRITO, Les étudiants étrangers à Paris. Entre affiliation et repli, 2009. Alexandre DUCLOS, Des formes modernes de cosmopolitisme, 2009 . Eric FORGUES, L'activité symbolique. La formation de soi et de la société,2009. Atmane AGGOUN (dir.), Enquêter auprès des migrants, 2009. Jacques CHA VANES, La cité au travail. L'insertion des jeunes de «banlieue» d'origine maghrébine, 2009. Anna AURKEN REGLIN, Danseuses de cabaret. De la lumière à l'ombre,2oo9. Pierre A. VIDAL-NAQUET, Faire avec le cancer dans le monde du travail,2oo9.

Josette Coenen-Ruther

L'ÉGALITÉ PROFESSIONNELLE ENTRE HOMMES ET FEMMES: UNE GAGEURE

L'Harmattan

Du même auteur

Vieillesse. Situations, itinéraires et mode de vie des personnes âgées aujourd'hui (en collaboration), SaintSaphorin, Ed. Georgi, 1983. Figures de l'équité. La construction des normes de justice dans les groupes (avec Jean Kellerhals et Marianne Modak), Paris, Presses Universitaires de France, 1988. Les réseaux de solidarité dans la famille (avec Jean Kellerhals et Malik von Allmen), Lausanne, Réalités Sociales, 1994. La mémoire familiale: un travail de reconstruction du passé, Paris, L'Harmattan, Logiques sociales, 1994. (Traduction allemande: Das Familiengediichtnis, Constance, UVK Verlag, 2002.) Femmes au travail. Femmes au chômage, Paris, L'Harmattan, Logiques Sociales, 2004. Maternité et parcours de vie (en collaboration), Berne, Peter Lang,2005.

@ L'HARMATTAN, 2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com cliffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-10840-0 E"~N:9782296108400

Sommaire

INTRODUCTION. CHAPITRE 1

., ... ... . .. ... . .. ... . .. ... ... ... ... . . . . .. .. . ...

Il

Les politiques publiques de l'égalité à l'épreuve des faits ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...
Des lois difficiles à appliquer.

19

. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . .. .. . . . .. 21

Des lois ignorées... ... ... ... ... ... ... ... ... 27 De bonnes intentions mais des effets non voulus... ... ... 31 '" Des effets prévus mais qui ne favorisent pas l'égalité.. . ... ... . .. .. . .. . ... ... ... .. . .. . .. . .. . ... . .. . .. . .. 35 CHAPITRE 2

Les politiques d'entreprise en faveur de la famille et leurs conséquences... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... 41 Des politiques rentables pour les entreprises... ... ... ... 43
Des mesures inégalement réparties. .. ... ... ... ... ... ... ... ... 48

Des réticences quant à l'utilisation de
certaines mesures... .. . .. . .. . . .. .. . .. . ... .. . . .. .. . .. . .. . .. . .. . .. . 50

Le prix de la diminution du temps de travaiL..
CHAPITRE 3

...

55

Les pratiques discriminatoires des employeurs... ... Le refoulement des candidatures féminines ... ... ... ... .. Des femmes mais à d'autres conditions que les hommes... .. . ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... La surdiscrimination des mères... ... ... ... ... ... ... ... ... '" Des femmes luttent pour des droits égaux... ... ... ... ...

61 63 68 76 79

7

CHAPITRE

4

Résistance des hommes à l'égalité professionnelle avec leurs collègues femmes... ... ... .. . .. Dissuader les femmes de travailler dans leurs milieux masculins... ... ... ... ... S'en prendre au travail des femmes Maintenir les syndicats au service des hommes... ... ... Entrer dans des professions 'féminines' :
des dangers pour les hommes?

83 83 87 94

.. . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . .. 101

CHAPITRE 5

Des conjoints peu coopératifs... Une répartition inéquitable des tâches
domestiques et parentales.

... ... ... ...

..lO5

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . .. 106

Culpabilité et dilemmes des mères de jeunes enfants... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... 110 Une majorité de pères peu engagés... ... ... ... ... ... ... 115 L'argent des épouses n'équivaut pas celui des maris.. . ... ... ... ... ... ... ... .., .. . .., ... ... ... .. . 119 '" '"
CHAPITRE 6

Lutte de femmes contre les obstacles familiaux à l'égalité professionnelle... ... ... ... ... ... ... . 125 Se débrouiller seule pour le travail domestique et parental... ... ... ... ... ... ... .125 Acheter des services de substitution... ... ... ..134 Modifier les conditions de son travail professionnel... .., ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ..137 Demander de l'aide à son conjoint ... .140
CHAPITRE 7

Voies extrêmes: renoncer au travail professionnel, aux enfants ou divorcer... ... ... ... ...

145

Renoncer à son activité professionnelle. .. ... ... ... .. . ... .. . . 145 Etre femme au foyer, un projet de longue date... ... ... 149 Modifier son comportement procréateur... ... ... ... . .. ... .. . 158
Divorcer.. . .. . .. . .. . .. . .. . ... ... . .. . .. .. . .. . ... .. . . .. . . . ... . .. .. . . 161

8

CONCLUSION.. .

... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...

165

Les raisons des hommes de refuser l'égalité. .. ... . .. . .. . .. ..166 Des raisons pour les hommes de vouloir l'égalité.. . . .. ... . 170

En fin de compte.. .
BIBLIOGRAPIllE .. .

... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... 179
. .. . . . .. . .. . .. . . .. . . . . .. . . . .. . .. . .. . ... .. . .. 181

9

INTRODUCTION

Nous pouvons tous, sans grande difficulté, citer les noms de femmes en position de pouvoir. Angela Merkel, Condoleezza Rice, Yulia Tymoshenko, Tzipi Livni, Hillary Clinton, Ségolène Royal, Sarah Palin, Rachida Dati... autant de noms qui viendront immédiatement à l'esprit. On pensera aussi à ces femmes ministres que sont Christine Lagarde, Laurence Pari sot et Valérie Pécresse en France, Carmen Chacon Piqueras en Espagne, Ursula von der Leyen en Allemagne. Elargissant le cercle au monde économique, on songera à Dominique Senequier, directrice générale d'AXA Private Equity, Anne Lauvergeon, présidente du directoire d'Areva, Irene B. Rosenfeld, directrice générale et présidente du Conseil d'Administration de Kraft Foods, Angela Braly, directrice générale et présidente du Conseil d'Administration de WellPoint... On remarquera ensuite qu'un grand nombre de ces femmes sont aussi des mères et que plusieurs d'entre elles ont des grandes familles. Pensons à S. Royal et ses quatre enfants, à S. Palin et ses cinq enfants, à U. von der Leyen et ses sept enfants. On se souviendra même d'avoir vu des photos de C. Chacon Piqueras passant en revue une unité de l'armée espagnole à quelques semaines de son accouchement. La bataille pour l'égalité entre hommes et femmes est-elle alors gagnée? On sait bien que tel n'est pas le cas. Ces femmes sont des icônes, des modèles attirants pour les autres femmes. Lorsqu'elles apparaissent avec leurs jeunes enfants à la télévision et en photos dans la presse écrite, on s'imagine que carrière et famille sont désormais réconciliées. Mais ce n'est qu'une illusion, que le battage médiatique fait autour d'elles 11

tend à faire passer pour réalité. La réalité, c'est que ces femmes sont fortement minoritaires. Si, au moment où j'écris ces lignes, le gouvernement suédois est tout proche de la parité avec 10 femmes et 12 hommes, d'autres pays en sont bien loin. Le gouvernement français est composé de 14 femmes et de 25 hommes; les premières ne représentent que 18,5% des membres de l'Assemblée nationale et 21,8% des membres du Sénat. Les Etats-Unis sont dans la même situation: le Congrès - Chambre Basse et Sénat réunis - issu des élections de l'automne 2008 ne compte que 17% de femmes. Elles sont quatre panni les quinze membres du cabinet du Président Obama. La proportion de femmes au sommet du monde des affaires est encore beaucoup plus basse. Aux Etats-Unis, seules 3% des plus grandes compagnies en ont intégré dans leur organe exécutif En France, en 2004-2005, on n'en recensait que 6,46% dans les conseils d'administration des sociétés du CAC 40. Les chiffres présentés ci-dessus traduisent à la fois l'effet de certaines mesures - comme les quotas - et l'échec d'autres mesures, ou leur absence. Dans la plupart des pays occidentaux, le législateur a édicté nombre de lois et règlements pour favoriser l'égalité entre hommes et femmes, lois et règlements qui visent aussi bien les administrations et les organes politiques que l'économie. Légiférer ne suffit néanmoins pas. Encore faut-il que les lois soient applicables et appliquées, qu'elles soient suffisamment bien conçues pour éviter les lacunes comme les effets pervers et pour ne laisser aucune place aux interprétations pennettant de les contourner. Encore faut-il aussi qu'elles soient assorties de mécanismes de contrôle et que ceuxci fonctionnent. Comme toutes ces conditions sont rarement remplies, la voie vers l'égalité entre hommes et femmes est non seulement tortueuse mais marquée aussi de retours en arrière, comme un labyrinthe dans lequel lois, règlements, luttes de femmes et autres volontés d'émancipation se heurteraient constamment à des obstacles. Ainsi que l'écrivent Ridgeway et Correll (2004), 'Ce qui est intéressant dans le vieux système de genre des sociétés occidentales ce n'est pas qu'il est immuable mais qu'il se maintient en redéjinissant continuellement ce que sont les hommes et les fèmmes et ce qu'ils font, tout en préservant la présupposition fondamentale que, quelles que soient les 12

différences, elles impliquent en définitive que les hommes ont davantage de pouvoir que lesfemmes>l. En d'autres tennes, 'les frontières se déplacent plus qu'elles ne s'effacent' selon l'heureuse fonnule de Maruani (1998). C'est à la dynamique des rapports sociaux de sexe dans le monde du travail2 que cet ouvrage est consacré. A partir de la littérature scientifique existante, je m'efforcerai de montrer les mille et une manières dont les femmes sont discriminées lorsqu'elles ont un emploi, les diverses façons dont lois et règlements tentent de supprimer ces différences de traitement et les efforts que font les femmes elles-mêmes pour tenter de se protéger. Je présenterai les avancées réalisées mais aussi les stagnations et les reflux. Pour mener à bien cet objectif, j'ai puisé mes données dans les études conduites dans trois pays aux cultures différentes pour ce qui est de la place des femmes dans la vie économique: les Etats-Unis, la France et la Suède3. Par la force des chosesle nombre plus élevé de personnes effectuant des recherches les sources américaines seront les plus nombreuses. A l'opposé, les exemples suédois seront nettement moins fréquents, en partie pour des raisons linguistiques. Qu'on ne se méprenne cependant pas, on ne trouvera ici ni une recension exhaustive de la littérature sur les rapports sociaux de sexe dans le travail dans ces trois pays, ni une analyse comparative entre eux. Il s'agit d'un diagnostic de situation fondé sur une grande variété d'exemples qui illustrent l'argumentation. Un seul exemple, bien choisi, peut en effet bien souvent suffire à faire comprendre un mécanisme. Comme je m'intéresse à la situation actuelle des rapports sociaux de sexe, j'ai également limité ma quête de matériau à une vingtaine d'années, ne remontant au-delà de
1 Toutes les traductions de textes en anglais sont de moi. 2 Selon un usage courant et pour alléger le texte, j'utiliserai le terme 'travail' sans complément pour désigner les activités professionnelles lorsque la confusion avec le travail domestique et parental ne pourra pas être faite. 3 L'importance des disparités entre hommes et femmes varie significativement entre ces trois pays. Selon le classement effectué pour le Forum économique mondial de 2008, la Suède, pays longtemps le plus égalitaire du monde, se situe actuellement au 3e rang des 130 pays pris en considération, la France au l5e et les Etats-Unis au 27e. l3

1990 que si un exemple particulièrement emblématique méritait d'être cité. Cheminant du général au particulier, je commence, dans le premier chapitre, par me pencher sur les principales législations en faveur de l'égalité professionnelle de ces trois pays, montrant comment elles peuvent se révéler peu efficaces, dévoyées, ignorées. Souvent gagnées de haute lutte, les mesures prises par les gouvernements se heurtent en effet à de nombreux obstacles, d'ordre interne - comme un manque d'attention à leurs effets pervers possibles - et d'ordre externe - comme les freins mis à leur application par les employeurs. Dans le deuxième chapitre, je m'intéresse à ce que les anglosaxons appellent les family-friendly policies privées. Ces politiques mises sur pied par des entreprises ont pour objectif de permettre aux femmes de maintenir leur vie professionnelle lorsqu'elles deviennent mères. Elles ont des succès inégaux auprès de lern's bénéficiaires potentielles. Les mesures de flexibilité (par exemple la possibilité de modifier son horaire de travail ou de s'absenter en cas d'urgence familiale) sont évitées dans la mesure du possible. Elles contreviennent en effet à la norme de l'employé idéal totalement disponible pour son entreprise et cassent les carrières professionnelles. Les services - qui permettent de déléguer le travail familial à des tierces personnes (crèches, gardes pour les petits malades, appuis scolaires...) s'inscrivent en revanche tout à fait dans le cadre de cette norme puisque l'employée peut consacrer tout son temps à l'entreprise. Ils sont très utilisés. Dans le troisième chapitre, j'aborde la question des discriminations à l'égard des femmes dont sont coupables les employeurs. Par inertie et par traditionalisme, ceux-ci mettent le plus souvent en place de véritables courses d'obstacles pour les femmes lors des procédures d'engagement. Lorsqu'ils en ont recrutées par nécessité, ils poursuivent une politique d'emploi désavantageuse pour elles, surtout lorsqu'elles sont mères, notamment en leur octroyant des salaires inférieurs à ceux des hommes, en les confmant dans les postes les moins intéressants et en leur bloquant la voie des promotions. Pour faire valoir leurs droits, des femmes se tournent vers les tribunaux; c'est surtout le cas aux Etats-Unis, pays dont la culture juridique est 14

très développée. D'autres femmes se mettent en grève pour soutenir leurs revendications. J'examine ensuite, au quatrième chapitre, les multiples façons dont des hommes tentent de dissuader les femmes de venir travailler dans leurs milieux professionnels jusqu'alors totalement masculins. Menaces, insultes et harcèlement, notamment sexuel, voire mise en danger de ces nouvelles collègues traduisent la colère de ceux qui sont le plus violemment opposés à cette intrusion. Moins brutales, d'autres formes de résistance sont également monnaie courante: on ignore les femmes, on dénigre leurs compétences, on les empêche de bien accomplir leur travail ou on se l'approprie... Généralement également, les syndicats servent avant tout les intérêts des hommes, ne prenant guère en considération les revendications des femmes, allant même jusqu'à sacrifier ces dernières lorsque des licenciements sont annoncés. La suite de l'ouvrage est consacrée aux obstacles à l'égalité au travail entre hommes et femmes qui ont leur origine dans le milieu familial. J'établis, au chapitre cinq, la lourdeur des tâches qui échoient aux mères exerçant une activité professionnelle. Le plus souvent encore, et même lorsque leur épouse ont des horaires aussi longs et des revenus aussi importants que les leurs, les maris considèrent que le travail domestique et le travail parental sont du ressort des femmes. Certes, au fil des ans, ils semblent y consacrer un peu plus de temps, surtout à leurs enfants, mais la parité est loin d'être atteinte. Les mères, débordées, se retrouvent face à des dilemmes douloureux: doiventelles diminuer leur temps de travail, voire renoncer totalement à un emploi auquel elles tiennent ou qui est nécessaire à l'équilibre financier de la famille? Ou doivent-elles faire face à leurs sentiments de culpabilité lorsque leurs enfants leur reprochent leur manque de disponibilité? Confrontées à des situations trop difficiles, surtout lorsqu'elles ont un travail à plein temps, les mères adoptent diverses solutions pour alléger leur charge, comme on le voit au chapitre six. Certaines choisissent de résoudre leur problème par leurs propres moyens: elles se transforment en superwomen, recourent à des stratégies de limitation des besoins, achètent des services pour faciliter leurs tâches domestiques ou les remplacer 15

auprès de leurs enfants. Nombre d'entre elles modifient l'exercice de leur activité professionnelle, en particulier en diminuant leur temps de travail, en optant pour un horaire de nuit ou en s'établissant à leur compte. D'autres femmes - ou les mêmes lorsque les stratégies ci-dessus se révèlent insatisfaisantes tentent d'amener leur mari à prendre sa part du travail domestique et parental. Les résultats ne sont pas toujours très heureux car leur époux leur oppose fréquemment une forte résistance, active ou passive. Beaucoup de femmes reculent d'ailleurs devant cette solution, craignant les conflits, voire la perspective du divorce. Les femmes en viennent aussi parfois à des solutions extrêmes, présentées au chapitre 7. Un certain nombre d'entre les mères renoncent purement et simplement à exercer une activité professionnelle pour échapper à de trop lourds fardeaux et de trop grandes tensions. Elles deviennent alors totalement dépendantes économiquement de leur conjoint et s'exposent à de sérieuses difficultés fmancières en cas de divorce. Pourtant, les enquêtes semblent indiquer que l'accroissement des taux de divorce dans les pays occidentaux est largement le fait de femmes, excédées par la non-participation de leur conjoint aux tâches domestiques et parentales et lassées de lutter pour obtenir leur aide. Enfm, des femmes renoncent à avoir des enfants pour assurer leur carrière professionnelle ou repoussent au maximum la maternité, parfois jusqu'au-delà de la limite biologique de leur fertilité Au terme de ce parcours au cœur des discriminations qui entravent l'égalité professionnelle entre hommes et femmes, force est de reconnaître - et c'est l'objet de la conclusion - que les hommes, dans leurs divers rôles, ont de sérieuses raisons d'appréhender cette égalité, qui pourrait transformer des équilibres conjugaux en leur défaveur, compromettre leurs salaires et leurs emplois ou entraîner diverses complications pour eux s'ils sont employeurs. A ces raisons de craindre l'égalité s'opposent cependant d'autres arguments qui pourraient pousser les hommes à souhaiter une modification de la division sexuelle du travail. Les employeurs ont souvent besoin de main-d'œuvre féminine, qu'ils s'efforcent parfois de séduire par une politique en faveur de la famille. Les pères peuvent aspirer à ne plus 16

assumer la tâche de gagne-pain unique ou prioritaire de la famille; ils peuvent aussi vouloir disposer de davantage de temps à consacrer à leurs enfants. Les hommes en général peuvent en avoir assez de se conformer aux stéréotypes de la virilité, qui leur imposent d'être forts dans toutes les situations et leur interdisent l'expression de certains sentiments ou les manifestations de tendresse. Le nombre de pères revendiquant le droit à mieux exercer leur rôle paternel s'accroît sensiblement, en particulier parmi ceux qui ont un niveau de formation relativement élevé. Parallèlement, parmi ces derniers, augmente aussi la proportion de ceux qui prennent davantage de distance que les générations précédentes à l'égard de leur travail. Dans les faits, l'égalité professionnelle entre hommes et femmes reste malgré tout lointaine; elle implique une évolution graduelle vers une indifférenciation des rôles sociaux de sexes qui ne peut être qu'un processus lent et hasardeux, pour autant qu'il soit du domaine du possible.

17

Chapitre 1

Les politiques publiques de l'égalité à l'épreuve des faits

Les politiques publiques constituent le pilier le plus important de la lutte pour l'égalité au travail des femmes et des hommes. Porteuses de visées favorables à la suppression de toutes les discriminations dont les premières sont victimes au plan professionnel, elles ne sont cependant pas toujours couronnées de succès tant il est vrai que les intentions les meilleures ne restent malgré tout bien souvent que des intentions. Qu'un écart existe entre l'égalité formelle et l'égalité réelle tient à de nombreux facteurs: lois trop floues ou insuffisamment contraignantes, absence de mesures d'accompagnement, mauvaise volonté de ceux qui doivent les appliquer, effets pervers, entraves mises par des forces d'opposition, etc. Aux progrès attendus de la situation professionnelle des femmes peut alors se substituer le statu quo, le déplacement des inégalités, voire, dans le pire des cas, un recul par rapport à la situation antérieure. Les politiques gouvernementales dont il est question dans ce chapitre sont de deux types: celles qui visent la sphère professionnelle stricto sensu d'une part, celles qui ont pour objectif de

favoriser la réconciliationl de la vie de travail et de la vie familiale d'autre part. Les premières sont destinées à prévenir toute discrimination à l'embauche et sur le lieu de travail, qu'il s'agisse de conditions de travail, de rémunération, de promotions, de
l Contrairement à certains auteurs, je ne rejette pas les termes 'conciliation/réconciliation' car il s'agit bien pour moi de viser une situation où la vie de travail et la vie familiale pourront être menées de front, de manière harmonieuse. J'utiliserai les mots 'équilibre' ou 'articulation' dans la même optique. 19

fonnation, de licenciements et que ces discriminations soient dues à l'appartenance sexuelle ou au statut familial. Le second type de mesures est prévu pour que les mères - parfois les parents sans distinction de sexe - puissent mener leur activité professionnelle sans devoir sacrifier leur vie familiale et personnelle et sans devoir vivre dans un stress continu. Dans les trois pays retenus pour cet ouvrage, ces deux catégories de mesures existent, mais avec des poids assez différents. Bien qu'ils soient particulièrement représentatifs de l'idéologie libérale, les Etats-Unis ne sont pas dépourvus de lois en faveur de l'égalité professionnelle entre les sexes. On y considère, fondamentalement, que les femmes doivent travailler à plein temps comme les hommes et doivent, de ce fait, être traitées à égalité avec eux sur le marché du travail. En revanche, les soutiens aux familles - et plus particulièrement au travail parental- sont très peu nombreux au niveau fédéral. La France, selon la typologie de Lewis (1992), fait partie des pays dont le modèle 'Monsieur Gagnepain' est modéré: les femmes y sont considérées comme des travailleuses mais aussi comme des épouses et des mères (Mazur, 2004). Cette dualité des conceptions du rôle de la femme conduit les autorités publiques à alterner mesures devant assurer l'égalité professionnelle et mesures de protection des mères et de promotion de la natalité. Ce second volet fait de ce pays l'un des plus riches dans le domaine des politiques visant à la réconciliation du travail et de la famille. Comme les Etats-Unis, la Suède base sa politique d'égalité entre les sexes sur l'idée que les hommes et les femmes sont présents à plein temps sur le marché du travail. Elle pratique toutefois ce que Lewis et Giullari (2005) appellent le modèle du travailleur adulte sexuellement différencié (gender-diffèrentiated adult worker model), les femmes devant rester les responsables premières de l'éducation des enfants et des tâches domestiques. De ce fait, les mesures en faveur des mères sont très développées; elles sont toutefois modulées en fonction de leur cycle de vie. La Suède est ainsi le seul pays occidental où le travail à temps partiel des femmes n'est qu'un interlude dans une carrière à plein temps (Cousins et Tang, 2004).

20