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L'Empire d'Annam

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Français
603 pages

Description

Le P. de Rhodes, savant jésuite, missionnaire en Annam dès l’année 1627, est le plus ancien écrivain qui nous ait donné des renseignements sur ce pays. Ses ouvrages, fort documentés, et présentés avec infiniment d’esprit, sont, à juste titre, réputés des meilleurs parmi ceux où nous trouvons dépeintes les mœurs etles coutumes des Annamites. Les détails qu’il nous fournit sont d’une parfaite exactitude, et le voyageur parcourant aujourd’hui l’Annam ne retrouve pas sans étonnement, chez les descendants des hommes dont cet auteur nous a laissé le portrait, les habitudes et le caractère déjà signalés par lui chez leurs ancêtres.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 02 août 2016
Nombre de lectures 18
EAN13 9782346090716
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Charles Gosselin

L'Empire d'Annam

A MONSIEUR PAUL DOUMER,

 

ANCIEN GOUVERNEUR GÉNÉRAL DE L’INDOCHINE.

 

 

 

 

Monsieur le Gouverneur général,

 

L’auteur de ce livre n’aurait pas osé vous en offrir l’hommage, s’il ne lui avait été permis d’espérer que son travail contribuera à propager chez nos compatriotes la connaissance de l’Empire d’Annam, l’estime et la sympathie pour le caractère du peuple annamite.

Il est certain de satisfaire ainsi à l’un de vos plus ardents désirs, à vous qui n’avez cessé, pendant cinq années, de prodiguer sans repos, à l’œuvre entreprise par la France en Indochine, voire infatigable dévouement, vos constants et si efficaces labeurs.

Cet ouvrage vous est donc respectueusement dédié, d’après votre gracieuse permission, par votre ancien subordonné.

 

CHARLES GOSSELIN.

PRÉFACE

Ce livre est l’œuvre d’un témoin consciencieux et d’un enquêteur avisé. Il suffit à lui seul à donner une idée complète du plus important des domaines coloniaux compris sous la dénomination de l’Indochine : l’Empire d’Annam. Il s’y trouve à la fois un résumé de son histoire, le récit des événements tragiques qui se sont déroulés au cours de notre conquête, la description des lieux marqués par nos étapes sanglantes, où tant et de si valeureux des nôtres sont couchés, et des vues abondantes et précises sur la valeur de son sol, de ses habitants, sur l’administration qui lui convient et sur l’œuvre générale que la France y accomplit. On reconnaît en l’auteur un de ces officiers que les entreprises hors de France ont révélés comme des pionniers de premier ordre, aptes à la fois à conquérir, à défricher et à gouverner, rencontrant, semble-t-il, dans cette triple mission, l’emploi d’un ensemble de qualités que la vie de caserne eût gaspillées sans profit. Mieux que toutes les théories, mieux que la raison elle-même, qui nous conseille de soumettre toutes les institutions de la démocratie, l’armée comme les autres, aux conditions de sa vie, les expériences coloniales disent ce que l’on peut obtenir du soldat par la confiance et en faisant un constant appel à son intelligence et à son cœur. La vie dans les postes militaires, telle que la raconte le capitaine Gosselin, est une image de la vie de l’armée nouvelle en campagne. Les officiers feront bien d’y apporter toute leur attention.

Les hommes qui nous ont assuré des possessions nouvelles en Asie et en Afrique ont fait revivre le génie des premiers fondateurs de l’empire colonial que le gouvernement de Louis XV avait abandonné. Ils ont déployé à travers les épreuves et souvent des périls extrêmes cette bravoure qui laisse encore prévaloir la bonté. Leurs efforts n’ont pas seulement enrichi le pays de terres fécondes et de postes avancés au cœur des continents où la compétition des peuples s’est portée depuis vingt ans ; mais ils ont fourni le dessin, la maquette de l’armée nouvelle, de l’armée républicaine, dont les cadres et la masse doivent collaborer à une tâche intelligente et expliquée.

L’originalité de M. le capitaine Gosselin est d’avoir pénétré la civilisation annamite dans son ésprit et dans ses traditions et de savoir, par une manière de conter facile, prompte et colorée, nous faire partager son admiration pour elle et sa sympathie pour le peuple conquis. Tous ceux qui sont allés en Indochine ou du moins ceux qui se sont donné la peine de comprendre ce pays nous en ont dit du bien. La valeur sociale des indigènes tenus dans les liens d’une philosophie religieuse qui est peut-être la plus humaine et la plus morale, leur aptitude à profiter de toutes les créations de l’industrie occidentale et leur intelligence qui aide si puissamment aux adaptations du conquérant à sa conquête : c’est par là que l’Annam ne peut être comparé à aucune autre colonie.

Il est capable de nous procurer sur place tous les ordres de serviteurs dont notre administration et nos exploitations ont besoin : d’excellents miliciens et d’adroits ouvriers.

Nulle part la supériorité de notre civilisation ne rencontrera une race plus apte à en apprécier les bienfaits, ni plus propre à comprendre la valeur de la protection qu’elle lui procure.

Nous pouvons donc donner sur cet immense territoire Indochinois la mesure de notre talent colonisateur. Les méthodes que les gouverneurs y ont instituées, et dont les plus précises et les plus fructueuses ont été fixées par M. Doumer, sont remarquables par une qualité : elles sont tout expérimentales. L’esprit de système, qui nous a fait commettre tant de fautes dans nos vieilles colonies, est absent de cette organisation qui s’appuie essentiellement sur les divisions géographiques et les différences ethniques de cet ensemble disparate de possessions. Sans rien négliger des précautions qu’exige notre sécurité, nous y donnons plus de part à l’intérêt économique qu’à la stratégie, et notre but est visiblement de déterminer en lui un élan de travail en l’outillant de chemins de fer, de ports et de routes, en y installant des champs d’expérimentation de cultures nouvelles de dimensions et de conditions telles qu’ils ne risquent pas de faire illusion à des colons aventureux.

C’est en effet le risque le plus redoutable que puisse courir notre fortune coloniale, je veux dire cette crédulité du public français à l’improvisation des entreprises sous des climats tropicaux. Que de capitaux, d’efforts et de volontés se sont perdus en tentatives mal préparées, en entreprises sans objets vérifiés ! Il semble à nombre de braves gens que les terres où fermentent des végétations débordantes sont propices à récompenser la moindre audace. Rien n’est plus faux. Où qu’il porte sa peine, l’homme est astreint à la réflexion, à la mesure, à la méthode. Nul sol, si généreux qu’il soit, ne suffit à rémunérer l’intention. Le sol colonial est moins favorable aux improvisations que celui de la métropole, où chacun peut en somme se tirer d’affaire parce qu’il tient par mille liens inconscients à une société solidaire. Ce n’est point pour dégorger son trop-plein que la France a besoin de colonies. Elle n’a pas à rechercher des terres d’émigrants ; son but est de se créer des débouchés et des clientèles et d’assurer à son industrie et à son commerce une part légitime dans les divers partages du monde auxquels procèdent maintenant les nations laborieuses.

Le livre de M. Gosselin n’est point fait pour exalter les imaginations tourmentées par l’Inconnu. Mais il justifie amplement les sacrifices que nous avons consentis pour nous tailler un nouvel empire en Asie.

Il fait la preuve de nos aptitudes nouvelles à tirer parti de notre conquête. Il servira aussi, je pense, à faire réfléchir l’opinion sur les dangers qu’elle nous a fait courir durant les années de lutte, quand elle soumettait aux fluctuations de la politique intérieure l’action de nos soldats aux prises avec la plus redoutable insurrection. Les hésitations qu’elle faisait subir aux chefs de l’expédition, les atermoiements qu’elle imposait à tous, depuis les généraux en chef jusqu’aux simples lieutenants commandant les postes en contact avec l’ennemi, nous ont coûté un nombre incalculable d’hommes et nous ont obligés à des répressions tardives et nombreuses que des décisions rapides et suivies nous eussent certainement permis d’éviter.

En somme, il faut remercier le capitaine Gosselin de confier au public des souvenirs, des études et des notes qui, tout en s’offrant comme une lecture agréable, nous apportent un ensemble de renseignements utiles et d’enseignements suggestifs.

 

PIERRE BAUDIN.

AVANT-PROPOS

L’Empire d’Annam, jouissant, depuis cinq années, d’une paix profonde, après avoir traversé de longues et cruelles épreuves, s’engageant, sous notre impulsion, dans une voie de travail et de progrès, attire à lui les efforts chaque jour plus énergiques de notre commerce et de notre industrie, et, par sa nouvelle attitude, sait mériter l’attention de tous nos compatriotes qui gardent au cœur le souci de la prospérité future et de la grandeur de la France.

Revenant d’Indochine, l’an dernier, pour la troisième fois, je me trouvais continuellement appelé à m’entretenir de mes voyages, dans des réunions d’hommes érudits, portés par leurs occupations ou par leurs goûts aux études sérieuses, et s’intéressant d’une façon particulière à tout ce qui concerne notre domaine colonial, et cependant je découvrais chez mes interlocuteurs une surprenante ignorance de l’histoire de nos relations avec la cour d’Annam, tout en constatant avec plaisir chez eux un ardent désir de se documenter à ce sujet.

Personne, en France, en dehors d’un groupe spécial et fort restreint, ne connaît la succession des faits à la suite desquels nous avons du imposer à l’Annam le joug de notre protectorat ; un assez grand nombre de publications traitent, il est vrai, de diverses questions relatives à notre nouvelle possession d’Extrême-Orient, mais chacun de ces ouvrages expose ou précise un groupe de faits particuliers, et il n’existe aucun travail d’ensemble assez étendu pour instruire les laborieux, assez limité pour ne pas devenir une lecture trop ingrate aux gens du monde, et suffisant pour offrir à tous un récit très exact des évolutions parcourues par l’Annam. Il y a donc là une très importante lacune à combler.

Animé d’une passion fort vive pour tout ce qui touche à ce pays, amplement renseigné sur les temps passés de l’Annam, par mes séjours successifs en Extrême-Orient, par mes recherches ininterrompues, et, principalement, par mes relations très suivies avec des personnages dont l’influence fut prépondérante dans les deux camps, je puis me trouver, plus que d’autres, en bonne posture pour donner à une étude de ce genre le caractère particulier qu’elle exige.

J’ai donc écrit ce livre, possédé du seul désir de fournir à tous ceux qui sont curieux d’apprendre, un ensemble de renseignements très sincères sur l’empire d’Annam, tel qu’il était hier, et tel que nous le voyons aujourd’hui : l’Annam avant notre intervention, la lutte soutenue par lui contre nous pendant trente années, de 1858 à 1888, enfin l’Annam tombé actuellement en notre pouvoir, telles sont les trois principales phases de l’histoire paraissant indiquer pour cet ouvrage une division rationnelle. \10n travail verra peut-être le jour à son heure, en ce moment où, plus que jamais, nos regards se portent vers ce côté du monde, sur lequel se précipitent, dans une haineuse émulation, toutes les nations de la vieille Europe.

Il m’a fallu puiser à de multiples sources, pour décrire, en quelques pages, les vieux temps de l’Annam, et pour résumer les péripéties de la lutte engagée par la France contre ce peuple. Dans l’étude de ces longues périodes, les grandes lignes de l’histoire me retiendront seules, et je serai prodigue de détails uniquement lorsque j’entreprendrai l’exposé de faits capables de nous dévoiler l’âme et l’état d’esprit des hommes placés en face de nous. L’intérêt de mon récit s’accroîtra, je l’espère, par les renseignements que m’ont procurés les relations auxquelles je faisais allusion plus haut ; je me suis trouvé, par ce moyen, à même de déchirer bien des voiles, de lever bien des masques, et j’ai pu juger à leur véritable valeur, me basant sur les opinions de fonctionnaires parfaitement placés pour les apprécier, certains de nos adversaires qui, jusqu’à présent, n’avaient pas été mis en lumière sous leur véritable jour. En outre, je dirai ce que j’ai vu, je donnerai mes impressions personnelles, écartant la louange ou le blâme, car il serait malséant de ma part de distribuer l’un ou l’autre ; je citerai des faits, je chercherai à éclairer le lecteur, m’efforçant de le mettre à même de se créer, sur les événements et les hommes, un sentiment conforme à la stricte réalité.

Toutes les fois que je pourrai le faire sans inconvénients, j’indiquerai les noms des personnages auxquels je dois mes divers renseignements ; mais je serai, sur quelques points, contraint de garder une indispensable réserve, tenu à la discrétion envers plusieurs amis, morts depuis peu de temps, ou vivant encore, et dont les actes appartiendront plus tard seulement au domaine de l’histoire. Je m’attacherai, enfin, à mettre en scène les Annamites plutôt que nos compatriotes ; je peux me croire, en effet, autorisé à émettre un jugement sur nos adversaires d’hier, et je ne saurais, sans prétention, agir de même envers les Français mêlés aux diverses phases de la lutte.

Certains, en me lisant, me traiteront, sans doute, d’annamitophile, épithète dont il est de bon ton, dans quelques clans, d’accabler, à l’heure actuelle, les écrivains qui témoignent au peuple vaincu du respect, de l’estime ou de la pitié. Je ne le suis pas, cependant ; je garde mon affection entière à notre seule patrie ; je suis amoureux uniquement de sa grandeur et de sa gloire ; mais j’essaye de reconnaître le courage, d’admirer le patriotisme, d’exalter la fidélité, le dévouement et le mépris de la vie, partout où je constate la présence de ces nobles qualités ; et, si je rencontre, avec une intime joie, au cours de cette longue guerre soutenue par l’Annam contre nous, la constante occasion de glorifier un très grand nombre de nos compatriotes, je crois également indispensable, ne serait-ce que pour donner leur véritable valeur aux Français qui les ont vaincus, de contribuer à sortir de l’ombre épaisse où ils sont trop longtemps demeurés, quelques illustres caractères annamites. Les deux pays peuvent se louer d’avoir produit des héros, et la gloire de nos soldats et de nos administrateurs sera d’autant plus éclatante, quand on apprendra qu’ils ont rencontré en face d’eux, dans le camp ennemi, des adversaires dignes de les combattre.

Les empereurs d’Annam1, par leur ingratitude envers les brillants Français, officiers de Gia Long, dont le concours leur assura la possession de leur trône, parleurs cruautés envers les missionnaires nos compatriotes, par leur fol entêtement à se maintenir isolés du monde entier, par leur mépris pour notre civilisation occidentale que, dans leur ignorant orgueil, ils qualifiaient barbarie, par leur constant refus, enfin, d’entretenir avec toutes les nations du monde, la Chine seule exceptée, des relations diplomatiques, ces empereurs, dis-je, sont responsables de la décadence et de la ruine de leur pays ; ils en supporteront seuls la honte devant l’histoire. Leurs mandarins, leurs officiers, leurs peuples, ne méritaient pas de tels souverains ; tous étaient dignes d’être mieux gouvernés.

Il faut réellement que cette nation annamite soit douée d’une vitalité bien puissante, pour avoir pu supporter la lutte pendant d’aussi longues années, étant donnée la pénurie des moyens de défense dont le pays disposait, le gouvernement imprévoyant et aveugle n’ayant rien su préparer, ni trésor, ni approvisionnements, ni munitions, ni armée, ni marine, pour le jour, qu’il pressentait cependant très prochain, où il devrait se défendre contre une puissance européenne. Placés en face de nos armes, les Annamites ont eu la seule ressource de mourir pour la défense de leurs libertés ; tous ont affronté la mort avec le plus tranquille courage, et parmi ceux, si nombreux, qui sont tombés, frappés par les balles des pelotons d’exécution, ou sous le glaive des bourreaux, nous n’avons jamais eu à enregistrer une seule défaillance.

Les violentes imprécations et les inutiles colères de Thieu Thri2, les lamentations impuissantes et les sacrifices au ciel de Tu Duc3 paraissent être les suprêmes efforts de ces monarques efféminés pour tenter une résistance 5 notre action dans leur empire. Si nous avions trouvé en face de nous un prince intelligent, éclairé et actif comme l’était Gia Long4, la guerre n’aurait pas eu lieu ; l’Annam en aurait bien vite reconnu l’inutilité, ou, du moins, se serait préparé à l’entreprendre avec quelques chances de succès. Le pays serait entré, sous notre égide, si les successeurs de ce grand empereur avaient possédé quelqu’une des qualités de leur aïeul, dans une voie de réformes semblables à celles qui transformèrent le Japon. L’évolution n’aurait certes pas été aussi rapide, car les caractères des deux peuples diffèrent sur bien des points, mais elle eût suffi à faire respecter l’empire au dehors, et peut-être l’Annam, au lieu de vivre aujourd’hui humilié sous notre domination, voilée du mot plus honorable de protectorat, serait-il l’allié et l’ami de la France, réalisant ainsi le généreux rêve du patriote évêque Pigneau de Béhaine.

Nos compatriotes, peu au courant de l’histoire, supposent que la France a été amenée à intervenir en Annam uniquement pour la protection des missionnaires, ou la vengeance à tirer d’actes d’hostilité commis contre eux et des persécutions exercées contre la religion catholique. Les missionnaires n’ont été, en réalité, que le prétexte de notre action contre l’Annam. La perte des Indes au dix-huitième siècle, l’extension de plus en plus rapide, en extrême Asie, de notre perpétuelle rivale, l’Angleterre, nous imposaient l’obligation, sous risque de déchéance, sous peine de tomber dans un état d’infériorité méprisable, de prendre pied dans les mers de Chine. L’Annam nous en a donné l’occasion, le massacre de Français, qui se sont trouvés être des missionnaires, nous en a fourni le prétexte, nous l’avons saisi avec un compréhensible empressement, et la mainmise est, à l’heure actuelle, complète.

Par suite des fautes des empereurs d’Annam successeurs de Gia Long, dont nous exposerons les divers caractères, leur pays, situé sur la route de Chine, était fatalement condamné à tomber sous l’influence d’une puissance européenne. Sans orgueil, il nous est permis d’estimer la faveur que le sort réserva à l’Annam en nous confiant ses destinées. Que serait-il advenu de lui s’il était échu en partage à l’Angleterre ? On sait la façon dont cette puissance a traité les aborigènes de l’Australie, les actes odieux par lesquels elle vient de soumettre les républiques de l’Afrique du Sud, et l’insolente arrogance dont elle accable les divers peuples conquis par ses armes. De notre part, rien de semblable ; le caractère français sympathise d’ailleurs énormément avec le caractère annamite, autant que faire se peut, de la part d’individus de races si éloignées et de civilisations si différentes : eux et nous sommes doués, à peu près, des mêmes qualités, et possédons également les mêmes défauts. Nous sommes donc préparés à nous entendre, et les gens sérieux de ce pays commencent loyalement à s’en rendre compte, escomptant à l’avance les avantages que leur apportera notre contact, tout en conservant toujours, au fond du cœur, la permanente douleur de la patrie humiliée, et l’amer regret de l’indépendance perdue.

Tous les Annamites qui réfléchissent, et ils sont fort nombreux, comprennent très bien que, si par une succession d’événements dont il faut toujours prévoir l’éventualité, afin de mieux se préparer à les combattre, nous arrivions à abandonner leur pays, l’empire ne recouvrerait pas, par ce fait, son indépendance, et tomberait aussitôt sous le joug d’une autre puissance ; il ne ferait que changer de maître  ; la conclusion de ces considérations amène les hommes clairvoyants, ceux qui se tiennent au courant des affaires du monde, à ne pas souhaiter une modification à l’état de choses actuel.

Nous voilà donc installés en Annam ; saurons-nous nous y maintenir ? « Il est plus difficile, disait Turenne, de conserver un pays conquis que de le conquérir. » Éloignés de la mère-patrie comme nous le sommes dans notre nouvelle colonie, ne pouvant, en raison des événements qui nous guettent constamment en Europe, y entretenir une force armée suffisante pour la défendre avec nos propres moyens, il faut qu’à l’heure où notre puissance y sera menacée, nous puissions compter sur le concours des indigènes. L’Annam seul a lutté pendant trente années contre la France ; l’Annam, le jour où il marchera loyalement et de cœur avec nous, nous aidera à le défendre contre toute attaque extérieure ; l’accord et l’union des deux pays nous permettront, si nous savons entrer résolument dans cette voie, de résister aux entreprises de nos rivaux. A nos représentants appartient le noble rôle de faire comprendre aux Annamites que cette entente est de leur intérêt autant que du nôtre.

Notre premier devoir consiste donc à rendre l’occupation française sympathique aux Annamites, à nous faire, je ne dirai pas aimer, car un peuple n’aime jamais ses vainqueurs, mais supporter de la population, estimer et apprécier de la classe dirigeante et éclairée du pays. Imposer notre puissance par la force et la crainte seules ne serait pas suffisant ; les affaires sembleraient marcher au mieux aussi longtemps que l’horizon politique ne laisserait soupçonner aucune complication extérieure ; mais, le jour où une puissance étrangère nous attaquerait dans notre possession, l’insurrection générale se dresserait formidable contre nous ; et, alors, quel serait notre sort ? on ne peut que trop le prévoir.

J’avoue que ma principale crainte me vient, en ce moment, du Japon. Ce peuple est affligé d’un orgueil insupportable, dont ne sauraient se faire aucune idée ceux qui n’ont pas souffert de son contact ; sa population s’accroît d’une façon tellement rapide que, dans un avenir bien rapproché, les limites trop étroites de ses îles ne sauront plus lui suffire ; il garde au cœur la plaie toujours saignante de notre intervention, d’accord avec la Russie et l’Allemagne, au moment du traité de Simonoséki ; il brûle en outre du désir de se mesurer avec une puissance européenne, et sa situation financière et politique le pousse à souhaiter une guerre, pour relever son crédit, et apaiser les passions intestines qui le dévorent ; il considère tous les peuples d’extrême Asie comme devant tomber un jour ou l’autre, à très bref délai, sous sa domination ; à l’heure présente, souffrant de l’installation des États-Unis aux Philippines, dont il pensait s’emparer, il est de plus absolument grisé par sa récente alliance avec l’Angleterre, alliance dans laquelle notre perfide voisin, le Siam, va probablement entrer de tiers ; certaines personnes bien informées m’assurent même que le traité est déjà conclu.

Face à face seuls contre le Japon, que deviendrions-nous, en Annam, si nous avions en même temps l’insurrection du pays à combattre ? Nos forces en Indochine se réduisent à quatorze bataillons de troupes nationales, et à quelques batteries d’artillerie. Ajoutons à cet effectif si restreint dix-huit ou vingt bataillons de troupes indigènes ; mais que vaudraient ces dernières troupes, excellentes en temps normal, et dont je ne voudrais pas médire, moi qui ai eu l’honneur de les commander, le jour où nous aurions subi de premiers échecs, et où le pays se soulèverait tout entier contre nous, dans un élan de patriotisme mal compris ?

Le Japon a pu, lors de la guerre sino-japonaise, transporter en très peu de temps, sur le territoire ennemi, deux armées : l’une de 42,000 hommes, avec 84 canons, sous le commandement du maréchal Yamagata ; la seconde, commandée par le maréchal Oyama, forte de 25.000 combattants et de 48 canons, sans parler de la flotte, dont on connaît la puissance croissante, et qui, en 1894, put mettre en ligne, dès le premier jour, 92 navires et 18 torpilleurs5. Nos officiers qui ont suivi cette campagne, et ceux, plus nombreux, auxquels il a été donné, au cours de la dernière expédition internationale de Chine, d’étudier les contingents japonais, s’accordent tous à reconnaître à ces troupes « un esprit militaire très développé, une bravoure à l’attaque parfois trop téméraire, et un mépris absolu de la mort ».

Un fait, dénotant les désirs du Japon, à peine voilés à l’heure actuelle, est bien connu de certains administrateurs d’Indochine : des nuées d’espions japonais, officiers de leur armée, sous le costume de bonzes mendiants, ont parcouru tout le pays, désireux, prétendaient-ils, de se livrer à des recherches historiques dans les bonzeries, voyageant de préférence dans les régions où ces établissements prospèrent, le Cambodge et le Laos. Le gouvernement général de l’Indochine dut intervenir pour arrêter, autant que possible, ces insidieuses pratiques.

Écartons de notre pensée ces considérations peut-être trop pessimistes, et unissons tous nos efforts, Français de toutes catégories dévoués à l’Indochine, colons, fonctionnaires et soldats, dans un but de patriotisme et de sécurité, pour acquérir l’estime et l’amitié de ce peuple d’Annam qui commence seulement à venir à nous. C’est pour nous tous, c’est pour la situation et l’avenir de notre patrie en Extrême-Orient, une question de vie ou de mort.

Rejetons d’abord bien loin la pensée dont furent animés, paraît-il, quelques-uns de nos représentants en Annam, de faire dans ce pays de l’administration directe, supprimant, d’une façon progressive, mandarins, cour et souverain. Cette politique serait désastreuse pour nos intérêts, financièrement d’abord, vu le grand nombre de fonctionnaires par lesquels il nous faudrait remplacer les mandarins, coûtant si peu à l’heure présente, et surtout politiquement, car elle nous mettrait tout l’Annam à dos.

Il faut éviter de juger les questions d’Extrême-Orient avec nos idées d’Occident ; il est nécessaire, avant de se créer une opinion, de connaître la tournure d’esprit des Annamites, leur mentalité, telles que les ont formées une longue série de siècles passés dans le même état social. A ce peuple, il faut un souverain, la royauté ayant, chez lui, un caractère rituel et religieux ; ne songeons donc pas à lui supprimer son roi, mais sachons, le cas échéant ; porter notre choix sur un prince disposé à marcher d’accord avec nous, et entourons le de conseillers intelligents, ralliés sincèrement à notre présence dans le pays, et honnêtes, honnêtes surtout, car, sans cette vertu essentielle, les autres qualités ne sont rien.

Il aurait été fort difficile, il y a quelques années, de trouver ces diverses conditions réunies chez des mandarins, car tous ceux auxquels leur situation et leur caractère apportaient de l’autorité et du prestige nous étaient alors systématiquement hostiles ; mais l’évolution se fait peu à peu, et il n’est pas rare, aujourd’hui, de rencontrer, parmi les personnages influents, des hommes disposés à nous aider, et comprenant que, tout en entrant dans cette voie nouvelle, ils demeurent les serviteurs dévoués et fidèles de l’Annam.

Au représentant suprême de la France dans notre possession appartient le devoir de faire la distinction entre les mandarins, peu nombreux encore, qui, guidés par un sentiment d’intelligent patriotisme, se résignent à oublier le passé, et viennent à nous, jugeant notre intervention bienfaisante et nécessaire pour leur pays, et les autres qui, en très grand nombre, poussés uniquement par leur ambition malsaine, ou l’amour immodéré du pouvoir et des richesses, rampent à nos pieds aujourd’hui, prêts à nous combattre demain.

Pour acquérir l’estime d’un peuple, il est indispensable d’étudier d’abord son histoire et son caractère, et, ensuite, de se montrer à son égard, en toutes circonstances, animé de l’esprit de bienveillance et de justice. Faire connaître l’histoire et surtout le caractère des Annamites, tel est le but de cet ouvrage.

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Au moment où cet ouvrage va paraître, les nouvelles d’Asie arrivent chaque jour plus graves : la guerre vient d’éclater entre la Russie et le Japon, et tout fait prévoir entre ces deux empires une lutte longue et sérieuse. Il y a lieu de s’étonner en voyant combien, dans notre France, l’opinion publique s’émeut peu de cette perspective, grosse, cependant, de terribles complications.

Le Japon, dans son incommensurable orgueil, se croit appelé à régénérer l’extrême Asie et à étendre sa domination sur tous les peuples de race jaune ; son insolente rupture avec la Russie, préméditée de longue date, n’est, dans sa pensée, que la première phase de sa marche en avant vers le continent. Il guette particulièrement notre Cochinchine, dont les fertiles rizières offriraient un grenier d’abondance précieux pour ses 46 millions d’habitants, logés à l’étroit sur un territoire égalant à peine en superficie les deux tiers de la France.

Depuis plusieurs années, le Siam, notre voisin immédiat, d’accord avec le Japon et soutenu, sans doute, par d’autres puissances, nous crée sur nos frontières des difficultés incessantes, et l’espionnage, ouvertement installé par ces deux pays au cœur de nos possessions, ne nous laisse aucun doute sur leurs intentions hostiles. Tous les Français sensés et patriotes feront donc, dans le conflit qui vient de s’engager, des vœux ardents pour le succès des armes russes et pour l’écrasement complet du Japon. De la situation que nous créent ces événements résulte pour la France l’obligation de veiller activement, et de se préparer, il en est grand temps, pour se trouver en état, quand les circonstances l’exigeront, de faire face aux plus graves éventualités.

PREMIÈRE PARTIE

L’ANNAM AVANT L’INTERVENTION FRANÇAISE

CHAPITRE PREMIER

LA VIE DE L’ANCIEN ANNAM

Le P. de Rhodes, savant jésuite, missionnaire en Annam dès l’année 1627, est le plus ancien écrivain qui nous ait donné des renseignements sur ce pays. Ses ouvrages, fort documentés, et présentés avec infiniment d’esprit, sont, à juste titre, réputés des meilleurs parmi ceux où nous trouvons dépeintes les mœurs etles coutumes des Annamites. Les détails qu’il nous fournit sont d’une parfaite exactitude, et le voyageur parcourant aujourd’hui l’Annam ne retrouve pas sans étonnement, chez les descendants des hommes dont cet auteur nous a laissé le portrait, les habitudes et le caractère déjà signalés par lui chez leurs ancêtres. Les récits des voyages du P. de Rhodes furent publiés il y a 250 ans, et les lecteurs, bien rares, il est vrai, qui se donnent la peine de les étudier, pourraient les soupçonner écrits d’hier. Dans une de ses préfaces, ce très consciencieux écrivain s’exprime de la façon suivante : « Je ne sais d’où il est arrivé que ce beau royaume a été si fort inconnu que nos géographes d’Europe, qui se croyent bien savants, n’en ont même pas su le nom, et n’en disent quasi rien dans toutes leurs cartes ; ils le confondent avec les pays voisins, et ne disent souvent de ces mêmes pays que des mensonges, faisant bien souvent rire ceux qui ont été sur les lieux. »

Bien des progrès se sont accomplis depuis cette époque ; les géographes se sont instruits, et nous donnent de l’Annam des cartes à peu près complètes, mais les Français du vingtième siècle connaissent-ils mieux l’empire d’Annam que leurs ancêtres de 1650 ? Sait-on, dans notre France actuelle, ce qu’est la société annamite ? Connaît-on son organisation ? Etudie-t-on ses mœurs et ses coutumes, les qualités et les défauts de cette grande nation, que les circonstances ont placée sous notre direction ? Si un nouveau poète, son bateau brisé par la tempête, faisait aujourd’hui naufrage devant les bouches du Mékong, ne pourrait-il pas répéter le vers des Lusiades dans lequel l’illustre Camoëns, se dirigeant à la nage vers la terre, élevant au-dessus des flots le manuscrit de l’œuvre qui l’a immortalisé, disait en 1561 : « Vois Cauchinchina, à peine encore connue, dont la forêt est couverte de bois odoriférants. »

Le nombre de nos compatriotes placés parleur situation en rapport avec la race annamite commence cependant à être considérable ; mais, parmi eux, soldats attachés à leur pénible et modeste œuvre journalière, fonctionnaires courbés sous la routine de la tâche administrative, ou colons peinant pour s’enrichir, combien peut-on citer d’écrivains qui se soient donné la peine d’étudier le peuple auprès duquel ils vivent, interrogeant les temps passés, et scrutant les époques modernes, pour jeter un regard vers l’avenir. Bien peu nombreux, dans tous les cas, sont ceux qui nous ont laissé la trace de travaux sérieux.