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L'épopée des Espagnols à Paris de 1945 à nos jours

De
235 pages
Grâce aux dossiers d'assistantes sociales, aux archives de Police, du journal syndical Unidad, d'associations culturelles, cet ouvrage révèle le parcours d'intégration des Espagnols à Paris de 1945 aux années 80. Plusieurs générations s'entrecroisent et livrent leur vécu entre difficultés, rêves, espoirs, réussites et échecs. Comment ont-ils perçu la métamorphose de Paris dans la deuxième moitié du XXe siècle ? Où se sont-ils installés ? Quels étaient leurs engagements politiques, leurs relations avec les autres parisiens ?
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L’Épopée des Espagnols à Paris de 1945 à nos jours

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13885-8 EAN : 9782296138858

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Les Esparis siens

Histoire de Paris Collection dirigée par Thierry Halay
L’Histoire de Paris et de l’Ile-de-France est un vaste champ d’étude, quasiment illimité dans ses multiples aspects. Cette collection a pour but de présenter différentes facettes de cette riche histoire, que ce soit à travers les lieux, les personnages ou les événements qui ont marqué les siècles. Elle s’efforcera également de montrer la vie quotidienne, les métiers et les loisirs des Parisiens et des habitants de la région à des époques variées, qu’il s’agisse d’individus célèbres ou inconnus, de classes sociales privilégiées ou défavorisées. Les études publiées dans le cadre de cette collection, tout en étant sélectionnées sur la base de leur sérieux et d’un travail de fond, s’adressent à un large public, qui y trouvera un ensemble documentaire passionnant et de qualité. À côté de l’intérêt intellectuel qu’elle présente, l’histoire locale est fondamentalement utile car elle nous aide, à travers les gens, les événements et le patrimoine de différentes périodes, à mieux comprendre Paris et l’Ile-de-France.

Dernières parutions Hubert DEMORY, La Mémoire du XVIe Arrondissement. Inventaire des plaques commémoratives, 2010. Pierrette BINET-LETAC, Les sœurs de l'Hôtel-Dieu dans le Paris des XIVe et e XV siècles. Philippe du Bois, Marguerite Pinelle..., 2010. Sylvain BRIENS, Paris, laboratoire de la littérature scandinave moderne. 1880-1905, 2010. Janice BEST, Les monuments de Paris sous la Troisième République : contestation et commémoration du passé, 2010. Hubert DEMORY, Auteuil et Passy. De l’Annexion à la Grande Guerre, 2009. Françoise BUSSEREAU-PLUNIAN, Le temps des maraîchers franciliens. De François 1er à nos jours, 2009. Jean-Marie DURAND, Heurs et malheurs des prévôts de Paris, 2008. Jérôme FEHRENBACH, Une famille de la petite bourgeoisie parisienne de Louis XIV à Louis XVIII, 2007. Michel SURUN, Marchands de vin en gros à Paris au XVIIe siècle. Recherches d’histoire institutionnelle et sociale, 2007. Juliette FAURE, Le Marais, promenade dans le temps, 2007.

Ce livre est une synthèse publiée de la thèse intitulée « Les Espagnols à Paris et le Service Social d’Aide aux Émigrants de 1945 aux années 1980. Le parcours des Esparisiens dans la capitale ». Elle fut dirigée par Madame Nancy Green à l’EHESS et soutenue le 1er juillet 2008.

Remerciements

À Abuelita, Consuelo et Mario, les trois piliers qui m’ont tant donné. À Madame Evelyne Van Den Neste, chargée de Mission auprès du ministère du Travail en 1998, m’ayant proposé de travailler sur les dossiers rédigés par les assistantes sociales du SSAÉ1. Elle désirait que leur contenu soit utilisé afin que la vie de migrants anonymes soit mise en lumière dans le contexte d’une histoire sociale. À Monsieur François Roche, directeur du SSAÉ en 1998, qui me donna l’autorisation de travailler sur ces dossiers. Aux assistantes sociales du SSAÉ. Elles ont laissé un très riche témoignage rempli d’humanisme, ce qui a permis de reconstituer la vie des Espagnols à Paris. À tous les témoins oraux qui ont été acteurs de cette histoire et ont participé à l’élaboration de cet ouvrage. À ma Directrice de recherche Madame Nancy Green qui m’a suivie dans l’élaboration de ma thèse. À Célia qui a collaboré à cet ouvrage par ses judicieux conseils et sa patience lors de ses nombreuses relectures. À Régis qui m’a aidée à avoir confiance en mon projet et à tous mes amis m’ayant soutenue dont Pascale Dono qui m’aida pour les dernières « retouches » de ce livre.

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SSAÉ : Service Social d’Aide aux Émigrants.

Introduction
Les Espagnols ont été très nombreux en France dans les années 1960-1970. Dix pour cent d’entre eux ont choisi à un certain moment de leur vie de s’installer à Paris : 65 512 étaient recensés dans la capitale à cette époque. Ce livre expose l’histoire de cette migration. Mais toutes ces vies étudiées et exposées en pleine lumière ne se classent pas seulement dans une « histoire des migrants-immigrés » qui exclurait les Français et les Espagnols non migrants. Cette catégorisation pose un problème d’identification. Une Espagnole qui a vécu depuis longtemps à Paris s’est définie fièrement comme n’étant pas immigrée : « oui, je suis étrangère, espagnole. J’adore Paris, je me sens Parisienne, mais je ne suis pas une immigrée2 ». La définition du mot « immigré » est pourtant neutre dans le langage administratif3. Cependant, l’image du pauvre immigré est entrée dans nos représentations dès les années 1880, période de l’essor industriel attirant des ouvriers peu qualifiés se trouvant dans une situation précaire4. En effet, l’étranger devenu immigré est déraciné du pays de sa naissance et n’est pas encore installé dans le pays qui le reçoit. Au e début du XXI siècle, cette étiquette renvoie aux « sans-papiers » : aux exclus de la société dans les pays riches qui deviennent de plus en plus des « territoires-forteresses ». Cet immigré s’éloigne de l’autre étranger classé « international » appartenant aux catégories socioprofessionnelles élevées, assimilées aux « hommes d’affaires » ou aux professions intellectuelles. Dans cette perspective mouvante de la représentation de l’étranger, où se situent les Espagnols ayant vécu à Paris entre 1945 et la fin des années 1980 ? Le statut de migrant international ou de ressortissant de la communauté européenne s’applique à eux très tardivement puisque l’Espagne n’entre dans la CEE qu’en 1986. Ils sont donc classés en France dans les années 1945-1980 dans la catégorie « immigrés » et non comme « citoyens européens ». Les Espagnols qui se sont enracinés à Paris ont côtoyé quotidiennement les autres habitants de la ville. Peut-on inventer pour les définir le mot Esparisiens ? Vincent Viet a employé l’expression de Francétrangers pour les Français des provinces venus s’installer dans une autre région qui leur offrait

Il s’agit de Francisca qui vit dans le quartier de la Madeleine et a réussi sa vie professionnelle en étant esthéticienne dans le 16e. Elle n’a pas été suivie par le SSAÉ. Entretien chez elle le 22 octobre 2002. 3 Catherine Borrel, « enquêtes annuelles de recensement 2004 et 2005 », INSEE Première nº 1098-août 2006, p. 4. L’INSEE a adopté la définition du Haut Conseil à l’Intégration. Celui-ci qualifie tout homme ou femme immigré, étant né à l’étranger et résidant en France. Cette personne peut être devenue française par naturalisation. 4 Gérard Noiriel, Le creuset français. Histoire de l’immigration XIXe-XXe siècle, Paris, Seuil, Points Histoire, 1988, p. 107.

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des emplois, notamment à Paris, tels les Bretons émigrant vers la capitale5. Mais l’expression Francétrangers désigne également des Français ayant une origine étrangère, qu’ils soient nés hors de France ou qu’ils aient des ascendants étrangers. Toutes ces personnes se sentent bien françaises, mais sont considérées - ou ont été considérées - comme étrangères et ressentent ce sentiment d’être différentes, d’avoir - ou d’avoir eu - une autre nationalité. Elles gardent le souvenir plus ou moins lointain d’une culture du « pays » des origines. Les Francétrangers peuvent être aussi des étrangers se sentant français lorsqu’ils sont en dehors de la France, influencés par les années vécues en France. Les populations qui voyagent et s’enracinent dans l’ailleurs ne peuvent être identifiées totalement dans un cadre administratif rigide, statutaire. Les Espagnols ont-ils gardé leur forte identité espagnole tout en devenant parisiens ? Sont-ils toujours catalogués par les Parisiens avant tout comme Espagnols ? Se sentent-ils parisiens lorsqu’ils sont en Espagne ? C'est pourquoi les Espagnols ayant vécu à Paris ont été baptisés les Esparisiens, car les nombreux témoignages montrent leur double culture qui les constitue : les racines espagnoles s’entremêlent au vécu parisien. La culture française a été adoptée et cohabite très aisément avec la culture du pays d’origine. Cet ouvrage analyse cette adaptation. Comment les Espagnols sont-ils devenus des Esparisiens ? Il s’agit d’une histoire de l’intégration qui s’est opérée sur deux ou trois générations. Nous n’entreprendrons pas une étude abstraite, car le but n’est pas celui-là. La transformation intérieure des personnes dans leur nouvel enracinement est étudiée grâce à l’observation avec minutie des détails. Comment les Espagnols ont-ils été, petit à petit, acceptés par les Parisiens ? De quelle manière ont-ils participé à l’histoire des migrants européens et en même temps, comment appartiennent-ils à l’histoire du peuple de Paris ? Outre les témoignages nombreux des Espagnols, 1868 personnes ont révélé leurs obstacles, leurs réussites et parfois leurs échecs au travers des dossiers d’assistantes sociales du SSAÉ. Cet ensemble de personnes nous offre une épopée qui est à exposer. Leurs combats pour une vie meilleure nous montrent des exploits quotidiens. Au travers de leurs réactions aux difficultés, une culture apparaît avec des valeurs. Il s’agit bien d’une épopée qui concerne les Espagnols, mais également les migrants dans une vision universelle. Un souffle porte toutes ces personnes éparses, mais qui sont unies par les mêmes conditions d’accueil. Comme dans la fresque de Giuseppe Pelliza Da Volpedo intitulée « Le quatrième état », peinte en 1901, leur combat et leur détermination les animent d’une force qui surmonte les obstacles. C’est ce que nous allons démontrer. L’historien Carlo Ginzburg pensait que la recherche historique implique de suivre les traces les plus infimes pour rendre visibles des
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Expression de Vincent Viet, Histoire des Français venus d’ailleurs de 1850 à nos jours, Éditions Perrin, 2004, p. 13.

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histoires collectives non écrites. Celles-ci existent par des identités particulières, une culture spécifique, des vécus parallèles qui se suivent malgré des destins individuels uniques pour chacun6. C'est pourquoi le choix d’étudier les dossiers des assistantes sociales permet de voir un nouvel éclairage sur le vécu de l’ensemble des Espagnols dans la capitale française pendant la période de croissance économique des années 1950-1970. Il permet également d’analyser la société française à travers le comportement des assistantes sociales. L’histoire des 1868 personnes est à intégrer dans ces recherches historiques et sociologiques, allant de la micro-histoire aux monographies régionales. Comment se sont intégrés les Espagnols à Paris ? Y-a-t-il une spécificité parisienne de l’intégration ? Pour répondre à cette problématique, nous suivrons leur itinéraire. La première partie montrera leur premier contact avec les assistantes sociales, les causes de leur arrivée à Paris, leur installation dans les différents quartiers de la ville. La seconde partie abordera leur vie quotidienne au travail et au sein de la famille, leur sentiment de réussite ou d’échecs. Les parcours des différentes générations seront étudiés avec leurs spécificités. Nous pourrons nous demander s’il a existé réellement une « communauté espagnole » ou bien au contraire : une grande diversité de parcours. En troisième partie, nous étudierons les liens qui se sont tissés entre eux et les autres Parisiens grâce à l’action politique et syndicale ainsi qu’aux associations culturelles pendant toute la période de 1945 à la fin du XXe siècle. À travers la vie sociale de toutes ces personnes, une histoire plus large s’ouvre à nous : celle des Parisiens, des Français et des Espagnols qui ont vécu l’évolution de la seconde moitié du XXe siècle. Les témoignages oraux, les associations politiques, culturelles, les archives de la Police ont complété les données des assistantes sociales du SSAÉ et ont permis de mettre en lumière cette histoire aux multiples facettes.

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Carlo Ginzburg, Le Fromage et les Vers : l’univers d’un meunier du XVIe siècle, Paris, Aubier, 1980.

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Première partie

Les Espagnols arrivent à Paris Les premiers contacts avec le SSAÉ et les Parisiens L’installation dans les différents quartiers

Les Espagnols arrivant à Paris sont souvent désorientés. Leurs premières impressions ont été retransmises grâce à des témoignages oraux, et surtout grâce aux traces écrites laissées par les assistantes sociales du SSAÉ. Nous allons suivre 695 personnes ainsi que leur famille. Tout d’abord, présentons le SSAÉ et les assistantes sociales qui accueillent les Espagnols, avant de montrer les causes de leur arrivée dans cette capitale, puis leur installation dans les différents quartiers de la ville.

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Chapitre I LE SSAÉ, son action pour les migrants espagnols
Ce chapitre est consacré au SSAÉ, à la méthode de travail qui a permis d’analyser la vie de 1868 personnes ayant eu un contact avec ce service. Le SSAÉ : Un service social privé, d’utilité publique Le SSAÉ est une association privée française, créée en 1924, reconnue d’utilité publique en 1932 dont l’action sociale auprès des étrangers installés en France s’est poursuivie même après 2005 dans le nouveau cadre administratif de l’ANAEM7. Son but a été d’aider les immigrants sans distinction d’origine, d’appartenance politique ou religieuse. Le SSAÉ fut nommé de 1924 à 2008 : « Service Social d’Aide aux Émigrants », alors que les personnes aidées sont immigrées lorsqu’elles arrivent en France. Cette appellation résulte de l’histoire de sa naissance. Des femmes, issues de la bourgeoisie ou de l’aristocratie, se mobilisèrent après la guerre de 1914-1918 pour encadrer et aider les migrants de plus en plus nombreux. Elles appliquèrent le principe de « protection des émigrants et des travailleurs émigrés » dans le cadre de la Commission Internationale de l’Émigration relevant de la Société des Nations. Au début du XXe siècle, le travail social commence à se structurer. La bienfaisance et la charité, qui se pratiquaient à l’échelle individuelle au XIXe siècle, s’organisent dans le cadre de nouvelles professions. La création du SSAÉ correspond à un contexte d’internationalisation des migrations et du développement d’un certain féminisme où les femmes désirent exercer un métier reconnu. Le travail social se professionnalise, adopte des règles déontologiques, des méthodes efficaces pour aider les immigrants. Depuis 2008, le SSAÉ est devenu « Soutien, Solidarité et Action en faveur des Émigrants ». Il a contribué encore indirectement jusqu’en 2010 à faciliter l’intégration des étrangers en France en faisant connaître les politiques migratoires, l’histoire des migrants, leur rôle dans la société française. Il a publié une revue Accueillir de 1972 à 2010. La première action du SSAÉ fut d’aider les jeunes femmes seules arrivant dans le monde « dangereux » du nouveau pays d’accueil. À cet égard, le SSAÉ est influencé au début par l’expérience de l’immigration aux États-Unis et par les missions protestantes. Lucie Chevalley fut la fondatrice du SSAÉ et la présidente de ce service dans les années 1930-1940. Fille de pasteur, elle milite pour la reconnaissance de l’égalité des femmes après avoir été évincée du
ANAEM : Agence Nationale de l’Accueil des Étrangers et des Migrations, née en 2005 de la fusion du SSAÉ et de l’OMI : Office des Migrations Internationales.
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concours d’agrégation de droit, pour la seule raison d’être du « deuxième sexe »8. Ensuite, elle accompagne son mari en Égypte et commence à distribuer des secours aux immigrants venant du Moyen-Orient. À son retour, elle décide de continuer ce travail en France en liaison avec la Société des Nations. Cette institution définit son objectif : secourir les immigrants en faisant appliquer la législation internationale en accord avec les lois françaises du pays d’accueil. Dès le départ, le SSAÉ trouve sa place par des actions au quotidien dans une « culture de compromis, le rejet du conflit, la quête de l’harmonie et l’obsession de la conciliation9 ». Sous le Régime de Vichy, le SSAÉ fonctionne difficilement, car les assistantes sociales ont une marge de manœuvre étroite dans leurs actions. Comment peuvent-elles s’appuyer sur l’État français et désobéir au nom de la déontologie pour sauver les étrangers, victimes de la politique de l’État ? Ces fonctionnaires peuvent-elles être un frein à une politique si celle-ci est en contradiction avec leur éthique ? Cette problématique perdure jusqu’en 2005, même si elle est bien moindre. Elle apparaîtra dans l’étude de nos dossiers concernant les Espagnols à Paris10. Christine Garcette, assistante sociale et administratrice du SSAÉ, écrit : « L’ambition du SSAÉ a toujours été de jouer un rôle d’alerte et d’interpellation quand il y avait besoin, en particulier sur le respect de la dignité humaine ou le droit de vivre en famille. Pour autant, il n’a jamais été dans la culture du SSAÉ, comme du service social en général, de prendre ouvertement position sur des questions politiques.11» À partir de 1945, le SSAÉ développe ses activités, devient un pilier de la politique de l’immigration menée par l’État français qui ouvre ses frontières pour accueillir des immigrés et pose ses conditions : cartes de travail et de séjour. Ce service a été aidé financièrement par trois ministères : ceux des Affaires étrangères, de la Santé et du Travail. Depuis 1964, il a été aussi financé par le FAS (Fonds d’action sociale) qui étend son action à partir de cette date à tous les étrangers12. Ce service a mené ses actions dans toute la France. Il est devenu une institution avec un conseil d’administration qui oriente sa politique ainsi qu’un conseil scientifique. Le comité d’honneur lui a donné un rayonnement. Il était
Expression selon Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, Paris, 1949, réédité, Folio Essais, 1989. 9 Lucienne Chibrac, Les pionnières du travail social auprès des étrangers. Le Service social d’aide aux émigrants, des origines à la Libération, Rennes, Éditions ENSP, 2005, introduction. 10 Cette problématique est posée en 2005, où d’après la source du GISTI, Plein droit n° 70, octobre 2006, certains assistants sociaux ont démissionné, refusant que le SSAÉ soit inclus à l’ANAEM, où ils perdraient leur autonomie vis-à-vis de la politique de l’État et où ils seraient de simples exécutants chargés de faire appliquer le Contrat d’Accueil et d’Intégration (CAI). 11 Christine Garcette, Le travail social auprès des étrangers. « Entre droit et éthique, le grand écart », GISTI, Plein droit nº 70, octobre 2006, p. 2. 12 Le FAS : Fonds d’action sociale, dépend du ministère de l’Intérieur. Il a été créé en 1947 pour aider les Algériens en France. Il finance différentes actions à tous les migrants depuis 1964 dans le but d’intégrer les étrangers en France.
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composé en 2005 de seize membres, dont Madame Lucie Aubrac, Monsieur Tahar Ben Jelloun, Monsieur Bernard Stasi, Madame Germaine Tillon, Madame Simone Weil. Les assistantes sociales jouent pleinement leur rôle de fonctionnaires tout en réussissant à garder une autonomie dans leur action d’aide apportée aux étrangers secourus. La neutralité politique du SSAÉ est la règle primordiale respectée dans ce service, ce qui lui permet, d’une part, d’avoir des relations avec différents réseaux d’entraide pour agir le mieux possible, et d’autre part, de recevoir une aide financière importante de l’État. Cette institution a ainsi mené des actions multiples avec deux objectifs précis : d'abord, aider individuellement les migrants par l’ouverture de dossiers nominatifs, tout en agissant en fonction de la politique de l’État13. Le deuxième objectif a été de s’engager dans des actions « pilotes » comme l’était celle, avant 1973, d’octroyer des bourses d’études aux étrangers lorsque l’Éducation nationale s’y refusait. Le SSAÉ avait pour but d’influencer l’orientation de la politique de l’État à l’égard des immigrants, voire en s’y opposant ouvertement14. D’autres réalisations étaient menées, comme l’organisation de stages intensifs de français en trois mois pour les jeunes primo-arrivants au centre de Rocheton en Seine-et-Marne15. Beaucoup de jeunes Espagnols en ont bénéficié. Le principal pivot de ce service a été l’ensemble des assistantes sociales. Celles-ci ont utilisé un outil essentiel : le dossier qui a permis d’assurer le suivi de l’aide aux immigrés.

Le dossier : l’outil de travail de l’assistante sociale
Une assistante sociale pouvait d’abord fournir une aide technique, un renseignement par téléphone. Puis lorsqu’un migrant avait besoin d’un soutien plus important, elle ouvrait un dossier. Aucun critère strict n’était imposé. Seule l’assistante sociale jugeait de son ouverture. Elle y inscrivait toutes les démarches nécessaires. Ce document fournissait très rapidement les renseignements. L’assistante sociale pouvait donc s’occuper pour la première fois d’une personne qui avait eu un dossier ouvert dix ans plus tôt. La moyenne du suivi des personnes a été de onze ans pour les Espagnols à Paris de 1941 aux années 1980. En général, une assistante sociale suivait la même personne.

Claude Guillon, qui fut directrice du SSAÉ, publia "Le SSAÉ : soixante ans d'accueil des réfugiés". Revue Européenne des Migrations Internationales, Volume 4, 2004, Numéro 1-2, p. 115-127. 14 Les bourses d’études ont été financées par le FAS, Archive CAC, FAS, Cote 850021, art. 24. 15 Archives CAC, FAS, Cote 8600399, art. 23, attribution par le FAS d’une subvention pour les stages intensifs de français à Rocheton pour l’année 1970. Dans le versement 850021, art. 24, la photo d’une classe est insérée dans le dossier par une assistante sociale du SSAÉ qui présente très chaleureusement ce centre éducatif.

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La couverture du dossier indique la date du début de l’aide, le nom de la personne, sa nationalité, ainsi que la mention « référé par » permettant de connaître l’intermédiaire qui l’a adressé au SSAÉ. L’état civil, le nombre d’enfants sont écrits, tout comme les numéros de la carte d’identité, de séjour, de travail, de la Sécurité Sociale. La profession, l’adresse apparaissent. Le motif « problème » nécessitant de l’aide est également présenté. Mais il est vite caduc. La personne est suivie pour d’autres raisons, plus structurelles. Ainsi, certains dossiers ouverts avaient un motif ponctuel, classé dans la dénomination « suralimentation » : la personne nécessitait une aide alimentaire. Le problème était vite réglé par l’envoi d’un colis de denrées. En fait, cette même personne était suivie pendant des années pour résoudre le problème de fond concernant les ressources, le loyer, le chômage. Les autres pages du dossier forment un labyrinthe d’informations complémentaires qui indiquent le parcours de la personne ainsi que celui du travail élaboré par l’assistante sociale16. Un résumé chronologique peut avoir été fait. Dans ce dossier, les feuilles roses ont un rôle essentiel. Celles-ci, souvent tapées à la machine sont en général des duplicata. Mais elles peuvent être écrites aussi à la main. L’original devait être sûrement gardé par l’assistante sociale qui y écrivait ses impressions. En effet, ces feuilles décrivent leurs premières réactions, leurs ressentis mêlés d’émotions quand elles rencontraient pour la première fois la personne secourue. La description de la visite à domicile permet à l’historien de comprendre la vie et les conditions sociales de l’époque, notamment la situation du logement dans la capitale. Les cartes postales envoyées par les personnes à l’assistante sociale sont gardées avec l’enveloppe et le cachet de la poste. Entre 1941 et les années 1980, les dossiers ont suivi une évolution. Ils sont de plus en plus minces avec moins d’informations. Les feuilles roses personnelles des assistantes sociales, se trouvant dans les dossiers des années 1950-1960, disparaissent à partir des années 1980. Elles gardent pour elles ces fiches sans laisser de trace et n’écrivent que des informations neutres, nécessaires pour la démarche, puisque le dossier peut être désormais lu par le migrant. Celui-ci doit être d’accord avec ce qui a été écrit et conservé. Dans les années 1950-1970, ces dossiers étaient relus par une assistante sociale du service. Des corrections étaient faites. Pour les fiches roses, des points d’interrogation apparaissent de temps en temps lorsque la remarque était désobligeante ou trop familière. Les réflexions personnelles des assistantes sociales pouvaient choquer, mais elles étaient libres de les écrire, étant sûres de n’être relues que par un membre du SSAÉ. De plus en plus, les dossiers ont été informatisés sans traces sur papier. Depuis les années 1990, ils sont conservés dans un délai de trois ans. Ce délai a tendance à être de plus en plus réduit avec les obligations de la CNIL17 qui fixe à deux ans
16 Les assistantes sociales sont toutes des femmes. Leur nom apparaît dans les dossiers par des lettres qui leur sont adressées et insérées dans les justificatifs de leurs actions. Beaucoup sont célibataires. Les cartes postales sont adressées à « Mademoiselle ». 17 CNIL : Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés.

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leur conservation. Cette volonté de réduire les informations d’un dossier est due au critère du respect de la vie privée. Le contact entre le SSAÉ et le service social espagnol a été progressif. Dans les années 1960, l’Espagne encore franquiste accepte petit à petit de renouer le contact avec les réfugiés politiques. Ce sont au début des initiatives privées informelles. Une seule assistante sociale espagnole a été contactée par le SSAÉ spontanément, grâce à une rencontre lors d’une conférence catholique sur le thème du service social à Paris en 1953. Cette femme avait en Espagne une fonction au ministère de la Justice, au Conseil Supérieur de Protection des Mineurs. La coopération entre les deux pays se réalise dans les années 1970, car les États espagnol et français ont le même objectif : celui d’un retour des Espagnols dans leur pays d’origine. L’Espagne est en plein essor économique et a besoin d’une main-d'œuvre importante. María-José Fernandez-Vicente a montré dans sa thèse comment l’État espagnol voulait contrôler ses migrants18. La politique française de l’immigration change en 1975 et incite au retour des immigrés dans leur pays. Un lien se noue entre le SSAÉ et l’Institut espagnol de l’Émigration à Madrid pour des actions spécifiques. Le gouvernement espagnol octroie des bourses d’études aux enfants d’immigrés espagnols qui s’installent en Espagne. Les assistantes sociales des deux pays travaillent ensemble pour résoudre certains problèmes, tels l’octroi d’une pension de retraite, rechercher un enfant, un parent disparu, demander un extrait d’acte de naissance en Espagne. Ces dossiers, si nécessaires pour le travail des assistantes sociales, sont devenus également un outil précieux pour les historiens, et les chargés de mission du ministère de l’Emploi ont voulu les préserver dans cette perspective. Le ministère de l’Emploi a envoyé les dossiers déterminés « historiques » au Centre des Archives Contemporaines de Fontainebleau. C’est ce qui a été fait pour les deux versements étudiés19.

María-José Fernandez-Vicente, Émigrer sous Franco. Politiques publiques et stratégies individuelles dans l’émigration espagnole vers l’Argentine et vers la France (1945-1965), sous la dir. de Pilar Gonzalez Bernardo de Quiros, thèse de doctorat de lettres, sciences sociales et humaines, Paris VII, 2004. 19 Ils sont répertoriés sous la numérotation « 19860 309 » et « 19960 437 », accessibles par les cotes « 860 309 » et « 960 437 », l’un a été archivé en 1986, l’autre en 1996. Le versement 860 309 regroupe 340 « articles », appelés ainsi par les archivistes. Chacun de ces articles est un grand carton abritant plusieurs dossiers. Ces dossiers individuels et nominatifs, ouverts de 1941 à 1976, sont classés par nationalité. Il en est de même pour le versement 960 437 qui est composé de 131 « articles ». Tous les dossiers des Espagnols qui ont vécu à Paris un certain temps entre les années 1945 et les années 1980 se trouvent dans cent seize « articles » répertoriés dans ces deux versements.

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Méthodologie utilisée pour l’étude des dossiers La méthode a été quantitative et qualitative. Les dossiers ont été comparés. Des bases de données ont pu comptabiliser certains faits qui ont pu ainsi offrir des « profils » très précis concernant les réfugiés politiques et les migrants économiques espagnols. À Paris, 695 dossiers nominatifs ont été ouverts et concernent en réalité 1868 personnes en comptant les membres de la famille aidée. Ils ne représentent que 3 % de l’ensemble des Espagnols vivant dans la capitale. Mais cette étude permet de rendre l’histoire de l’immigration vivante, restituant une visibilité de la vie quotidienne peu montrée dans les analyses plus générales concernant l’immigration. Comme avec une loupe grossissante, des événements inaperçus au départ peuvent prendre de l’importance. Cela ne concerne qu’une minorité d’Espagnols, ceux qui ont eu le plus besoin d’aide. Des données récurrentes nous font apparaître certains problèmes. Ceux-ci ne peuvent être relégués seulement au domaine de la vie privée, car ils témoignent d’un contexte économique et social particulier qui est également à prendre en compte. Les dossiers des Espagnols vivant à Paris sont moins nombreux dans les années 1960-1970 que dans les années 1950-1960. Dès les années 1968, beaucoup d’Espagnols s’installent directement en banlieue sans passer par Paris. L’étude sur Paris ne doit pas être isolée. Elle est à intégrer dans l’espace plus large de l’Île-de-France. La comparaison avec la banlieue permet d’avoir une vue d’ensemble plus nuancée et plus complète sur la vie des Espagnols dans l’agglomération parisienne. La thèse de Natacha Lillo qui analyse le vécu des Espagnols dans la Plaine Saint-Denis nous permet de comparer leur adaptation et de comprendre la spécificité de l’espace parisien20. Les Espagnols dans la capitale, qu’ils soient aidés ou non par le SSAÉ, ne représentent que 1,60 % des Parisiens. Très dispersés dans l’espace parisien, ils passent presque inaperçus. La première spécificité de leur implantation parisienne est cette « transparence ». Très minoritaires, ils sont peu visibles dans cet espace de vie, où l’anonymat règne. Le SSAÉ a aidé les deux vagues d’immigration espagnole de cette époque qui s’entrecroisaient, celle dite « immigration politique » composée de réfugiés répertoriés par l’OFPRA, et celle nommée « immigration économique » importante dans les années 1960. Tout d’abord, le quart des dossiers ouverts date du début des années 1950. Beaucoup de réfugiés politiques ont vécu en province dès le début de leur arrivée en France - pour la majorité en 1939 -. Ils arrivent nombreux à Paris entre 1947 et 1951. C’est la période de l’urgence de l’après-guerre. Les
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Natacha Lillo, « Espagnols en banlieue rouge, histoire comparée des trois vagues migratoires à Saint-Denis et dans sa région au XXe siècle », thèse de doctorat d’Histoire sous la direction de Pierre Milza, IEP, 2001.

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assistantes sociales doivent agir très rapidement, car la pénurie sévit pour l’ensemble des Parisiens, notamment pour les Espagnols nouveaux arrivants. Entre les années 1960 et le début des années 1970, l’ouverture des dossiers est plus régulière. La vague d’immigration est plus mélangée en raison du fait que des réfugiés politiques et des immigrés pour cause économique s’entrecroisent. L’année 1971 accueille beaucoup d’Espagnols au SSAÉ alors qu’en 1968, peu d’Espagnols ont fait une demande d’aide. Les événements politiques et les grèves ont attiré moins de migrants21. En 1971, par contre, une progression des demandeurs d’asile pour les réfugiés politiques apparaît nettement, due à la politique répressive de Franco qui s’accentue. Le contexte économique et social du début des années 1950 est marqué par une population subissant encore la pénurie, alors que celui des années 1960-70 présente une société d’abondance qui se développe. Pour toute cette période des années 1950-1960-1970, le SSAÉ, bien que neutre politiquement, a majoritairement aidé les réfugiés politiques représentant 78,5 % du total des dossiers. Ils étaient arrivés nombreux en 1939 en France, sans possibilité de retour en Espagne après 194522. Ils ont un besoin important d’assistance, ayant subi de nombreux traumatismes, dont les deux guerres : la guerre civile en Espagne de 1936 à 1939 et celle de 1940 à 1945 en France, ce qui les a fragilisés dans leur corps et dans leur âme. L’autre vague d’immigration politique qui s’étend de 1950 à 1975 apparaît dans cette étude des dossiers, alors qu’elle est presque passée inaperçue dans l’opinion publique. L’immigration économique des années 1960-1970 est également aidée par le SSAÉ. La plupart des dossiers sont suivis entre cinq et douze ans. Mais cette aide octroyée apparaît déjà très diverse par la durée et par le type d’aide : à court ou à long terme. À l’extrême, l’échelle du temps va de quelques mois à 31 ans. Certaines personnes nécessitent très peu d’aide, d’autres, au contraire, ont besoin d’un soutien à long terme, ce qui traduit une situation plus précaire. La durée du suivi des Espagnols varie selon les conditions de ressources de la personne secourue, mais aussi suivant les possibilités financières du SSAÉ qui reçoit des subventions de l’État français. L’amélioration économique et sociale des immigrés espagnols pendant la décennie des années 1960-70,

Georges Tapinos confirme cette constatation au niveau national. Il a remarqué un ralentissement du flux migratoire en France entre 1966 et 1968 avant une remontée spectaculaire en 1970. La récession de courte durée des années 1968-69 annonçait la nouvelle période de crise économique à partir de 1973. Georges Tapinos, L’immigration étrangère en France 1946-73, Paris, Cahiers de l’INED, n° 71, 1975, p. 79. 22 Ils étaient 500 000 en février 1939. Ils ne sont plus que 120 000 en 1940. Beaucoup avaient été refoulés en Espagne à cette date. Certains avaient migré en Amérique latine, d’autres franchissent les Pyrénées clandestinement particulièrement dans les années 1950. Voir l’ouvrage collectif coordination J.C. Villegas, Plages d’exil, Les camps des réfugiés espagnols en France 1939-1989, in « Le devenir de l’immigration », BDIC, Nanterre, 1989.

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comme pour le reste de la population parisienne et française, est la cause principale du suivi plus court de ces personnes23. Des liens affectifs entre les assistantes sociales et les Espagnols se sont noués. Ils ont permis leur intégration à Paris, où l’anonymat de la capitale est très fort. Ils ont également réconcilié les Espagnols avec l’État français qui leur apparaît hostile au départ. Les démarches administratives qu’ils doivent entreprendre pour être en règle avec l’État, décrites dans cette source, sont compliquées et deviennent des obstacles ressentis par eux comme oppressants. Le SSAÉ est un relais, un carrefour dans un réseau d’entraide sociale qui existe à toutes les échelles : du local au régional puis au national et à l’international. La politique sociale de l’État français coopère avec les organismes internationaux. Les assistantes sociales utilisent ces deux cadres pour agir le plus efficacement possible. Le SSAÉ, reconnu comme une institution d’accueil aux immigrants, est appelé par ces différentes organisations. Il les sollicite également pour agir, se trouvant ainsi au cœur d’un réseau d’entraide. Le SSAÉ au cœur d’un réseau d’entraide La rubrique « référé par » en haut de la couverture des dossiers, indique que les Espagnols ont eu recours au SSAÉ de différentes manières, soit directement puisque ce service est connu dans le milieu de l’immigration espagnole, soit indirectement par des associations et des institutions politiques. Ce service social se situe au cœur de liens multiples entre employeurs, services de santé, scolaires, demandes locales des mairies, des associations locales et surtout des ONG. Des organismes dépendants de la politique de l’État octroient aussi un grand nombre d’aides diverses dans ces années, par le moyen de multiples comités. Les deux vagues de l’immigration ont bénéficié de ces aides. Elles ont chacune un réseau d’entraide différent bien qu’ils s’entrecroisent. L’aide peut être demandée directement par les Espagnols eux-mêmes ou par un membre de la famille ou bien encore par des connaissances. Les informations comme « référé par un ami, un camarade, un compatriote » indiquent l’existence d’un réseau d’entraide. Les termes de « camarades, compatriotes » indiquent un sentiment d’appartenance à une classe sociale ouvrière et à la communauté espagnole où la solidarité entre mêmes nationalités se renforce à l’étranger. Les hommes viennent plus demander de l’aide au SSAÉ que les femmes. Celles-ci le font en référence à un homme : « son mari ». Mais en réalité, la majorité des Espagnols a recours au SSAÉ de manière
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Jean Fourastié décrit cette amélioration sociale de l’ensemble des Français dans les années 1960-70 dans les Trente Glorieuses, Paris, Fayard, 1979, Hachette Littératures, éditions Pluriel, 1998.

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indirecte, soit qu’ils ne connaissent pas ce service, soit qu’ils n’osent pas demander l’aide nécessaire. Les services sociaux locaux comme les mairies des arrondissements font appel au SSAÉ. Le lycée Buffon et une assistante sociale d’une usine demandent également à ce service d’ouvrir un dossier. Les centres d'hébergement d’urgence de l’Armée du Salut, les services sociaux des institutions de santé ont fait aussi appel, notamment l’hôpital de Maison Blanche et l’hôpital Tenon du 20e arrondissement. Deux dispensaires, celui du 10e et le dispensaire espagnol San Fernando de Neuilly24, dépendant de l’État espagnol, ont référé deux personnes. Cinq personnes sorties de prison ont été envoyées au SSAÉ. Les institutions politiques de l’État espagnol se sont adressées au SSAÉ25. Des associations espagnoles ont fait ouvrir des dossiers comme la Ligue des Mutilés de la Guerre Civile, « Solidaridad Española ». Peu d’associations françaises ont envoyé des Espagnols réfugiés politiques au SSAÉ26. Les Organisations Non Gouvernementales (ONG) et les organismes relevant de la politique sociale de l’État français ont fait ouvrir un nombre important de dossiers27. Les institutions qui dépendent de l’État français sont aussi très diverses28. Mais, c’est le Service social de la main-d'œuvre étrangère (SSMOE) ainsi que le Centre d’orientation sociale des étrangers (COSE) qui ont envoyé le plus de personnes. Ces deux organismes s’occupent de l’orientation professionnelle des immigrants et c'est pourquoi ils les ont envoyés au SSAÉ afin qu’ils s’insèrent dans le marché du travail français. Le Ministère du Travail a fait appel directement au SSAÉ une seule fois pour orienter une personne handicapée, classée comme « diminuée physique ». Les services sociaux de province accompagnent les Espagnols dans leur exode rural vers Paris. L’Entraide universitaire française (EUF) qui aide les étudiants étrangers a envoyé de nombreux étudiants. Le réseau d’aides autour du SSAÉ évolue dans les années 1960-1970. Les réfugiés sont moins nombreux et de nouveaux réseaux se mettent en place. Les
Dispensaire San Fernando, 121, boulevard Bineau, Neuilly. Le gouvernement espagnol en exil ainsi que le gouvernement basque en exil pour les exilés politiques, l’État espagnol (le ministère de la Justice espagnole et le ministère des Affaires étrangères) pour les migrants économiques des années 1960-1970. 26 Les associations de déportés, des FTP, des associations de mutilés, « d’antituberculeux » et l’entraide ouvrière. Certaines associations spécifiques aux intellectuels réfugiés politiques ont été actives et ont fait également appel au SSAÉ : le Comité d’Aide Exceptionnelle aux Intellectuels Réfugiés (CAEIR) et le Comité International d’aide aux Intellectuels (CIPIR). 27 Parmi les ONG, les deux principales sont américaines : l’International Rescue Organisation (IRO) et l’International Rescue and Relief Commitee (IRCC). 28 Le Bureau d’Orientation Professionnelle pour les Réfugiés Étrangers (BOPRE), le Centre d’Information et d’Aide aux Travailleurs Étrangers (CIATE), le Centre Kellermann, le Centre Intergouvernemental pour les Réfugiés (CIR), le Centre Inter Gouvernemental des anciens légionnaires (CIG), le Service social de la Résistance (COSOR), l’Office central des Réfugiés Espagnols (OCRE), l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA).
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paroisses des arrondissements jouent également un rôle local et la « Mission Espagnole » de la rue de la Pompe dans le 16e arrondissement soutient les Espagnols de la migration économique. C'est pourquoi elle les envoie au SSAÉ. Une évolution apparaît également dans la société française. Beaucoup d’écoles, de lycées demandent plus souvent au SSAÉ d’intervenir en faveur de bourses scolaires pour les enfants qui font leur scolarité dans les écoles, collèges, lycées pendant les années 1960-70. Le SSAÉ remplace l’État qui, jusqu’en 1973, n’octroie pas de bourses aux enfants étrangers non réfugiés politiques pour les études dans les lycées classiques. L’Entraide Universitaire Française, qui aide en priorité les étudiants réfugiés politiques selon les accords de Genève de 1955, fait moins appel au SSAÉ puisqu’il y a moins de réfugiés politiques étudiants. Le service social local des mairies de Paris fonctionne beaucoup plus. Cela montre l’urgence du problème du logement. Les employeurs sont encore peu nombreux à indiquer ce service. Le service de la Santé intervient toujours : les hôpitaux, les dispensaires, le centre d’hébergement de l’Armée du Salut. Les ONG sont aussi très importantes29. Les organismes qui dépendent de l’État sont toujours très nombreux30. Le contexte de la guerre d’Algérie influence le SSAÉ. Celui-ci œuvre pour les rapatriés d’Algérie qui sont étrangers et pour beaucoup, réfugiés politiques. Le réseau du SSAÉ s’élargit. La Chambre des Métiers, la Caisse d’Épargne, l’URSSAFF et le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) apparaissent. Cela traduit une amélioration économique pour certains qui rêvent de s’installer à leur propre compte. La période des Trente Glorieuses a permis à l’État et au SSAÉ d’être efficace, grâce à des aides multiples dont financières. Les assistantes sociales peuvent agir efficacement. Elles s’appuient sur cette structure et assurent un suivi à long terme. Leur rôle est essentiel dans l’intégration des Espagnols à Paris comme nous allons le voir.

Le Secours catholique, le Comité Inter-Mouvements auprès des Évacués (CIMADE), le Centre d’aide exceptionnelle aux intellectuels réfugiés (CAEIR), le Comité juif d’action sociale et de reconstruction (COJASOR), la Croix Rouge française et suisse, le Fonds Humanitaire Espagnol, une fois le Spanish Aide. 30 La Direction départementale d’action sanitaire et sociale (DDASS), la Direction Départementale de la population (DDP), la Main-d’œuvre Étrangère (MOE), le Ministère des Affaires étrangères, l’OFPRA, l’ONI, l’IRC, le COSE, le Service Social de la Main-d’œuvre Étrangère (SSMOE) de province.

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Chapitre II Le rôle des assistantes sociales dans l’intégration des Espagnols à Paris
Avant d’étudier la première rencontre des assistantes sociales avec les Espagnols et d’analyser leur relation qui se noue à long terme, il convient de comprendre les objectifs du travail social pendant la période de « l’État Providence » des années 1945 aux années 198031. Le travail social dans les années 1945-1975 L’État est intervenu dans le domaine social afin de garantir un niveau minimum de bien-être à l’ensemble de la population, grâce à un système étendu de protection sociale dans un objectif humaniste avec des méthodes techniques afin d’être plus efficaces32. Les assistantes sociales du SSAÉ se situent dans cette perspective. Mais l’État a deux objectifs différents. C'est pourquoi sa politique de l’immigration et sa politique sociale sont complémentaires et parfois contradictoires. Le but principal est d’avoir une main-d'œuvre quantitative correspondant à un besoin de la France des Trente Glorieuses. L’objectif démographique est très présent. Il doit favoriser le peuplement du pays par des Européens. Les Espagnols doivent remplacer la vague de l’immigration italienne qui était déjà intégrée à la société française dans les années 195033. Les Italiens avaient des revendications salariales plus fortes. Les Espagnols arrivaient à ce moment et devenaient la main-d'œuvre malléable nécessaire à l’économie. L’Office National de l’Immigration (ONI) est créé en 1945. L’État avait pour mission d’encadrer les flots d’immigration qui arrivaient34. Désormais, jusqu’en 1984, les étrangers reçoivent deux cartes pour être
Il s’agit d’une expression ancienne inventée par le républicain Emile Ollivier le 27 avril 1864 lors d’un discours qu’il prononça à l’Assemblée nationale pour dénoncer l’excès de pouvoir de l’État centralisateur qui s’immisçait dans la politique sociale. Cette expression fut mise en vigueur par Pierre Rosavallon dans son livre La crise de l’État Providence, Paris, Seuil, 1981. L’auteur montrait le déclin d’une politique sociale développée par l’État durant les années 1945-80. 32 Michel Chauvière « Les professions du social : compétences ou qualifications ? », in Jacques Ion (sous la Dir.), Le travail social en débat(s), Paris, La découverte, 2005, p. 119. Michel Chauvière, Le travail social dans l’action publique. Sociologie d’une qualification controversée, Paris, Dunod, 2004, p. 75. 33 Pierre Milza et Marie-Claude Blanc-Chaléard ont démontré cette intégration. Pierre Milza, Voyage et Ritalie, Paris, Plon, 1993. 34 Ainsi donc, l’ONI était placé sous la double tutelle correspondant à ces deux objectifs : celui du ministère du Travail et de la Sécurité sociale, et celui du ministère de la Santé publique et de la Population.
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