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L'être et le genre

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Description

Le climat du XXIe siècle est à l’affranchissement des normes de genre. Les sujets contemporains croient de moins en moins en des rôles d’homme et de femme, qu’ils n’auraient qu’à jouer comme une partition écrite à l’avance. Ils ont raison. Cette nouvelle émancipation fait-elle pour autant disparaître la valeur de la question du genre dans une existence ? Que reste-t-il du genre une fois que l’on en a déconstruit les normes ?
Avec Lacan, la psychanalyse a ouvert la voie à un abord du genre qui fait voler en éclats tous les stéréotypes et introduit du trouble en chaque être. Les études de genre lui sont en cela redevables. À partir de figures d’hommes et de femmes hors normes au cinéma (de Billy Wilder à Guillaume Gallienne), dans la littérature contemporaine (Édouard Louis, Catherine Millet, Delphine de Vigan, Pascal Bruckner), Clotilde Leguil nous montre ce que peut signifier « être un homme » ou « être une femme » au XXIe siècle par-delà toute norme.

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Publié par
Nombre de lectures 5
EAN13 9782130729495
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0120€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ISBN 978-2-13-072949-5 re Dépôt légal – 1 édition, 2015, avril © Presses Universitaires de France, 2015 6, avenue Reille, 75014 Paris
Sommaire
Couverture Page de titre Page de Copyright Dédicace PROLOGUE – Insoutenable légèreté du genre I – S’affranchir des normes de genre II – Préhistoire du modèle unisexe III – L’inquiétante étrangeté du genre IV – Le genre hors norme V – Rôle d’homme/Rôle de femme VI – Parfum de femme au-delà des clichés VII – Aux origines du genre ÉPILOGUE – Le genre, nouvelle étoffe de l’être BIBLIOGRAPHIE RÉFÉRENCES CINÉMATOGRAPHIQUES REMERCIEMENTS Dans la même série Notes
Pour XavierPour PGGQui m’ont permis chacunde cheminer vers mon genre
Entre l’homme et l’amour, Il y a la femme. Entre l’homme et la femme, Il y a un monde. Entre l’homme et le monde, Il y a un mur.
Antoine Tudal, inParis en l’an 2000, cité par Jacques Lacan,Fonction et champde la parole et du langage en psychanalyse.
PROLOGUE
Insoutenable légèreté du genre
Une femme 100 % femme, un peu égarée, qui cache sa fiole de whisky sous sa jupe dans son porte-jarretelles. Deux hommes travestis en musiciennes, qui la dévorent des yeux sans pouvoir la convoiter sous peine d’être démasqués. Cela vous dit quelque chose ? Cela se passait à Chicago, au temps de la prohibition. Le noir et blanc leur allait à chacun comme un gant. En 1959, Billy Wilder marquait à jamais l’histoire du cinéma en inventant ce trio inédit, brouillant avant l’heure les frontières du genre, tout en rendant hommage à la féminité éclatante de Marilyn Monroe. Car plus Jo et Jack se réfugient dans la mascarade féminine, plus Sugar Cane semble leur montrer ce qu’ils ne pourront jamais parodier. On a beau se déguiser, porter des boucles d’oreilles et des perruques, du rouge à lèvres et des bas de soie, on se demande comment les femmes s’y prennent pour être des femmes. Souvenez-vous. Afin d’échapper à des gangsters, Jo (Tony Curtis) et Jack (Jack Lemon) sont devenusJoséphine et Daphnédans une troupe de musiciennes en tournée en Floride. S’ils jouent à être des filles, ce n’est donc pas seulement pour le plaisir, mais pour sauver leur peau. Ils n’ont plus le choix. Soit ils deviennent des filles et disparaissent ainsi de Chicago, soit ils crèvent… Car le gang des guêtres aura vite fait de leur remettre la main dessus et de les aligner contre un mur le dos tourné et les bras en l’air et tattatatta… Terminé. Ils ont donc intérêt à la jouer fine et à ne pas se faire démasquer. Se déguiser en femme ne suffira pas : il leur faudra aussi se faire vraiment passer pour des femmes sans donner à penser qu’ils n’en sont qu’une imitation parodique. Il faudra donc qu’ils y mettent du leur, contrefaisant leur voix, leur démarche, leurs attitudes, et peut-être même leur façon de penser. Les rôles d’emprunt que les deux musiciens fauchés endossent pour disparaître de Chicago amènent ainsi Jo et Jack à adopter l’allure de femmes fatales, certes un peu carrées et musclées, mais parvenant somme toute à se fondre dans le décor de la troupe, comme si elles en étaient vraiment. Mais, s’agit-il seulement de déguisement ? Le voyage en Floride conduit chacun d’eux vers des destinées inattendues. Les rôles ne sont pas que des rôles : vivre ainsi parmi les femmes en se faisant passer pour des femmes produit des effets inattendus sur ceux qui pensaient user d’un subterfuge qu’ils pourraient maîtriser. Ils seront au contraire menés par leur invention dans des régions inconnues de leur être. Comment Jo et Jack deviennent-ilsJoséphineetDaphné« pour de vrai » ? En montant dans le train pour Miami, Jack refuse subitement de prendre le nomdeGéraldineainsi que le lui avait suggéré Jo. Il seraDaphné! Jack se prendra alors à son propre jeu. À force de se convaincre lui-même qu’il est une fille, il ne saura plus très bien quel est son genre. « I am a girl, I am a girl, I am a girl ! », se répète-t-il en fermant les yeux alors que Sugar en nuisette lui réchauffe les pieds énergiquement. Après s’être perdu dans la jubilation d’être une femme parmi les femmes dans ce compartiment rempli de musiciennes, Jack sera vraimentDaphné. Il aimera tellement jouer à l’être qu’il sera tenté par l’expérience de le devenirpour de vrai. Il se laissera courtiser par un milliardaire qui a posé son yacht sur la côte de Miami. Osgood tombe amoureux de cette étrange créature à la carrure d’athlète qui danse le tango en ne cessant de guider son partenaire au lieu de se laisser guider comme une femme. Daphné deviendra alors réellement cette femme qui joue à faire disparaître Jack afin de sauver sa vie. Il consentira à faciliter aussi les ambitions de Jo auprès de Sugar, dès lors qu’il saura qu’il a perdu la partie. Jack enDaphné se demandera si, après tout, épouser ce milliardaire qui la convoite avec insistance et détermination, ne résoudrait pas définitivement ses difficultés financières. « Mais enfin tu ne peux pas ! » lui rétorque Jo. « Tu es un homme ! » Ah oui… Il avait oublié ce petit détail. « I am a man, I am a man, I am a man… », se répète-t-il à lui-même comme pour ne pas oublier qu’il n’est pas la femme qu’il jouait à être auprès des femmes comme auprès de son soupirant. Passé de l’autre côté, Jack pourra-t-il revenir à son premier genre ? Quant à Jo devenuJoséphine, il recueille les confidences de Sugar. Elle aimerait tant rencontrer un milliardaire afin d’échapper à ces filous de saxophonistes infidèles ! Qu’à cela ne tienne. Jo se déguisera une seconde fois faisant disparaître, le temps d’une baignade sur la plage de Miami, Joséphineson saxo, pour devenir le riche héritier de la Shell, indifférent aux femmes mais ne et manquant pas de faire de Sugar celle qui sera chargée de réveiller sa sensualité anesthésiée. Billy Wilder s’amuse ainsi des stéréotypes sur la sexualité féminine qui veut que la frigidité soit le propre des femmes. Après Jack qui s’efforce de ne rien ressentir lorsque Sugar se love contre lui durant leur
voyage en train vers la Floride, Jo joue, lui, à devenir un homme insensible aux charmes des femmes. Les baisers langoureux de Marilyn lors d’un dîner improvisé sur le yacht d’Osgood – elle vêtue d’une robe voilant à peine sa poitrine généreuse, lui étendu sur le divan et se laissant faire, tout en sirotant du champagne – ne produiront en lui qu’un léger frémissement… « Essayons encore »… lui propose la naïve Sugar. Jo parviendra si aisément à ses fins qu’il ne saura plus comment sortir de ce théâtre. Car Sugar le prend vraiment pour un milliardaire célibataire, qui n’attendait qu’elle, une vraie femme, pour éprouver un petit frémissement auprès du sexe opposé. Elle croit être pour lui celle qui a su réveiller sa sensualité perdue, sans soupçonner qu’il ne s’agit que d’un rôle que Jo lui a fait jouer… La fin du film est peut-être la fin la plus célèbre de l’histoire du cinéma américain : fin jubilatoire, joyeuse et hilarante. Ils ne sont plus trois mais quatre sur un petit hors-bord en route vers le yacht qui doit leur permettre d’échapper au gang des guêtres. Les âmes esseulées ont fini par trouver leur partenaire, tout en ignorant qu’il n’est pas celui qu’il croit. La scène a lieu à la tombée de la nuit. Au crépuscule. C’est l’heure de vérité pour chacun. On ne peut plus éternellement fuir son destin en se faisant passer pour ce qu’on n’est pas. Des hommes pour des femmes, des musiciens pour des milliardaires, des séducteurs pour des fils à papa insensibles aux femmes. Les masques tombent. Jo se dévoile à celle qu’il aime pour ce qu’il est : non pas un riche héritier de la Shell mais un saxophoniste fauché et menteur qui ne vaut pas mieux que ceux qu’elle a déjà rencontrés. Tant pis ! Tant mieux ! Sugar a perdu son milliardaire, mais elle n’a pas perdu celui qu’elle voulait retrouver. Elle l’a rattrapé à temps.Joséphine !donc elle ! C’était donc lui ! Évaporés la Shell et ses C’était rêves de devenir riche ! L’amour est enfant de bohême et Sugar n’y peut rien. Elle cède à son destin. Elle n’a jamais aimé que les saxophonistes et même lorsqu’ils se déguisent en femme ou en milliardaire insensible à ses charmes, elle leur tombe dans les bras. Le malentendu n’aura donc pas empêché la rencontre. Bien au contraire. Marilyn et Tony Curtis s’embrassent, alors que le bateau accélère. Il resteDaphnéet son milliardaire follement épris de ses charmes ? « Je ne peux pas vous épouser. Je ne suis pas une vraie blonde ! »Aucune importance, répond le milliardaire. « Je ne rentrerai jamais dans la robe de mariée de votre mère ! » Nous la ferons reprendre. « Je fume comme un pompier ! » On s’y fera aussi. « J’ai un passé terrible. J’ai vécu pendant trois ans avec un saxophoniste ! »Je vous pardonne. « Je ne peux pas avoir d’enfant ! »Nous en adopterons. « Vous ne comprenez donc pas Osgood ? ! Je suis un homme ! », hurle Jack en ôtant sa perruque. Mais rien ne détournera le milliardaire de sa décision :Nobody is perfect !Un homme n’est en somme qu’un défaut dans l’univers de la féminité. Personne n’est parfait. Cette fausse femme lui ira très bien. Ils vivront heureux… et adopteront beaucoup d’enfants. The end ! C’était en 1959. C’était au cinéma. C’était en Amérique. Que s’est-il passé depuis pour qu’un demi-siècle plus tard, en Amérique mais aussi en Europe, et surtout en France, la question de l’être et du genre soit devenue si grave, si pesante, si polémique au point qu’elle puisse susciter çà et là des réactions de haine et des conflits violents dans la société civile ? Au point que certains dénoncent une disparition des fondements de la civilisation et que d’autres songent à éduquer l’opinion en matière de genre de façon à ce qu’on ne croit plus qu’un être né fille est vraiment une fille et un autre né garçon vraiment un garçon. Que s’est-il passé pour que l’idée qu’il puisse y avoir dutrouble dans le genre, selon l’expression de Judith Butler, suscite autant de réticences et de passions ? Que s’est-il produit pour que l’on en vienne à qualifier les catégories d’hommes et de femmes de catégories « totalitaires », comme le fait Monique Wittig dans son souhait de les anéantir définitivement ? Le climat autour des questions de genre s’est bien assombri depuisCertains l’aiment chaud, et aujourd’hui il n’est plus question de rire apparemment… La fin de la répression sexuelle et la libération des femmes auraient pu pourtant contribuer à produire une tolérance croissante en matière de genre. Mais quelque chose semble s’être rigidifié. Au point que le genre, homme ou femme, apparaît dorénavant à certains comme une norme assujettissante qui ferait obstacle à l’être véritable. Au point aussi que le genre apparaît à d’autres comme un déterminisme naturel qui ne relèverait en rien de l’interprétation improvisée des êtres dans leur rapport à leur corps sexué. Pour les premiers, de ces normes illégitimes, il faudrait se défaire pour accéder enfin à un rapport à soi et à son corps dénué d’assignation venant de la société. Être un homme, être une femme, ne serait qu’un impératif au service d’une hétérosexualité obligatoire, obligeant des sujets qui ne se sentent pourtant ni l’un ni l’autre à se conformer à des normes qui ne sont pas faites pour eux. Pour les seconds, il ne serait pas question d’interroger le genre considéré comme un héritage naturel, auquel on ne pourrait que se plier. Il faudrait en cela consentir à s’en remettre à un donné inexorable. Que s’est-il donc passé pour que le genre soit dorénavant perçu comme un devoir-être aliénant, une
marque violente venant de l’Autre et conduisant chacun à renoncer à ce qu’il a de plus singulier ? Que s’est-il passé pour que letrouble dans le genresoit inversement perçu comme un anéantissement des fondements de la civilisation ? e Les questions que nous pose ce nouveau climat de tensions et de conflits au XXI siècle sont cruciales. Lesgender studiesont fait du « genre » leur objet scientifique nous ont peut-être qui réveillés en nous forçant à reconnaître qu’en la matière, il n’y a aucune évidence. Rien ne va de soi. Ni d’être une femme, ni d’être un homme, ni d’aimer le sexe opposé ni d’aimer le même sexe. Nous sommes d’accord là-dessus. Elles nous ont aussi réveillés en dénonçant l’homophobie de la société, fondée sur un certain nombre de stéréotypes dégradants à l’égard de celles et de ceux qui ne se définissent pas comme hétérosexuels. En cela, elles ont fait progresser l’opinion en montrant comment les stéréotypes, à l’égard des homosexuels comme à l’égard des femmes en particulier, alimentaient une intolérance engendrant une souffrance qu’il s’agissait de combattre. Elles nous ont réveillés en montrant que les stéréotypes étaient bien souvent mis au service de l’exclusion de l’Autre. Monique Wittig, Judith Butler et d’autres féministes américaines posent ces questions de front, avec leurs concepts. Ces intellectuelles, ces universitaires, ces philosophes bousculent les croyances établies, dérangent les préjugés, déconstruisent les traditions. La notion de « gender », qu’elles emploient pour désigner ce qu’il y a de construit dans l’identification sexuée, est un outil qui leur permet de faire apparaître lafabrique du genre, c’est-à-dire l’absence de tout genre naturel. Sexe et genre (sex and gender) deviennent ainsi les deux concepts que l’on peut faire jouer pour décrocher le rapport au genre de toute référence à la nature. Pour elles, pas degender sans norme, c’est-à-dire sans assignation par l’autre à un certain comportement, à un certain mode d’être. Pas de norme non plus sans une opération de naturalisation de la norme, au sens où le propre des normes de genre est de se faire oublier pour se donner comme une nature indiscutable. Nous sommes redevables aux études de genre de ces avancées épistémologiques qui entraînent avec elles un véritable progrès éthique et politique. Car au-delà, il est évidemment question de droits et de reconnaissance. Les aspirations des homosexuels, gays et lesbiennes, à se marier et à fonder des familles, trouvent là un soutien conceptuel qui leur donne une légitimité. Il n’est donc pas question de discuter ici du mariage pour tous et du droit des homosexuels à adopter des enfants ou à en faire. Il est question d’autre chose. Il est question de savoir si le genre que l’on est, le genre que l’on a, le rapport à la sexuation, ne peut être conçu autrement. Cet abord du genre, tel que le proposent les études de genre américaines, à partir du concept degenderet de celui de norme, est-il le seul abord légitime ? Cette approche politique du genre est-elle la seule souhaitable ? Il est vrai que la domination masculine demeure, il est vrai que la question de l’égalité entre hommes et femmes à l’échelle mondiale reste plus que jamais actuelle, ainsi que celle de la lutte contre l’homophobie. Mais, pour autant, le genre ne peut-il s’entendre qu’en termes de norme ? Être une femme, être un homme, est-ce seulement se soumettre à une norme ? Penser différemment le rapport au genre, ce n’est pas nécessairement revenir à la nature et se faire le chantre de l’inégalité. Ce n’est pas nécessairement ignorer l’homophobie dans la société. Entre la voie desgender studies qui font du genre une norme aliénante et la voie de la tradition qui refuserait d’interroger le genre, il y a peut-être une troisième voie. Il est vrai que sur le chemin dudevenir homme, dudevenir femme, un sujet rencontre des normes, c’est-à-dire des façons d’être homme,d’être femme issues de la tradition, de la coutume, du milieu auquel il appartient. Mais peut-on entièrement dissoudre le genre dans les normes que l’on rencontre ? Ces rencontres sont-elles au demeurant purement anonymes ? Un sujet rencontre-t-il des normes ou rencontre-t-il d’autres hommes et d’autres femmes, soit d’autres êtres qui l’ont précédé dans leur façon d’interpréter leur corps et qui finalement lui présentent leur version des hommes et des femmes ? L’approche du genre à partir des normes de genre est une approche sociologique et politique, qui a toute sa légitimité mais qui par définition ne peut entrer dans le détail de la vie d’un sujet. Les normes de genre sont souvent des stéréotypes, mais les stéréotypes ne se promènent pas tous seuls dans la cité. Ils sont plus ou moins représentés, défendus, contestés, incarnés, controversés, en fonction de choix plus profonds des sujets concrets dans leur vie propre. La perspective desgender studiesconduit à faire du genre un problème collectif, un problème en somme purement politique. Il ne s’agit pas ici de dire que le genre n’est pas une norme, ni de dire qu’être homme ou femme, serait une évidence pour chacun, ni de « pathologiser » ceux ou celles qui ne se sentent ni homme ni femme. Il s’agit de reconnaître que les études de genre obéissent à certains buts politiques. Si lesgender studiesont contribué à accroître l’égalité et la justice entre les hommes et les femmes, entre les homosexuels et les hétérosexuels, c’est qu’elles sont nécessaires et qu’elles sont le porte-parole de toutes celles et ceux qui souffrent d’une absence de reconnaissance de leurs
droits. Mais peut-on s’en tenir là ? Le genre, n’est-ce pas aussi pour chacun un point opaque dans l’existence ? Une interrogation subjective qui n’a rien à voir avec des normes anonymes ? Qui y croit vraiment à ces normes de genre qui feraient de l’homme et de la femme de simples comportements adéquats à une certaine idée stéréotypée du mâle et de la femelle dans le monde humain ? Dénoncer les stéréotypes de genre est certainement un exercice nécessaire s’il permet d’ouvrir des chemins qu’un sujet pouvait auparavant s’interdire en vertu de son genre. Mais le genre n’est-il qu’un stéréotype ? Ne peut-il pas être autre chose dans l’existence ? Ne sommes-nous pas en train de nous perdre dans la querelle du genre lorsqu’on le réduit à une norme anonyme et stéréotypée ? Le point de départ de tout propos sur le genre pourrait être la difficulté des sujets à se sentir à l’aise dans le genre, dans un genre, dans les genres. Le point de départ pourrait être la souffrance des êtres face au genre, qu’il soit le leur ou celui de l’Autre. Judith Butler souligne cette difficulté pour certains sujets à s’identifier aux normes de genre. Elle est sensible au fait que les sujets n’arrivent jamais à être conformes aux idéaux du genre. Elle présente ainsi la norme de genre comme un modèle qui confronterait les sujets à leur impuissance. Impuissance à être à la hauteur du genre. Mais faut-il restreindre cette difficulté aux sujets homosexuels ? Les sujets hétérosexuels seraient-ils en vertu de leur hétérosexualité exempts de malaise face au genre ? Certainement pas. Faut-il enfin réduire la souffrance de chacun relativement à sa vie amoureuse et sexuelle à une souffrance sociale ? Je voudrais montrer ici en quel sens chacun rencontre la question du genre, quelle que soit son orientation sexuelle, autrement qu’en termes de normes de genre. Je voudrais montrer que l’abord par le stéréotype est lui-même pris dans le piège des stéréotypes. C’est-à-dire qu’il interdit d’envisager le genre comme une question qui ne peut se généraliser et qui se pose en des termes très singuliers chez chacun en fonction d’une interprétation du genre qui n’est jamais universalisable. Être un homme, être une femme, ce n’est ni seulement une aliénation à la demande sociale, ni seulement un jeu. Ce n’est ni seulement se soumettre à une norme, ni seulement parodier des normes existantes. La question du genre peut se penser au-delà des normes et au-delà des stéréotypes. Nous avons donc intérêt à la penser au-delà des normes car c’est le seul moyen d’accéder à ce qu’il y a d’intime dans le rapport de chaque sujet à son genre. Le seul moyen de sortir des discourspour touset d’entrer dans ce qui dérange toute norme, dans ce qui est hors norme parce que toujours autre que ce que l’on pouvait déjà connaître sur le genre. Du genre que l’on a, du genre que l’on est, du genre qu’on aime, peut-on d’ailleurs parler si aisément ? S’il est délicat de parler de son rapport au genre, de sa façon d’être homme ou femme, ou de n’être peut-être ni l’un ni l’autre, c’est que le genre renvoie à un sous-texte qui n’est écrit qu’en pointillé en chacun, un sous-texte qui comporte des blancs, des chapitres manquants, des lignes effacées, des phrases inachevées, des mots disparus… L’histoire de chacun en tant qu’être d’un genre ou d’un autre, est une histoire qui n’a rien d’officielle. Elle est plutôt clandestine et n’est d’ailleurs pas nécessairement destinée à être rendue publique. Personne ne peut très bien dire comme ça, tout de go, comme s’il s’agissait d’une évidence, ce qu’est une femme, ce qu’est un homme pour lui. Le genre nous confronte à une forme d’étrangeté. Bien souvent, nous ne saisissons pas quel genre de femme, quel genre d’homme nous sommes nous-mêmes. La question se pose à nous de façon subreptice, au détour d’une rencontre, bonne ou mauvaise, qui n’introduit pas tant dutrouble dans le genredu que trouble en nous-mêmes. C’est plutôt à travers une parole de l’autre que l’on apprend à connaître son propre genre. Je voudrais montrer, avec Freud et Lacan, soit avec l’approche psychanalytique, que le genre peut être à la fois beaucoup plus léger que ce que les études de genre ou leurs détracteurs en disent, et beaucoup plus grave aussi. Beaucoup plus léger, car le genre n’est ni seulement une norme, ni seulement une seconde nature. Il renvoie à une part intime qui n’est dicible ni en termes de stéréotype ni en termes naturalistes. Car le genre n’est pas une marque indélébile. Le genre est précaire. Quel que soit le corps que l’on a, on se sent homme ou femme selon certaines rencontres, selon certains émois, selon certaines passions à certains moments de son existence. Il ne s’agit pas d’un caractère acquis une fois pour toutes. Et ces expériences sont au regard des normes d’une insoutenable légèreté. Insoutenable légèreté car on aimerait bien que le genre se dépose de façon plus distincte sur notre être, qu’il n’échappe pas et qu’il relève d’une forme de sculpture de soi volontaire et consciente. Mais le genre nous échappe, comme nous échappe ce qui met en jeu notre désir. Le genre est d’une insoutenable légèreté face à ce qui y fait obstacle, et qui est du point de vue psychanalytique, tout ce qui peut se mettre en travers du désir, soit ce qui réduit le sujet à la pulsion. Nous y reviendrons. Mais le genre est aussi quelque chose qui peut être beaucoup plus grave que ce que semblent suggérer les études de genre en guise de réponse subversive aux normes de genre. Car le genre n’est
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