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L'Europe face au Sud

224 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1991
Lecture(s) : 48
EAN13 : 9782296238701
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L'EUROPE FACE AU SUD LES RELATIONS AVEC LE MONDE ARABE ET AFRICAIN

@ L'Harmattan ISBN: 2-7384-1013-8

Forum du Tiers-Monde

Sous la direction de Michel CAPRON

L'EUROPE FACE AU SUD LES RELATIONS AVEC LE MONDE ARABE ET AFRICAIN

Préface de Samir AMIN Dix études de Michel CAPRON, Bichara KHADER, Ratchik AVAKOV, V.A. ISAEV, Myriam VANDER STICHELE, Bruno CARTON et Christian COMELIAU

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Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Cet ouvrage a été produit par un groupe de travail du Forum du Tiers Monde, dans le cadre de son>programme «La Méditerranée dans le système mondial », financé par la coopération italienne, à laquelle nous adressons ici nos remerciements pour son soutien généreux. Nos remerciements vont également à l'Agence suédoise SAREC et à l'Institut des Nations pour la Recherche Sociale (UNRISD), associés aux activités du FTM. Bien entendu, selon la formule d'usage, les opinions formulées dans ce livre sont personnelles et n'engagent que leurs auteurs.

PRÉFACE Samir AMIN

Cet ouvrage, produit d'un collectif de travail animé et coordonné par Michel Capron, traite de l'ensemble des relations de type «Nord-Sud» propres à la région qui, du Cap Nord au Cap de Bonne Espérance, mettent en rapport les Europe occidentale (de la CEE) et orientale (Russie incluse), le monde arabe et l'Afrique subsaharienne (elle-même associée à l'Europe de la CEE par les conventions de Lomé). L'ouvrage situe ces relations dans une perspective fondée sur les réflexions que l'analyse du passé-présent - post-colonial et pré-Perestroika - peuvent inspirer pour l'avenir «à moyen terme ». L'histoire avait soumis l'ensemble de la région arabo-africaine à l'expansion coloniale des puissances maritimes de l'Occident européen. A la suite de la seconde guerre mondiale cet ordre colonial a été bouleversé par quatre facteurs principaux: l'essor des mouvements de libération nati~nale qui, par la guerre ou la négociation, ont obtenu l'indépendance des Etats arabes et africains; l'inscription de ce premier conflit Nord-Sud dans le temps du conflit Est-Ouest et, partant, le soutien que l'URSS apportait aux ailes radicales des mouvements de libération nationale et aux États issus de ceux-ci; la construction européenne (de la CEE des six à celle des douze) ; l'inscription de cette construction dans un approfondissement de la mon~ialisation du système capitaliste, elle-même garantie par l'hégémonie des Etats-Unis sur l'ensemble de ce système. De l'ensemble de ces..facteurs on retiendra qu'ils nous imposent de situer les relations euro-arabo-africaines dans un cadre plus large que celyi de leur géographie et impliquent en premier lieu la présence forte des Etats-Unis. Les résultats obtenus dans la reconstruction arabe et africaine au cours de cet après-guerre ont été limités et contrastés. Sans doute le paysage social et politique de tout ce continent du Sud est-il aujourd'hui

radicalement différent de ce qu'il était il y a un demi-siècle et sa « modernisation» indiscutable, même si les aspects positifs et négatifs de celle-ci s'entremêlent inextricablement, quels que soient les points de vue retenus pour les qualifier de tels. Je mettrai l'accent sur les limites de cette période de l'histoire, parce que je crois que les structures dans le cadre desquelles 7

cette dynamique historique a fonctionné ont épuisé leur potentiel. D'où la «crise» actuelle, dont la guerre du Golfe - survenue après que le travail de ce groupe a été achevé - en annonce tragiquement l'aggravation, certaine à mon avis, qui va occuper le «moyen terme» à venir. Première limite: pour l'ensemble du continent au sud du Sahara la « reconstruction» dans le cadre considéré - balkanisation de la carte politique et structures d'associationnéocoloniale à l'Europe de la CEE ne pouvait aller bien loin. Au contraire, elle a contribué à maintenir cette région du Sud du monde dans une «spécialisation» agro-minière qui correspondait bien au principe de la polarisation centres/périphéries du passé (de la révolution industrielle à la seconde guerre mondiale), mais ne constitue plus l'axe de la nouvelle polarisation, fondée sur l'industrialisation des périphéries. Les conventions de Lomé portent, de ce fait, une responsabilité lourde dans l'involution (la «quart mondialisation») d'une bonne partie du continent. Et si, comme je le crois, l'Europe du monde politique réel n'est pas capable d'envisager autre chose, autrement que sur un plan rhétorique, le moyen terme risque fort de rester marqué par la prépondérance des facteurs de désagrégation par rapport aux facteurs de recomposition. Deuxième limite: les tentatives d'une reconstruction «nationale» radicale se sont inscrites dans ce que j'ai appelé l'esprit de Bandoung (1955-1975). Il s'agissait de faire avancer un projet de modernisation bourgeois national, s'inscrivant objectivement dans la dynamique nouvelle de I'expansion capitaliste mondiale (l'industrialisation des périphéries), assis sur des réformes économiques et sociales internes (réforme agraire, nationalisations, populisme etc...). Les conflits avec les intérêts occidentaux étaient donc limités, et les «pays non alignés» pouvaient mobiliser l'appui soviétique pour négocier des termes plus favorables. Cette stratégie s'est épuisée du fait de ses limites internes (celles du populisme), traduisant ce que j'appelle l'illusion de l'impossible projet bourgeois national, et, aujourd'hui, du fait de l'effondrement du soutien soviétique. Les tentatives de ce nationalisme radical ont parfois laissé derrière elles des acquis sur lesquels il est difficile' de revenir (amorces d'industrialisation et changements sociaux). Dans d'autres cas, notamment au sud du Sahara, l'extrême fragilité des structures d'État dans le cadre desquelles elles ont opéré a réduit à peu de choses ce qui pouvait être réalisé dans «l'esprit de Bandoung ». Par la suite la tentative collective de négocier de meilleurs termes internationaux, connue sous le nom de «Nouvel Ordre Économique International» (1975), s'est heurtée à un refus global de l'Occident, prélude à la «contre-offensive» de recompradorisation engagée à partir de 1980. L'alignement européen sur la stratégie américaine, véhiculée par la Banque Mondiale et le FMI, s'inscrit dans cette offensive généralisée. Or l'épuisement du projet de Bandoung laisse plus de problèmes à résoudre qu'il n'en a résolus. Le moyen terme à venir risque donc ici aussi de prendre la forme d'une série d'impasses qui dureront aussi longtemps qu'il faudra pour permettre à une recomposition sociale et politique progressiste de se substituer aux fausses réponses passéistes par lesquelles s'exprime seulement la dissolution de peuples désemparés. 8

L'après-seconde guerre mondiale est en tout état de cause maintenant terminé et l'accélération brutale de l'effondrement de la puissance soviétique en est la manifestation la plus évidente. Va-t-on, dans ces conditions, vers une recomposition du système mondial intégré et, sur ces bases, vers un nouvel essor plus ou moins généralisé, même si toujours forcément inégal? Le discours des pouvoirs et des idéologies qui dominent en Occident ne permet de voir que cette perspective, sans même être capable d'en mesurer les obstacles autres que purement «passagers », a fortiori les contradictions internes explosives et grandissantes qui rendent cette perspective fort peu probable à mon avis. Ajoutons que la guerre du Golfe a donné lieu à une explosion médiatique de discours parant cette perspective de vertus supplémentaires qui ouvriraient la voie à une reconstruction du système mondial fondée sur le « droit» (!)et la « justice» (!!), gage d'une longue paix, etc... Aux antipodes de ces propos dénués de valeur scientifique, j'insisterai sur les inconnues gigantesques qui réduisent à néant la validité de toute projection. Tous les scénarios - même les plus extravagants - sont devenus «possibles », en articulant presque comme on le veut - sur le papier - un grand nombre d'éléments dont l'évolution est d'une incertitude égale. Dans ces conditions il vaut mieux se contenter d'identifier les contradictions principales de la nouvelle mondialisation et analyser les explosions auxquelles elles conduisent. Deux inconnues majeures commandent à mon avis la navigation à vue dans le moyen terme de la période de tempêtes qui s'est ouverte. La première concerne les réponses que l'URSS et la Chine donneront à leurs propres problèmes et à ceux de leur plus grande insertion dans la mondialisation : chaos, désagrégation et périphérisation? recomposition capitaliste permettant à ces nations de recouvrer relativement rapidement des positions fortes dans l'équilibre mondial? ouverture d'une évolution vers une redéfinition progressiste des rapports sociaux? La seconde concerne les réactions, forcément violentes, par lesquelles les peuples du Sud vont exprimer leur opposition à la mondialisation «réellement existante» dont ils sont les victimes. Ces réactions amorcent-elles des recompositions sociales et politiques, nationales et régionales ouvrant des perspectives progressistes «nationales et populaires» ? Ou resteront-elles confinées dans les chaos des ripos-

tes au « coup par coup» à l'impossible ajustement et à la compradorisation
imposés par l'idéologie libérale? Dans ces deux domait:1es concernant la recomposition de l'Est et du Sud (quatre cinquièmes de la population de la planète I), qui, par là même, commandent l'avenir mondial à plus long terme, rien de clair ne se dessinera dans le moyen terme. Le «flou» qui continuera donc à régner à l'Est et au Sud pourrait-il ne pas trop «gêner» une recomposition du système mondial axée sur l'approfondissement de la mondialisation intégrée de ses régions avancées (Amérique du Nord, Japon, Europe occidentale et centrale) entraînant derrière elles les semi-périphéries les plus dynamiques? D'une manière générale les analyses dominantes mettent l'accent sur l'évolution des conditions de la compétition économique États-Unis/Europe/Japon et, sur cette base, imaginent les différents scénarios possibles de recomposition 9

de la géométrie mondiale, dans laquelle on situe l'intégration européenne et les polarisations régionales éventuelles. Or il faut voir que ces analyses supposent implicitement une réponse positive à la question préalable posée plus haut, ce qui, à mon avis, e,st déjà fort douteux. De surcroît l'avenir de l'intégration européenne, des polarisations régionales, de la compétition États-Unis/Japon/ Allemagne et Europe est par lui-même d'une grande incertitude. Avant même que ne s'ouvre la crise du Golfe, j'exprimais quelques doutes sur ces sujets, entre autres: (i) que la construction européenne était en fait remise en cause par une option nouvelle de l'Allemagne, celle de son expansion vers l'Est (complétée par le choix américain de la Grande-Bretagne, cette situation marginalise la France et risquait de faire de l'Europe «un nain politique », écrivais-je, ce qui ne paraît pas démenti par la crise du Golfe!) (ii) qu'on avait projeté trop rapidement un schéma de polarisation régionale tripartite Etats-Unis/ Amérique latine ;Europe/monde arabe, Afrique; Japon! Asie du SudEst) flou et trop mobile pour pouvoir être considéré comme chargé d'une probabilité raisonnable, de surcroît inégal au détriment de l'Europe et supposant une politique allemande autre que celle qui se dessine déjà clairement etc..., (iii) que dans la compétition «tripartite» les partenaires véritables étaient les États-Unis, le Japon et l'Allemagne (et non l'Europe), que les États-Unis conserveraient et renforceraient leur avantage «militaire» (accusant la subordination de l'Europe, appelée à les soutenir dans le conflit Nord-Sud substitué à l'épouvantail de «l'Est» et de l'anticommunisme) etc..., et que, dans ces conditions, on avait projeté trop rapidement la logique du déclin américain, dont le déploiement des effets ne se fera sentir que dans un avenir plus lointain etc... Nous revenons alors aux perspectives à moyen terme concernant la région Europe-monde arabe-Afrique subsaharienne qui constitue l'objet

de cet ouvrage. Il est plus efficace - à mon avis - de partir « à l'envers»
de la construction de l'image de ce que «devraient» être les rapports «idéals» entre ces sous-régions, pour mesurer la distance qu'il y aurait à parcourir pour atteindre cet objectif. On verra alors que les évolutions du passé proche, analysées dans le livre, n'ont pas préparé le terrain pour un développement ultérieur favorable, mais au contraire en ont rendu le parcours plus escarpé, comme on verra que les soubresauts qui se dessinent ne s'inscrivent pas, même chaotiquement, dans le schéma de la reconstruction souhaitable, mais au contraire aggravent les contradictions du système. Le modèle «idéal» suppose bien entendu un système de valeurs (de critères d'évaluation) qui constitue son support. J'explique ces critères d'évaluation: la réduction des écarts de développement entre les partenaires (Europe occidentale, Europe orientale, URSS, pays arabes semiindustrialisés pauvres, pays pétroliers peuplés et financièrement riches, pays du quart monde, Afrique du Sud et Afrique australe semi- industrialisée), un degré acceptable d'autonomie nationale qui permette de définir efficacement des politiques adaptées aux problèmes spécifiques de ces pays fort différents, ces politiques progressistes s'attaquant aux problèmes sociaux essentiels, la maîtrise dans ce cadre de la double ouverture 10

extérieure des partenaires les uns par rapport aux autres et par rapport aux autres régions du .monde. Il va sans dire que la réalisation de cet « idéal» exige des modifications profondes dans les structures de pouvoirs, la substitution de nouvelles hégémonies sociales à celles qui définissent aujourd'hui ces pouvoirs. J'explicite ces substitutions dans les termes suivants: (i) la construction d'une hégémonie du monde «salarial» se substituant à celle du capital en occident européen; (ii) la construction d'une alliance sociale populaire se substituant à l'hégémonie bureaucratique étatique en URSS, tempérée aujourd'hui par la montée chaotique des forces ambiguës et confuses principalement nationalistes et populistes; (iii) la construction d'alliances nationales populaires se substituant aux hégémonies compradore dans le monde arabe et africain. Énoncer ces définitions, c'est déjà donner une mesure des tâches gigantesques qui restent à accomplir pour en rendre la perspective possible, puisque les sujets sociaux et politiques actifs, susceptibles d'agir dans ce sens, n'existent qu'en l'état de forces potentielles tandis que les organisations politique~ et les expressions idéologiques qui occupent la scène n'ont pas de prise sur les enjeux réels des conflits en cours. En dépassant par l'imagination les obstacles à la réalisation de ces transformations on conçoit alors que le modèle «idéal» en question supposerait la cristallisation de nos trois grandes régions (l'Europe, le monde arabe, l'Afrique) et l'articulation de leurs relations d'interdépendance co.nçue de manière a soutenir leur développement sur les bases sociales progressistes et démocratiques définies plus haut. Encore faut-il préciser la structure des cristallisations régionales envisagées et les obstacles qu'elles ont à surmonter. Une «intégration européenne» est, à mon avis, plus que souhaitable, nécessaire, mais certainement pas selon le modèle de la CEE (intégration libérale du marché sans dimension sociale et politique progressiste commune), que celle-ci reste limitée aux Douze, ou soit progressivement élargie en direction de l'Est. Le concept de «maison commune », même s'il demeure vague, correspond mieux aux exigences de notre vision, parce qu'il suppose une marge d'autonomie relative permettant le déploiement de politiques spécifiques chez les partenaires moins compétitifs. Cette formule n'excluerait pas un approfondissement de l'intégration dans le groupe restreint des pays les plus avancés, à condition que celle-ci revête toute sa dimension sociale progressiste (l'hégémonie du monde salarial), absente du concept de la CEE. La construction d'une «unité arabe» et d'une «unité africaine » constitue le versant sud nécessaire à la progression du modèle «idéal », ne s~rait-ce que pour cette raison d'une banalité évidente et répétée que les Etats issus de la balkanisation du continent ne sont pas à la mesure des défis du développement moderne. Dans une vision progressiste d'un avenir «commun» au sens sérieux du terme, Européens, Africains et Arabes doivent accepter leur renforcement mutuel par l'affermissement de leurs unités régionales respectives et cesser de les voir comme des «dangers ». Le passé proche analysé dans ce livre a certainement renforcé tous les aspects négatifs de la polarisation centre/périphéries immanente au Il

« capitalisme réellement existant» : écart grandissant entre l'Europe de la

CEE, les pays du Tiers Monde et ceux du «quart monde» arabe et africain; affermissement de la balkanisation du continent et vulnérabilité accentuée des pays de la région; renforcement des inégalités sociales internes dans presque tous ces pays ; impasses de la cause de la démocratie etc... Il me paraît encore plus grave que les forces politiques et idéologiques dominantes à gauche comme à droite chez les partenaires européens n'imaginent pas que l'unité arabe puisse être souhaitable. L'Europe ne s'est pas départie de son attitude impérialiste traditionnelle qui considère «l'autre» - surtout si cet autre est culturellement différent - comme un ennemi qui doit être maintenu faible et divisé. L'ordre mondial du capitalisme réellement existant repose sur ce principe fondamental et rien n'indique que les opinions occidentales soient en mesure de renoncer à ce principe. Dans le Moyen Orient depuis un demi-siècle cet ordre mondial sauvage a un objectif statégique et un seul: perpétuer ce que pudiquement on qualifie d'accessibilité au pétrole, en termes clairs la domination des puissances occidentales sur cette richesse dont l'exploitation doit être soumise aux seules exigences de l'expansion économique de l'Ouest (ce qui n'exclut pas le conflit - fût-il feutré - entre les partenaires de l'OCDE dans l'exercice de ce contrôle du pétrole). Pour atteindre cet objectif deux moyens complémentaires sont mis en œuvre: (i) il faut perpétuer la division du monde arabe et assurer "la survie des régimes archaïques du Golfe - Arabie Saoudite, Koweit, Emirats - de manière à ruiner toute possibilité que la richesse pétrolière soit mise au service de-s peuples arabes; (ii) il faut garantir la suprématie militaire absolue d'Israël, qu'on a aidé à se doter d'armes nucléaires, de manière à pouvoir intervenir à tout moment. La guerre du Golfe - une guerre dont le principe avait été proclamé par Israël et les États-Unis avant même que l'Irak n'envahisse le Koweit, invasion qui n'a servi que de prétexte - a démontré que l'Europe n'avait pas de c"oncept propre de ses relations avec le monde arabe, différent de celui des Etats-Unis. Le chantage permanent d'Israël, contraignant l'Occident dans son ensemble à se solidariser avec lui contre les «barbares» de l'Orient, opère dans ce cadre et n'a d'efficacité que dans la mesure où effectivement l'Europe n'a pas de vision propre de son rapport à son Sud, arabe et africain. Les différents «scénarios» à moyen terme concernant les rapports Nord-Sud pour la région considérée dans ce livre peuvent maintenant être relus à la lumière des réflexions qui ont précédé. Le critère de distinction de ces scénarios est toujours en dernière analyse le degré d'autonomie de l'Europe (occidentale) vis-à-vis des États-Unis et le degré de régionalisation au sein du système mondial qui peut l'accompagner. Le scénario d'un néo-impérialisme collectif européen dominant plus particulièrement «son» Sud arabe et africain flatte peut- être les esprits nostalgiques du passé; la guerre du Golfe a démontré qu'il n'avait aucune consistance. Si le pétrole doit être contrôlé par «l'Occident» il ne peut l'être que directement par l'armée américaine; et l'Europe ne pourrait jouer contre ce projet que la carte de l'amitié des peuples arabes. Ce dernier choix est exclu: depuis 1945 la Grande-Bretagne a opté définitive12

ment pour son absorption à terme par les États-Unis, l'Allemagne toute occupée par la perspective de son expansion économique vers l'Est - continuera à garder ailleurs le profil bas, la France - ayant renoncé au principe gaulliste refusant l'amalgame entre ses intérêts propres et ceux des États-Unis et d'Israël - est de ce fait forcément marginalisée. Même l'espoir de casser le monde arabe et d'atteler le Maghreb au train européen a fait long feu. Du coup la «régionalisation» au sein du système mondial reste très relative. Car s'il est vrai que les États-Unis pèsent plus directement et plus lourd dans « leur» Sud (l'Amérique latine), le Japon dans le Sud-Est asiatique, le monde arage n'appartient pas à la« sphère d'influence» de la CEE mais à celle des Etats-Unis, tout comme demain probablement l'Afrique australe réorganisée autour de }'Afrique du Sud. La sphère proprement «européenne» risque alors d'être réduite au quart monde africain. L'Allemagne d'ailleurs paraît être consciente de ce fait et agit en conséquence. Quant à l'URSS elle est encore loin d'être redevenue capable d'avoir une présence hors de chez elle. A moyen terme l'Europe n'existe pas, elle est un nain politique. " Doit-on parler alors de restauration de l'hégémonie des Etats-Unis, trop vite enterrée? Ce qui se dessine est - à mon avis - tout autre: un trio États-Unis-Japon-Allemagne. dans lequel les rôles et les perspectives sont distincts. Le Japon et l'Allemagne po~sseront leur avantage dans la compétition économique, tandis que les Etats-Unis rempliront le rôle - coûteux pour eux à terme en matière de compétition économique - du gendarme chargé de maintenir cet ordre mondial très particulier. J'appelle cet ordre qui se dessine pour le moyen terme à venir, «l'Empire du désordre ». Il ne s'agit pas en effet de la construction d'un nouvel ordre mondial, un peu moins mauvais que celui dont nous sortons (l'aprèsseconde guerre mondiale), mais d'une sorte d'ordre mondial militaire d'accompagnement de l'ordre du capitalisme néo-libéral sauvage. Une théorie de la gestion des conflits de basse intensité a déjà été produite par les experts américains à cet effet. Je ne sais pas si la guerre du Golfe ne démontre pas que les conflits Nord-Sud inhérents à cette conception de l'ordre mondial n'ont pas déjà dépassé le «plafond» de l'intensité considérée. Je crains fort que le moyen terme à venir démontre seulement que le capitalisme réellement existant c'est bien la barbarie, et que dans son habillement néo-libéral nouveau ce ne soit rien de plus que la barbarie sans limites.

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INTRODUCTION

DE NOUVEAUX RAPPORTS NORD-SUD EN MÉDITERRANÉE Michel CAPRON
Si l'on devait aujourd'hui représenter, dans le cadre du système mondial, la frontière Nord-Sud (au sens communément admis), il est clair que la ligne de partage passerait au travers du bassin méditerranéen. Mais bien plus qu'une frontière, il s'agit véritablement d'une fracture entre une rive nord, constituée par les pays du Sud européen concevant leur devenir dans un cadre communautaire européen, et une rive sud, constituée de pays arabes, divisés et soumis actuellement à un reflux chaotique et à la compradorisation. Plus au sud, dans l'axe euro-africain, les pays de l'Afrique sub saharienne se débattent également dans un reflux tout aussi chaotique et tourmenté. La réalité d'aujourd'hui se caractérise donc par un fossé qui cristallise les oppositions entre un Nord «nanti », plus ou moins dominant, et un Sud «dominé» et dépendant. Si l'on considère que ce type de confrontation Nord-Sud, dans son ensemble, est néfaste à l'avenir de l'humanité tout entière, on doit alors s'efforcer de la résorber, en œuvrant particulièrement à sa réduction dans la région où les tensions sont actuellement les plus sensibles, mais où les liens historiques permettent d'envisager des transformations allant dans ce sens. Un tel dessein suppose, à notre avis, une option en faveur de l'élargissement de l'espace d'autonomie des États et des peuples de la région qui implique le refus de la soumission passive aux exigences de la mondialisation. L'objet du présent chapitre introductif est donc l'examen des conditions d'établissement et de renforcement de marges d'autonomie de la région méditerranéenne par rapport au système mondial. Cet examen s'inscrit dans la recherche d'alternatives pour une articulation nouvelle des rapports Nord-Sud dans la région et dans la perspective d'une mise en œuvre de nouvelles relations de coopération entre l'Europe, dans son ensemble, et «son» Sud arabe et africain. Ces deux ensembles ne présentent pas les .caractéristiques d'une grande cohésion interne et il est important de déceler en leur sein les 15

contradictions et les facteurs d'évolution favorables ou défavorables à la détermination de marges d'autonomie. L'hypothèse d'un rapprochement entre les deux ensembles implique de resituer cette perspective dans le contexte plus large de l'évolution mondiale, de repérer les forces sociales sur lesquelles un tel projet peut s'appuyer et de faire le bilan des coopérations existantes et de leurs perspectives.

L'ÉTAT DE LA SITUATION La situation peut être appréhendée d'une part à partir des éléments qui constituent le fossé entre les deux ensembles et d'autre part, pour chacun des deux ensembles, par les facteurs internes d'évolution.

Les obstacles
Les obstacles sont d'ordre économique, démographique, socio-culturel et institutionnel. Sur le plan économique et social, on peut considérer qu'il existe, entre les formations sociales du Nord et celles du Sud de la Méditerranée, saisies dans leur globalité, des inégalités de développement qui constituent une coupure radicale et désormais classique entre des pays dont l'appareil productif est à forte densité technologique et des pays dont l'appareil productif est concentré dans les secteurs extractifs et agricoles. Cette situation se reflète dans les échanges commerciaux qui sont nettement en défaveur des pays du Sud (1), dont la dépendance est accentuée, pour une grande partie des pays arabes, par des recettes provenant quasiment d'une mono-exportation, le pétrole. Causes ou conséquences, les corollaires en sont de fortes différences de productivité, des inégalités de salaires et de protection sociale, des différences très sensibles dans les systèmes de relations sociales du travail, en bref des conditions' de reproduction de la force de travail qui, globalement, ont tendance à faire s'éloigner les deux types de formations sociales. Il faut aussi ajouter que, sur le plan financier international, les uns (à l'exception de quelques pays du Golfe) sont généralement créanciers des autres, ce qui accentue le caractère de dépendance, mais aussi d'interdépendance. L'évolution démographique constituera probablement, à l'avenir, l'écueil le plus redoutable pour le bassin méditerranéen. D'un côté, au

(1) A l'exception du cas atypique de la Libye. 16

nord, une population stagnante, vieillissante, ne trouvant plus en ellemême les forces vives susceptibles de maintenir son haut niveau de protection sociale et, par ailleurs, soumise aux effets d'un chômage devenu structureL De l'autre côté, au sud, on observe, par contre, une démographie galopante, ayant pour conséquence l'arrivée massive de jeunes générations sur un marché du travail ayant les pires difficultés à offrir un nombre d'emplois suffisant, avec pour conséquences tous les risques facilement imaginables demarginalisation sociale, d'explosion et de périls sociaux. Ce qui pose, en termes aigus, le problème des migrations. Depuis des siècles, le bassin méditerranéen est le lieu d'intenses mouvements migratoires. C'est encore aujourd'hui l'une des régions du monde où les flux sont les plus importants, qu'il s'agisse de courants nord-sud, intra-européens ou intra-arabes. En dehors des innombrables différences sociales qui sont liées aux inégalités de développement économique, la question de l'immigration dans les pays du Nord, en grande partie d'origine arabo-africaine, constitue, par le fantasme d'envahissement qu'elle engendre, le point de fixation majeur àun élargissement consenti des rapports Nord-Sud dans la région. La question est néanmoins plus complexe que la façon dont on la présente généralement, puisque jusqu'à maintenant la majeure partie de l'immigration en Europe a été d'origine sud-européenne. Il semble, comme le souligne Bichara Khader dans l'un des chapitres suivants de cet ouvrage, que la nation d'étranger s'est déplacée vers le sud et que, plus que le danger de l'immigration, ce soit le «péril islamique» qui préoccupe en fait l'Europe. Mais on sait maintenant depuis peu que la perspective d'un afflux massif d'émigrants venus de l'Est inquiète aussi les dirigeants de la CEE et vient rendre encore plus complexes les problèmes de migrations en Europe. Sur le plan politique et institutionnel, l'Europe occidentale est engagée dans un processus d'intégration non seulement économique, mais aussi politique qui, selon toutes apparences, lui fait tourner le dos à la Méditerranée. L'unification de l'Allemagne, le poids économique prédominant qu'elle exercera encore plus à l'avenir en Europe et la perspective d'une «Mitteleuropa» comme nouveau pôle dynamique mondial constituent incontestablement des facteurs défavorables à un rapprochement économique entre les riverains de la Méditerranée. Les courants d'échanges commerciaux sont largement orientés, en premier lieu, au sein de la zone des Douze, puis avec l'Amérique du Nord, et c'est maintenant l'Europe de l'Est avec ses grands marchés prometteurs qui semble constituer la zone d'expansion la plus attractive pour la CEE. Les échanges intra-méditerranéens sont, quant à eux, particulièrement faibles. Les pays du Tiers Monde, et plus particulièrement l'Afrique, sont plutôt considérés comme des clients susceptibles d'absorber des surplus de production agricole et comme des moyens de résorption d'une partie des déficits de commerce extérieur. Au mieux, les politiques de coopération apparaissent comme le prix à payer d'une bonne conscience vis-à-vis de la pauvreté dans le monde. 17

Les facteurs d'évolution
Les facteurs d'évolution peuvent être abordés pour chacune des zones en fonction de leur capacité respective à s'unifier, tant sur le plan économique que politique.

La question de la construction de ['Europe
L'Europe doit faire face à de nouveaux défis: la définition de la délimitation de son espace géopolitique, le poids de l'Allemagne, les rapports avec les USA, les incertitudes résultant de l'évolution des pays de l'Est. La formation de l'Europe communautaire qui, jusqu'en 1989, avançait cahin-caha, est maintenant carrément en question. On peut tranquillement affirmer que rien ne sera plus comme avant et qu'une CEE limitée à douze pays, centrée sur elle-même, est aujourd'hui un objectif dépassé. La CEE qui a presque fait le plein des pays de l'Ouest européen est désormais remise en question par les bouleversements à l'Est qui ont eu raison non seulement des vestiges du stalinisme mais aussi des clivages idéologiques, politiques et militaires hérités du partage de Yalta. L'instabilité et les interrogations qui en découlent font naître de nouvelles contradictions et de nouveaux enjeux en même temps qu'elles ouvrent de nouveaux espaces de liberté et de manœuvre. De quelle Europe pouvons-nous parler maintenant ? Celle fondée sur la géographie et des traditions culturelles séculaires, qui englobe tous les peuples de l'Atlantique à l'Oural? Une Europe (occidentale) frileuse qui n'accepterait qu'au compte-gouttes son élargissement à d'autres pays que les douze actuels? Ou encore une conception ambitieuse bap!isée «Maison commune» ou «Confédération», associant peuples et Etats à travers un réseau complexe de contrats d'association diversifiés et respectueux des spécificités nationales ?/ Tous les scénarios sont possibles. Evaluer la portée des facteurs qui vont dans le sens d'une coopération avec la zone sud du bassin méditerranéen conduit à s'interroger sur la compatibilité du «rêve européen» fondée sur une large identité culturelle avec un élargissement à d'autres sphères culturelles, notamment arabo-musulmanes. Ou, en examinant les choses d'une manière plus précise, la construction européenne (actuelle Oll future) peut-elle devenir un instrument d'action favorable à un projet de réorganisation des rapports Nord-Sud, étant entendu qu'il apparaît exclu qu'un tel projet puisse se concevoir au prix de la dislocation de la Communauté européenne? Contrairement aux apparences et sans se laisser aller à un optimisme débordant, on pouvait déceler jusqu'au début de l'année 19911'~xistence de signes encourageants. Ainsi, par exemple, au niveau des Etats, les 18

rencontres se multipliaient, en particulier à l'initiative des chancelleries italienne et espagnole, entre des représentants des pays sud-européens et des pays arabes, dans le but d'étendre l'esprit des accords d'He!sinki à la Méditerranée et au Proche-Orient. D'une façon générale, les Etats sudeuropéens sont favorables à la définition d'une politique de l'Europe visà-vis des pays arabes. Au niveau de la Commission européenne, où l'on s'inquiète que la Méditerranée devienne une «bombe à retardement », la proposition a été faite de doubler l'aide aux pays du Sud méditerranéen pour la période 1992-1996 et les ministres des affaires étrangères décidaient en décembre 1990 de fixer l'aide financière à 4,4 milliards d'écus, soit 2,7 fois plus qu'au cours de la période quinquennale précédente. Même si on peut considérer qu'il s'agit de réponses fausses, elles témoignent, dans la logique technocratique, d'une prise en considération croissante des problèmes posés par le fossé Nord-Sud. En ce qui concerne les organisations populaires, des initiatives ont été prises ou sont prévues, souvent à l'initiative des mouvements de paix, pour (re}lancer un dialogue euro-arabe «à la base », sous la forme, par exemple, d'« assemblées de citoyens ». A cet égard, la tenue à Grenade en avril 1991 d'un «dialogue méditerranéen des citoyens », à la recherche de réponses pour la construction d'un nouvel ordre dans la région, constitue un premier pas encourageant dans cette direction. De telles initiatives s'inscrivent dans un projet géopolitique et économique en rupture avec une vision dichotomique CEE à douze/reste du monde. Cette idée commence à faire son chemin car beaucoup d'observateursestiment que la dynamique unificatrice européenne ne pourra se poursuivre et la digestion de la réunification allemande se réaliser sans heurts qu'avec un élargissement privilégié vers le Maghreb. Cela pose toutefois le problème du poids relatif des pays sud-européens dans la conception de la construction européenne à venir et, en contrepoint, de celui de l'Allemagne réunifiée. Malgré les problèmes financiers et sociaux que va lui poser transi toirement l'absorption de l'ex-RDA, l'Allemagne constitue le pivot central de la construction européenne et l'axe des principaux échanges en Europe devrait rester, en gros, autour d'une bande orientée nord-ouest/ sud-est, allant de l'agglomération londonienne à la région milanaise, en passant par le vieux quadrilatère industriel rhénano-mosellan. Dans la Communauté européenne, on reproche contradictoirement à l'Allemagne de vouloir s'imposer, non seulement économiquement, mais de vouloir s'affranchir politiquement et militairement et de devenir à terme, un géant mondial. Mais on lui reproche aussi de se détourner de l'Europe occidentale pour concentrer tous ses efforts vers les pays d'Europe orientale. Quelle que soit l'orientation privilégiée qu'elle adoptera, la configuration des alliances qui lui feront contrepoids est tout à fait déterminante. On pourrait voir ressurgir les vieilles alliances du début du siècle avec, par exemple, une alliance anglo-franco-russe ou seulement une «petite entente» entre la France et des pays d'Europe centrale (sans la Russie ). Toutes ces formules ne présentent aucun intérêt (et risquent même 19

d'être catastrophiques) pour le pourtour méditerranéen de l'Europe qui se verrait alors cantonner dans un rôle de périphérie exotique à vocation essentiellement touristique. D'où l'intérêt de faire glisser le centre de gravité de la construction européenne vers le sud avec l'émergence de nouveaux pôles de développement notamment dans les péninsules italienne et ibérique. C'est une hypothèse qui a quelque consistance même au sein de la Communauté européenne puisque celle-ci considère que les quatre

régions motrices (les « quatre tigres» européens) et coopérant entre elles
sont la Catalogne, Rhône-Alpes, la Lombardie et le Bade-Wurtemberg, c'est-à-dire des régions qui, pour au' moins trois d'entre elles, font indiscutablement partie du sud de l'Europe. La question des rapports entre l'Europe et les USA est, elle aussi, complexe. Les liens privilégiés qu'entretient la CEE avec les USA représentent probablement l'hypothèque la plus importante pour le développement des échanges euro-arabes. En effet, la suprématie militaire des USA avec le rôle de gendarme dans la région, leur politique constante de division du monde arabe depui~ la fin de la Deuxième Guerre mondiale, leur soutien inconditionnel à l'Etat hébreu et, plus récemment la volonté réaffirmée dans le Golfe de casser toute velléité d'émergence d'une puissance secondaire arabe constituent autant d'entraves à l'accomplissement d'une véritable autonomisation de la Méditerranée. La stratégie globale des USA en Méditerranée reste axée sur le Moyen-Orient où elle opère pour le compte de l'ensemble de l'Occident, afin d'assurer sa maîtrise sur le pétrole des pays arabes. Avant le déclenchement du conflit armé dans le Golfe, plusieurs facteurs ou signes favorables d'un infléchissement de la politique communautaire à l'égard des USA étaient pourtant apparus en 1990. Tout d'abord, l'effondrement des régimes d'Europe de l'Est avec pour corollaire la dissolution du Pacte de Varsovie comme système militaire a vidé de tout sens les doctrines stratégiques de défense et remis en cause les fondements du Pacte atlantique. Dans leur grande majorité, les Européens ne voient plus maintenant l'intérêt d'une présence américaine massive sur le sol du vieux continent. En second lieu, l'unification allemande et le rôle grandissant que tend à jouer la CSCE contribuent à réduire le leadership américain et le rôle de l'OTAN. Enfin, la fermeté de la CEE dans les dernières négociations du GATT illustrait aussi cette nouvelle donne d'affranchissement. Il n'est pas certain que la guerre du Golfe ait vraiment remis en cause cette évolution. Certes, la Communauté européenne a été totalement impuissante ou n'a pas voulu peser sur les événements pendant la phase diplomatique de la crise et elle a finalement emboîté le pas des Américains au moment du déclenchement des hostilités. Mais, mis à part la GrandeBretagne et les Pays-Bas, la «solidarité» européenne à l'égard des initiatives américaines n'a pas été sans limites. Ce que cette crise aura surtout révélé, de ce point de vue, c'est la quasi-inexistence de la Communauté européenne et tant que force politique de dimension mondiale et les différences d'appréciation en son sein, voire la diversité des projets politiques qui ne sont pas des gages d'unité pour l'avenir. 20

Mais c'est là qu'il est temps d'introduire les nouvelles données provenant de l'évolution de l'URSS et des' pays de l'Europe de l'Est, puisque ce sont elles qui vont désormais peser sur le devenir de la construction européenne. L'ébauche de la nouvelle architecture européenne dépendra en grande partie de l'évolution interne de l'URSS, de la conception qu'elle aura de sa nouvelle situation géopolitique sur la scène mondiale et du rôle qu'elle entend et peut jouer en Europe4 Le moins que l'on puisse dire sur ce sujet, c'est que les nuages qui s'amoncellent font peser de lourdes hypothèques qui rendent fort sérieuse l'hypothèse d'un chaos interne généralisé. Les périls sont en effet fort nombreux: - les difficultés de passer plus ou moins rapidement d'une économie centrale ment planifiée à une économie de marché régulée avec toutes les contradictions politiques et sociales qui en résultent; - les risques d'éclatement de l'Union elle-même qui peuvent conduire à voir celle-ci réduite à la Russie et aux républiques slaves; - le risq~e de voir les conflits interethniques se développer et contraindre l'Etat à mobiliser toutes les énergies pour résoudre ces conflits avec pour conséquence un repli sur soi; - les dangers d'une désagrégation sociale porteuse de toutes les dérives national-populistes, de la montée de tous les intégrismes; - la dislocation des liens tissés, au sein du CAEM, avec les pays d'Europe centrale eux-mêmes soumis à de fortes turbulences économiques et sociales et hantés par les risques de résurgence de la balkanisation. Tous ces éléments concourent à ce que l'URSS et ses anciens associés constituent une grande zone d'incertitude rendant hasardeux tout pronostic. Il est toutefois fort vraisemblable que, pour une période encore assez longue, les problèmes de restructuration interne prendront le pas sur toute autre préoccupation et que les problèmes des relations avec le Sud seront relégués à l'arrière-plan. Quoi qu'il en soit, l'ouverture d'une période de plus fortes tensions entre l'Europe occidentale et les États-Unis et la redistribution des données dans l'ensemble de l'Europe permet de replacer au premier plan l'idée d'un espace non-aligné. Les indispensables débats futurs qui interviendront sur les doctrines de défense, les nouvelles formes de dissuasion, les nouvelles conceptions d'échanges commerciaux doivent ouvrir la voie à de nouvelles conceptions des rapports entre les peuples.

La question de l'unité arabe
Bien qu'encore présente dans la pensée politique arabe, la thématique de l'unité n'a toujours pas eu de traduction concrète, ni politique, ni économique. Et jusqu'au déclenchement de la crise du Golfe les perspectives discernables à moyen terme n'encourageaient pas une telle tendance, tout comme elles ne favorisaient pas une autonomisation de la région arabe. S'il est impossible de dire aujourd'hui ce qui sortira du conflit, 21

on peut ëtre assuré que l'ordre arabe ancien ne pourra se perpétuer et que la crise aura eu pour effet de ressouder l'unité des populations arabes tout en permettant à celles-ci d'en avoir pleinement conscience. Le postulat qui sous-tend notre analyse est que l'unité arabe ou, dans une thèse minimaliste, la complémentarité des efforts de développeInent, est une condition nécessaire d'un développement autonome de l'ensemble arabe. Sans spéculer sur les bouleversements politiques qui ne manqueront pas de surgir à l'issue de la crise, y a-t-il dans les conditions actuelles des possibilités pour un développement différent de celui qui a cours? Les questionnements sont encore plus nombreux que les réponses: ils concernent le cadre institutionnel global, les sous-ensembles régionaux et, bien entendus l'avenir du conflit israélo-arabe. La Ligue arabe, en tant que cadre institutionnel, fut d'abord un projet politique qui reste tributaire des rapports de force politiques, centrés sur la question palestinienne. Le tout-économique, sur le modèle de la CEE, n'a pas été PQssible dès le départ. Et les initiatives prises en ce sens sont dans une impasse. Le Marché commun arabe, officiellement institué il y a un quart de siècle, est une vue de l'esprit. Il reste que de nombreuses institutions existent dans le cadre de la Ligue arabe ou en dehors: notamment le Fonds monétaire arabe, le FADES, le Conseil économique et social et le département des affaires économiques de la Ligue elle-même. La coordination qui s'y fait en aval peut-elle déboucher sur la cristallisation d'une conception commune de l'intégration arabe? Peut-on en attendre un dépassement de la conflictualité des rapports entre États dans le sens d'une coordination en amont des efforts de développement? L'avenir lui-même de la Ligue arabe n'est plus assuré, étant donné les séquelles que laisseront les clivages marqués pendant la crise du Golfe et qui peuvent conduire plusieurs de ses membres à quitter l'organisation. C'est beaucoup plus dans les sous-ensembles régionaux qu'il faut rechercher les linéaments d'une intégration transétatique. Encore n'est-ce qu'une tendance récente qu'illustrent l'évolution du Conseil de Coopéra-

tion du Golfe et la résurrection du projet du Grand Maghreb, avec l'UMA
(Union du Maghreb arabe). La configuration est différente dans chaque cas, et les motivations aussi: pour le CCG, expansionnisme péninsulaire de l'Arabie Saoudite et similitude des formations sociales et économiques; pour le Maghreb, effets des échéances européennes et impasse du développement algérien. Ces projets d'intégration ne sont pas nécessairement des instruments d'autonomisation. L'exemple, a contrario, du Conseil de Coopération Arabe (réunissant l'Irak, l'Égypte, la Jordanie

et le Yémen), enterré avec la crise du Golfe, a bien montré que l'existence
d'une capacité d'autonomie était une condition nécessaire à la pérennité de ce type d'organisation. Par ailleurs, ces projets sont-ils porteurs d'une dynamique qui puisse transcender la volonté des responsables politiques qui les promeuvent? Dans ce cadre, le Maghreb joue un rôle central. Or, faute d'un regroupement interétatique dans la zone centrale du monde arabe (Croissant fertile et vallée du Nil), les projets d'intégration aux 22