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L'EXCLUSION MALAISE DANS LA CIVILISATION ?

480 pages
En 1929, Freud posait la question du sort de l'espèce humaine. En 1994, qu'en est-il des progrès de la civilisation ? Après la Shoah, l'effondrement du bloc soviétique, alors que se redéploie le concept d'épuration ethnique, peut-on encore simplement parler de "malaise dans la civilisation"? Qu'en est-il de nos démêlés, subjectifs, collectifs et planétaires, avec l'abus, l'exclusion et la violence ? Soixante-dix intellectuels de tous horizons se confrontent à cette question avec des responsables politiques et des journalistes.
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L'EXCLUSION Malaise dans la civilisation?

@ L'HARMA TI AN, 1994

ISBN: 2-7384-2582-8

Actes du 2ème colloque de l'Université de Nice organisé par le C.R.I.S.E. (Centre de Recherche Interdisciplinaire sur la Socialité et l'Exclusion)

L'EXCLUSION
Malaise dans la civilisation?

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique
> 75005 Paris

Intervenants
Alexandre Adler. Patrick Amoyel. Philippe Asso. Blandine Barret-Kriegel. Michèle Benhaïm. Mustafaj Besnik. Elisabeth Blanc. Victor Borgogno. Historien. Directeur Rédaction au "CouITier International". Paris. Directeur Recherches et Etudes Freudiennes. Université de Nice. Abbé. Aumônier de l'Université de Nice. Philosophe. Historienne. SciencesPolitiques. Paris. Psychanalyste. Marseille Ecrivain. Ambassadeur d'Albanie. Psychanalyste. Nice. Sociologue CNRS. Institut d'Etudes et de Recherches Inter-culturelles. Université de Nice. Président Université de Nice. Politologue. Fondation nationale des Sciences Politiques. Paris. Psychiatre. Psychanalyste. Nice. Député-Maire de Grenoble. Sociologue. Chargée d'études à l'Institut de Recherches et d'Etudes sur le Monde Arabe et Musulman. lREMAM. Directeur Parlement Européen. Paris. Député arabe à la Knesset. Pr. Philosophie Université de Dijon. Président de la LICRA. Dijon. Député israëlien à la Knesset. Archevêque de Lyon. Primat des Gaules. Historienne. Romancière. Paris. Psychanalyste. Paris. Pro Institut d'Etudes Politiques. Aix-enProvence. Pr. Université Hebraïque de Jérusalem. Doyen. Faculté des Lettres. Nice. Président de l'Université Européenne de la Recherche. Paris. Directeur Comité d'Etudes de l'ONU.

Michel Bornancin. Jean- Yves Camus. Claude Cappadoro. Alain Carignon. Jocelyne Césari.

Bernard Chevallier. M. Darawshi. Alain David. Yaël Dayan. Monseigneur Decourtray. Dominique Desanti. Eric Didier. Rudolph El Kareh. Schlomo Elbaz. M. Esson. Jean-PielTe Faye. Son Exc. Hassen Fodha.

Elisabeth de Franceschi. Elisabeth Godart Roland Gori. Michel Grinfeder. Houchang Guilyardi. Gérard Haddad. Jacques Hassoun. Anne-Marie Houdebine.

Jean-François Kahn. Bernard Lambert. Antoine Lazarus. Jacques .Levine.

Christian Loubet. Ali Magoudi. Claude Maillard. Pedrag Matvejevic Nonna Mayer. Charles Melman.

Catherine Millot. René Monzat. Patrick Moreau. Jean-Jacques Moscovitz. Marc Moser. Dana Munteanu.

Psychanalyste. Professeur agrégé. Université de Nice. Psychanalyste. Marseille. Psychanalyste. Pr. Université Aix-enProvence. Psychanalyste. Cahors. Psychiatre. Psychanalyste. Paris. Psychanalyste. Ecrivain. Paris. Psychanalyste. Paris. Docteur ès Lettres et Sciences humaines. Pr. Linguistique et Sémiologie. Université d'Angers. Directeur de recherches Paris. Directeur "Evènement du Jeudi". Paris. Ecrivain. Paris. IDEE Institut de Défense de l'Enfance et de la Famille. Paris. Psychanalyste. Directeur du Centre International de Psychanalyse . et d'Anthropologie. Paris. Historien des mentalités. Université de Nice. Psychiatre. Psychanalyste. Paris. Psychanalyste. Paris. Ecrivain. Pr. Université de Zagreb. Directeur de Recherches au CNRS. Psychanalyste. Fondateur de l'Association Freudienne Internationale. Paris. Psychanalyste. Paris. Politologue. Fondation nationale des Sciences Politiques. Paris. CNRS. Université de Paris. Psychanalyste. Directeur Psychanalyse Actuelle. Paris. Maître de Conférence. Université de Nice. Ecrivain. Roumanie.

Michel Orlo!.

Pascal Perrineau. Agnès Pigler.

Gérard Pirlot.

Gérard Pommier. M. Popovic. Vlad Radoman.

Jean-Jacques Rassial. Jean-Louis Rinaldini. Nata~ha Rojakovic. Petre Roman. Jean-Pierre Rumen. Edmonde Salducci. Gricelda Sarmiento. Ralph Schor. Daniel Sibony. Daniel Sibony. M. Simak. Henri Sztulman. Emile Temime. André Tose!.

Sociologue. Directeur Institut Etudes Recherches Inter-culturelles. Université de Nice. Politiste. Directeur Centre d'Etudes de la Vie Politique Française. Paris. Directrice séminaire philosophie Université Européenne de la Recherche. Nice. Psychiatre des Hôpitaux Psychosomaticien. Chargé de Cours. Université Toulouse-Le Mirai!. Psychanalyste. Paris. Ambassadeur Ex-Yougoslavie. Ecrivain. Co-fondateur de Médecins sans frontières et Co-fondateur de Médecins du Monde. Nice. Psychanalyste. Maître de Conférence. Université de Nice. Psychanalyste. Recherches et Etudes Freudiennes. Université de Nice. Universitaire. Déléguée de Croatie. Ecrivain. Ancien premier Ministre de Roumanie. Psychiatre des Hôpitaux. Psychanalyste. Ajaccio. Psychanalyste. Marseille. Psychanalyste. Université Européenne de la Recherche. Paris. Pr. Histoire contemporaine Université de Nice. Psychiatre. Psychanalyste. Nice. Psychanalyste. Ecrivain. Paris. Universitaire. Paris. Psychiatre. Pr. Université de Toulouse. Historien. Directeur Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Paris. Pr. Philosophie Université de Besançon.

Avant-propos

Patrick Amoyel En deux mots

Daniel Sibony, dans son "Peuple Psy"1, se plaît à espérer d'un "Forum de la recherche où, .au lieu de mise en carte ou en ordre, les analystes qui travaillent, en groupes, ou sans groupe, associés ou dissociés, et qui font autre chose de ressasser Freud ou Lacan, puissent témoigner de leurs trouvailles et parler d'autre chose que de leur prurit identitaire. On dépasserait alors l'impasse de la reconnaissance par les rebonds de la connaissance... '.' Et Daniel Sibony conclut d'un "Rêvons", en soulignant en note que "si, depuis, des initiatives vont dans ce sens elles sont justement réservées à cenains collectifs ou associations." "Rêvons"?... Pourtant... Pounant à Nice, ville de tous les extrémismes, un tel "Forum", extrême, existe depuis sept années, sous la forme du Séminaire des Recherches Freudiennes ouven à l'Université de Nice en 1987, et des colloques2 du même organisme dont le C.R.I.S.E. est l'émanation.3 Depuis en réalité tant d'années, tellement d'années que e'en est étonnant, en sept séminaires et deux colloques, se. sont rencontrés, confrontés non seulement psychanalystes et non psychanalystes (anthropologues, ethnologues, sociologues, juristes, historiens, philosophes, politologues, écrivains, artistes...), mais sunout psychanalystes freudiens et non freudiens, et aussi anti-freudiens, Freudiens dits "onhodoxes" (S.P.P., A.P.F.,...) et

1

p. 80
1992 Les pouvoirs tk l'abject - Colloque 1993 Malaise dans la civilisation?

2 Colloque

3 C.R.I.S.E. Centre de Recherches Interdisciplinaires sur la Socialitéet l'Exclusion cio Recherches Freudiennes, Boîte 156, Faculté des Arts Lettres et Sciences Humaines, Nice. De ce travail est née la revue CRISES. P.U.F. Premier numéro printemps 1994. Contacts: P.U.F.

11

Lacaniens de toutes obéissances, freudo-Iacaniens et "schizo-analystes", tenants purs pères-sévères de la psychanalyse "pure" et libertaires issus du courant de la Psychothérapie Institutionnelle. Et j'en laisse... Deux mots: ouverture et confrontation qui ont inspiré et inspireront ces recherches freudiennes. Cela ne va évidemment pas sans grincements et lamentations parmi tous ceux qui, en mal d'identité, se "shootent" (se touchent?) à l'Ecole, l'Association, ou le Groupe... Etrange aventure que ces colloques et séminaires ou ceux-là même qui dénoncent Identitarisme, Tribalisme, Nationalisme ou Xénophobie, se
retrouvent - sous le mode du déni projectif

- dans

le fantasme de la pureté

freudienne ou lacanienne. Lacan était mort et ils ne le savaient même pas. (Et son cadavre, alors? L'Insoutenable?.. dont parlait précisément Lacan?) Deux mots: Shalom - Salaam. Mars 1993 deux mots applaudis pendant ce colloque sur le Malaise dans la civilisation, rencontre, seul moment peut-être de non malaise, plusieurs mois avant l'annonce de Gaza-Jéricho et la poignée de mains de Washington. Septembre 1993 malaise face au délire médiatique, oecuménisme à fins d'audimat. Et puis ça passe, nul ne s'y trompe au fond. A Nice nul ne se trompait à la tribune de la rencontre israelopalestinienne, ni Yaël Dayan, fille de son père Moshè, ni A. Darawshi, proche de Yasser Arafat: en prononçant leurs discours (où transparaissaient les termes des négociations secrètes d'Oslo) leurs mots, leurs Salaam/Shalom, leurs mots disaient d'une étrange acuité - étrange venant
d'eux, eux qui ne sont pas spécialement analystes

- ce

que l'analyse

sait, que

la paix n'est que la guerre qui se lasse, qui se fatigue à offrir aux combattants de s'identifier dans l'exclusion fascinée de l'autre, la guerre poursuivie par d'autres moyens... plus fraternels, disons. Dans la rivalité identificatoire.. . Et si, dans cette région du monde, contrairement à l'ex-Yougoslavie, cette paix a été possible (wirklich, dans une réelle effectivité) c'est pour ce que Juifs et Musulmans (et non pas Juifs et Arabes) se reconnaissent dans une nouvelle manière de se combattre, dans la fraternité. Avec d'autres armes. Celles de la paix. La Paix, c'est pour plus tard. 12

Deux mots: Freud et Lacan. Deux produits à s'injecter, deux idoles à s'introjecter. Pourquoi donc, me direz-vous? Si tous, ceux-là ont "fait une analyse" ? Ils devraient être libérés, non? Françoise Dolto en posant cette question de savoir s'il est possible d'être à la fois psychanalyste et membre d'une association de "psy" y apportait par cela même une réponse. Mais, toujours un peu plus loin, dans l'élucidation: tout groupe, qui cherche à identifier ses membres, tout as-sociation ne peut se faire que Gesellschajf échouant, par principe, dans son fantasme d'être une Gemeinschafr. Et dans cet échec du rêve régressif de Gemeinschaftlichkeit, toujours, resurgit le délire identitaire, car là, là-même, a encore une fois échoué la nostalgie du Gemein. Du Meinen de la Monnaie du Sens. Alors, tout doucement, sans y prendre garde, l'on va rejoindre son home psychanalytique, son Heim, dont on ne doit pas oublier le parfum de cimetière (Heimè-terion). Sans crier gare, tout doucement s'installe l'Oubli, voile de mort, de ces moments de fulguration vécus lors de l'analyse: là même où le sujet s'éprouve sans recours dans sa liberté solitaire, et pour son Etre -pour- le Rien. Vite, oublier cela, faire groupe, faire colle. Faire entité, (id, si possible!). En place du "groupe-éco(l)le-association", l'analyste peut avancer le projet d'une équipe de recherche. Equipe? "Skip" disent les hollandais, non pour laver plus pur, mais pour dire, tout juste qu'il vous reste de l'odyssée de votre analyse, skipper, les yeux de la mer(e) et la gueule d'un bateau. Deux mots: "Paix, Paix". "Paix, Paix, pour le Lointain et pour le Proche", criait Isaïe. L'analyste Sait que cette Paix de l'unité retrouvée est celle des temps lointains qu'annoncera (un jour peut-être) le prophète Elie: à jamais peutêtre?...

l 2

Société. Communauté. 13

Elisabeth Blanc Horreur dans la civilisation Parler Un colloque sur l'horreur? Parler ensemble de I'horreur. Parler de notre horreur commune. Paroleur par I'horreur attiré. Parler sans pouvoir s'entendre. Ne plus parler tant I'horreur est grande. Se taire, atterré. Les mots et les images, comme des clichés, ne répondent plus de notre humanité. Purification. Génocide. Territorialité. Une femme violée. Un enfant décapité. Un homme massacré. L'horreur banalisée. Regarder. Les yeux indifférents ou exorbités. Vomir ou digérer. Voler au secours de l'autre. Etre du bon côté? S'agiter pour calmer sa terreur. La sienne ou bien la nôtre? Crier pour sauver ce qu'il y a d'humain en nous. Prier, cri sublime, prière insensée, Pour ne pas devenir fou. Parler pour tuer l'horreur. Parler pour exister. 14

Jean--Louis Rinaldini Le Trompe-l'oeil

Malaise dans la Civilisation? D'évidence et non par hasard l'intituté de ce colloque reprend te titre de Freud tout en le déplaçant vers l'interrogation. On se rappelle que pour lui, le malaise en question concernait la "répression" dont étaient victimes les sujets de son époque et qui était avant tout de l'ordre du sexuel. Au fond, ce point d'interrogation pourrait non pas marquer un écart, mais signifier que l'écart de ces deux entités socio-temporelles, celle de l'époque de Freud et celle d'aujourd'hui, est frappé aux coins .d'une certaine continuité, qui n'est malheureusement pas celle du bon sens. Surtout si l'on veut bien envisager le sexuel dans ce qu'il entretient de rapport à l'impossible. On ressent toujours quelque crainte à se sentir coupable dans les mobilisations pour la cause juste. Peut~être que l'agitation nécessaire dont témoignent tous ceux qui se mobilisent aujourd'hui autour du problème des exclusions vise-t-elle avant tout à cela, de dire que du possible peut être malgré tout au rendez-vous, par éclair, par instant, et que, cette petite perspective, qui elle, ne nous tromperait pas, mérite que bien des épreuves soient traversées, dites, symbolisées. Que l'on s'y risque et tout pourra arriver, y compris peu de choses... A prendre cette question sous son angle inter-subjectif, inter-individuel (ma petite famille ou ce qui en tient lieu), ou inter-groupal (nations, ethnies, groupes d'intérêt économique ou culturel, associations ou...), ce sont bien les mêmes mécanismes qui sont à l'oeuvre. Aècompagnés le plus souvent, d'un magnifique pied de nez du réel à ce qui sourd de force dénégatrice dans le langage. Bien des recherches savantes par exemple, ne manquent pas de s'agripper, chacune dans leur camp, à leur modèle explicatif du phénomène de l'exclusion, tout en faisant fond commun d'une charité bienveillante et moralisatrice qui se suffirait à dire qu'exclure c'est mal, parfois avec une joie non feinte d'exclusion des idées du voisin - ce qui n'est pas le moindre des paradoxes, mais il faut bien défendre son beefsteak! Les mêmes mécanismes donc, toujours, partout et encore déjà. En trompe-l'oeil.

15

Encore déjà, c'est l'enseignement des lois de l'inconscient. Parce que s'il ne s'agissait que d'un mécanisme, la partie serait gagnée d'avance. Un mécanisme ça se démonte, ça peut s'éclater, et se remonter. Si possible dans l'ordre. Ça se laisse appréhender sagement. Mais la "chose ignoble" est infiniment plus complexe à force d'être simple. Et si on en connaît les ressorts, notamment dans nos démêlés avec l'Origine, pour ce qui est de lui faire un sort... Alors serions-nous des impuissants en puissance? Nous aussi. Condamnés à la plainte? Au cri, ce fétiche sonore comme le nommait R. Barthes, ce seul trait de langage qui reste encore aux victimes face au travail de bourreau qu'accomplissent tous les stakhanovistes de la cause identitaire. Cette idée d'impuissance n'est peut-être pas si éloignée qu'il y paraît du sujet qui nous habite, que nous mettons en demeure de rendre grâce. Exclure .et jouir. Une question de Langue, donc de sexe. Observons. Le sujet paranoïaque de tous les temps qui se profile à l'horizon et se joue sur la scène du monde comme expression directe de cette impuissance du symbolique à faire tenir, à faire qu'il y ait du tenable entre les êtres. Ces positions de "pouvoir" ou qui se prennent comme telles, qui visent avant tout, à rendre les choses impossibles, alors que le Pouvoir devrait être ce Tiers qui ouvre des emplacements où puisse se transmettre du Possible. Observons ces clôtures de la parole qui n'autorisent plus d'ouverture au "Dire". D'un côté, il y a désormais ceux qui prétendent incarner "LA" parole, qui deviennent dépositaires du "tout dire", ceux à qui l'on prête cette "vertu" de dire enfin tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Allons
.

voir celui qui dit le Tout et nous protègera de l'Autre. Ce qui intime l'ordre
de ne plus rien avoir à dire. Air connu à accent pervers joué sur un registre sadien: tant que tout n'aura pas été dit, tant que l'objet de la jouissance n'aura pas été nommé, toi, la victime, tu devras survivre pour rester offerte aux coups du bourreau. Un tout dire comme une sentence, qui ne laisserait aucun reste, qui engloberait ce qui, par définition, se pose en excès au dire, la jouissance elle-même. Observons à l'opposé, les discours qui se déploient, ces discours du "on", ceux de la rumeur, dont les plus fidèles adeptes deviennent accrocs. Quelle meilleure façon de tuer le "je"? Des fois qu'un peu de risque et de ratage, donc une expérience du désir, s'en serait mêlé et qu'on se sente responsable, c'est à dire prêt à partager! Observons tous ces pères qui se prennent pour des Pères et qui ne sont que des papas, taraudés 16

par cette lancinante question de ce qui fait père, question posée comme un trou béant dans le symbolique qu'il vaut mieux combler au plus vite en effectuant une identification à la Femme. Observons. Cette "loi" des petits pères incastrables qui interdit tout en commandant de jouir. D'eux si possible, sur le mode "clean", façon de rester en famille. C'est plus propre. Et ça ne demande même pas de se frotter à la castration. Observons... Serions-nous encore si proches d'un tel degré d'inculture, qu'à la manière du maître sadien, nous demeurions les fils de la Mère-Nature qui veut jouir sans restriction et exige de nous, comme un devoir, que l'on soit les serviteurs de sa volonté criminelle? Si la fraternité peut trouver un sens c'est dans les effets d'une texture symbolique qu'il faut la chercher, seule façon de pardonner au monde son insuffisance ou q'aimer pour cette insuffisance à travers elle.

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Ouverture

Alben Cardinal Decourtray Si l'on est fidèl~ à l'Evangile, il va presque sans dire que l'on refuse d'une manière radicale, sans nuance, tout ce qui dans la société comme dans la personne tend à rejeter l'autre, le différent, et non seulement l'autre mais l'ennemi. Le discours sur la montagne le montre d'une manière abrupte. "On vous a dit, moi je vous dis". Mais au-delà de toutes les paroles, il y a l'acte qui les éclaire: la mon du Christ librement acceptée pour le salut de tous et sa résurrection d'où jaillit l'Esprit de Pentecôte offen au monde pécheur. Mais la seule évocation de ce mystère central de la foi chrétienne change en attitude positive ce refus! Ce que l'Evangile et l'Eglise nous disent, c'est sunout : "Accueille! Accueillez-vous les uns les autres! Va vers tous, sunout les plus loin, les plus oubliés, les plus méprisés! Reconnais le bien qui est en tous, même dans les prostituées, les exacteurs, les possédés! Essaie de faire vivre tout homme qui meun qui sombre, qui désespère, mais aussi, à l'inverse, qui fait bombance, qui s'aveugle, qui exploite, qui tue..." Cette attitude évangélique ne résout évidemment pas par elle-même les problèmes pratiques dont la solution relève de l'effon économique et politique. Mais elle est de nature à les éclairer. Et son premier effet est de donner et d'entretenir la volonté de travailler de toutes ses forces et jusqu'au bout à l'aménagement jamais achevé d'une terre où il n'y aura plus ni exclusion ni xénophobie.

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M.le Doyen Esson Allocution d'ouverture Ecrasé par le nombre impressionnant de personnalités qui prennent part à ce colloque, j'ai lâchement décidé de ne citer personne. Je commencerai donc en disant Mesdames et Messieurs: il est facile de juger, il est facile de condamner, il est facile de s'indigner, il est facile de crier à la barbarie, c'est même parfois très confortable pour son propre confort moral et sa bonne conscience vertueuse. Il est beaucoup plus difficile de comprendre, il est encore plus difficile de trouver des stratégies pour parer à ces fléaux. Mais c'est justement comprendre qui est me semble t-il l'objet de ce colloque et c'est pourquoi je trouve qu'il a parfaitement sa place à l'Université et je suis non seulement content de l'accueillir dans les locaux de la Faculté des Lettres de l'Université de Nice mais j'en suis fier. Je suis réconforté de voir la présence dans cet amphithéâtre d'intellectuels dont on a tant dit qu'ils avaient démissionné. Semble-t-il, ils n'ont pas tous démissionné. Vous en êtes la preuve. Je voudrais terminer cette très courte introduction, par quelques souhaits. Je souhaite que les médias démultiplient au maximum cet événement. Je souhaite enfin que ce colloque soit l'occasion de nous libérer de nos Histoires, faire en sorte que nous ne soyons pas les esclaves denos Histoires officielles qui s'enseignent dans les écoles et qui changent au gré des régimes, que nous ne soyons pas non plus les esclaves de nos affects et que la Raison (pardonnez-moi, je suis de la vieille école) retrouve sa place dans un monde qui, me semble-t-il, est en train provisoirement de perdre ses repères et qui me paraît tenté de se jeter dans les bras de l'irrationnel. Que soient ici remerciés les organisateurs de ce colloque qui ont fourni un travail gigantesque: M. Amoyel, M. Moser et toute leur équipe. Que soient remerciés tous nos hôtes étrangers et que soient remerciés tous les participants à ce colloque, femmes et hommes de bonne volonté qui ont accepté de sacrifier un week-end ensoleillé de la côte d'Azur à la recherche de la Vérité.

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Marc Moser Exclure/jouir

malaise dans la civilisation?

1930 Das Unbehagen in der Kultur Le tenne allemand est composé de trois éléments: le préfixe privatif un-, la particule inséparable be- et le radical hag-. Le qualificatif positif est "behaglich" dont l'acceptation se trouve très proche de "gemütlich" se sentir à l'aise, comme chez soi où l'on se plaît. Le verbe gennanique *hagan veut dire: protéger, cultiver, chérir. En conséquence la signification originelle reviendrait à "se sentir protégé, à l'abri". Ce sens positif de "Behagen" est inversé, renversé, comme l'explique Freud lui-même en un sentiment de culpabilité -Schuldgefühl- qui serait le prix à payer pour le progrès dans la civilisation sous fonne de perte de bonheur. Chez le névrosé obsessionnel, poursuit Freud, ce sentiment de culpabilité s'impose bruyamment à la conscience, domine aussi bien la pathologie que l'existence du patient. Il y a des types de névroses obsessionnelles sans prise de conscience de ce sentiment de culpabilité ou bien un malaise martyr, une sone d'angoisse qui ne se manifeste que lorsqu'il y a empêchement d'exécuter cenains actes. Le sentiment de culpabilité, au fond, ne constitue rien d'autre qu'une variété topique d'angoisse, qui, dans ses phases ultérieures, se recoupe entièrement avec l'angoisse du sunnoL D'où nous viennent les expressions angoisse, anxiété? Elles reposent sur une sensation fon concrète, à savoir, la gorge serrée, l'étroitesse, le rétrécissement que l'on ressent à la gorge, ce que le nom allemand Beklemmung- serrement (de coeur) exprime parfaitement. En effet les mots" angst", angoisse nous proviennent du radical Le.angh - étroit -eng dont dérivent également angine, alXro - j'étrangle axxt- près de angere : resserrer, oppresser angustiae: détroit, pince, étau skr.: amhas-angoisse, détresse, gêne. A la base se trouve donc un rétrécissement physique, corporel et ensuite psychique. Ce malaise résulterait alors d'une insatisfaction, d'une incomplétude que la civilisation nous impose pour nous offrir en contrepanie de nous protéger de la nature avec ses menaces et de réglementer les relations interhumaines. 22

Freud passe ensuite en revue les principaux traits de la civilisation à ses yeux, que voici: les activités et valeurs utiles à l'homme qui met la terre à son service et se protège des violences naturelles. De par ses acquisitions et conquêtes l 'homme accède au rang d'un dieu prothétique (eine Art Prothesengott). Bref, vive l'utilitarisme, l'homme moderne affirme haut et fort: "rien de ce qui est utile, ne m'est étranger". Selon Freud la triade consubstantielle de la civilisation comprend: 1 - l'ordre, espèce de contrainte répétitive pour organiser la vie quotidienne ; 2 - la beauté inutile de par essence; 3 - la propreté - l'hygiène pour notre état physique. Cependant les activités psychiques élevées, les réalisations intellectuelles, scientifiques et artistiques, les idées directrices de la vie caractérisent au mieux la civilisation qui les cultive et les. produit. Dans une optique nettement hédoniste le moteur de toutes les paresses humaines serait d'aspirer au binôme réunissant l'utile au plaisir accru (Lustgewinn). Un des traits majeurs de la civilisation concerne les relations sociales régissant le voisinage, l'entraide, l'objet sexuel d'un autre, le membre d'une famille, d'un Etat, de l'être humain. Le pouvoir de ce dernier en tant qu'individu est alors soumis au pouvoir de la communauté qui édicte de par sa majorité le droit et la justice. Il s'ensuit que la liberté individuelle ne représente pas un bien de civilisation. C'est là que réside sans doute la principale raison du malaise qu'éprouve le particulier face à la civilisation où il vit. L'évolution de la civilisation limite cette liberté individuelle de tous. La révolte contre une injustice commise envers un membre de la société peut faire avancer et favoriser cette évolution. Cependant la poussée de liberté -Freiheitsdrang- peut provenir d'une personnalité indomptée par la civilisation et par là déboucher sur l'hostilité contre cette dernière. Tout homme défendra sans cesse sa liberté individuelle en la revendiquant et cherchera un compromis heureux et rationnel entre les revendications massives de la civilisation et les siennes. propres. Sans doute s'agira+illà d'un conflit plus ou moins irréconciliable, conflit entre le singulier et le collectif, mais également du jeu aveugle dans l'organisation universelle tragique sous le signe bicéphale d'Epro et d' Ep'tç, de l'amour et de la haine destructrice, antinomie chère à Empédocle. 23

Pour Freud la souffrance liée à l'affectivité désirante dépend principalement d'un "être au monde" -Dasein- soumis à une oppression omniprésente. L'évolution des théories freudiennes s'avère à ce titre significative: son parcours le mène de la névrose hystérique du début à la névrose d'angoisse de la fin, après avoir suggéré les névroses obsessionnelles et narcissiques. Deux lignes de force intellectuelle se dessinent (manifestent) : la libido et le refoulement dû à la déchirure du Désir. Quant à la première disons qu'elle génère la névrose non pas en raison d'une anomalie sexuelle objectivable puisque cette dernière est elle-même anomique, mais bien à cause d'une incompatibilité entre un désir infantile persistant visant à la satisfaction présente et une réalité hostile à la décharge et à l'obtention. La névrose résulte donc essentiellement de l'impossibilité d'accéder au réel d'un comportement sexualisé engrammé dans le psychisme. Toute maladie serait alors issue d'un déséquilibre dans le sujet entre une demande interne libidinale et la loi du Monde aveugle et l'universalité inconditionnelle d'une LOI établissant l'ordre des choses auquel le désir se brise inlassablement en souffrant. Ce repli du Désir s'opère dans le désordre, de manière disparate et multiforme si bien que le réel génère ainsi la névrose de par son dur refus. Cette déchirure du Désir pousse le sujet à organiser un système de défense fondé principalement sur un mécanisme de déformation effectué par le travail du rêve, refoulement par excellence; ce dernier revient à une parade à la tyrannie du plaisir pulsionnel par un processus onto- et phylogénétique de protection psychique. Le refoulement n'agit pas seul, il est, selon Freud, secondé par la conscience morale, instance traditionnelle d'auto-répression de la nature. En identifiant cette conscience morale au Sur-Moi, Freud en accroît la puissance nomocratique en l'associant à une constellation patriarcale terrorisante (à l'instar du tabou des primitifs, de l'interdit mosaïque ou de l'impératif catégorique de Kant). Quel est le sens que Freud confère à Kultur- civilisation? Reportons-nous à ses définitions: le terme Kultur -civilisation représente à ses yeux - je cite- la somme des acquisitions et des institutions qui font que notre vie se 24

distingue de celle de nos ascendants animaux. Ces acquisitions et institutions servent deux fins, à savoir protéger l'homme de la nature et régler les relations entre hommes. Puis sont passées en revue les activités et valeurs qui servent I'homme afin de mettre la terre à son service telles que les outils, le feu domestiqué, la construction d'habitations. L'habitation est considérée comme substitution de la matrice ou du sein maternel. Ce premier abri sans doute ne cesse d'être désiré puisque l'on s'y sent en sécurité et à l'aise. Nous ne pouvons pas ne pas objecter que cet état utérin est pour le moins inconscient et que ni le foetus ni le nourrisson des premières années de l'existence ne vivent, à proprement parler en tant qu'individu; il s'agit d'une lente accession à la personnalité, entité propre de chacun, en un mot l'idiosyncrasie innée et acqUIse. Autrefois les dieux constituaient les idéaux de la civilisation, de nos jours l'homme lui-même est devenu un genre de dieu prothétique. Grâce à tous ses organes auxiliaires dus à son esprit inventif et ses réalisations techniques il paraît grandiose. Et Freud de se livrer au futurisme lui inspirant des visions de progrès inimaginables dans le domaine de la civilisation, si bien que l'homme s'approchera encore davantage de la similitude avec Dieu. Mais un triste constat s'impose: l'homme des années 30, d'après Freud, ne se sent pas heureux dans toute sa ressemblance avec Dieu. Il y a donc lieu de s'interroger sur les raisons de ce malaise; elles s'avèrent complexes et difficilement appréhensibles, décelables,explicables. Selon la formulation de Friedrich Hoelderlin : "Tout au monde ne revient qu'à une dispute, c'est de savoir si le tout l'emporte sur le particulier - "Es ist nur ein Streit in der Welt, was namlich mehr sei, das Ganze oder das Einzelne". On ne connaît que trop bien le mépris sans borne des régimes totalitaires, notamment le fascisme hitlérien dont voici une des devises terribles: tu n'es rien, le peuple est tout - "Du bist nichts, das Yolk est alles"-. Au fond c'est la question de la liberté individuelle en butte aux contraintes sociales. Chacun d'entre nous vit un constant conflit entre ses aspirations personnelles et les limites et restrictions imposées par la communauté à la réalisation de celles-ci. Souvent les rêves refoulés sont à l'origine du malaise ressenti par le particulier dans notre civilisation. Ce sont principalement ses rapports à 25

l'autre, qui créent des tensions, des frustrations résultant des intérêts contrecarrés. L'axiome philosophique fondamental bien connu afftrmant que "tout être qui se pose, s'oppose" s'avère plus que jamais. L'exclusion opérée de par l'opposition, les contraintes, l'isolement, empêche souvent la jouissance, la participation. Débattre de l'interaction entre exclure et jouir avec, pour fond, le malaise dans la civilisation sera la tâche de notre colloque. De multiples facettes seront mises en évidence; que vos communications et discussions soient fructueuses, car aux dires de Goethe, seul ce qui est fécond est vrai.

OUVRAGES CONSULTÉS FREUD (S.) Das Unbehagen in der Kultur Fischer Bücherei Frankfurtam Main und Hamburg, Mai 1971, numéro 6043. Le Mal et la Maladie, Presses Universitaires de Nancy, Actes du Colloque organisé par le C.R.G.1 Sc. de Nancy II (6, 7, 8 février 1987).

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Mémoire et répétition dans la civilisation

Victor Borgogno Sociologie de l'exclusion, et exclusion de la sociologie I

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Jusqu'à une époque récente les sociologues n'employaient pas volontiers le terme d'exclusion. C'est un terme qu'ils jugeaient, ce qui ne va sans quelque dédain de leur part, plutôt appartenir au vocabulaire des travailleurs sociaux. A moins qu'il ne fût employé pour décrire la situation de minorités bien "répertoriées", et pour ainsi dire bien installées. Cette réticence heureusement n'obéissait pas à des raisons seulement corporatistes. Si vous aviez fait l'expérience, naguère, d'utiliser devant un sociologue les termes d'exclusion, d'exclus... vous aviez de grandes chances de vous attirer une réponse du genre "exclu, certes, mais de quoi ?". Parallèlement si vous aviez employé devant le même sociologue un antonyme du terme exclusion comme celui d'intégration, vous auriez obtenu une réplique semblable, quant au fond, à la précédente, du genre "intégré, certes, mais à quoi ?". Ce qu'il faut entendre par là c'est que les sociologues sont aujourd'hui peu nombreux à souscrire à la vision d'une société intégrée, vouée à former un tout, condition indispensable pour que les notions d'intégration ou d'exclusion aient un sens. Cette profession de foi "afonctionnaliste" obéit certes à des raisons scientifiques (que je partage, disons-le tout de suite) mais un esprit malicieux ferait sans doute observer qu'on ne saurait faire non plus, ici, totalement l'impasse sur des raisons plus terre à terre. Les sociologues ont le désir légitime de persévérer dans l'être. Et, toute vision par trop fonctionnaliste de la société, toute vision d'une société trop occupée à la reproduction de son "système", signifie aussi d'une certaine manière la fin de la sociologie. Comme sur un autre plan elle signifierait la fin de l'histoire. Quoiqu'il en soit le type de réplique évoquée un peu plus haut suggère bien de quoi il retourne, ou plutôt de quoi il retournait ily a peu de temps encore, avec cette notion d'exclusion, pour nombre de 'sociologues, sinon pour la plupart. Le fond du problème c'est qu'à leurs yeux elle ne renvoie à rien de particulièrement "remarquable". Cela finalement parce que, en tant qu'elle désigne un processus ou une activité sociale du moins, cette notion renvoie à des phénomènes qui sont pour ainsi dire leur pain quotidien. Le monde qu'ils se donnent à étudier est bien souvent un monde où ce qui se 29

joue principalement, et perpétuellement comme dans une sone de mouvement Brownien, est la question des "inclusions" de ceux qui l'habitent, donc inévitablement celle aussi de leurs "exclusions". Il va sans dire qu'au premier de ces termes peuvent être rattachés des termes comme ceux de classe, groupe, communauté, ethnie, voire appanenance et identité, tandis que voisine avec le second des termes comme ceux de dissociation, distinction, discrimination... L' "homo-sociologicus", dans sa version contemporaine, est d'abord un "homo-includens" ce qui signifie qu'il est irrémédiablement aussi un "homo-excludens". La tâche que se donne dès lors le sociologue 'est principalement celle de découvrir les lois -heureusement d'unecomplexité infinie- c'est-à-dire propre à décourager l'analyse et par là à la pérenniser-qui préside à cemouvement perpétuel d'inclusion-exclusion. Comme je l'ai dit en commençant le discrédit sociologique pesant sur la notion d'exclusion appanient dans une cenaine mesure au passé. Le mot commence à apparaître plus fréquemment sinon dans le vocabulaire de tous les sociologues du moins dans celui de certains d'entre eux et non des moindres. Ceci signifie très exactement que commence à surgir au sein de la réflexion sociologique, une question de l'exclusion qui tranche avec le jeu routinier des inclusions / exclusions propres à la mécanique sociale comme elle va habituellement. Ou encore qu'un phénomène est apparu qui avait pour particularité d'appeler irrésistiblement à l'emploi du terme d'exclusion. Tout le monde voit de quoi il s'agit. Chacun a à l'esprit ces problèmes douloureux que sont le chômage massif, la précarité frappant un nombre grandissant d'individus, les nouvelles formes de pauvreté suscitant parallèlement de nouvelles formes d'assistance (R.M.!.), le tout exprimé ou emblématisé spatialement par ces quartiers périphériques cormotant la relégation sociale... Et certes, l'exclusion, telle que la recherche sociologique commence désormais à s'en saisir, a d'abord une dimension, un visage économique. Mais il importe de noter que cette dimension économique ne renvoie pas d'abord à la figure de la pauvreté, ou à celle de la déprivation. Elle renvoie principalement à celle de la rupture, plus ou moins prononcée, plus ou moins durable, prenant des formes pouvant varier à l'infini d'avec l'univers du travail et celui des rôles productifs. Par ailleurs le constat semble s'être imposé que cette exclusion a atteint untel niveau que ce processus revêt désormais la signification d'une fracture

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sociale majeure. Par là, la question de l'exclusion tend, à s'imposer dans certains travaux comme une question devenue sociologiqùement centrale. De plus comme elle semble s'inscrire dans une logique de recomposition économique et productive rien moins qu 'incohérente1, la perspective dessinée ici va bien au-delà d'une vision qui se contenterait de souligner les effets pernicieux d'une "banale" crise économique. La fracture sociale mise en lumière a bien une origine économique, mais elle reflète bien plus qu'une crise.économique passagère. C'est de mutation qu'il conviendrait désormais de parler. Sous l'apparence d'une dépression qui, pour profonde qu'elle soit ne mettrait pas en cause nos structures sociales, c'est, en fait, à un véritable changement de la "nature sociale" de nos sociétés qU'Ott aurait affaire. On voit par là que. cette approche des formes contemporaines de l'exclusion est de toute évidence amenée à s'inscrire dans une perspective qui domine le point de vue strictement économique ou socio-économique, et se situe à un niveau historique (ou au moins socio-historique). Certes les analyses évoquées ici semblent constituer souvent de simples variations autour du thème, qui n'a rien de nouveau, dela "société duale". Mais ce n'est là qu'une apparence, il ne s'agit plus ici de dénoncer la création de poches de marginalités sociales au sein d'un progrès continu (les "oubliés de la croissance"). L'accent est mis sur la dimension du "processus" de la dualisation. Et sur le fait que celui-ci reflète un principe dynamique durablement inscrit dans le fonctionnement social, (cela d'autant plus qu'évaluée en termes de stricte rationalité économique -ou capitalistique- la recomposition économique dans lequel ce principe prend la source apparaît loin d'être négative2, ce qui nous éloigne encore plus de l'image d'une crise économique "classique"). Si bien que la dualisation de la société dont il s'agit ici semble destinée à devenir un trait de plus en plus prononcé et

l

"u.

elle (la crise) est commandée par une restructuration deJa.production autour de

la recomposition et de l'inflation de la catégorie de la précarité..." R'Castel "De l'indigence à l'exclusion, la désaffiliation. Précarité du travail et vulnérabilité relationnelle" in Face à f exclusion. le modèle français sous la direction de J. Donzelot, Coll. Esprit, 1991. "On ne peut faire porter la seule responsabilité de cette situation à la dimension économique de la "crise"; celle-ci n'est pas caractérisée par un retour en force de la rareté (la richesse nationale continue de s'accroître, même si c'est à un rythme moins rapide)..." R. Castel, article cité. 2

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durable de nos soèiétés (et tout à fait hors de portée de simples mesures de réparation sociale). Mais un autre aspect de cette nouvelle perspective sur l'exclusion sociale contemporaine (ou sur la dualisation de la société) retient tout particulièrement l'attention. Ce qui fonde la séparation entre le groupe jugé intégré et le groupe des exclus (les "in" et les "out") va bien au-delà d'une simple notion de diminution (de ressources, de capacités sociales, de statut...) au détriment des seconds. La dualisation fait signe à une différenciation radicale qui touche pour ainsi dire à l'''être social". En tendance les uns et les autres paraissent n'avoir plus rien de commun quant à "l'être dans le monde social". La différence qui les sépare n'est pas seulement d'ordre mqtériel ou économique (le chômage, la précarité...) ou spatiale et urbaine (la relégation dans l'univers désolé des banlieues), elle est aussi de nature symbolique. Elle touche aux univers symboliques que les uns et les autres habitent et qui les habitent. Cependant on aurait tort de croire que ce qui sépare ces deux entités sociales (dans lesquelles paraissent devoir venir se recomposer et se fondre les anciens clivages sociaux) sont des différences de sens positif. En fait, les seconds apparaissent comme des "négatifs" photographiques des premiers. Ils sont identifiés à leurs manques par rapport aux premiers. Ils sont définis par le défaut de tout ce qui fait qu'on est intégré. Et ce dont ils sont privés c'est d'abord de "lien social". C'est d'ailleurs cette représentation d'une éclipse du lien social qui achève de fonder la question de l'exclusion comme question spécifiquement sociologique. Ou, en d'autres termes, c'est la conviction ou le constat que l'exclusion économique s'accompagne de, ou plutôt est concomitante d'un phénomène de désintégration ou de décomposition sociale1, en partie indépendant, qui valide pleinement la question de l'exclusion comme question sociologique.

1 Je me réfère notamment ici aux travaux de F. Dubet, D. Lapeyronnie, M. Wieviorka; voir notamment F, Dubet et D. Lapeyronnie Les quartiers d'exil, Seuil, 1992, et aussi M. Wieviorka La France raciste, Seuil, 1992.

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Ces exclus, c'est donc là la nouveauté, sont ce que R. Castel appelle des "désaffiliés"l, c'est-à-dire des gens qui sont "en rupture de bien sociétal"2 ou qui souffrent de la "labilité de leurs liens relationnels"3. On parvient ici à une image qui achève de distinguer radicalement cette nouvelle exclusion des connotations dont est chargée cette notion lorsqu'elle est employée pour caractériser les situations des minorités "classiques" ou "traditionnelles". Dans ce dernier cas, l'exclu puise dans son exclusion même la capacité de renverser en identité positive les traits stigmatisés qui font de lui un minoritaire (il ne se laisse pas imposer le non-être social). Corrélativement, des liens d'étroite solidarité sont noués entre ces exclus-là. Rien de plus "intégré" souvent qu'un milieu ou une communauté de minoritaires. Rien de semblable dans le traitement contemporain de la thématique de l'exclusion. Ces nouveaux exclus, privés d'identité sociale et incapables de s'en forger une, sont parallèlement jugés privés de la capacité de maintenir ou de construire du "lien social" et surtout d'ébaucher des formes nouvelles de solidarité collective. Et cela quand bien même leur exclusion les conduirait à être rassemblés dans des fractions communes d'espace urbain.

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Article cité. Article cité. Article cité.

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11Le constat dont procède la perspective sociologique sur l'exclusion que je viens d'évoquer a de quoi, à mes yeux, emporter la conviction, pour autant qu'il s'agisse de la logique d'ensemble du processus ou de ses aspects structuraux. La conviction grandit encore lorsque le constat en question ne ressortit pas à une vision intuitive mais s'affIrme, comme c'est le cas pour F. Dubet, D. Lapeyronnie et M. Wieviorka, les auteurs que j'ai cité plus haut, sur des analyses rigoureuses rapportant les processus d'exclusion contemporains à ce fait historique décisif que constitue la disparition de la "société industrielle". Cependant le bât blesse à mes yeux sur un point. Le dernier que j'ai évoqué: celui qui concerne l'assimilation de l'exclusion à une désaffiliation sociale ou, si l'on préfère, celui qui concerne le redoublement nécessaire de l'exClusion économique par une désaffiliation sociale. J'ai du mal à croire à la dissolution ou à la non-émergence de toute forme de solidarité, à l'absence de toute forme d'intégration au moins locale des exclus, à l'éclipse de toute identité autre que tribale ou transgressive. L'enjeu de ce doute est évidemment d'abord scientifique. Il y va de l'exactitude et de la complétude du tableau dressé. Mais il est aussi politique. L'incapacité d'asseoir du sens sur, de donner sens à l'exclusion; la résorption de ce processus sur un non-sens absolu signifIe aussi la fIn de l'espoir de voir un mouvement social s'enclencher sur cette dynamique folle pour la combattre et l'abolir dans une nouvelle perspective politique. Ma réticence, j'en suis conscient, ressortit à un espoir extérieur à la démarche scientifique. Cependant elle repose aussi sur un fondement scientifIque. l'estime, en effet, que la démonstration selon laquelle l'exclusion actuelle débouche sur ou signifie une désintégration sociale sans autre issue qu'elle-même n'a pas été apportée, ou l'a été insuffisamment. Ou encore qu'elle reste encore prise dans un cadre par trop hypothétique. Très concrètement dit, nous ne savons pas encore grand chose, me semble-t-il, sur ce qui se passe réellement dans les "territoires de l'exclusion", pour ce qui concerne du moins les recompositions sociales susceptibles d'être provoquées par la dite exclusion. Comme le dit un auteur, "nous sommes tous dans le brouillard". Ce constat conduit à souligner la nécessité de conduire dans ces "territoires de l'exclusion" des recherches -de style ethnographique- plus 34

approfondies et surtout géographiquement plus étendues qu'elles ne l'ont été jusqu'ïci. Mais préalablement me semble se poser une question préjudicielle qui porte sur la possibilité même de la recherche en sciences sociales de répondre à de telles interrogations. La question qui me semble se poser est la suivante: quelle que soit sa bonne volonté, sa compétence ou le raffinement de ses outils méthodologiques, le "sociologue institué" est-il le mieux placé pour dissiper ce brouillard? Mes doutes pointent ici vers deux aspects problématiques: Le premier a trait aux "biais" que sont susceptibles d'introduire la position sociale, l'identité et l'histoire du chercheur dans sa démarche, quelle que soit la rigueur voulue de celle-ci. Le second met en cause la capacité même de la démarche scientifique, dans son essence constitutive, d'accomplir une telle tâche. J'évoquerai brièvement le premier point pour m'attacher plus longuement au second. L'identité sociale, l'histoire, la position du chercheur cristallisent un rapport social du chercheur à ses objets (ou plutôt aux populations dont il traite à travers ses objets) qui est à la fois sous-jac~nt à, et distinct du rapport proprement scientifique. Quelles sont les implications de cet aspect dans notre cas? A remettre les choses dans une perspective embrassant la longue durée, le travail sur l'exclusion s'inscrit, pour le chercheur, dans la réflexion sociologique sur la catégorie conceptuelle des "dominés". Pour dire les choses autrement, traiter de l'exclusion, c'est ajouter un nouveau chapitre à la "sociologie des dominés", et paniculièrement à la sociologie de ces couches sociales dont la définition flotte entre les catégories "ouvrières" et "populaires". On conçoit que le rapport du chercheur à de telles entités -qu'il soit le "lieu" d'un engagement explicite en faveur de ces couches sociales ou non- soit rien moins que neutre. C'est finalement une grande panie du rapport ~politique- à la société dont il est membre qui s'y joue. Et il est évident que le rapport scientifique du chercheur à de tels objets n'est jamais totalement dégagé -indemne- de ce rapport social ou socio-politique. A qui ferait-on croire cela? Et à qui ferait-on croire qu'il n'est pas susceptible d'être marqué par les "crises" qui peuvent frapper ledit rapport socio-politique ? Or l'un des constats que l'étude de l'exclusion (=dualisation) contemporaine amène le chercheur à faire est paniculièrement susceptible de mettre ce rapport social en crise, et surtout d'être profondément "travaillé" 35

en retour, dans ses prolongements réflexifs, par cette crise. Ce constat, qui est précisément le point d'appui principal des analys~s en tenne de désaffiliation, est celui de l'irrémédiable dissolution de l'identité et de la culture ouvrière et / ou "populaire". Dans cette affaire tout se passe comme si le chercheur ne parvenait pas à faire son deuil de ces entités. D'où l~incapacité où il se trouve d'attribuer à leur déclin une signification claire et qui ne se résorbe pas -dans le mouvement d'une pseudo-analyse sur fond de ressentiment- sur le seul aspect négatif de leur anéantissement ou de leur corruption irrémédiable. (Ou pour le fonnuler autrement: tout se passe comme si le chercheur ne parvenait pas réellement à renoncer au mythe d'une entité sociale élevée au rang d'un contre-modèle social utopique et, incarnant au sein même de la société réelle l'espoir d'une rédemption de l'ordre politique, indissociable de la rédemption du chercheur lui-même). Cette incapacité a deux sortes d'implication. La première fait signe à ce qui apparaît comme une forte résistance du chercheur à l'idée que le "transfuge" de la condition ouvrière soit devenu en fait son semblable culturel. Et à l'idée qu'il partage notamment, pour le meilleur et pour le pire, les mêmes "valeurs" individualistes que lui, la même religion de l'intérêt personnel... Ce qui se joue ici, ce sont les risques d'un "effet miroir". Le "transfuge" paraît tendre au chercheur un miroir où celui-ci découvre, exposé à une lumière crue, sa propre identité sociale et culturelle (ce qui n'a probablement rien pour le réjouir) et sans doute aussi l'image de ses propres renoncements. Parallèlement à cette résistance, et par voie de conséquence directe, le chercheur se trouve dans l'incapacité de percevoir le versant positif de cette acculturation si "interpellante". Ce versant positif consiste en ceci que tout espoir de voir se reconstituer des liens de solidarité ne disparaît pas avec ce processus, ni toute virtualité de nouvelles "intégrations" locales ou non, ni toute possibilité d'émergence de processus communautaires inédits. A condition toutefois de repenser de tels processus dans un cadre conceptuel qui soit en harmonie avec les implications de cette acculturation. C'est-à-dire un cadre conceptuel qui s'écarte de la vision "holiste" et fusionnelle prévalant dans la représentation de la "vieille" solidarité ouvrière, et où la production de la solidarité soit mise à la charge de la raison -et de la rationalité- d'acteurs doués d'autonomie.

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III .
Le second obstacle susceptible de restreindre fortement le champ de vision du chercheur dans le domaine de l'exclusion met en cause, je l'ai dit, le principe même de la démarche scientifique. Par là je ne vise pas la question des méthodes qui seraient inadéquates et qu'il faudrait raffiner... non, ce que je veux dire c'est qu'il se pourrait bien qu'il y ait une inappropriation ou une incapacité essentielle de la démarche scientifique à accéder à, à prendre connaissance de, ou mieux à s'inscrire dans son univers de connaissance le type d'activité sociale mis en jeu soit par la production de nouvelles formes de solidarités, soit par l'appropriation (Le. la maîtrise collective "inventive") des conséquences de l'exclusion. Il s'agit ici d'appréhender quelque chose qui est de l'ordre de "l'invention sociale" et à quoi la recherche instituée me paraît particulièrement peu préparée. Expliquons-nous. La période récente a vu la recherche en sciences sociales accorder une faveur grandissante aux méthodes d'investigations dites qualitatives, et particulièrement à l'entretien de recherche "non directif' ou "semi-directif'. Ce sont là des méthodes dont paraissent relever par excellence les phénomènes d'exclusion évoqués ci-dessus. Ne permettent-elles pas au chercheur de se trouver à la source même du phénomène et du sens? Le rapprochement physique entre le chercheur et son "objet" -en l'occurrence l'exclu- ne réalise-t-il pas une forme de coopération inédite et qui paraît devoir être particulièrement fructueuse? Ma propre pratique de l'entretien de recherche (développée le plus souvent dans des "quartiers d'exil" d'ailleurs) m'a conduit à la fois à me convaincre de ce qui apparaît à tous comme une évidence et à la mettre radicalement en doute. Elle m'a suggéré que la proximité soudain réalisée entre l'enquêteur et l'enquêté et le lien qui s'établissait entre eux, s'ils garantissaient une richesse d'information inégalée, mettaient aussi en lumière du même coup le caractère d'hétérogénéité absolue que revêtent ces informations (ou plutôt leur "régime" de production) par rapport à la nature du savoir que la recherche vise à constituer. Cette hétérogénéité conduisant à une sorte de dilapidation programmée des informations recueillies. Ceci m'a conduit à mener une réflexion que je retranscris ci-après en partie: "La représentation scientifique de l'entretien de recherche oscille entre deux images: d'un côté il continue à être regardé et utilisé comme simple 37

procédure d'enregistrement du discours, les conditions de sa réalisation étant supposées par hypothèse neutres quant à cet objet. D'un autre côté on a souvent souligné que cette image de l'entretien de recherche réduit à n'être qu'un simple recueil, voire un prélèvement de données, dans lequel la parole de l'enquêteur ne jouerait pas d'autre rôle que celui de stimulus ou de guide, ne répondait guère à la réalité de son déroulement concret. Certains ont estimé, avec raison selon moi, qu'il fallait plutôt voir dans l'entretien une sorte de moment de coopération dans lequel la parole de l'enquêteur se trouvait engagée bien au-delà de cette fonction de ponctuation distante que lui attribue le schéma précédent. D'autres sont allés plus loin encore et ont estimé que la logique de développement non contraint des entretiens finissait par rendre fictive leur finalité première et que dès lors on ne devait pas les considérer autrement que comme de banales séquences d'interlocution les rapprochant de la conversation "naturelle". Il y a là une dérive critiquable. En effet, une focalisation trop exclusive sur l'aspect "scène de la vie quotidienne" (qui existe aussi d'ailleurs) dans l'entretien de recherche, offre l'inconvénient de dissoudre dans la banalité du quotidien justement, ce qui fait précisément la spécificité de l'entretien de recherche, et qui est ni d'être exclusivement une simple activité à finalité scientifique (qualité qu'il conserve cependant et que le fait de ne pas répondre au schéma stimulus-réponse dans lequel on voudrait le contenir ne suffit pas à lui retirer), ni d'être une interaction sociale comme les autres, mais d'être précisément une sorte de télescopage des deux réalités. Car, et c'est là que réside son caractère remarquable, un entretien de recherche c'est bien cela: une activité scientifique empruntant la voie, imitant l'allure des échanges sociaux ordinaires. Cet aspect pointe très précisément ce que je crois être le problème essentiel de l'entretien de recherche, je veux parler du problème posé par les positions différentes de l'enquêteur et de l'enquêté quant à la nature de la connaissance et du savoir sur le monde. En quoi consiste ce problème? En utilisant le terme de "discours" - terme dont je laisserais osciller les connotations entre la notion de "savoir" et celle de philosophie du savoir- je dirais que la scène de l'entretien a ceci de remarquable qu'elle voit se rencontrer, ou plutôt échouer à se rencontrer, deux discours sur le monde non pas tant dissemblables que décalés ou liés par une analogie précaire et sans réelle force. 38

Le discours de "l'enquêteur" c'est au fond le discours théorique: il a pour visée des attributions stables, définitives, systématisées, cohérentes, irréfutables et purement descriptives à la réalité sociale; de plus il se veut discours de contemplation, si on peut dire, et non d'action. Le discours de "l'enquêté" répond à une visée bien différente: il est non systématique, perpétuellement déconstruit ou plutôt non construit, révocable, situationnel, lié à des enjeux temporaires (et d'abord, par exemple, à ceux qu~ son auteur croit lire dans la situation de l'entretien); enfin il est intégré aux actions de son auteur, que celle-ci soit effective ou seulement méditée. Par voie de conséquence, au contraire du précédent, il est prescriptif ou normatif (il prescrit notamment ce qu'il est bon de connaître). Est-ce à dire qu'il n'est qu'incohérence ou instabilité? Nullement, mais il a la cohérence comme horizon, non comme principe: c'est une cohérence en projet, un projet sans cesse abandonné et sans cesse repris. L'ordre de différence que je désigne n'est pas une différence de niveau, en particulier il ne réfère pas à l'opposition familière théorie savante/théorie naïve. Que cet ordre de différence ait une réalité et des effets dans l'entretien nul n'en doute mais il est ici renvoyé à la marge de l'analyse. Il ne renvoie pas non plus à la question de la pertinence du discours, c'est-à-dire qu'il ne renvoie pas à l'opposition vérité/erreur, cet aspect est également mis entre parenthèse. Non l'ordre de différence qui est pointé ici est une différence de projet, de finalité, d'horizon de sens. Le premier discours répond à un projet de mise en ordre de la connaissance du monde, une mise en ordre qui est aussi une mise à distance. Le second, bien qu'il puisse aussi se vouloir à sa manière mise en ordre de la connaissance du monde (qui n'a pas refait le monde un jour ou l'autre ?) se sait projet d'élucidation provisoire, engagé dans l'action, épousant la temporalité heurtée de la vie quotidienne. Ce qui sépare les deux discours, c'est finalement le rapport qu'ils entretiennent avec eux-mêmes à travers le rapport au monde qu'ils expriment ou produisent. L'un vise un mode d'être définitif sub specie eternitatis, l'autre accepte sa propre réversibilité et se résigne à ce que ses illuminations soient sans lendemain. En quoi la rencontre entre ces deux discours est-elle un rendez-vous manqué?

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Elle débouche sur un malentendu au sens littéral du terme, chacun des participants à l'entretien va, en effet, interpréter le discours de l'autre en le rapportant à la structure de son propre discours et au projet de sens qui le caractérise. Le malentendu dont je parle ici ne s'impute donc pas à un problème de langue ni même à un problème de décalage entre les systèmes catégoriels de l'enquêteur et de l'enquêté -problèmes qui existent souvent et peuvent avoir de graves conséquences mais que nous supposons résolus ici- ils s'imputent à la différence des "projets" à partir desquels "parlent" chacune des deux paroles confrontées dans l'entretien, (et qui par ailleurs véhiculent cependant des mots et des sens tout à fait semblables et inter-communicables). Enquêteur et enquêté peuvent bien employer des mots auxquels ils confèrent un même sens, mais le fait demeure qu'ils ne parlent pas du même monde ni des mêmes choses, ou plutôt si, ils parlent du même monde et des mêmes choses mais sous un régime si différent, à partir de lieux si éloignés, selon des projets si dissemblables, que c'est exactement comme s'ils ne parlaient pas du même monde ni des mêmes choses. La "compréhension" de l'enquêté à laquelle croit parvenir l'enquêteur n'est qu'une fausse compréhension. Une véritable compréhension supposerait une "commune mesure" des deux paroles sur le monde et finalement une réciprocité de perspectives que les conditions de l'entretien semblent exclure. Ce malentendu qui, répétons-le n'est pas connu de ceux qu'il implique, lesquels agissent dans l'illusion de l'inter-compréhension et de la mutuelle transparence, n'a évidemment pas les mêmes conséquences pour l'enquêté et pour l'enquêteur. Pour ce dernier l'entretien a un objectif précis, celui de contribuer à la validation, ou à l'infirmation d'ailleurs, de ses vues sur le monde, de sa ou de la théorie. Cet objectif, il le considère atteint pour autant que l'entretien a bien eu lieu et que son contenu répond à la question posée (sous réserve d'une exploitation pertinente). Nous savons maintenant que ce prétendu accomplissement n'est qu'une illusion. En effet tel que nous en avons décrit la structure, le discours de l'enquêté ne peut ni infmner, ni valider d'ailleurs, la théorie de l'enquêteur puisqu'il lui est radicalement hétérogène sous l'apparence d'un véhicule linguistique commun. Dans le cadre de sa confrontation avec le discours de l'enquêté et pour ce qui est de cette confrontation la théorie de l'enquêteur apparaît donc tendanciellement comme infalsifiable.

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Prétendre utiliser le discours de l'enquêté, ou plutôt des matériaux appartenant (au sens fort du terme) à ce discours pour valider la théorie implique donc qu'on se soit livré auparavant sur ces matériaux à une opération, méconnue comme telle, qui est de l'ordre de la dénaturation et aussi de l'assimilation (une assimilation qui, comme toujours, ne va pas sans quelque violence symbolique). L'image qui vient à l'esprit est celle de matériaux dont on s'emparerait en détruisant l'édifice qu'ils forment et en les faisant servir un autre dessein architectural que celui auquel ils étaient destinés. Sous cet éclairage, l'effet de "réalisation", de refondation, que la théorie attend du "terrain" paraît relever de l'illusion. Les richesses que, de l'avis général, procurent les entretiens, ont bien été aperçues et même palpées mais on constate que la théorie ne peut les exploiter qu'en les modelant à son image, en projetant sur elles son propre reflet. Au bout de l'épreuve du terrain, la théorie se retrouve face à elle-même. Voilà sans doute la clé du "malaise-dans-l'entretien" qui m'occupe, il prend sa source dans le constat désabusé que la théorie (et l'activité qui la porte) ne peuvent persévérer dans l'être d'une cettaine façon qu'en détournant de son sens et, peut-être, en désamorçant l'''explosion de sens" dont nous parle D. Bertauxl . Il serait faux de croire que ce que j'ai appelé la dénaturation du discours de l'enquêté, c'est-à-dire son assimilation au discours de l'enquêteur, n'ait lieu qu'après coup, au moment de l'analyse du discours. Ces opérations, qui ne se savent pas telles, apparaissent au coeur et au cours même de l'entretien sous la forme d'une sotte de contre-sens permanent qui affecte, à son insu, la compréhension immédiate du discours de l'enquêté que croit réaliser l'enquêteur. C'est dès le moment de l'entretien, dans l'espace de celui-ci, que l'enquêteur, suivant la formule familière, fait dire au discours de l'enquêté ce qu'il ne veut pas dire, c'est-à-dire lui attribue la structure et la portée du discours théorique. Ainsi, sous l'apparence de l'intercompréhension et de la mutuelle transparence, l'entretien n'est pas sans s'apparenter à un dialogue de sourds.

1 Cet auteur parle du récit de vie comme d'un matériau brut "dont le sens explose à la figure" du chercheur. (D. Bertaux : approche biographique: sa validité méthodologique, ses potentialités", in Cahiers internationaux de sociologie, Vol. LXIX, 1980).

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Ici va se placer l'exercice périlleux de la mise en lumière des particularités de ma démarche de recherche par rapport à ces problèmes. Quand j'interroge mon activité de recherche - dans son déploiement objectif ou plutôt tel qu'il s'est objectivé au sens de P. Ricoeurl - je constate qu'elle a été typiquement et constamment marquée par ce que j'appellerais une "prise en compte pratique" des problèmes posés par l'hétérogénéité des discours en présence dans la situation d'entretien. Parler de "prise en compte pratique" signifie d'une part que le problème n'a pas fait sens comme problème général mais comme problème pratique, à régler sur le champ, dans chacune des situations d'entretien. Et d'autre part, que le type de solution adopté, semblable dans chaque cas, a d'abord eu lui aussi un statut pratique, le sens général de ce type de solution ne se dégageant peu à peu pour n'apparaître en pleine clarté qu'aujourd'hui, où il s'offre enfin à la théorisation. Cette solution consiste, telle qu'elle apparaît aujourd'hui, élevée à la dignité du concept, pour l'enquêteur à adopter la même position que l'enquêté quant au problème de la connaissance et du discours sur le monde. Elle a consisté pour l'enquêteur, non pas à se demander quoi faire de la précarité, des limites, de la réversibilité, de la temporalité incertaine du discours de l'enquêté, mais à adopter le même régime de discours, à parler du "même" lieu, selon un projet semblable. Elle a consisté à laisser jouer les deux discours dans les mêmes espaces cognitifs et interprétatifs, si incertains mais si riches... Elle a consisté à inverser le mouvement d'assimilation et à laisser le discours de l'enquêteur s'assimiler à celui de l'enquêté. Ainsi se trouvaient créées les conditions d'une intercompréhension réelle, ainsi se trouvait instaurée ou restaurée une véritable réciprocité de perspectives entre l'enquêteur et l'enquêté, ainsi qu'une "commune mesure" entre leurs discours.

Les deux questions auxquelles il faut maintenant répondre sont: - Qu'ont produit, et que produisent, les entretiens ainsi pratiqués? - Ce qui a été produit et ce qui est produit dans l'entretien ainsi pratiqué est-il rapportable à la visée théorique qui caractérise jusqu'ici toute recherche, et comment?
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C'est-à-dire comme l'est un "texte" (p. Ricoeur, Du texte à l'action. essais herméneutiques, Seuil, 1986.) 42

La réponse à la première question paraît simple: les entretiens ont permis au chercheur d'engranger de nouvelles connaissances, mais il faut ajouter aussitôt que ces connaissances, et le chercheur ne l'ignore pas, ont le statut et la texture - athéorétique- des discours à travers lesquels elles ont été produites. D'avoir ces caractéristiques et d'être connues pour ce qu'elles sont retire-t-il toute validité à ces connaissances? Nullement, sauf à considérer que seul n'a d'intérêt et de validité, n'est réellement éclairant, que le discours théorique sur le monde. De telles connaissances ont un pouvoir d'illumination aussi grand que n'importe quelle connaissance théorique, mais cette connaissance vaut pour l'univers de l'action et de l'engagement pratique. Elles peuvent contribuer, sans sortir de leurs limites propres de validité, à affermir les lignes de cohérence qui cheminent dans l'apparent désordre du discours de l'enquêté. Finalement, c'est là que réside leur vertu: ce sont des connaissances directement valables et utiles pour le monde des enquêtés. Soit, et pourquoi un chercheur devrait-il se préoccuper de recueillir ce type de connaissances, lui dont c'est la vocation de "théoriser" ? Dans le passé il a été répondu par la pratique à cette question, ou si l'on préfère ma réponse à la question a pris la forme de ma pratique. Il n'est pas possible ici de développer ce point outre mesure, indiquons simplement que je me suis efforcé de les utiliser, souvent dans une posture pédagogique, de telle sorte qu'elles produisent pleinement leurs effets d'éclairage selon leur propre ordre de validité. Reste à imaginer une réponse théorique à la question. Sur ce plan, la réflexion dont ce texte constitue, en quelque sorte, le point de départ ne fait que commencer, mais la réponse à la question passe sans aucun doute par la valorisation, en tant que telle, selon des modalités qui restent à découvrir, du mode de recherche qui s'est donné à voir, à éprouver, à explorer, pour moi, et pour d'autres, dans la situation d'entretien. Venons-en à la question du rapport entre les connaissances (pragmatiques...) produites dans la situation d'entretien et la visée théorique qui est au principe de l'activité de recherche. Là-aussi la réponse se subdivise en un volet pratique et un volet théorique. Ma pratique, sur ce plan, n'a pas rompu jusqu'ici avec la manière dont le problème est généralement réglé. Les matériaux issus des entretiens ont 43

été exploités selon le mode habituel, c'est-à-dire en procédant à leur assimilation au discours théorique que j'ai dénoncé plus haut. Seul trait distinctif peut-être de ma "manière": j'avais pleinement conscience1 du problème posé par l'inappropriation de ces matériaux au discours théorique (situation qui me paraît, à tout prendre, meilleure que celle où le problème trouve une" solution" sous la forme de son ignorance car elle offre un terrain à la réflexion et préserve les chances d'une solution future.) Au plan de la réponse théorique, là encore la réflexion ne fait que commencer, et cela d'autant plus que la légitimité de la question vient à peine de s'affirmer. Pour que cette réflexion se fasse dans de bonnes conditions il me semble cependant qu'il faudrait commencer par prendre acte, en toute clarté, de l'extériorité réciproque de la démarche de recherche théorique et du mode de recherche (pragmatique? ...) que traduit, exprime, révèle, l'entretien de recherche. Le problème se présenterait alors comme un problème de rapport, d'articulation, et non plus, d'emblée, comme un problème d'assimilation. Il ne s'agirait plus alors de se demander que faire du discours (si riche n'est-ce-pas ? ...) des enquêtés mais comment organiser le lien entre l'univers du savoir de ces derniers et l'univers du savoir des enquêteurs. Comment faire donc pour que les deux discours, le discours théorique et le discours "pratique", contribuent chacun, avec ses ressources propres, de son lieu propre, et selon son ordre de validité propre, à la mise en ordre des images du monde. L'enjeu est de taille, surtout pour les enquêtés d'ailleurs, car jusqu'ici cette mise en ordre se fait sans eux. En effet, l'entretien de recherche, bien loin de leur donner la parole comme on le prétend quelquefois, n'apparaît, le plus souvent, que comme un moyen sophistiqué de la leur confisquer. Se dessine ici, pour le chercheur qui serait prêt à renoncer au dogme et au prestige de la visée théorique, un nouveau rôle: un rôle de médiation, de "go between" entre deux mondes qui s'ignorent et qui continuent à s'ignorer même quand ils font mine de se parler." A l'issue de cette réflexion, je serais tenté de dire que, pour véritablement explorer les territoires de l'exclusion, le chercheur doit se dépouiller, au
1 Je ne prétends évidemment pas être le seul.

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moins en partie, de son identité, de son "être au monde" de chercheur. Et, abandonnant sa défroque de "savant", redevenir, pour un temps au moins, un témoin, un allié, voire un acteur et cela dans l'intérêt même du "savoir", ce qui n'est un paradoxe qu'en apparence.

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Claude Cappadoro Exclusion-expulsion Mesdames, Messieurs je me propose de traiter du thème d'Exclusion-expulsion d'une manière très libre, et sans avoir préalablement préparé un texte écrit. C'est une habitude, elle présente quelques intérêts concernant l'aspect vivant de notre relation, mais vous verrez qu'elle présente beaucoup d'inconvénients en particulier pour ce qui concerne le désordre au moins apparent de mon propos. Quoi qu'il en soit, j'espère que ça pourra aider à la richesse d'un débat qui constitue au fond l'intérêt essentiel de telles rencontres. Alors parler d'exclusion, d'expulsion, ça implique évidemment qu'il y ait un lieu d'où ces opérations puissent se faire. Et donc qu'il y ait au moins un autre lieu où puissent être adressés les exclus et les expulsés. A partir de quoi on peut comprendre qu'il y a la nécessité de concevoir une frontière, une limite, une séparation entre quelque chose qui pourrait être de l'ordre d'un dedans, et de quelque chose qui pourrait être de l'ordre d'un dehors, sans préjuger d'ailleurs du lieu dans lequel la jouissance serait la plus intense. Et lorsque le petit homme vient au monde, ce qui est décrit concernant ce qu'il peut percevoir de ce qui lui arrive là, ça: a pu être appelé, entre autres par Freud, le sentiment océanique. Et cette notion de sentiment océanique, qui renvoie à un concept particulièrement discuté, et a donné lieu à de nombreuses objections, c'est au fond un vécu totalement an-objectaI, le sentiment océanique c'est le sentiment qu'il n'y a aucune séparation entre soi et le reste de l'univers. Au fond l'enfant qui vient au monde - si on le comprend comme étant pris dans ce sentiment océanique que cenains ont appelé le narcissisme primaire, mais je vous indique que c'est controversé - ne distingue strictement aucune limite entre lui, son corps et l'univers. Je vous dis tout de suite que ça ne dure pas, et que très rapidement il prend la mesure, à travers la souffrance d'ailleurs inscrite dans les manques au niveau de ses besoins élémentaires de petit vivant complètement immature et complètement dépendant, la mesure qu'il y a des objets extérieurs à lui dont il dépend, et quelqu'un comme Mélanie Klein - je prends le parti de citer la fameuse tripière de génie de M. Lacan, parce qu'elle m'arrange bien dans ma démonstration, avec ses appons théoriques qui eux aussi ont été controversés mais qui ont le mérite de clarifier cenains 46

aspects que je voudrais évoquer maintenant de ce qui commence à se passer entre le petit homme et son environnement, dont dépend sa survie quelqu'un comme Mélanie Klein a décri~ - je passerai rapidement là-dessus parce que j'en avais déjà parlé l'an dernier, sur un thème qui était proche une position dite schizo-paranoïde, qu'elle situe aux environs du quatrième mois, et dans la suite de l'histoire de l'enfant elle dit qu'il passerait par une position .dépressive. Dans cette position schizo-paranoïde, il y a un objet, c'est un objet partiel, c'estle sein, et il y a un mécanisme particulier qui est le clivage, et qui distingue ce sein entre deux objets, un bon et un mauvais. Et en fonction du sein présent et plein de bon lait, aliment-amour, il est le bon sein,. objet partiel, et s'il est retiré, ou s'il est à sec, il est évidemment le mauvais sein. Interviennent là deux mécanismes dont l'un va être vraisemblablement au coeur de ce colloque, traité par tous les aspects théoriques de tous les intervenants, qui sera celui de la projection: l'enfant projette sur ce sein qu'il trouve mauvais une intention mauvaise pour lui, il met dans ce sein quelque chose qui sera mauvais pour lui, et dans cette projection survient la première démarche de déplacer à l'extérieur et sur un autre objet la cause de son malaise, la cause de sa souffrance. Dans ce mécanisme-là se résume toute la question de la xénophobie, toute la question du racisme, et bien entendu, vous savez que ce mécanisme, on l'a retrouvé au centre de ce qu'on a appelé la paranoïa. A côté de la projection, un autre mécanisme, inverse je dirais, qui est l'introjection, permet à Mélanie Klein de décrire des mouvements du dedans vers le dehors, et du dehors vers le dedans, d'objet partiel clivé en bon et mauvais, et vous comprenez toutes les combinaisons que cè type de partage peut permettre. Ace moment-là, le vécu du nourrisson est un vécu particulièrement douloureux, de persécution, et les mécanismes de défense sont des mécanismes de déni de l'objet et de contrôle permanent de l'objet. L'angoisse évidemment est une angoisse d'être détruit par le mauvais objet. Alors que plus tard, l'enfant va passer, avec. cette position dépressive qui survient autour du 8ème mois, comme vous le savez, on l'a appelée la dépression anaclitique, à la crainte, à l'angoisse de perdre l'objet, de perdre le bon objet qui est la mère, ça devient un objet total. Et on entre dans cette question du deuil, de la dépression, qu'on peut retrouver tout au long de l'existence, chaque fois que la question d'une perte d'objet se posera. A ce moment-là aussi le clivage est moindre, les pulsions à la fois agressives et libidinales sont portées sur le même objet total qui est 47

la mère alors qu'avec l'objet partiel elles étaient distinctes, et on peut comprendre à partir de cette position dépressive ce qui a été mis en avant par les théoriciens du processus de séparation-individuation. C'est-à-dire ce mouvement par lequel l'enfant viendrait progressivement à se séparer de la matrice mère, et au décours de tout un travail de séparation douloureux, en arriverait à un statut d'individu, à constituer un tout. Et lui permettant d'engager ensuite des relations de Sujet à Sujet et non plus de partie à tout. Tout ça je vous le dis là d'une manière extrêmement schématique et bien entendu fausse pour les gens rigoureux en matière théorique, mais ce que je voudrais c'est vous donner davantage des grandes lignes de réflexion, dans une sorte de vulgarisation un petit peu sauvage, plutôt que d'avoir la prétention de vous rapporter là tout un arsenal théorique parfaitement agencé. Vous ayant parlé de cette question du sentiment océanique puis de la relation objectale, d'abord à l'objet partiel, puis à l'objet total qu'est la mère etc., je peux en venir d'une manière plus générale au thème de cet amphi, et observer par exemple qu'exclure vient de excludere, c'est-à-dire fermer en dehors ou en dedans, parce qu'il peut y avoir du dehors dedans, il y a l'exemple du tube digestif, auquel on ne pense pas assez souvent, qui est un dehors virtuel qui est dedans, entre la bouche et l'anus, c'est du dehors, les gastro-entérologues lorsqu'ils dessinent un bonhomme dessinent deux ronds séparés par un canal, qui est le tube digestif, mais c'est du dehors. D'ailleurs c'est un dehors délimité par deux orifices qui ont un rôle tout à fait important au niveau du développement de la personnalité, puisque les stades du développement de la personnalité et de la libido passent d'abord par ce fameux stade oral qui a été le résultat de l'érotisation de cette zone où arrivait l'aliment pour la survie, et c'est là que ce qui était opération de survie est devenu opération de réception d'amour et érotisation, et puis ensuite les zones d'expulsion deviennent elles-mêmes objet d'érotisation, avec des possibilités à la fois d'être érotisées, et des possibilités que se vive à ce niveau-là une grande agressivité. Les subdivisions en stade érotique-anal ou sadique-anal relèvent de ces aspects-là. Expulser, qui vient de expulsare, ça indique d'une manière plus claire pousser dehors. Et les deux idées qui me viennent en pensant à enfermer dehors, c'est-à-dire me protéger de ce mauvais qui viendrait de l'extérieur, 48