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L'EXCLUSION SOCIALE

De
168 pages
Derrière les mots : pauvreté, précarité, exclusion… se cache l'impossibilité de proposer une définition stable d'un même phénomène. Les métamorphoses du concept d'exclusion sont au centre de la pensée sociale française contemporaine. Si la terminologie a évolué c'est parce que la société s'est globalement enrichie, mais aussi parce que la perception du phénomène a changé. Dans une société aussi riche, comment tolérer la pauvreté ? Le trouble du vocabulaire exprime le malaise face à une promesse sociale trahie, celle de la modernité.
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L'EXCLUSION

SOCIALE

Les métamorphoses d'un concept (1960-2000)

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis
Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs. Les séries Krisis, Clichés et Cours Principaux font partie de la collection. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens et de compilations de textes autour des mêmes questions. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations (responsable: Blandine Laperche) La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples et fondamentaux qui s'adressent aux étudiants des premiers et deuxièmes cycles universitaires en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas ».

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-3662-9

Alban GOGUEL d'ALONDANS

L'EXCLUSION

SOCIALE

Les métamorphoses d'un concept (1960-2000)

INNOV AL 21, Quai de la Citadelle 59140Dunkerque, France Éditions L'Harmattan L'Harmattan Hongrie 5-7, rue de l'École Polytechnique Hargita u. 3 75005 Paris 1026 Budapest FRANCE HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALLE

REMERCIEMENTS

Mesdames Sophie BOUTILLIER et Blandine LAPER CHE, ainsi que Monsieur Dimitri UZUNIDIS du Laboratoire Redéploiement Industriel et Innovation de l'Université du Littoral Côte d'Opale pour leur soutien dans un environnement attractif. Madame Joëlle FATGRIS, qui ne désespère pas de m'inculquer avec patience et pédagogie, durant ses loisirs, le maniement de l'outil informatique, cela pour achever ce travail dans des délais qui ne portent pas trop atteinte au crédit de l'auteur. Monsieur Dominique WYPYCHOWSKI, architecte D.E.S.A., Directeur de la Qualité à la C.R.A.M. d'Ile-de-France, qui grâce à sa connaissance approfondie du tissu social sur la thématique abordée, m'a apporté conseils et soutien pour la réalisation de cet ouvrage.

Les conflits ne sont plus aujourd'hui des conflits liés au travail, mais des conflits portant sur la capacité d'intégrer et la peur de l'exclusion. Alain TOURAINE

Introduction: Au plaisir des dictionnaires

Le mot, la notion, l'idée d'exclusion est déjà présente dans divers écrits des années 1960, et même antérieures. Il commence à se diffuser dans le corps social à partir des années 1970 avec la montée du chômage et de la pauvreté, sans que sa signification soit encore clairement définie. L'objet de cet essai est de retracer l'histoire du terme, son étymologie, son apparition, sa diffusion, ses différents sens et les métamorphoses de ses usages.l L'exclusion est vécue par qui? Réfléchie comment ? Avec quels mots, pour traduire le bouleversement des données humaines et sociales dans le temps? Dans le lexique commun de l'époque de référence (1960/1970), plusieurs termes sont elnployés de façon usuelle et concurrente pour désigner le même phénomène, perçu comme une catégorie de pauvreté: la pauvreté résiduelle ou la marginalisation.

1 D'aucuns ont avancé l'opinion, dont la pertinence n'est pas à mettre en doute, que la notion d'exclusion sociale doit probablement son succès au flou qui l'entoure. A en croire la littérature sociologique, les observateurs sont tous d'accord sur l'impossibilité de définir les exclus à l'aide d'un critère unique, l'absence de cette commodité méthodologique explique l'abondance des définitions proposées. De la lecture d'un nombre considérable d'enquêtes et d'articles sur le sujet, il est frappant de constater qu'il se dégage un sentiment de profonde confusion parmi les experts. Accablement du chercheur ou stimulation intellectuelle?

Ces notions désignent la même réalité, quand elles ne sont pas associées pour manifester un besoin appuyé de précision complémentaire, manifestant ainsi un glissement sémantique à l'œuvre. Mais à la fin des années 1960, l'exclusion, la pauvreté, la marginalité restent encore des termes relativement synonymes.l Le renversement de perspective aura lieu dans les années 1970, lequel tient au fait décisif que l'exclusion ne sera plus considérée comme un phénomène individuel, mais prendra enfin un caractère résolument socia1.2 La notion d'exclusion agrège tout un vocabulaire périphérique qui fait d'elle une représentation claire, précise, exacte, distincte, certaine, mais aussi vague, confuse, imparfaite. Les catégories au travers desquelles le monde social est pensé aujourd'hui ne sont pas des "données intangibles et dotées d'une réalité objective".3 Selon la formulation d'Emile DURKHEIM: "Ce qui importe, ce n'est pas de distinguer les mots, c'est d'arriver à distinguer les choses qui sont recouvertes par les mots". Ludwig WITTGENSTEIN ajoute pour bien marquer toute la difficulté de l'entreprise: "Les concepts peuvent semer la zizanie ou bien la pallier, aplanir les désaccords ou bien les aggraver". Le concept d'exclusion n'échappe pas à ce principe. L'exclusion: exclure du latin EXCLUDERE, de EX, hors, et de CLAUDERE, fermer.
1 La différence essentielle entre la pauvreté et l'exclusion réside dans la nature des relations qu'entretiennent les pauvres et les exclus avec le reste de la collectivité. Ainsi la personne pauvre continue d'entretenir des relations avec le reste de la communauté, et peut travailler. A l'opposé, l'exclu ne participe à plus rien, n'entretient plus de relations avec l'environnement qui le relie au monde. C'est pourquoi l'exclu en se situant hors champ de l'activité traditionnellement repérée, est en rupture de lien social avec le reste de la société. Par conséquent, l'exclusion sociale présente une double rupture: être pauvre et être sans activité économique, c'est-à-dire à l'écart de la production et de la consommation. Celle-ci se matérialise en fait par la rupture du lien social avec le reste de la collectivité. Il s'agit donc d'une catégorie de population particulière, à l'extrême de la pauvreté puisque reléguée aux marges de la société, sans y participer. 2 Les premières thèses qui se sont développées sur l'exclusion à cette époque, et jusqu'aux années 1980, privilégient l'idée d'inadaptation. Si à partir des années 1980, relier l'exclusion à la précarité s'explique par le fait que, la question n'est plus seulement celle de l'inadaptation que celle du processus qui conduit à l'exclusion en passant par la précarité. Dès lors, la rupture avec la notion de pauvreté est établie. La recherche est alors centrée sur la notion de vulnérabilité, position intermédiaire entre celle d'inséré et celle d'exclu. (BALLET, J; L'exclusion: définition et mécanismes, L'Harmattan, (Collection : Logiques sociales), Paris, 2000, p.43) 3 OFFERLE, M ; Sociologie des groupes d'intérêt, Montchrétien, (Collection : Clefs-Politique), Paris, 1994, p. 24 8

La marginalité, de marge, du latin MARGO, même signification. La pauvreté, qu'elle soit nouvelle, grande ou non (pauvre, du latin PAUPER, qui n'a que le nécessaire, ou qui l'a trop succinctement, c'est-à-dire, outre la simple subsistance du jour, l'assurance du lendemain et une place stable, même minimale, dans la société.) La précarité (précaire, du latin PRECARIUS, qui ne s'exerce que par tolérance, et par extension, avec dépendance.) La désinsertion d'insérer, du latin INSERE, attacher, nouer: mettre dans, parmi, ajouter, introduire, faire, entrer. La désaffiliation d'affilier, du latin FILUS, fils. Enfin l'itinérance, de errer, en latin ERRARI, vagari, du celte ERA, mouvement, voire l'itinérant-errant qui n'est pas sans analogie, dans son évocation historique récurrente, avec la figure du Juif errant d'Eugène SUE. Tous ces termes ont une histoire, donc des moments forts de naissance, de restructuration, voire de déclin par substitution des uns aux autres. Il est deux lois en sémantique. L'une a trait à l'usure du sens. Elle établit que le mot peut s'épuiser avant l'idée. L'autre "porte que le sens commun, en matière de langage, dispose d'un instinct qui ne le trompe guère". 1 Ce sens commun est sensible aux plus menues variations qui peuvent enseigner le chercheur lui-même. La rue est aussi un champ d'expérimentation, où l'on ne fait pas que parler mais où l'on entend aussi.2 Les agents qui "travaillent dans ces secteurs de représentation, investissent et subissent ces délimitations plus ou moins objectivées et franchissables comme autant de ressources et de contraintes".3 Les agents désignés sont les journalistes et les publicistes, les politiques et les administrateurs,... et les sociologues!
1 Trésor de la langue Française, dictionnaire de la langue du XIXeme et du XXeme siècle - 1789-1960 -, C.N.R.S., Tome quinzième, Gallimard, Paris, p. 289 2 Honoré de BALZAC avait déjà mis en pratique ce remarquable champ d'expérimentation qu'est la rue. Chez l'auteur de la Comédie humaine, l'observation était devenue intuitive en saisissant les détails extérieurs. Elle lui donnait la faculté de vivre de la vie de l'individu sur laquelle elle s'exerçait: En entendant ces gens, je pouvais épouser leur vie. Quitter ses habitudes, devenir un autre que soi, jouer ce jeu à volonté, ce rêve éveillé était sa distraction où il trouvait ces admirables scènes tragiques ou comiques, chefs-d'œuvres enfantés par le hasard. Quelle meilleure définition pouvait-on en donner? (BALZAC, H ; Facino CANE, Les Editions du Carrousel, Paris, 1999, pp. 175-176) 3 OFFERLE, M ; Op. cil.
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Les vocabulaires de l'exclusion sont les indices d'un problème lourd. Prétendre retracer l'histoire du mot, son caractère évolutif, même sur une période restreinte mais fertile, est œuvre difficile. Les nouvelles catégories, constructions savantes, se heurtent aux mots usuels. Les réformateurs et autres chercheurs distingués, inventent alors un nouveau vocabulaire pour mettre de l'ordre dans ce qui est regardé - donc jugé - comme un facteur de confusion générale: "Les innovations lexicales ne s'imposent pas sans conflits". 1 et "le fait même de choisir un mot pour désigner la chose était déjà tout un problème, le grand problème". 2 La carrière des mots, discrète ou envahissante, est variable dans le temps. Si l'exclusion est devenue un paradigme social, c'est qu'elle révèle au grand jour un "problème général à partir duquel la société prend conscience d'elle-même et recherche des solutions aux maux qui la tenaillent".3 L'observation des pauvres et des exclus repose sur un objet de société bien particulier. La singularité de l'observation - ici des discours - apparente le chercheur à l'entomologiste qui classe les faits et les hommes. Ainsi, l'intelligence du social devient la catégorisation du social: en nommant des aspects qui ne l'avaient pas été jusqu'à ce jour, en rebaptisant des dénominations, en subdivisant les catégories des catégories, en créant des espèces et des genres. "Cette manière d'éclairer le social, donnant des dénominations à ses composantes, nous transformerait non plus seulement en entomologiste mais en académiciens d'un langage savant, ne demandant qu'à se fermer sur lui-même. L'ordre social serait ainsi sanctifié par la science: les décideurs décident et les savants catégorisent les effets des
décisions"
.4

Avant d'aborder le problème de la définition de l'exclusion qui obsède tout le discours sociologique, question de mots oblige, une politesse est à rendre d'abord aux lexiques et usages. L'essentiel est fourni par une étude des dictionnaires, qui sans être systématique, ni exhaustive, n'en est pas moins révélatrice d'un long usage commun, dormant ou de mémoire lente. Et pas seulement.
1

TOPALOV, C ; Naissance du chômeur: 1880-1910,Albin Michel, Paris,

~p. 13-35,116-191,589-601 BOLTANSKI, L ; Les cadres, La formation d'un groupe social, Editions de Minuit, Paris, 1992, pp. 47-91 3 PAUGAM, S ; L'exclusion: usages sociaux et apports de la recherche, in La sociologie française contemporaine (ouvrage publié sous la direction de JeanMichel BERTHELOT), Quadrige / P.U.F. Paris, 2001, p. 155 4 GAUTRAT, J ; Le rôle du chômage et de la pauvreté dans le débat public, Recherches et prévisions, Pauvreté/Insertion/R.M.!., Allocations familiales, C.N.A.F., N°38, décembre 1994, pp. 69-75 10

Le dépouillement aléatoire de supports variés, principalement de périodiques généraux ou spécialisés, constitue ce que l'on appellera le corpus d'exclusion. Les unités terminologiques recensées impliquent aussi bien "le sens commun des termes déjà attestés que les formes nouvelles". 1Il s'agit d'essayer maintenant de découvrir sans toutefois prétendre aux perfections convenables, le bon usage d'un mot aux facettes changeantes. EXCLUSION, substantif féminin, dans un premier sens, suppose l'action d'une volonté d'exclure, de retrancher comme l'exclusion de quelqu'un ou de quelque chose. Dans sa version élégante siècle des Lumières, style travaillé sans trace d'effort apparent, et avec tournure spirituelle: "Voulez-vous dégager les plaisirs et les peines, ôtez-en l'exclusion". Mais encore: "Si son exclusion et la leur suffisent à ton repos, sois tranquille". (JeanJacques ROUSSEA U)2 Et pour le plaisir: "Songez que ce que vous regardez en eux comme un titre d'exclusion, leur fournirait des arguments contre vous, s'ils avaient à prouver la légitimité de leur droit". (L'homme blasé, conte de Jean-François de BASTIDE, 1763) Le substantif exclusion, dans un sens second, marque un état de fait, une conséquence imposée par une situation. A l'exception de, en ne prenant pas en compte. Version scientifique aussi pure que nue, froide jusqu'à la vertu: Logarithme, (mathématique) : "Relation de deux ensembles qui n'ont aucun élément commun". (LEGRAND, 1972) Version philosophique à tonalité sobre mais moins concise: L'exclusion désigne "la relation logique de deux classes qui n'ont aucun élément commun, ou de deux caractères qui ne peuvent appartenir tous deux à la fois au même sujet". 3 Le refus de l'exclusion se rattache au projet hégélien de synthèse des contraires, de conciliation, c'est-à-dire d'inclusion systématique des contradictoires. Même si cette démarche peut se concevoir du point de vue transcendant, elle ne permet pas de fonder une morale efficace ni des règles de mœurs. Version littéraire inspirée, préromantique: "Je croirais, disje, que moi seul ait une âme intelligente, à l'exclusion des objets que je contemple". (Jacques-Henri BERNARDIN de SAINTPIERRE)4

1 La banque des mots, revue semestrielle de terminologie française, Conseil International de la Langue Française, N°39, Paris, 1990, p. 3 2 BESCHERELLE, (citation au mot exclusion.), Dictionnaire National ou dictionnaire de la langue française, Tome premier, Il ° édition, Paris, 1865 3 LALANDE, A ; Vocabulaire technique et philosophique, P.U.F., Paris, 1988 4 Trésors de la langue Française, Tome huitième, Gallimard, Paris, 1992 Il

Version contemporaine, style Nuit et brouillard: "Hannah ARENDT verra dans le totalitarisme hitlérien un aboutissement extrême mais logique du pangermanisme ou l'inclusion et l'exclusion sont conjuguées de façon passionnée. D'un côté, l'assimilation forcenée des Aryens de toute extraction, de l'autre, la fermeture du groupe autour de son génie. Les deux volets du diptyque ne vont pas l'un sans l'autre". 1 Cette citation est intéressante dans la mesure où elle renvoie aux deux faces complémentaires de l'exclusion. Tantôt l'exclusion est considérée dans son seul aspect négatif de mise à l'écart, de retranchement, de perte, d'interdit d'accès et renvoie aux causes encore mal connues qui travaillent la société en profondeur. En période de croissance économique soutenue une partie de la population n'en profite pas, étant écartée de la redistribution des richesses. Tantôt l'exclusion renvoie à l'inclusion, et le couple exclusion/inclusion devient indissociable, l'un ne pouvant fonctionner sans l'autre. Ce mouvement dialectique se rencontre chez certains auteurs comme Alain COTTA2, qui constate implicitement que l'inégalité provenant du chômage nargue le progrès scientifique comme espoir, et quoi qu'on fasse, "du fond des âges et de notre condition", le couple infernal de ceux qui peinent / minorités "illuminées du feu prométhéen", se perpétue inlassablement tout au long de l'histoire. Vie de labeur / vie d'accomplissement et de loisir, inclusion / exclusion. Opposition historique permanente. Vocabulaire de crise, les mots prennent acte du temps: "Les termes spécialisés pour dire la crise abondent en marquant parfois sous forme de sigle (comme par exemple S.D.F.) les dures réalités qu'ils dénotent" (...) "Exclure, c'est donc laisser à l'extérieur de la clôture derrière laquelle on se trouve à l'abri, le contraire d'inclure, bien sûr. L'étymologie est ici plus prés de la vérité que dans le cas du chômage".3 Dans le même sens, selon Ludwig von MISES "l'action, donc, implique toujours à la fois
prendre et rej eter" .
4

C'est pourquoi, dans un sens très général voire abstrait, une distinction est faite entre, d'une part, les exclusions légitimes qui résultent de l'exercice du libre choix des individus, et d'autre part, les exclusions illégitimes, que celui-ci subit.
I

PELASSY,D ; SansJoi ni loi ?, Essai sur le bouleversementdes valeurs,

Fayard, Paris, p. 219 2 COTTA, A ; L 'Homme au travail, Fayard, Paris, 1987 3 Les Français dans le monde, N°262, janvier 1994, p. 40 4 L'action humaine, P.U.F., Paris, 1985

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Les règles d'appartenance reposent sur la délimitation d'un dedans et d'un dehors, et supposent une frontière entre ce qui est admis et ce qui ne l'est pas et implique une dialectique de l'exclusion et de l'inclusion.l C'est la raison pour laquelle Emile DURKHEIM établit une différence entre l'exclusion DE la société et l'exclusion DANS la société. Ainsi, les sociétés à solidarité mécanique fortement intégrées, ne peuvent admettre de corps étranger étant incapables d'assimiler toute forme de nouveauté. (exclusion de la société des Autres de l'extérieur)2 Par contre, les sociétés modernes qui ont une capacité d'intégration ou d'insertion en principe très large, excluent néanmoins à l'intérieur d'elles-mêmes des groupes ou des individus. (exclusion dans la société des Autres de l'intérieur) Trois exemples parmi d'autres envisageables, et suffisamment convaincants, expriment cette différence fondamentale dans l'exclusion, tout en préservant son aspect multiforme. Le concept d'exclusion a toujours une valeur relative, et une question impertinente peur être formulée comme suit: exclu de quoi? En poussant l'argumentation dans ses dernières limites, chacun peut se considérer ponctuellement exclu de quelque chose dans quelque circonstance que ce soit, tout en étant socialement bien inséré. 1) L'exclusion des soins comme de la prévention sanitaire. Cette forme d'exclusion s'étend bien au-delà des populations et des personnes en situation d'exclusion sociale au sens habituel du terme. Le paradoxe est qu'une proportion variable d'assurés sociaux, dont les droits à l'assurance maladie sont dûment ouverts, peut se trouver transitoirement exclue de l'accès aux soins et à la prévention sanitaire, pour des raisons variables. Ce fait constaté constitue un défi à l'institution et à l'Etat, car c'est implicitement nier les finalités promues de couverture universelle des soins et d'universalité d'accès aux dépistages précoces.3 2) L'exclusion ne se définit pas uniquement par des dimensions sociales et économiques, mais a aussi d'autres causes comme l'exclusion socio-spatiale des personnes âgées, qu'évoque Dominique WYPYCHOWSKI.
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MILLAN, P ; Le refus de l'exclusion, Nouvelle expression de l'utopie

égalitaire, Lettres du Monde, Paris, 1992, pp. 9-39, 120-145 2 C'est pourquoi il est possible de parler d'exclusion dans la société, car dans ces sociétés, très hiérarchisées par nature les statuts sont différenciés, mettant ainsi chaque groupe ou individu à sa place. Toutes les strates sociales sont intégrées dans l'ensemble du corps social. C'est une caractéristique essentielle des sociétés holistes. 3 LE GUEN, J-M ; LE SCORNET, D ; Rapport du groupe de travail sur la lutte contre l'exclusion, Réflexion et préconisations du groupe exclusion, Conseil de Surveillance de la CNAMTS, Conférence de presse, Paris, 19/01/99

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"Dans une perspective géographique, la mise à distance des lieux et des espaces où se concentrent les décisions et où circulent les informations et les innovations, en est la cause directe. De ce fait, les personnes âgées sont confrontées à des processus d'exclusion socio-spatiale, étant placées en marge de l'espace géographique français". Les dynamiques spatiales sont variables selon l'urbanisation et l'industrialisation des régions et "influent directement sur la répartition géographique de ces populations".l Par exemple, une forme d'exclusion socio-spatiale, celle de l'exclusion-relégation de l'espace-retraite. Les situations sont fortement contrastées entre celles vécues dans les espaces ruraux en marge et celles des retraités installés sur les littoraux touristiques. L'analyse des configurations géographiques est spectaculaire. La demande nouvelle a très sérieusement intéressé architectes, promoteurs et urbanistes, dès les années 1960.2 3) Les politique culturelles excluantes relèvent des logiques plus générales de l'exclusion sociale et s'inscrivent à l'occasion du "marché des biens symboliques". (Pierre BOURDIEU, 1971) Les exclusions culturelles sont d'abord pensées comme des inégalités d'accès aux formes culturelles consacrées, malgré les efforts des politiques culturelles qui essayent de promouvoir une logique de démocratie culturelle.3 Vivre sa singularité comme une exclusion volontaire? Dans cette acception, celle-ci est codée par des signes d'appartenance qui sont autant de barrières infranchissables séparant les groupes sociaux par d'invisibles frontières. L'accès aux biens culturels n'est interdit à personne. Pourtant, les élus se tiennent à distance des autres, de tous les autres indifférenciés. Sous les signes, la réalité... Question d'appartenance légitime: l'exclusion est-elle un concept de la théorie économique ou appartient-il à la sociologie?

1 Dominique WYPYCHOWSKI, architecte D.E.S.A., lors d'un entretien qu'il a aimablement accordé à l'auteur. 2 N'est-ce pas confirmer l'analyse d'Emile DURKHEIM, pour qui l'affaiblissement des liens territoriaux est un fait acquis de l'évolution des sociétés modernes. Toutefois il admet que ceux-ci ne disparaissent pas totalement. 3 TEILLET, P ; Politiques culturelles et exclusion, socio-histoire d'une ambition, in Intégration et exclusion sociale d'hier à aujourd'hui, Anthropos historique, Diffusion: Economica, Paris, 1999, pp. 109-120 14

L'exclusion n'est pas un concept de la théorie économiquel mais sociologique.2 Le thème sociologique par excellence est celui de la stratification sociale, de la distinction des rôles et des places dans la société, et donc des modalités de production et de reproduction de ces différences. C'est donc en considérant l'éventail de la distribution que le sociologue est amené à traiter de cette place sociale singulière occupée par le pauvre. Ce faisant, il produira, lui aussi, son propre discours sur le pauvre sans savoir toujours s'abstraire de ce que Pierre BOURDIEU appelle "la lutte pour le monopole de la représentation légitime du monde social". Distance ou engagement du chercheur, lequel découvre toujours ce que son désir de scientifique avait déjà placé dans l'objet de son travail. Objectivité impossible? En perspective cavalière, la représentation de la pauvreté participe d'abord de celle que la société se donne d'elle-même.3 Et il Y a là, bien entendu, un enjeu pour tous les producteurs de cette représentation. Une partie de la théorie sociologique récemment développée en France serait en réalité une théorie sémantique, puisqu'elle est davantage préoccupée d'identifier et de décrire, que d'expliquer des phénomènes sociaux particuliers. La recherche de signification de la notion d'exclusion en est un exemple très acceptable. Dans sa brutalité, l'exclusion, mot-tunnel, a quelque chose de fatidique et de cruel. Le renouvellement du vocabulaire dont elle fait l'objet, exprime la caducité des opinions et des théories.

GAZIER, B ; Implicites et incomplètes: les théories économiques de l'exclusion, L'exclusion, L'état des savoirs, La Découverte, (Collection: Textes à l'appui), Paris, 1996, pp. 42-51 2 MES SU, M ; Pauvreté et exclusion en France, La découverte de la pauvreté et de l'exclusion dans la société française, Face à la pauvreté, L'Occident et les pauvres hier et aujourd'hui, Les Editions de l'Atelier, (Collection: Le social en acte), Paris, 1994, pp. 139-169 3 La pauvreté dans l'histoire de l'Europe oCèidentale a varié dans ses formes et son intensité. Selon les époques, elle oscille entre la marginalisation et l'intégration sociale, cela en relation avec les fluctuations de la cohésion sociale. En témoignent les figure emblématiques de la marginalité et de l'exclusion: le délinquant, le prisonnier, le fou, le vagabond, l'étranger, le miséreux, l'indigent, le migrant, la prostituée, et, plus récemment, le chômeur, l'intellectuel précaire et l'inemployable. A ces absents de l'histoire placés en situation d'infériorité, l'Etat non compatissant reste muet aux détresses individuelles. Au lieu d'essayer de les soulager, il les stigmatise en les qualifiant de pauvres dangereux pour l'ordre social. Démunis de capital économique et culturel, ces déclassés vivent à l'horizon du quotidien avec l'aide d'autrui, cela dans un espace social de dépendance, de contrôle et de soumission. Dans les sociétés modernes, l'intégration sociale des pauvres valides se réalise par le travail, valeur hégémonique. 15

1

Depuis un demi siècle déjà, l'emploi du mot exclusion a vu sa signification évoluer. Chaque fois, la nouvelle définition proposée incorpore toutes les significations antérieures pour finalement exprimer la réalité qu'elle recouvre d'une autre façon, transitoirement convaincante. L'histoire déjà ancienne de ce mot, brièvement rapportée, n'a pour objectif que de mentionner ses plus vieux sens repérables. Ce faisant, il s'agit de se garder d'en rechercher un sens vrai et permanent qui effacerait les infléchissements relevés au cours de ces dernières décennies.1
D'abord, comment définir l'exclusion?

Ce mot appartient au vaste lexique des vocables-perroquets, ce qui signifie qu'il est toujours possible de lui faire dire ce que l'on veut, au regard de l'auteur et du domaine de compétence considéré (scientifique, politique, littéraire, social, etc.) Par delà les enjeux de langage, qui sont en réalité des enjeux juridiques, politiques, sociaux et culturels, la définition de l'exclusion se poursuit encore aujourd'hui, sans que pour autant la réalité mouvante actuelle ne se laisse plus aisément appréhender que celle en apparence plus stable et mieux identifiée d'hier.2 Ce manque de définition durable et accepté de l'exclusion se révèle problématique du fait qu'il engendre en sociologie un flou préjudiciable à l'objet d'analyse. "C'est que la fécondité d'une recherche sociologique (trouver du nouveau) suppose que l'élaboration de définitions sociales se construise d'abord contre les définitions dominantes et ce qu'elles tendent à occulter. La recherche devra certes intégrer les définitions dominantes mais se donner les moyens de leur opposer d'autres points de vue. C'est une perspective critique, mais au sens où l'on parle de critique des sources: les définitions dominantes sont les sources dominantes d'information (contenu et mise en forme). C'est donc une règle générale de méthode et une condition de la transformation de la définition provisoire".3
1 Comment ne pas constater qu'il y a bien une certaine relation entre le sens des mots employés et leur histoire ou leur origine? Je pense que l'on peut effectivement faire apparaître, en l'occurrence, une faute logique qui tient à l'étroite analogie qui s'établit entre le "sens" des mots, des termes ou des concepts que nous employons et la "vérité" des énoncés ou des propositions que nous formulons. (POPPER, K ; Des sources de la connaissance et de l'ignorance, Rivages de Poche, (Collection: Petite bibliothèque), Paris, pp. 97-98) 2 GAILLARD, J-M ; Lafamille en miettes, Essai sur le nouveau désordrefami/ial, Editions Sand, (Collection: Aujourd'hui et demain), Paris, 2001, p.153 3 COMBES SIE, J-C; La méthode en Sociologie, La Découverte, (Collection: Repères), N°194, (troisième édition), Paris, 2001, p. 58 16