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L'exil intérieur

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Description

« Publié en 1975 aux Presses Universitaires de France, L'exil intérieur connaîtra un succès qui dépassa largement les attentes de son éditeur. Un article élogieux de François Bott en ouverture du Monde des livres, une invitation à Apostrophe, l'émission littéraire que Bernard Pivot venait de créer, il n'en fallut pas plus pour que ce bref essai n'entre en résonance avec un public féru de sciences humaines et d'emblée acquis à toute forme de contestation.
Rien n'est plus étrange pour un auteur que de devenir l'homme d'un livre. C'est ce qui m'arriva. Je le défendis d'abord avec ardeur avant de m'en détourner inquiet à l'idée d'être prisonnier des thèses et des thèmes qu'il avançait. Pour rester propre, il faut savoir changer d'idées comme on change de chemises. Je passai donc de l'anti-psychiatrie au nihilisme, de Freud à Wittgenstein et Cioran. Et, comme je l'avais toujours fait depuis mon adolescence à Lausanne, je livrai de temps à autre des pages de mes carnets personnels, persuadé que celui qui, après avoir tout démoli, ne se démolit pas lui-même, est un imposteur. Mais qui peut se flatter de ne pas l'être ? » (R. Jaccard, extrait de la Préface)

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 4
EAN13 9782130641971
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0082€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Roland Jaccard
L’Exil intérieur
Schizoïdie et civilisation
2010
Copyright
© Presses Universitaires de France, Paris, 2015 ISBN numérique : 9782130641971 ISBN papier : 9782130585114 Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
Présentation
Il y a près d’un siècle, Nietzsche comparait l’humanité de demain à une plage de sable tous les humains, disait-il, seront très égaux, très ronds, très conciliants, très ennuyeux. La prophétie nietzschéenne s’est réalisée. Ultime figure de l’histoire, le petit-bourgeois s’étend planétairement. Sur-contrôlé de l’extérieur, décorporalisé, désexualisé, hyper-normalisé, l’homme de la modernité, quoi qu’il en ait, sera de plus en plus l’image même de l’homme administré coulant une existence paisible dans des sociétés d’abondance totalitaires – sans jamais prendre conscience que si ses besoins y sont satisfaits, c’est au détriment de sa vie même. Dans cet essai au ton vif et personnel, Roland Jaccard a tenté de tracer le portrait psychologique de l’homme de la modernité. Et de préciser le rôle que jouent les employés de la santé mentale (psychologues, psychothérapeutes, psychiatres...) dans la vaste entreprise de normalisation des conduites indispensable au bon fonctionnement de nos modernes médiocraties anonymes. « Publié en 1975 aux Presses Universitaires de France,L’exil intérieur connaîtra un succès qui dépassa largement les attentes de son éditeur. Un article élogieux de François Bott en ouverture duMonde des livres, une invitation àApostrophes, l’émission littéraire que Bernard Pivot venait de créer, il n’en fallut pas plus pour que ce bref essai n’entre en résonance avec un public féru de sciences humaines et d’emblée acquis à toute forme de contestation. Rien n’est plus étrange pour un auteur que de devenir l’homme d’un livre. C’est ce qui m’arriva. Je le défendis d’abord avec ardeur avant de m’en détourner, inquiet à l’idée d’être prisonnier des thèses et des thèmes qu’il avançait. Pour rester propre, il faut savoir changer d’idées comme on change de chemises. Je passai donc de l’anti-psychiatrie au nihilisme, de Freud à Wittgenstein et Cioran. Et, comme je l’avais toujours fait depuis mon adolescence à Lausanne, je livrai de temps à autre des pages de m es carnets personnels, persuadé que celui qui, après avoir tout démoli, ne se démolit pas lui-même, est un imposteur. Mais qui peut se flatter de ne pas l’être ? » (R. Jaccard, Préface)
Table des matières
Préface à l’édition « quadrige » Avant-propos L’homme de la modernité De l’âge théologique à l’état thérapeutique Le dernier des hommes Déshumanisation de l’homme et désanimalisation de l’animal Le petit-bourgeois ultime figure de l’histoire La maladie, « voie royale » dans l’appréhension de l’humain Dépsychiatriser l’individu et psychiatriser la société Résignation et refoulement Névrose et civilisation Le sentiment de culpabilité Quelques solutions Révolution psychanalytique et révolution politique Les porcs-épics en hiver La foi en l’homme Le doute freudien Ce mur entre les corps L’émergence du « chacun chez soi » La chambre à coucher et les vêtements de nuit La nudité L’approche sexuelle « Le para montrait trop ses avantages » La petite demoiselle de bouillon La civilisation progressive des mœurs Un « espace intérieur » de plus en plus surmoïque Stratégie médicale et hypothèse masturbatoire Une étrange croisade Surveiller, punir, soigner Une économie fondée sur l’épargne Médicaliser la société Le conformisme social L’exil intérieur Absents du monde Schizos « éteints », humanité « éteinte »
L’inculcation du modèle schizoïde Religion et maladie mentale Processus d’invalidation et antipsychiatrie Les bonnes manières Le diagnostic psychiatrique L’image sociale du fou L’anti-psychiatrie comme refus Être normal qu’est-ce à dire ? Adaptation ou soumission Prendre position par rapport à la réalité Normal et pseudo-normal Anne, 13 ans De l’usine à l’hôpital psychiatrique La théorie et la pratique Pour conclure Civilisation(Torres Bodet)
Préface à l’édition « quadrige »
dolescent, je pensais que la condition humaine se résumait en deux mots : exil et Aexpiation. Le destin singulier de ma mère, née Mangelberger, fuyant une Autriche dévastée par le nazisme, n’est sans doute pas étranger à cette précoce Weltanschauungconfortée par la lecture de Schopenhauer, puis par celle de Freud. Les années passées sur le divan de Serge Viderman, autre réfugié et analyste également de mon amie Sarah Kofman, m’amenèrent à m e poser des questions légèrement différentes de celles auxquelles on m’avait appris à répondre quand je faisais Sciences Po. Par exemple : qu’est-ce que le processus historique doit au refoulement psychique ? Sur quelles bases et avec quels moyens la psychiatrie permet-elle de contrôler certaines catégories de la population et d’en invalider d’autres ? Que signifie la normalité ? Est-elle le résultat d’une soumission aux codes sociaux ou le signe d’une capacité d’adaptation supérieure ? Je ne prétendais pas répondre à ces questions, mais au moins les poser à ma manière, en m’appuyant sur l’œuvre d’un philosophe, Kostas Axelos, ainsi que sur ce que m’avaient apporté les travaux de deux psychiatres d’origine hongroise : Georges Devereux et Thomas Szasz. Ce dernier surtout dont je me sentais très proche et que je m’employais, en vain d’ailleurs, à faire connaître en France. Seul Michel Foucault, autre ami de Szasz, m’appuya dans ma démarche. Mais cela me suffisait amplement. Quant à Georges Devereux et sesEssais d’Ethnopsychiatrie générale, ils valaient bien les élucubrations sorbonicoles des psychanalystes français qui tenaient alors le haut du pavé. Les questions que je me posais concernaient à peu près tout le monde – la folie, la violence, la sexualité, les rapports entre les progrès de la technique et la déshumanisation de la société. Elles n’ont rien perdu de leur validité. Faut-il préciser qu’au début des années soixante-dix quand je rédigeais « L’Exil intérieur » l’antipsychiatrie sous l’influence de Laing, Cooper, Basaglia, Gentis ou Szasz suscitait débats et polémiques dont on trouvera l’écho dans m on essai. Je me rangeais alors résolument du côté de l’anti-psychiatrie. Sans doute serais-je plus nuancé aujourd’hui. L’âge et les neuroleptiques sont passés par là. Publié en 1975 aux Presses Universitaires de France,L’Exil intérieur connaîtra un succès qui dépassa largement les attentes de son éditeur. Un article élogieux de François Bott en ouverture du « Monde des Livres », une invitation à « Apostrophe », l’émission littéraire que Bernard Pivot venait de créer, il n’en fallut pas plus pour que ce bref essai n’entre en résonance avec un public féru de sciences humaines et d’emblée acquis à toute forme de contestation. Rien n’est plus étrange pour un auteur que de devenir l’homme d’un livre. C’est ce qui m’arriva. Je le défendis d’abord avec ardeur avant de m’en détourner inquiet à l’idée d’être prisonnier des thèses et des thèmes qu’il avançait. Pour rester propre, il faut savoir changer d’idées comme on change de chem ises. Je passai donc de l’antipsychiatrie au nihilisme, de Freud à Wittgenstein et Cioran. Et, comme je l’avais toujours fait depuis mon adolescence à Lausanne, je livrai de temps à autre des pages
de mes carnets personnels, persuadé que celui qui, après avoir tout démoli, ne se démolit pas lui-même est un imposteur. Mais qui peut se flatter de ne pas l’être ? Paris, mai 2010
Avant-propos
e livre est né d’une expérience et d’une question. CDans le train qui me ramenait de Zurich à Lausanne, durant l’été 1974, j’observais dans le wagon-restaurant la soixantaine de dîneurs solitaires, pour la plupart des hommes, répartis par table de quatre. Ils mangeaient en silence, sans lever les yeux ou alors le regard absent, perdu. Personne ne voyait personne. Personne ne parlait à personne. La campagne helvétique, éclaboussée de soleil, avec ses maisonnettes propres et ses champs ondoyants, était aussi abstraite que la nourriture que l’on me servait, que ce wagon silencieux. Le repas terminé, mon voisin, un solide Helvète d’une cinquantaine d’années, au visage franc et buriné, commanda un kirsch. Il plongea un sucre dans son verre et, de satisfaction, me sourit ; je répondis à son sourire par un sourire. Il plongea alors un second sucre dans son kirsch et, l’espace de quelqu es secondes, tendit imperceptiblement sa main dans ma direction ; vraisemblablement, il souhaitait que je goûte lecanardqu’il avait préparé à mon intention. Mais entre nous, entre nos corps, il y avait un mur. Un mur infranchissable. Son geste avorta. Ces hommes dans ce wagon-restaurant vivaient avec l’idée que chacun est un îlot ; un îlot à respecter. Et qu’on n’entre pas impunément en contact avec ses semblables. Aussi ne s’adressaient-ils pas la parole. Mais dans leur silence, que de dialogues angoissés, souriants ou exaltés ! Dialogues avec un fils, une mère, une maîtresse, un patronintériorisés. – Dans notre imaginaire que d’êtres réels et inventés que nous construisons et reconstruisons, modelons et remodelons sans fin ! Nous ne parlons plus à autrui ; nous dialoguons avec autrui en nous. Cela m’apparut alors clairement. L’exil intérieur, c’est ce retrait de la réalité chaude, vibrante, humaine, directe ; et le repli sur soi ; la fuite dans l’imaginaire. Voilà à quoi je songeais dans ce wagon-restaurant. Restait une question : comment l’homme, animal social et sociable (tout au moins me l’avait-on enseigné) en était-il arrivé à se couper d’autrui ? Par quel processus, la sphère duprivé,del’intime,à laquelle nous tenons souvent plus qu’à nous-même, nous a-t-elle conduit à cette schizoïdie généralisée ? C’est à cette question que cet essai entend apporter des éléments de réponse. Je m’en voudrais enfin de ne pas dire d’emblée tout ce que ma réflexion doit à des auteurs qui furent autant de phares : le philosophe Kostas Axelos, l’historien Norbert Elias, l’ethno-psychiatre Georges Devereux, le psychanalyste Thomas Szasz et, bien sûr, Sigmund Freud dont l’œuvre gigantesque constitue l’introduction la plus lucide et la plus forte à la compréhension de la détresse de l’homme de la modernité.
L’homme de la modernité
Hélas ! Le temps est proche où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Hélas ! le temps est proche du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même ! F. NIETZSCHE
De l’âge théologique à l’état thérapeutique n 1760, dans la bonne ville de Lausanne, en Suisse, paraissent simultanément Edeux traités ayant pour thème la masturbation. Le premier est écrit par un r médecin célèbre, le D Samuel Tissot, l’Hippocrate des bords du Léman, l’ami de Jean-Jacques Rousseau ; il porte pour titre :L’onanisme, essai sur les maladies produites par la masturbationle second a pour auteur le pasteur Dutoit-Membrini et il ; s’intitule :De l’onanisme, ou discours philosophique et moral sur la luxure artificielle et sur tous les crimes relatifs ; l’ouvrage du pasteur menace les masturbateurs de l’enfer ; celui du médecin d’atteintes graves, irréversibles, de leur santé physique et psychique. Curieusement, le livre du pasteur Dutoit-Membrini tombe rapidement dans l’oubli, r cependant que celui du D Tissot, pendant plus d’un siècle, sera unbest-seller régulièrement réédité – la dernière édition date de 1905 – qui engendrera r d’innombrables sous-produits :Le Tissot moderne. Avis du D Tissot, Les souffrances du jeune Hubert, etc. Comparer le destin de ces deux ouvrages, c’est tracer une ligne de partage, comme [1]e nous le verrons , entre l’idéologie religieuse et l’idéologie médicale ; dès le XVIII siècle, nous passons graduellement, insensiblement, de l’Âge théologique à l’État thérapeutique ; la figure du médecin se substitue à celle du prêtre, celle du psychiatre à celle de l’inquisiteur ; les catégories du sain et du malsain à celles du pur et de l’impur, et dans les relations sociales, celles de mature et d’immature à celles d’orthodoxe ou d’hérétique, de pécheur ou de non-pécheur ; et bien entendu, la santé prend la place du salut. Dorénavant, les miracles ne seront plus demandés aux saints, mais aux laboratoires médicaux et pharmaceutiques. Quant à la charité au sens médiéval et chrétien du terme, comme l’observe Ivan Illich, elle disparaît des cieux comme de la terre. L’appel au secours, pour être socialement recevable, doit prendre la forme d’un désordre organique, exogène, indépendant de la volonté du sujet. L’idéologie médicale, même, surtout si on ne le voit pas, domine notre époque. Les humains, éperdus d’espoir, vibrants d’illusions – ou alors cyniques désabusés – croient encore aux idéologies politiques. Pourtant, sur l’échiquier du monde, les jeux sont faits. Lanormalisationde nos conduites, de notre être, par la médecine et par la psychiatrie, importe plus, a plus de poids que les idéologies politiques.