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L'indécence touristique

De
107 pages
Peut-on concilier misère et soleil ? Comment faire l'expérience d'une destination quand le pays dont elle est le nom vit de plein fouet une crise telle qu'elle en défigure les peuples autochtones et en frelate les paysages récréatifs ? En donnant la parole aussi bien aux touristes qu'aux acteurs économiques, ce livre entend étudier la manière dont la crise impacte, ou non, le sens de la pratique touristique. Le tourisme est aujourd'hui traversé par une crise de valeurs à laquelle l'industrie touristique ne souhaite pas apporter de réponse, laissant le champ libre à des acteurs locaux pour inventer une autre manière d'être touriste.
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L’INDÉCENCE TOURISTIQUE COMMENT VOYAGER EN GRÈCE À L’HEURE DE LA CRISE ? Hécate Vergopoulos
© L'Harmattan, 2017 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-12566-4 EAN : 9782343125664
L’indécence touristique
Comment voyager en Grèce à l’heure de la crise ?
Hécate Vergopoulos
La bibliothèque de l'iReMMO Collection dirigée par Pierre Blanc et Bruno Péquignot
Cette collection se propose de publier des textes sur tous les aspects de la vie sociale de la Méditerranée et du Moyen-Orient. Tous les domaines sont concernés, de la politique à la culture et aux arts, de l’analyse des mœurs et des comportements quotidiens à l’économie, de la vie intellectuelle à l’étude des institutions et organisations sociales, sans oublier la dimension historique ou géographique de ces phénomènes. L’objectif est de créer une sorte d’encyclopédie, au sens historique de ce terme, présentant, de façon claire et rigoureuse, toutes les connaissances produites par la recherche scientique, mais aussi par les réexions des acteurs impliqués à tous les niveaux de la société. Chaque ouvrage vise à faire le point sur un sujet traité dans un souci de le rendre accessible au-delà des cercles des spécialistes.
L’indécence touristique :comment voyager en Grèce à l’heure de la crise ?
L’HARMATTAN
L’indécence touristique : comment voyageren Grèce à l’heure de la crise ? ● ● ●
● ● ●Avant-propos
« Cette nuit, j’ai entendu un petit craquement.Il y a une ïssure dans le mur. » Eugène Ionesco,Le Roi se meurt
D’origine grecque, je passe chacun de mes étés auprès des miens à Skopelos. Cette île de l’archipel des Sporades du nord est réputée pour ses paysages : des montagnes recouvertes de luxuriantes forêts venant s’abîmer dans l’Egée. « Verte et bleue », Skopelos est ainsi autrement connue pour son miel de pins qui, s’il fait sans aucun doute possible l’unanimité des voyageurs, peut aussi être source de conits. Il y a quelques années, un couple de touristes ayant élu résidence dans un hôtel haut de gamme du bord de mer s’était en eet plaint, auprès du propriétaire de l’établissement, du trop grand nombre de butineuses qui parasitaient ses vacances. Certes, une piqure d’abeille est particulièrement désagréable. Lorsque l’hôtelier, en conséquence empathique, leur répondit qu’à part faire brûler, ici et là, un peu de café pour les tenir à distance, il ne pouvait pas faire grand-chose, le couple a d’abord insisté en expliquant que ce séjour lui avait coûté une somme certaine, puis a menacé de prendre ses clics et ses clacs pour nir ses vacances ailleurs si une solution n’était pas trouvée sur le champ. Puis, rendu à l’évidence, le couple a nalement mis ses menaces à exécution.
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L’anecdote peut sembler badine. Elle est pourtant symptomatique d’une certaine dérive de la consommation, ou plutôt d’une certaine dérive dans l’intelligence et la représentation communément partagées de ce qu’est le statut de consommateur aujourd’hui : parce qu’il y mettrait le prix, celui-ci serait en droit d’exiger l’inexigible. Mais comment peut-on penser que disposer d’un capital et être prêt à le céder en échange d’un service ou d’un bien peut autoriser le détenteur de ce même capital à xer ses propres règles et à croire que – capricieuses, déraisonnables ou dangereuses – si ses conditions ne sont pas satisfaites, c’est sans aucun doute que le service est mauvais ? Comment peut-on croire, autrement dit, que si les renards ont décimé les poules pendant la nuit et qu’il n’y a pas d’omelette au menu de bon matin, c’est la faute du tavernier ? C’est à cette simple question – susamment absurde pour rappeler l’énigme de l’âge du capitaine et néanmoins parfaitement actuelle – que cet ouvrage entend apporter des éléments de réponse en s’intéressant au cas particulier du tourisme et plus précisément du tourisme en Grèce et à l’heure de la crise. C’est qu’une situation de crise exige – plus que toute autre encore – que nous demeurions particulièrement vigilants et que nous prenions le temps de nous demander ce que nous faisons lorsque nous partons à la rencontre d’un Autre dont les repères ordinaires et les conditions de vie ne cessent de se déliter. Or, depuis 2009 – soit avec l’arrivée de la crise économique – de cet autre côté de la vitre sans tain du tourisme où je me tiens chaque été, j’ai vécu les pleines saisons au rythme d’inmes et nombreuses humiliations touristiques liées à – et sans doute autorisées aux yeux de certains par – la crise et à celui des petites violences symboliques qu’elle a rendues possible par le truchement d’une conception indécente de la consommation. Ces humiliations, il ne convient pas nécessairement de les conter ici par le menu. Quoi qu’il en soit, qu’il s’agisse de ce couple de touristes qui pense pouvoir négocier l’ordre de la nature sous prétexte qu’un concurrent, à l’heure où les consommateurs sont des denrées précieuses, les attendrait à bras ouverts ou qu’il
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en Grèce à l’heure de la crise ? ● ● ●
L’indécence touristique : comment voyageren Grèce à l’heure de la crise ? ● ● ●
s’agisse encore de ces autres touristes qui se croient « rusés » et « malins » lorsque pour réaliser « une bonne aaire », ils font valoir la crise économique que traverse le pays an d’exiger, alors même qu’ils sont déjà au rabais, des baisses de prix farouches, ces inmes violences m’ont semblé d’autant plus féroces qu’elles sont nalement parfaitement banales et banalisées en temps de crises et qu’elles passent inaperçues. Elles sont ce de quoi le tourisme est aujourd’hui fait. À ce titre, elles me font dire que si le rêve de souveraineté du client est celui du règne de la cruauté et de l’impunité, il est grand temps que le royaume sombre et disparaisse. Mais avant d’en arriver là, il convient de montrer qu’il existe d’autres conceptions de la consommation et d’autres manières d’être touriste qui méritent, et plus encore à l’ère des crises, qu’on prenne le temps de les considérer.
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