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L'information stratégique agricole en Afrique

De
245 pages
La vulgarisation de l'information stratégique agricole en Afrique est un échec. Pourtant son intérêt et son utilité sont reconnus. Quelles sont les raisons de cet échec ? Et, surtout, comment en sortir ? Ce livre restitue l'évolution historique de cette pratique en Afrique, analyse les entraves socio-économiques et politiques spécifiques aux pays africains et propose de nouvelles approches susceptibles d'être explorées par les différents protagonistes du secteur.
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L'INFORMATION

STRATEGIQUE

AGRICOLE EN AFRIQUE

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus M. ELOUGA, V. NGA NDONGO et L. MEBENGA TAMBA (eds), Dynamiques urbaines en Afrique noire, 2006. Djibril DIOP, Décentralisation et gouvernance locale au Sénégal, 2006. Camille KUYU, Les Haïtiens au Congo, 2006. Adama GA YE, Chine - Afrique: le dragon et l'autruche, 2006. Ali CISSÉ, Mali, une démocratie à refonder, 2006. Jerry M'PERENG DJERI, Presse et histoire au CongoKinshasa,2006. Fériel BELCADHI, L'image de la Côte d'Ivoire dans le quotidien Le Monde, 2006. Théo DOH-DJANHOUNDY, Autopsie de la crise ivoirienne. La nation au cœur du conflit, 2006. Georges Niamkey KODJO, Le royaume de Kong), 2006. France MANGHARDT, Les enfants pêcheurs au Ghana, travail traditionnel ou exploitation, 2006. Viviane GNAKALÉ, Laurent Gbagbo, pour l'avenir de la Côte d'Ivoire, 2006. Daniel Franck IDIATA, L'Afrique dans le système LMD, 2006. Enoch DJONDANG, Les droits de l 'homme: un pari difficile pour la renaissance du Tchad et de l'Afrique, 2006. Abderrahmane N'GAÏDE, La Mauritanie à l'épreuve du millénaire. Mafoi de « citoyen », 2006. Ernest DUHY, Le pouvoir est un service, le cas Laurent Gbagbo, 2006. Léonard ANDJEMBE, Les sociétés gabonaises traditionnelles, 2006. Gaston M'BEMBA-NDOUMBA, Les Bakongo et la pratique de la sorcellerie, 2006. Mouhamed Lemine Ould EL KETT AB, Ouadane, port caravanier mauritanien, 2006. Mouhamed Lemine Ould EL KETTAB, Facettes de la réalité mauritanienne, 2006.

Jean Félix MAKOSSO KIBA y A

L'INFORMATION STRATEGIQUE AGRICOLE EN AFRIQUE
L'échec de la vulgarisation

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan
1200

Burkina Faso
villa 96

Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

logements

- RDC

12B2260 Ouagadougou 12

(Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01011-3 EAN : 9782296010116

A la mémoire de mes parents. A mes filles Ellie et Noreen. A ma femme. A mes frères, sœurs, nièces et neuves. Au révérend Marcel DEMEL A J.J. Hector, Heuryd Bernard, Didace Bikindou

AVANT -PROPOS Vulgarisation: le concept est unique, mais le contenu polysémique et la réalité relative selon son orientation et les cadres de son application. La vulgarisation est l'une des plus anciennes activités humaines en ce qu'elle procède du souci constant de l'homme de vouloir rendre compte de chaque étape de ses investigations, conduites pour manifester sa volonté de domestiquer la nature. Cette volonté de maîtriser la nature devant permettre au plus grand nombre d'en tirer profit. Son emploi s'est progressivement accru, pour devenir un des plus usités au XXIè siècle. La vulgarisation est le processus par lequel une découverte, une technique, un savoir ou une information importante est mise à la disposition d'un public spécifique, ou étendu par différents procédés. C'est un facteur d'émancipation individuelle et de développement socioéconomique pour les collectivités tels les villages. Ainsi, plus qu'un concept, elle est un maillon concret et utile d'évolution et de progrès pour les sociétés contemporaines. Elle varie dans sa composition sociologique en fonction des aspirations, des outils et des techniques de ceux qui la pratiquent. Elle revêt deux formes: la vulgarisation théorique et abstraite émanation des chercheurs et autres intellectuels et la vulgarisation pratique, fruit de l'empirisme et du vécu quotidien dans l'objectif de survie et de développement. C'est celle qui a toujours été pratiquée par toutes les sociétés du monde. La vulgarisation est par essence le reflet d'une civilisation parce qu'elle se définit et s'organise autour des moyens et techniques propres à chaque peuple ou ethnie, cela par rapport à son niveau de développement et à ses traditions. La vulgarisation agricole dans les sociétés traditionnelles africaines est par exemple, la perpétuation des acquis sociaux agricoles fondés sur des mécanismes de diffusion implicites et non conventionnés tels le bouche- à oreille, le déplacement par le biais de voyages, les échanges entre villages, le prêt des semences, ou encore les griots et chefs de terre ainsi que les forgerons. Dans la perspective de développement économique initiée après les indépendances des pays africains situés au sud du Sahara, la vulgarisation est devenue un atout scientifique majeur d'évolution en ce qu'elle représente la voie la plus appropriée pour atteindre les populations rurales les plus enclavées

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et, partant, amorcer un développement harmonieux de l'ensemble des territoires en leur apportant les techniques et les innovations modernes de production à travers l'information stratégique agricole. La vulgarisation de l'information stratégique agricole en Afrique y trouve ainsi ses premières justifications et avec elle, différents paramètres comme les infrastructures et les méthodes à utiliser dont quatre décennies plus tard, on s'interroge encore sur leur impact dans le développement agricole. Si cet impact varie d'un pays d'Afrique à un autre, son évaluation également diverge d'un expert à un autre. Nous voudrions, dans cet ouvrage, contribuer à une meilleure connaissance de la pratique de cette activité en nous appuyant sur des données, des faits historiques et actuels. Dans cette perspective nous décrirons l'évolution ayant conduit au constat, unanimement fait par les experts, selon lequel la vulgarisation de l'information stratégique agricole en Afrique n'ajusqu'ici pas atteint les buts visés. A cet égard, notre analyse pourrait paraître manichéenne, cela se comprendrait car elle est l'aboutissement d'un processus de recherche qui se démarque des schémas conventionnels et classiques. Certes il n'y a pas d'absolu dans l'objectivité. Cet ouvrage reste donc une approche parmi d'autres. Mais le plus important est que chaque contribution sur le secteur de la vulgarisation de l'information stratégique agricole en Afrique serve à l'améliorer dans l'intérêt à la fois des agriculteurs et de l'agriculture africaine ainsi qu'à attirer l'attention tant de ceux qui ont la responsabilité de sa gestion, que des organismes internationaux et autres groupes s'intéressant non seulement à son fonctionnement mais aussi à la défmition des moyens susceptibles de remédier à ses lacunes. J.F Makosso Kibaya Pontault-Combault, 10 juillet 2005

INTRODUCTION

Plus de quatre décennies de pratique, quelques résultats sporadiques et une évidence: la vulgarisation de l'information stratégique agricole en Afrique telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui est un échecl. Loin d'être une affabulation, ce constat, certes, sévère est une réalité. TIest d'autant vrai que la plupart des experts en développement agricole en conviennent et la véracité des faits sur le terrain le prouve2. Pourtant, depuis le début des années 1960, différents travaux et réflexions sont menés pour essayer de comprendre l'essence de cette situation et chercher à y remédier3. Sans être unanimes, les conclusions convergent vers
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Dans un article intitulé: « Plaidoyer pour une nouvelle méthodologie de vulgarisation»,

paru dans la revue CERES, de mai-juin 1973, Guy Belloncle s'en inquiétait déjà. Dans son Ouvrage le Chemin des Villages, paru chez l'Harmattan en 1984, il écrivait à la page 65 : « Depuis plus de dix ans, la vulgarisation agricole telle que nous l'avons vu pratiquer en Afrique noire Sahélo-Soudanaise nous semble faire fausse route, parce qu'elle est fondée au départ sur un certain nombre de postulats erronés». Malheureusement la situation ne s'est pas améliorée, puisque dans son ouvrage, 7 priorités pour développer Madagascar, paru chez Foi et Justice en 2004, il propose encore d'élaborer une nouvelle politique de vulgarisation et de crédit agricole. 2 Dominique Gentil, dans Les pratiques coopératives en milieu rural africain, Paris, L'Harmattan, 1984, estime que la vulgarisation n'a pas apporté les changements techniques attendus par l'agriculture africaine, p.131. : « n existe de multiples exemples dans lesquels certaines fonctions coopératives ont échoué, par exemple la diffusion de nouveaux procédés de conservation de poisson. Une des raisons est que les femmes n'ont pas été associées à la discussion des innovations, il en n'est de même de la vulgarisation. On s'étonne alors de l'échec de ces deux types d'actions conclut-il. P. 56.» Dans la pratique, les structures de vulgarisation disparaissent c'est, notamment le cas au Congo avec la disparition de la radio rurale. 3 De 1976 à 1981, l'Ecole Internationale de Bordeaux a organisé 5 Séminaires sur le thème :« Organisation et Gestion des coopératives rurales». En 1974, la FAO avait déjà créé le système international pour les sciences agricoles et la technologie (Agris). En 2003, la conférence internationale «Transformer la vulgarisation agricole en Afiique» ; tenue à Accra au Ghana du 24-28 novembre réfléchissait encore sur les moyens d'en faire un vrai outil au service de l'agriculture. La vulgarisation comme les autres disciplines a un rôle à jouer... Notre vulgarisation orientée sur la production a besoin de s'ouvrir sur un système de vulgarisation qui pourrait aider les producteurs à prendre des décisions..., déclarait le Ministre ghanéen de l'alimentation et de l'agriculture, Major Courage QUASIDGAH.

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certains points, notamment la mise en cause de la rationalité des stratégies et des formes de raisons objectives qui tendent à s'ériger en monopoles, favorisant des démarches préconçues et des aspects antagonistes, plutôt que des efforts complémentaires, ainsi que la prééminence des circonstances inhérentes à l'organisation et la gestion des Etats africains. L'incidence négative de la vulgarisation de l'information stratégique en Afrique se conçoit et s'explique dans un contexte sensible de velléité d'autonomie et d'indépendance agricole. Mais, la plupart des pays en maîtrisent encore mal les leviers et les mécanismes. Us disposent de peu d'atouts techniques, matériels et humains pour en insuffler et pérenniser la dynamique. D'un autre côté, il y a une divergence de vues et d'approches entre Africains et Occidentaux, doublée de la non-résiliation du passif colonial en la matière. La vulgarisation de l'information stratégique agricole en Afrique revêt une dimension presque surréaliste en ce qu'elle prend une connotation utopique et subjective dans sa pratique au quotidien, du fait qu'elle ne repose sur aucune base fiable et tangible. L'examen des dispositifs existant dans nombre de pays montre des lacunes et des manquements structurels dont les origines sont très anciennes. Le système colonial y a une responsabilité, les gouvernements africains aussi. Cependant, il est évident q~e la vulgarisation de l'information stratégique agricole est un processus complexe dont les implications dépassent parfois le cadre national et strictement scientifique des pays africains; elle obéit à des enjeux à la fois politiques, psychologiques, culturels, stratégiques et, intemationalement4, économiques. Certes, la vulgarisation de l'information stratégique agricole est reconnue comme élément d'appui au développement agricole en Afriques. fi n'empêche qu'elle demeure un apport extérieur dans des espaces socio-culturels et économiques constitués. Son enracinement et son adoption nécessitent la prise en compte de facteurs à la fois divers et variés tels l'existence d'autres méthodes de vulgarisation et d'un autre type d'information destinée à la production agricole.

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Dans pour l'Afrique J'accuse, René Dumont montre l'influence d~ la France dans les

choix et les options de vulgarisation agricole des pays d'Afrique, particulièrement au Sénégal PP-30-31 5 Joseph Klatzmann; Les politiques agricoles: idées fausses et illusions, Paris: put: 1972, PP 66 -67

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L'efficacité de la vulgarisation stratégique, aussi scientifique soit-elle, doit être relativisée en fonction des circonstances et des lieux de son application. La prétention erronée du succès des approches standards est une imposture, l'aspect essentiel étant la définition des spécificités inhérentes à chaque milieu en référence à son histoire, à sa culture de production et à ses croyances et conditions naturelles et climatiques. L'échec de la révolution verte dans les pays en développement en est une preuve6. Réfléchir sur l'échec de la vulgarisation de l'information stratégique agricole est une nécessité d'autant qu'elle est théoriquement admise comme indispensable pour un développement agricole cohérent et durable du continent. Le contexte historique de sa pratique doit être resitué, pour en partie expliciter les raisons de son échec. Cet échec est d'autant paradoxal qu'il couvre une période ayant connue une conjugaison appréciable d'efforts entrepris aussi bien au niveau des organismes internationaux que des organisations non gouvernementales et des Etats, pour financer et consolider le secteur. Malheureusement, quand les projets ne s'enlisent, ils ne donnent que des résultats mitigés. Cela est préoccupant pour l'agriculture afticaine au moment où le continent COnnattune insécurité alimentaire presque endémique. Comment faire pour que la vulgarisation de l'information stratégique y joue un rôle prépondérant? Le réalisme voudrait que la diffusion de l'information ne souffre d'aucune contingence, que toutes les entraves en soient répertoriées et analysées, que les résultats soient exploités à bon escient, au service du progrès agricole. Pourtant de nombreux travaux réalisés jusque-là n'ont été suivis d'aucun effet. Ne convient-il pas d'aller au-delà des observations classiquement admises ou faisant autorité à ce sujet, pour baliser d'autres voies? Cela peut paraître excessif, mais comment ne pas y songer, sachant que la vulgarisation de l'information stratégique agricole relève et, même, dépend de l'environnement et des enjeux internationaux sur le plan scientifique et technique, sans omettre celui de la conception des méthodes et approches nouvelles, voire du fmancement des activités? TIest aussi vrai que l'on ne peut faire abstraction des obstacles propres aux structures socio-politiques des pays d'Afrique, puisque la vulgarisation de l'information stratégique agricole se modèle dans un environnement déterminé. En réponse à une préoccupation définie, elle doit se conformer et, parfois, subir les vicissitudes de la vie du pays dont la situation est défavorable à son développement. Ainsi, le rôle et la
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Marc Dufumier, Les Politiques agraires, Paris: put: 1968 ; PP 32..33

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place des pays d'Afrique sont déterminants dans son succès ou son échec. De même, les Occidentaux se devraient d'aménager et de respecter le cadre existant avec ses référents et ses éléments d'évaluation. Il se trouve qu'en Afrique ce principe élémentaire est souvent nié, car une forme de déterminisme scientifique, récusant la longue tradition et le savoir de l'Afrique dans le domaine, est imposée. L'action des organisations internationales et non gouvernementales censées apporter une touche plus pragmatique et réaliste, se heurte à des conjonctures politiques et administratives qui rendent leur action peu efficace. C'est là une conjonction des facteurs endogènes et exogènes génériques dont chacun mérite d'être spécifié pour mieux cerner et saisir sa part d'obstruction dans l'évolution et le dynamisme de la vulgarisation de l'information stratégique agricole en Afrique, le but étant que celle-ci cesse d'être un élément marginal dont l'apport en agriculture est aussi médiocre qu'inexistant. Les aléas de la vulgarisation stratégique agricole exigent qu'on s'y intéresse avec recul et objectivité. C'est dans ce souci de mieux appréhender et élucider les causes de cet échec que nous examinerons certains éléments d'importance comme la recherche agricole ou les politiques de vulgarisation. Aussi, nous explorerons et dégagerons des pistes susceptibles d'être exploitées par les spécialistes africains de la vulgarisation de l'information stratégique agricole. Ces pistes semblent être plus concrètes et plus proches de la mentalité, des croyances et du vécu des paysans. Elles pourraient ainsi contribuer à faire de la vulgarisation, non un simple concept, mais une activité pratique de développement au service des Etats, c'est-à-dire un vrai processus par lequel une information importante et utile est mise à la disposition d'un public étendu d'agriculteurs par différents moyens. Elles feraient également de l'information stratégique, non une abstraction occidentale, mais un outil d'aide à la conception, l'innovation, la prise de décision, la production et la compétitivité agricole utile aux acteurs socio-économiques et politiques de l'Afrique. L'information stratégique étant l'ensemble des acquis et connaissances scientifiques (référence, technique, innovation, données, méthodes, intrants) disponibles, susceptibles d'aider les paysans dans leur travail.

PREMIERE PARTIE

LES FONDEMENTS DE LA VULGARISATION STRATEGIQUE

DE L'INFORMATION

AGRICOLE EN AFRIQUE

Chapitre I Les origines de la vulgarisation stratégique en Mrique

Les prémices lointaines de la vulgarisation La vulgarisation de l'information stratégique agricole est d'essence occidentale. Elle est le reflet d'une culture et le produit d'un environnement aux. réalités différentes de celles de l'Afrique. Elle s'inscrit dans une tradition scientifique dont l'aboutissement sera la révolution industrielle au XVlllè siècle. Les connaissances acquises, les techniques développées et les progrès scientifiques réalisés au cours de siècles de recherche, seront progressivement mis à la portée des couches même les plus rurales par le biais de l'information dite scientifique orchestrée par des personnalités provenant de différents horizons sociaux et intellectuelsl. C'est pourquoi l'esprit de sa pratique, les outils qu'elle utilise intègrent une certaine émancipation individuelle ainsi qu'un niveau d'évolution technologique avéré. Au moment où les Occidentaux colonisent l'Afrique, la vulgarisation de l'information stratégique est plus une activité théorique et intellectuelle dont les travaux existants sont l' œuvre de grands noms2. Si la vulgarisation de l'information stratégique sous sa forme moderne date postérieurement de 1850, ses prémices sont beaucoup plus anciennes, car dessinées dès 1686 avec la parution des « Entretiens sur la Pluralité des Mondes de Fontenelle3».

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Le projet de Diderot et de toute l'équipe de rédaction de l'Encyclopédie débutée en 1746à

la demande du libraire LE BRETON était de mettre à la portée d'un large public, par le biais de la vulgarisation, toutes les branches de la connaissance. Cette préoccupation était déjà celle de Fontenelle en 1686. 2 En France on peut retenir entre autres, ceux de l'abbé Pluche, Algarotti, l'abbé Nollet, Bernardin de Saint-Pierre, Louis Figuier, Henri Lecouturier, Félix Roubaud, l'abbé Moigno, d'Alembert, Flammarion. 3 Considéré comme l'initiateur de l'esprit de vulgarisation, Fontenelle inaugure dans « les Entretiens sur la pluralité des mondes» un genre nouveau. A travers un dialogue avec une femme profane, il met l'Astronomie à la portée du grand public cultivé. Il s'efforce de vulgariser le système de Copernic en opposition à celui de Ptolémée qui plaçait la terre au centre de l'univers. TIy parle de lune, de soleil, des étoiles.

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A première vue, l'on pourrait penser que la vulgarisation de l'information stratégique en tant que processus de diffusion des connaissances nouvelles à des fms socio-économiques et culturelles, trouve ses fondements en Afrique lors des premiers contacts avec l'Occident. En fait, il n'en est rien, la première phase des relations entre les deux continents fut uniquement commerciale. C'est lors de la deuxième phase accès sur la colonisation que, pour des raisons économiques, et non humanitaires ou «civilisatrices», les Occidentaux mettront leurs connaissances techniques au service de l'exploitation des territoires nouvellement conquis. Il ne s'agit pas d'une vulgarisation de la science occidentale, mais, plutôt de sa mise au profit des intérêts occidentaux. Jusqu'au début des années 1950, il n'existe aucune forme de vulgarisation stratégique dans les territoires africains sous dépendance. La vulgarisation n'est pas une priorité, car les rapports sociaux de production sont basés sur la coercition. Les autochtones sont soumis à l'oppression et utilisés comme maind'œuvre dans les champs coloniaux. Ce que les Occidentaux recherchent alors c'est la force physique des Africains: ils n'entendent pas leur transmettre des techniques ou un savoir susceptible d'améliorer ou de moderniser leurs moyens ou méthodes de production. Par ailleurs, même en Occident, les progrès en agriculture sont encore très limités: la paysannerie se trouve conftontée à d'importantes difficultés matérielles et techniques. La recherche en sciences agricoles y est peu développée et les techniques et les outils de production sont pour l'essentiel rudimentaires. C'est pourquoi, la force brute paraît être un des remparts d'une production agricole efficace. Il va de soi que, la recherche étant au stade de balbutiement, la vulgarisation ne pouvait représenter au mieux qu'une abstraction, au pire une utopie. Cependant, les mutations scientifiques et agricoles que l'Occident a connues n'ont pas eu de répercussions tangibles sur les colonies d'Afrique. En France, une chaire d'agronomie est créée dès 1871; des travaux importants commencent à être produits. Après plusieurs péripéties, les premiers centres de vulgarisation moderne de l'information agricole sont créés en Ile-de-France en 19444. Mais rien de tout cela n'est expérimenté en Afrique. Il faudra attendre 1950 pour voir Daître des projets de vulgarisation agricole, lesquels d'ailleurs finiront par échouer. Malgré près d'un siècle de colonisation, la vulgarisation stratégique agricole est d'origine très récente en Afiique sub-saharienne. Ses premières
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Marianne Cerf: Daniel Lenoir, Le développement agricole en France, put: 1987, p. 33.

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tentatives remontent à quatre décennies, tout au plus. Son évolution demeure disparate selon la culture et l'orientation du pays colonisateur. Ainsi s'explique la position privilégiée des anciennes colonies anglophones, comme le Ghana ou le Kenya. A cet égard la situation dans les territoires sous domination française était relativement positive. En ce qui concerne les territoires colonisés par le Portugal, les choses étaient plus catastrophiques. S'il est donc indéniable que la vulgarisation de l'information stratégique agricole en Afrique est par essence la conséquence directe de sa rencontre avec l'Occident, il est important de préciser qu'elle n'a fait l'objet d'aucune attention jusqu'à la veille des indépendances, intervenues à partir de 1960 pour la plupart des territoires francophones. L'attitude des administrations coloniales Les administrations coloniales, peu importe leur nature, représentaient des forces d'occupation poursuivant des buts économiques au profit de leur pays, ce au détriment des intérêts et de l'avenir des populations africaines. Leurs principaux animateurs à savoir «les chefs blancs», avaient un rôle plus répressif qu'éducatif. TIs étaient conservateurs, plus que vulgarisateurs de la science occidentale. Dans l'exercice de leurs fonctions, ils visaient des performances économiques qui dépendaient en grande partie du travail et de la participation forcée des Africains. Ce comportement est illustré par l'attitude autoritariste et les abus du colonel Schmaltz, représentant du roi Louis XVIn devant les populations du Sénéga15. Les pays occidentaux, en colonisant l'Afrique, n'avaient pas prévu de dispositifs de diffusion de l'information et des techniques agricoles en direction des populations locales. Cela s'explique fondamentalement par le fait que leur objectif n'était pas de développer les territoires sous dépendance ou, mieux, de moderniser leur agriculture, mais de les exploiter à leur profit. Les territoires étaient donc considérés comme des espaces propices pour entreprendre et développer des cultures et des productions recherchées par l'industrie et les marchés européens. Les habitants ne jouissaient d'aucun statut, sinon, dans les territoires français celui de l'indigénat qui rappelait à peu de chose près celui de l'esclavage. Animés par des propensions mercantilistes et fonctionnant sur les injustes et inhumaines bases de la rentabilité, les administrations coloniales ne pouvaient envisager de mettre en place des dispositifs pouvant aider les
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André piciola; Missionnaires en Afrique 1840-1940, Paris: Destins croisés/ Denoël,

1987,p.23.

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paysans africains à s'émanciper en modernisant leur agriculture, ce qui leur aurait conféré une certaine autonomie, donc, le pouvoir de contester l'ordre coercitif mis en place. L'Africain devait dépendre de l'administration coloniale, laquelle le faisait directement travailler dans les champs coloniaux ou disposait de sa force de travail pour la louer à des propriétaires privés6. La politique de répression et d'asservissement instaurée par les Occidentaux n'était pas de nature à favoriser une collaboration saine et constructive avec les Africains dans le domaine de l'agriculture. Ils n'avaient aucune considération pour eux. Il leur était donc impensable de les former pour développer l'agriculture vivrière. Il était clair qu'ils ne se préoccupaient pas de créer les conditions pouvant permettre la transmission de leurs connaissances et de leur savoir en sciences agricoles aux Africains. Ils les enfermaient plutôt dans des sortes de ghettos agricoles qui étaient les champs agricoles administratifs où ils n'apprenaient ni ne recevaient rien, mais où, en revanche, ils travaillaient durement. Dans les territoires sous dépendance portugaise, far exemple, les Africains étaient considérés comme une simple marchandise. L'humanité leur étant niée, les Africains étaient l'objet de toutes les exactions; et il n'était pas concevable pour les Occidentaux d'avoir avec eux des rapports dignes. Or, la vulgarisation n'est possible que dans le cadre d'un échange entre deux partenaires sur la base d'un projet commun. Les administrations coloniales occidentales en Afrique étaient des institutions de pillage organisé qui ne se souciaient guère des conséquences de leurs agissements sur les autochtones. Les choix de production privilégiant les cultures de rente sur les cultures vivrières ou les accords entre les administrations publiques et les sociétés privées sur des concessions dans le centre de l'Afrique, justifient cette volonté délibérée des administrations occidentales de livrer ces tenitoires à des promoteurs véreux qui ne s'intéressaient qu'aux dividendes en délaissant les aspects liés aux intérêts des
Cheick Anta Diop citant le rapport GALVAO, inspecteur des affaires indigènes en 1946 écrit sur la situation des Angolais dans Alerte sous les tropiques: « le pire aspect de la situation du travail réside dans l'attitude de l'Etat vis-à-vis du recrutement de la main-d'œuvre pour les employeurs particuliers En Angola, l'Etat agit ouvertement et délibérément comme recruteur et distributeur de main d'œuvre pour le compte des colons, qui comme si c'était tout naturel, écrivent au bureau des affaires indigènes pour demander qu'on leur fournisse de la main-d'œuvre».. p..91 7 Le même rapport poursuit, « Ce terme fournir s'emploie indifféremment pour des denrées ou pour des hommes...A certains égards, la situation est pire que l'esclavage pur et simple ». p.91
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Africains. Les cultures de rente étaient obligatoires parce qu'elles avaient une valeur marchande, au contraire des cultures vivrières. Celles-ci étaient négligées. En somme, les Africains pouvaient mourir de faim, mais en revanche ils devaient travailler pour l'enrichissement des colons et de l'administration coloniale. La vulgarisation de l'information stratégique agricole sous les administrations coloniales ne pouvait exister parce que l'agriculture elle-même était l'objet d'une forte ségrégation. L'agriculture était en effet scindée en deux: L'agriculture semi-moderne organisée par les colons bénéficiait d'un certain encadrement, et l'Africain en était exclu. Elle se rapportait aux cultures de rente. L'agriculture traditionnelle, quant à elle pratiquée par les paysans, était extensive puisque basée sur des techniques et pratiques anciennes, sinon archaïques. Elle a d'ailleurs été mise à mal par les colons qui l'ont combattue. Ce fut le cas pour le tavy, à Madagascar. En interdisant certains de ses rituels et en forçant les paysans à passer plus de temps dans les champs coloniaux que dans ces champs traditionnels particuliers, les colons visaient leur disparition. Après la conquête des tenitoires africains, la vulgarisation stratégique agricole était une considération inimaginable pour les colons. Cela pour deux raisons: la première est qu'en Occident, elle n'était pas encore une activité structurée et bénéficiant d'une assise matérielle, fmancière et humaine capable de contribuer au développement de l'agriculture. La seconde raison, la plus importante, est que les colons n'avaient simplement pas l'intention et la volonté de développer l'agriculture des territoires conquis pour le bien-être des populations sous leur dépendance. L'objectif des colons était plus économique. Seul l'appât du gain primait, ce qui était en contradiction avec les aspirations à l'évolution agricole des Africains. Sous les administrations coloniales occidentales, les sciences agricoles occidentales ont aidé à renforcer les intérêts des Occidentaux, au sein des espaces sous dépendance, hors de l'Occident. TIn'a jamais était question de vulgarisation, mais de coercition et d'exploitation de la force physique des Africains. C'est d'après ce principe qu'ont évolué les compagnies concessionnaires. Cependant, malgré leur agressivité, les administrations coloniales portaient en leur sein les germes de la propagation de la science occidentale par une sorte d'effet boomerang. C'est par le mécanisme d'exploitation qu'elles vont créer sans le vouloir le prélude latent qui, par la suite, servira de détonateur à la vulgarisation de la science et même de la culture occidentale en Afrique. Ainsi pour entrer en communication avec les populations conquises et

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recruter les auxiliaires dont ils avaient besoin, ils devaient commencer par leur apprendre un peu de leur langue8. C'est notamment par ce biais que seront formés les premiers intellectuels africains qui seront par la suite les plus grands opposants à la politique coloniale et qui, par leurs actions et leurs pressions, conduiront les Occidentaux à faire des concessions, telles les premières formes de vulgarisation en agriculture, avant de déboucher sur les indépendances. Ce sont aussi les auxiliaires des administrations qui sero~t les premiers vulgarisateurs de l'information stratégique agricole. TIest vrai que le fait de ne vouloir vulgariser l'information stratégique agricole par les administrations coloniales traduisait la volonté d'une politique destinée à contenir les velléités de développement agricole des tenitoires et à les maintenir ainsi, dans la dépendance de façon à continuer à tirer profit de leurs ressources agricoles. Le besoin pressant de développer les cultures de rente a eu des répercussions indéniables sur l'ensemble de l'agriculture par une espèce d'effet de «contagion». L'absence d'une volonté affichée des Occidentaux d'organiser la vulgarisation de l'information stratégique agricole en direction des paysans dans les temtoires africains, a été en partie compensée par la nécessité inéluctable d'associer les Africains à leur politique d'exploitation. Ce qui, des années plus tard, a produit un résultat contraire aux objectifs qu'ils s'étaient fixés, à savoir alphabétiser une minorité de la population pour qu'elle serve d'auxiliaires à l'administration. fis ont aussi suscité des mouvements qui ont ébranlé le système colonial occidental. La contribution des Missionnaires Dans leur volonté d'évangéliser l'Afrique, les missionnaires ont joué un rôle essentiel de précurseur dans la vulgarisation de l'information stratégique agricole. De toutes confessions et congrégations, ils se sont surtout illustrés dans l'enseignement en créant et en gérant des écoles dans presque tous les tenitoires. Leur enseignement formait et préparait les jeunes africains à assumer des responsabilités dans tous les domaines socio-économiques et politiques, ce qui fait que la première élite africaine fut le produit de l'enseignement religieux. Leur action ne se limitait pas à l'enseignement et à la conversion des âmes. Les missionnaires étaient aussi des hommes de terrain qui, selon leur profil ou les besoins, se révélaient être médecins, constructeurs

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Denise Bouche, L'enseignement dans les Territoires fiançais de l'Afrique Occidentale de
ou formation d'une élite, Paris I, 1974, p. 434.

1817 à 1920, mission civilisatrice

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de bateaux ou agronomes9. Ils n'étaient pas des vulgarisateurs au sens strict du terme, mais ils transmettaient aux Africains des connaissances et des informations qui entraient dans la restructuration et la modernisation de leur conception de la vie ainsi que de leur environnement. Au Gabon les missionnaires créèrent des structures concrètes, comme les ateliers de briqueterie ou de menuiserie, tenus par les apprentis; les plantations et les jardins, soigneusement entretenus par les enfants des écoles, lesquelles jouèrent un rôle important dans la popularisation des méthodes de production agricolelo. C'est à travers ce type d'initiatives de terrain qu'ils vulgarisaient l'information stratégique. Animés par le souci de justice que prône la doctrine chrétienne, les missionnaires seront les premiers Occidentaux à avoir des contacts directs, dans des conditions psychologiques et morales plus humaines avec les Africains. En réalité, ils poursuivirent, dans une certaine mesure, l'action initiée en Occident par les prélats vulgarisateurs scientifiques comme l'abbé Pluche, l'auteur du « spectacle de la nature» en 1732 ou l'abbé Nollet, auteur des « Leçons de physique expérimentale» parues en 1743 et 1748. En apprenant à lire et à écrire aux Africains, les missionnaires contribuaient à la formation d'une conscience afticaine d'autodétermination, car chaque enfant scolarisé devenait un canal pour atteindre une famille ou un clan dans son mode de pensée, dans sa façon de vivre, voire de produire. C'est ce que résume l'inquiétude de Monseigneur de Lavigerie, fondateur de la congrégation des pères blancs, lorsqu'il écrit: «J'ai en face de moi un continent de deux cent millions d'êtres humains dont je me demande, chaque jour, si nous devons en faire des hommes, des chrétiens, ou si nous les laisserons pour des siècles à l'état de bêtes sauvagesll». La considération et un certain égard pour les Africains sont perceptibles dans le langage ecclésiastique, alors que cela leur est récusé par l'administration coloniale. Cette attitude des missionnaires se traduira par des réalisations intéressantes et utiles dans presque tous les domaines. Dans celui de l'agriculture, les missionnaires évangéliques fondèrent la société Protestante d'Agriculture et d'Industrie, dans l'Ogooué en 1914 au Gabon. Celle-ci comptait un ou deux agents de culture. Certes, l'essence de ces actions n'était
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E. de Cointet, lettre à sa famille, du Congo et du Chari (mission Gentil), 1899-1900;les

missionnaires font tous les métiers, ils sont architectes, maçons, constructeurs de bateaux à vapeur, jardiniers. 10Catherine Coquery-Vidrovitch, Le Congo au temps des compagnies concessionnaires, p 96 Il Lettre de Lavigerie à Maret, Doyen de la faculté de théologie de Paris, octobre 1869

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pas la vulgarisation stratégique, car ce n'était pas des pépinières ou des lieux d'expérimentation ouverts à tous les Africains pour apprendre de nouvelles techniques de production agricole. Néanmoins ces pépinières servaient de références et de base à ce que sera la vulgarisation par la suite, car, les Africains qui y travaillaient n'étaient pas soumis aux mêmes pressions que dans les champs coloniaux. Bien plus, ils étaient plus ou moins encadrés et acquéraient de nouvelles méthodes de production agricole. De ce fait, ils servaient de paysans ou de vulgarisateurs pilotes dans leurs villages et lieux d'habitation respectifs. Aussi dans leur politique. de pénétration, les missionnaires utilisaient-ils les techniques développées dans leurs exploitations comme arguments, ce qui avait un certain retentissement auprès des populations autochtones. Cependant, leur influence se limitait davantage aux régions les plus accessibles. L'organisation mise en place et la volonté manifestée par des missionnaires, comme par exemple les presbytériens américains ou les évangélistes français, étaient telles qu'on peut avancer qu'ils furent les vrais «ancêtres» de ce que sera la vulgarisation de l'information stratégique agricole en Afrique. Ce jugement doit cependant être relativisé car l'action des missionnaires, bien que louable et pragmatique, s'inscrivait dans le cadre d'une politique globale de colonisation. Les missionnaires étaient subventionnés par l'Etat dans leur phase pionnière d'exploration. En France, ce n'est qu'après la séparation de l'Eglise et de l'Etat que la subvention sera supprimée en 1908 au Congo, pour être remplacée par un crédit, l'année suivante. Les catholiques de la mission des pères du Saint-Esprit jouèrent auprès de l'administration coloniale française un rôle plus actif d'agents politiques que de vulgarisateurs par exemple. Au Congo, le père Augouard rencontra même Stanley sur le Pool où il était arrivé presque en même temps que De Brazza.I2 Les interventions des missionnaires étaient liées à la politique générale de colonisation menée par les Etats occidentaux. Les projets d'émancipation, d'égalité et d'amour chrétiens avaient donc des limites, parce que les actions des missionnaires devaient toujours avoir l'aval des administrations coloniales. Ainsi, bien que l'idée des protestants de créer la Société Protestante d'Agriculture et d'Industrie dans l'Ogooué (S.A.I.O) germât dès 1898, la société ne vit le jour qu'en 1914, le temps que l'administration donne son accord. Même si les missionnaires euxmêmes étaient animés par une vraie volonté d'aider les Africains, celle-ci était
12Catherine Coquery-Vidrovitch, Le Congo au Temps des Compagnies concessionnaires, p. 96.

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tempérée par l'administration coloniale qui n'avait pas la même conception de la colonisation et du contenu de leur mission. Le rôle des particuliers dans la vulgarisation. Les empires coloniaux ont suscité des brassages ethniques et culturels qui ont parfois permis des échanges fructueux. Les déportés ont apporté sur leur terre d'exil l'expérience et le savoir-faire de leur patrie d'origine, tandis que les colons et les entrepreneurs ont fait de même en se retrouvant respectivement dans leur territoire d'affectation ou d'entreprise concédé par les administrations coloniales. Si ces mouvements ont été plus massifs pour la main-d'œuvre non qualifiée en vue ,de la réalisation de grands ouvrages comme les chemins de fer ou les ports, des responsables politiques et des gestionnaires économiques y faisaient également partie. Ce fut le cas du Guyanais Félix EBOUE qui administra l'Afrique Equatoriale Française à partir de 1938, après plusieurs postes de responsabilités dans cette région. Sur le plan économique, les Mauriciens et les Réunionnais jouèrent un rôle en Afrique sub-saharienne et à Madagascar. En effet, à Madagascar, l'introduction de la culture du caféier dans la région de Fetraomby par l'administration coloniale française entre 1935 et 1940 s'accompagna de l'installation des colons français, mais aussi réunionnais et mérina13. Ils reçurent de l'administration coloniale les concessions des terres les plus fertiles. Ces colons réunionnais n'avaient certes pas pour mission de vulgariser l'information stratégique agricole, mais leur implantation dans des zones rurales à dominante paysanne pouvait avoir indirectement des conséquences sur les pratiques agricoles des locaux. Cela s'est produit au Congo pour les cultures maraîchères. Leur production fut longtemps exclusivement assurée par trois anciens déportés annamites sur une concession de 15 hectares; elles commencèrent à se développer en 1912. Cette année-là, un colon mauricien s'installa près du village Batéké de M'pila. TI approvisionna régulièrement le marché de Brazzaville à partir de 191314.Son exemple fut bientôt suivi par les villageois environnants. Progressivement, elles se répandirent à travers le territoire. Il est évident que l'intention de départ du colon n'était pas de vulgariser les cultures maraîchères, mais sa proximité et son insertion dans un environnement proche
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14Catherine Coquery- Vidrovitch, Le Congo au temps des Compagnies Concessionnaires, op. cit, p. 482.

Gérard Althabe, Oppressionet Libération dans ['Imaginaire,Paris, Maspero, 1969,p. 21.

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des villageois leur a permis de s'intéresser et d'adopter par imitation ce que faisait le colon. C'est là un exemple de vulgarisation indirecte de l'information stratégique agricole. Les colons installés à leur compte utilisant des techniques plus ou moins modernes, en tous les cas plus évoluées que celles des paysans, constituaient parfois des points de départ en direction des paysans des méthodes agricoles modernes pratiquées dans leurs champs. Bien souvent ces méthodes étaient transposées par les paysans qui travaillaient pour eux. Ceux-ci essayaient de les appliquer sur leurs propres terres. Ce fut particulièrement le cas des concessions mauriciennes à Madagascar qui par leur importance avaient besoin d'une abondante main d'œuvre. La vulgarisation stratégique par les colons particuliers, qui en réalité n'en était pas une, était une sorte de vulgarisation par défaut, c'est-à-dire un transfert de connaissances implicite mais réel des colons vers les paysans par un processus informel que ni les uns ni les autres ne maîtrisaient, ni ne contrôlaient. L'absence d'un cadre formel était compensée par la dynamique des relations de travail et de l'environnement. On peut ainsi dire que les particuliers ont représenté inconsciemment un maillon parmi tant d'autres dans l'élaboration de la chaîne qui a conduit à la naissance de la vulgarisation de l'information stratégique agricole en Afrique.