L

L'inquiétant familier

-

Livres
160 pages

Description

Le familier peut devenir inquiétant. On en trouve de nombreux exemples dans la littérature et la vie quotidienne. Ainsi Freud qui se voit lui-même et ne se reconnaît pas.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2013
Nombre de visites sur la page 67
EAN13 9782228909457
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page  €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
couverture

Présentation

L’inquiétant familier, Sigmund Freud

Suivi du Marchand de sable, de E. T. A. Hoffmann

Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni

Préface de Simone Korff-Sausse

Traduction inédite

Éditions Payot

 

« J’étais assis dans le compartiment d’un wagon-lit, quand, à la suite d’une secousse assez brutale du train, la porte donnant sur les toilettes attenantes s’ouvrit et qu’un monsieur d’un certain âge, en chemise de nuit, bonnet de voyage, entra chez moi. Je supposai que l’homme s’était trompé, bondis pour le lui expliquer, mais compris bientôt avec ahurissement que l’intrus était ma propre image reflétée par le miroir devant la porte de communication... »

Le familier peut devenir inquiétant. On en trouve de nombreux exemples dans la littérature et la vie quotidienne. Ainsi Freud, qui se voit lui-même et ne se reconnaît pas. Comment cela est-il possible ? Et pourquoi cette impression fugace d’étrangeté suscite-t-elle un malaise ? Se pourrait-il que celui-ci ait un lien avec le secret ?

Ce livre offre une nouvelle traduction de L’Inquiétante Étrangeté. Il est augmenté, également retraduite, de la nouvelle de E. T. A. Hoffmann, Le Marchand de sable, sur laquelle Freud s’appuie dans ce célèbre essai de 1919.

Sigmund Freud

L’inquiétant familier

suivi de

Le marchand de sable
 (E. T. A. Hoffmann)

Traduction inédite de l’allemand
par Olivier Mannoni

Préface de Simone Korff-Sausse

Petite Bibliothèque Payot

Préface

Freud, Hoffmann et les yeux

par Simone Korff-Sausse

« L’inquiétant est ce type d’effroi que suscite ce qui est bien connu, ce qui nous est familier depuis longtemps. » Voilà comment Freud définit le sentiment de l’inquiétant familier qui fait l’objet de cet article publié en 1919. Écrit à peu près en même temps que Au-delà du principe de plaisir, que Freud publie l’année suivante, et quelques années après Totem et Tabou, auquel il fait référence plusieurs fois pour illustrer l’inquiétant familier, ce texte est atypique dans l’œuvre de Freud, car il ne correspond pas à sa manière habituelle – toujours claire et rigoureuse – d’exposer une idée. Ici, Freud aborde son sujet de différents points de vue, naviguant entre linguistique, littérature, esthétique et psychanalyse, de façon peu structurée, voire confuse, a-t-on pu dire. Malgré tout, ou peut-être à cause de cela, L’Inquiétant familier a connu un destin extraordinaire, devenant une référence pour rendre compte de toutes sortes d’expériences qualifiées d’étrangement inquiétantes. Contre toute attente, cette notion ancienne est fréquemment utilisée pour caractériser, dans les domaines les plus variés, des phénomènes concernant la modernité. De même, le texte littéraire de Hoffmann continue de susciter des interprétations multiples qui en développent les potentialités socioculturelles.

C’est donc un concept carrefour, à la charnière de la littérature et de la psychanalyse, dont Freud cherche à définir l’« élément central ». La notion de Unheimliche – l’inquiétant familier – est issue de la littérature et plus spécifiquement des contes de E. T. A. Hoffmann, que Freud qualifie de « maître inégalé de l’inquiétant en littérature ». Une large part du texte freudien est consacrée à l’analyse détaillée d’un de ces contes fantastiques, Le Marchand de sable, qui sert à Freud de paradigme pour définir les caractéristiques de l’Unheimliche. Le présent livre propose donc la rencontre, à un siècle d’intervalle (1817 pour l’un, 1919 pour l’autre), de l’écrivain Hoffmann, inventeur de la littérature fantastique, et du médecin Freud, inventeur de la psychanalyse.

Dans toute l’œuvre freudienne, la notion d’inquiétant familier est celle qui met le plus en jeu le rapport de Freud à la langue et la littérature allemandes. C’est pourquoi sa traduction a suscité bien des embarras. En 1933, Marie Bonaparte, la première à rendre le texte en français, a eu cette trouvaille de l’« inquiétante étrangeté », avec le destin et le succès qu’on connaît. Mais on n’en a pas moins beaucoup discuté de la pertinence de cette traduction, voire de la possibilité même de trouver un terme juste en français. Cette difficulté tient à la spécificité de la langue allemande, qui permet d’ajouter un préfixe à un mot pour en préciser ou en modifier le sens. Ainsi, le préfixe Un, accolé à heimlich, condense en un seul mot des termes opposés. Associé au Un, le heimlich (le familier, ce qui relève de la maison) évoque son contraire (l’inquiétant, l’étrange). En outre, l’allemand permet de substantiver l’adjectif. L’apport de Freud est de rajouter – transformant alors cette notion littéraire en un concept psychanalytique – que le Un est la marque du refoulement : « Cet inquiétant familier n’est vraiment rien de neuf ou d’étranger, mais une chose à laquelle la vie de l’âme est accoutumée depuis toujours et que seul le processus du refoulement a éloignée d’elle. » Ainsi, l’inquiétant familier correspond non seulement à une expérience composée de sentiments contraires, mais aussi à une expérience qui fait surgir des contenus psychiques refoulés, donc caractéristiques d’une dynamique conscient/inconscient. L’hypothèse que veut prouver Freud est que le retour du refoulé suscite une inquiétante étrangeté, mais qu’en réalité il s’agit de quelque chose de familier.

Comme souvent, Freud se sert d’un apport qu’il emprunte à d’autres (sans toujours les citer…) pour développer un point de la psychanalyse et étayer une démonstration. Mais ici sa démonstration est assez laborieuse. Dès la première partie, traitant de l’analyse linguistique du terme, on se demande pourquoi il consacre autant de pages à rapporter in extenso les définitions de l’article heimlich du Wörterbuch der Deutschen Sprache. Puis il cherche à répertorier, un peu comme un catalogue, les différentes situations qui suscitent l’inquiétant familier, afin de définir ce qui est et ce qui n’est pas de l’ordre de l’Unheimliche. « Il ne faut plus désormais qu’un petit nombre de compléments, écrit-il, car avec l’animisme, la magie et l’enchantement, la toute-puissance des pensées, la relation avec la mort, la répétition non intentionnelle et le complexe de castration, nous avons à peu près épuisé le champ des éléments qui transforment la source d’angoisse en inquiétant. »

Même si, d’après une lettre à Ferenczi datée du 12 mai 1919, Freud dit qu’il s’agit d’un vieux travail, le facteur ayant déclenché son intérêt pour le Unheimliche de Hoffmann a probablement été la lecture de l’ouvrage de psychologie médicale d’Ernst Jentsch, Zur Psychologie des Unheimlichen, publié en 1906. Puis il s’appuie sur une phrase empruntée au philosophe allemand Schelling, proche du romantisme, qui s’avère cruciale : « On qualifie de unheimlich tout ce qui devrait rester dans le secret, dans le dissimulé et qui est sorti au grand jour. » Cette idée lui permet de faire le lien avec le refoulement, puisque ce qui fait retour dans l’Unheimliche, ce sont pour Freud « des motions de désir refoulées et des modes de pensée dépassés de notre préhistoire individuelle et des temps originaires des peuples ». C’est donc « la mise en relation avec le refoulement [qui] éclaire […] la définition de Schelling selon laquelle l’Unheimliche serait quelque chose qui aurait dû rester dans l’ombre et qui en est sorti ».

C’est comme s’il avait eu une intuition géniale à partir de l’Unheimliche de Hoffmann, notion illustrée par le conte Le Marchand de sable et dont l’histoire constitue la trame de toute sa démonstration. Mais, pour développer cette intuition, Freud a besoin de faire des détours. D’emblée, on le sent mal à l’aise. Après avoir évoqué la terreur, l’angoisse, l’effroi et la peur inhérents à l’inquiétant familier, il en vient rapidement à faire un aveu : « L’auteur de cette nouvelle entreprise doit s’accuser d’une certaine insensibilité sur ce point, là où une grande finesse de la sensibilité serait mieux à sa place. Il n’a depuis longtemps rien vécu ni connu qui lui ait donné le sentiment de l’inquiétant, il doit d’abord se glisser de nouveau dans ce sentiment et en éveiller la possibilité en lui-même. »

Le miroir, instrument de l’inquiétant familier

Pourtant, dans un passage devenu célèbre quoiqu’il s’agisse seulement d’une note de bas de page, Freud relate une expérience personnelle d’Unheimliche : « J’étais assis, seul, dans le compartiment du wagon-lit, lorsque à la suite d’une secousse assez brutale du train, la porte donnant sur les toilettes attenantes s’ouvrit et qu’un monsieur d’un certain âge, en chemise de nuit, bonnet de voyage sur la tête, entra chez moi. Je supposai que l’homme s’était trompé de direction en quittant les cabinets séparant les deux compartiments et s’était retrouvé par erreur dans le mien, bondis pour le lui expliquer, mais compris bientôt avec ahurissement que l’intrus était ma propre image reflétée par le miroir dans la porte de communication. Je me rappelle que cette apparition m’avait profondément déplu. »

Voilà donc un homme qui voyage, en déplacement, dans un lieu qu’il n’occupe que de manière éphémère, emporté dans un train qui roule, et qui fait cette expérience très étrange de ne pas se reconnaître dans le miroir. Freud a beau dire que le sentiment de l’inquiétant familier lui est étranger, tout est là néanmoins, car le Unheimliche est avant tout une expérience : la rencontre – la secousse, pourrait-on dire – entre l’inquiétant et le familier. Dans le même temps, Freud est effrayé par l’apparition inattendue d’un personnage qui fait effraction dans son intimité, et il se rend compte que cet étranger inquiétant n’est que la figure banale, tristement banale, d’un homme vieillissant, en chemise de nuit et bonnet de voyage, qui n’est autre que lui-même. Il y a de l’inquiétant dont on s’aperçoit qu’il est familier ; il y a du familier qui bascule dans l’inquiétant. Dans un moment de quasi-dépersonnalisation, les repères vacillent. Ce qui a dû attirer Freud dans les récits de Hoffmann, et qui l’a amené à lui emprunter le Unheimliche pour en faire une notion psychanalytique, c’est que la narration de l’écrivain jette sans cesse un doute sur les frontières entre la réalité et le fantasme et introduit à la problématique du miroir : « Peut-être croiras-tu alors, ô mon lecteur, que rien n’est plus étonnant ni plus fou que la vie réelle et que le lecteur ne peut pourtant l’appréhender que comme dans un miroir poli jusqu’à en être mat. »

L’expérience exemplaire de Freud dans le train est d’autant plus inquiétante qu’elle concerne la personne propre et qu’elle se déroule face à un miroir dans lequel il ne reconnaît pas son visage. Or, qu’y a-t-il de plus familier, en principe, que notre propre visage ? Mais ce familier peut devenir très angoissant dès lors qu’il se modifie, comme cela arrive à la suite d’un accident, d’une maladie, du vieillissement. On peut évoquer les personnes âgées qui suppriment les miroirs chez elles pour ne pas se trouver confrontées à cette expérience douloureuse d’un visage familier devenu étranger, où le miroir reflète une image de soi dans laquelle on a du mal à se reconnaître. Surgit alors l’image du double, à partir de l’œuvre d’Otto Rank que cite Freud, autre figure de l’inquiétant familier, où l’étrangeté est projetée sur une figure hors soi, mais qui peut revenir hanter ou menacer le sujet. Néanmoins, Freud poursuit son idée en affirmant que « le double est une création relevant des temps primitifs de l’âme », donc en réalité familière.

Et même sans miroir, pour ceux qui vieillissent ou qui sont modifiés par un accident ou une maladie, que reste-t-il du moi de jadis ? Celui avec lequel j’ai toujours vécu et qui change, s’éloigne, m’abandonne, me trahit, me laissant aux prises avec des forces qui m’échappent et me dépassent. La personne atteinte de la maladie d’Alzheimer, ou touchée par un traumatisme crânien, ou ayant subi un AVC, devient pour l’entourage une figure inquiétante, à la fois proche et lointaine, familière et étrangère. Inévitablement se pose la question : est-il encore le même ? Est-il un autre ? Que reste-t-il de celui que je connaissais et qui me connaissait ? Comment le reconnaître, surtout si lui ne me reconnaît plus ? La notion d’inquiétant familier et l’expérience subjective du dédoublement s’appliquent à ces situations cliniques qui sont de plus en plus prises en compte dans nos sociétés modernes, où le familier est devenu inquiétant et qui génèrent de l’inquiétant avec lequel il faut se familiariser.

D’ailleurs, parmi les figures de l’Unheimliche, Freud évoque celle de la maladie liée à une idée de déficience : « L’aspect inquiétant de l’épilepsie, de la folie, a la même origine. Le profane y voit l’expression de forces dont il n’a pas supposé l’existence chez son prochain mais dont il est capable de sentir obscurément la motion dans les coins reculés de sa propre personnalité. » Avec cet exemple, Freud éclaire le mécanisme à l’œuvre dans les réactions des proches comme de l’environnement social, à savoir la peur de voir en miroir chez cet autre atteint d’une anomalie les forces obscures qui ne nous sont pas étrangères. La personne malade nous tend un miroir qui met à nu nos propres imperfections et reflète une image dans laquelle nous n’avons pas envie de nous reconnaître. Avec cette observation, Freud révèle la peur que suscite la personne malade ou handicapée, celle de se découvrir semblable à celui qui est marqué par une altérité inquiétante, car cette altérité, par la maladie ou l’infirmité, devient une figure menaçante, suscitant toute une série de configurations fantasmatiques qui mélangent l’inquiétant et le familier.

L’anecdote du train évoque un autre récit, que Freud a rapporté bien plus tard, en 1936, avec le trouble de la mémoire sur l’Acropole1. Ce texte, un des bijoux de la littérature psychanalytique, fait état d’un trouble étrange éprouvé par Freud au moment de voir ce monument tant attendu et qu’il raconte quarante ans plus tard dans une lettre à son ami Romain Rolland. Il est saisi par un doute sur ce qu’il perçoit : est-ce que l’Acropole qu’il a devant les yeux existe vraiment comme il existait autrefois lors de ses études sur l’Antiquité ? On retrouve l’incertitude entre une perception réelle et un fait d’imagination qui caractérise l’inquiétante étrangeté, et qui amène Freud à énoncer cette idée très nouvelle, qu’il y a des « hallucinations accidentelles chez les gens sains ». Ainsi Freud sort l’hallucination d’une catégorie nosographique psychiatrique et fait de même pour l’inquiétant familier. Celui-ci pourrait aussi évoquer un trouble psychiatrique, comme le délire ou la dépersonnalisation : Freud en fait un phénomène de la vie quotidienne. Et tout comme il interprète son trouble sur l’Acropole comme l’effet de la culpabilité œdipienne à l’égard de son père qui n’avait jamais pu aller sur ce site antique, il interprète l’inquiétant familier comme l’effet de l’angoisse de castration et du refoulement.

Entre Hoffmann et Freud

E. T. A. Hoffmann (1776-1822) était un personnage haut en couleur, qui produisit une œuvre importante en peu d’années. Maître incontesté du conte fantastique, de l’Unheimliche et du double, il était lui-même un être double : juriste reconnu le jour, bohème la nuit. C’était un artiste multimédia avant la lettre, exerçant ses talents multiples d’écrivain, de dessinateur, de musicien.

Dans le milieu petit-bourgeois qui était le sien, et qui constitue le cadre du Marchand de sable, il était hors normes, s’intéressant à la folie au point de lire des ouvrages de psychiatrie et d’assister à des consultations. Il connaissait donc très bien les théories psychiatriques qui, à l’époque, faisaient fureur à Berlin. L’intérêt pour la folie sous-tend cette littérature fantastique qui bouscule les différenciations habituelles entre la réalité et le fantasme, l’animé et l’inanimé, le vivant et le mort, la raison et la déraison, qui caractérisent le sentiment d’inquiétant familier. Le style de Hoffmann n’est pas sans lien avec les caractères propres à l’inquiétant familier : les changements incessants de perspective narrative désorientent le lecteur et interdisent toute interprétation univoque. Ses procédés d’écriture sont très modernes : ils multiplient les points de vue, déjouent les identités. C’était un personnage très doué, mais très désordonné, menant une vie mouvementée, traversée par des amours impossibles, des beuveries, des maladies, des déménagements. Quant à son style littéraire, Hoffmann était considéré comme un génie écrivant mal, ses textes étant parsemés de digressions, d’élans, d’ironie, d’adresses au lecteur, de mises à distance. Goethe semble s’être montré très méfiant à son égard : « Nous devons, écrit-il, nous arracher à ces discours d’insensés si nous ne voulons pas devenir fous nous-mêmes. » Difficile pourtant de faire un plus beau compliment au talent, à l’habileté et, surtout, à l’efficacité littéraire d’un auteur !

Il est très intéressant de confronter le récit de Hoffmann au texte de Freud. En réalité, ce dernier a fait du Marchand de sable un usage allant dans le sens de ses idées personnelles, afin de démontrer certains points de la théorie psychanalytique en cours d’élaboration, particulièrement le refoulement. Il faut dire que le texte de Hoffmann se prête admirablement à cette entreprise ; tous les ingrédients de la démonstration y sont présents.

Dans Le Marchand de sable, l’étudiant Nathanaël subit un choc qui le conduit à raconter certains épisodes de son enfance : le récit débute comme une anamnèse. Il raconte que, le soir, sa mère avait l’habitude d’envoyer les enfants au lit en les prévenant que le marchand de sable passerait. Répondant à sa curiosité insistante, une nounou révèle à Nathanaël que ce personnage mythique est « le méchant homme qui vient voir les enfants quand ils ne veulent pas aller au lit. Il leur lance des poignées de sable dans les yeux, si bien que ceux-ci lui sautent à la tête, tout ensanglantés ; il les jette ensuite dans le sac et les porte dans la demi-lune, comme nourriture pour ses tout petits enfants ; ceux-là sont installés là-bas, dans le nid, ils ont le bec crochu, comme celui des chouettes, et c’est avec cela qu’ils piquent les yeux des petits humains mal élevés ».

Un soir, Nathanaël se cache dans le bureau de son père, pour voir un mystérieux visiteur qui occupe beaucoup son père. Il s’agit de l’avocat Coppelius, un individu rébarbatif, que l’enfant identifie au marchand de sable. Qui crie : « Yeux par ici, yeux par ici ! » Ayant surpris le petit garçon, Coppelius « veut lui verser dans les yeux des grains incandescents sortant du brasier, pour le jeter ensuite dans l’âtre » (je cite ici le résumé qu’en fait Freud). Le père l’implore d’épargner les yeux de l’enfant. Une profonde perte de connaissance et une longue maladie mettent un terme à cette expérience. Un an plus tard, le père est tué dans son bureau par une explosion ; Nathanaël est convaincu que l’avocat Coppelius a tué son père.

L’événement qui plonge Nathanaël dans un état d’angoisse est que celui-ci croit reconnaître en un opticien itinérant italien, Giuseppe Coppola, la figure d’épouvante de son enfance. Il achète à Coppola une longue-vue de poche pour épier Olympia, la fille du professeur Spallanzani, belle, mais étrange. Elle a le regard fixe comme quelqu’un qui dort les yeux ouverts et il en tombe amoureux au point d’oublier Clara, sa fiancée, la clairvoyante (Hoffmann ne choisissait jamais les prénoms de ses personnages au hasard), qui tente de le ramener à la raison lorsqu’il plonge dans des états délirants. En fait, Olympia est une poupée dont Spallanzani a construit les rouages et à qui Coppola – autrement dit, le marchand de sable – a posé des yeux.

Lors d’une dispute, Coppola jette sur la poitrine de l’étudiant les yeux ensanglantés d’Olympia, ce qui déclenche un nouvel accès de folie, dont il ne se remet que lentement. Une fois guéri, il envisage d’épouser sa fiancée retrouvée. Un jour, se promenant dans la ville, ils montent sur une tour en haut de laquelle ils aperçoivent une étrange apparition dans la rue. Nathanaël sort de sa poche la longue-vue de Coppola et c’est le visage de Clara qui se trouve devant l’objectif. Pris de folie, il tente de jeter sa fiancée dans le vide, mais son frère la sauve. Nathanaël, regardant encore avec la longue-vue, croit alors voir l’avocat Coppelius ; il se jette de la tour en criant : « Ah ! Beaux œilles… beaux œilles ! »

Freud interprète l’histoire de Nathanaël en privilégiant la problématique paternelle et se sert du récit pour illustrer son hypothèse, à savoir que l’inquiétant familier se rattache à la théorie de la castration. Il y a ce personnage effrayant de l’enfance, le marchand de sable, qui reviendra plus tard sous des formes plus ou moins hallucinatoires, mais toujours comme voleur d’yeux. Freud affirme, dans une vision assez phallocentriste, que la peur infantile de perdre ses yeux correspond à la menace de perdre son membre sexuel : « Seul cela donne un tel retentissement à l’idée de perdre d’autres organes. » Mais si l’on relit le récit en prenant une grille de lecture privilégiant les éléments occultés par Freud, une autre interprétation se dessine.

La femme, le sexe et l’inquiétant familier

Hoffmann, lui, nous attire du côté de la folie, du double, du féminin, du regard et du miroir. Freud néglige les personnages féminins – Clara, Olympia, la mère et la nourrice – et l’abondant matériel relatif au regard et à l’œil qui jalonne tout le cours du récit hoffmannien. En effet, on est frappé, au fil des pages, du nombre de fois où il est question des yeux et du regard : le regard qui perce, brûle, envoie des rayons, pénètre… La dimension visuelle est omniprésente. Mais Freud y « voit » surtout le substitut symbolique de l’angoisse de castration. La poupée Olympia se caractérise par son regard fixe et c’est précisément à propos d’Olympia que survient la première occurrence du mot unheimlich2. Alors qu’elle provoque chez les camarades de Nathanaël une impression inquiétante, qualifiée de unheimlich, Nathanaël, lui, est capté par une séduction narcissique qui s’avérera funeste. À la fin de l’histoire, ce qui précipite la folie et la chute de Nathanaël, c’est le visage de Clara vu à travers la lorgnette. La lorgnette est l’instrument de la folie de Nathanaël et la fin de ce dernier montre les effets destructeurs et aliénants de la vision. Voir en face ce qui ne doit pas être vu (la femme ? l’horreur du sexe maternel ? la mort ?) mène à la folie ou à la mort. Il y a dans Le Marchand de sable tout un réseau d’articulations entre regard, sexe et étrangeté qui ouvre à des zones psychiques plus archaïques que celles explorées par Freud.

Ce lien avec une sexualité plus primitive, moins génitalisée, peu explorée par Freud dans ce texte, surgit néanmoins dans le deuxième souvenir personnel rapporté par lui, qui dévoile, probablement à son insu, le contenu sexuel du sentiment d’inquiétant familier : « Jadis, alors que je parcourais par un dimanche après-midi très chaud les rues désertes et de moi inconnues d’une petite ville italienne, je me retrouvai dans un quartier dont je ne pus douter longtemps du caractère. On ne voyait que des femmes maquillées aux fenêtres des petites maisons et je me hâtai de quitter cette rue étroite au premier croisement venu. Mais, après m’être promené un moment au hasard et sans guide, je me retrouvai soudain dans la même rue, dans laquelle je ne passais plus inaperçu, et mon éloignement actif n’eut d’autre conséquence que de me ramener sur les mêmes lieux pour la troisième fois. Mais ensuite, je fus pris d’un sentiment pour lequel je ne puis utiliser d’autre qualificatif que celui d’inquiétant familier et j’ai été heureux lorsque, renonçant à d’autres voyages de découverte, je retrouvai la piazza que j’avais quittée peu avant. » Voilà Freud pris au piège, le piège du quartier des prostituées, mais aussi le piège de ses propres défenses à l’égard de ce sentiment d’inquiétant familier, qu’il dit peu éprouver, qu’il cherche à ramener vers des contrées connues comme celle de l’angoisse de castration, mais qui le déborde et lui échappe.

Ce qui lui échappe, c’est ce fameux « continent noir » de la sexualité féminine, qui est constitutif de l’inquiétant familier, comme il le dit dans le passage suivant : « À la fin de cette collecte d’exemples, certainement encore incomplète, il faut mentionner une expérience tirée du travail psychanalytique et qui, si elle ne repose pas sur une coïncidence fortuite, porte la plus belle confirmation de notre conception de l’inquiétant. Il arrive souvent que des hommes névrosés expliquent que les organes génitaux féminins sont pour eux quelque chose d’inquiétant. Cet inquiétant est cependant l’accès à l’ancienne patrie de l’enfant d’homme, à la localité où chacun a séjourné une fois et en premier lieu. “L’amour est un mal du pays”, affirme une plaisanterie, et si le rêveur se dit encore, dans son rêve, à propos d’un lieu ou d’un paysage : cela m’est connu, j’ai déjà été ici, l’interprétation de ce phénomène peut engager les parties génitales ou le corps de la mère. L’inquiétant, le Unheimliche, est donc aussi, dans ce cas, ce qui était jadis le heimisch, le chez-soi, ce qui est familier depuis longtemps. Le préfixe négatif un- du mot allemand est cependant la marque du refoulement. »

L’inquiétant familier et la modernité

À la fin de cette analyse freudienne, le Unheimliche apparaît donc comme un concept puissant, ouvrant sur des significations complexes et multiples. Comme souvent, Freud a ouvert des pistes qu’il ne poursuit pas lui-même, mais qu’il laisse – ou offre – à ses successeurs, lesquels récupèrent cet héritage et le font fructifier, développant toutes les possibilités de l’intuition freudienne, avec l’esprit de conquistador qui lui était cher, explorant les terrains non encore défrichés.