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L'intégration des Pieds-Noirs dans les villages du Midi

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Livres
235 pages

Description

1962. Pour les Français d'Algérie, c'est l'exode. Ces "Pieds-Noirs" s'installent en nombre dans le Midi. Pour les "gens d'ici", ce sont des "estrangers" au même titre que les immigrés italiens ou espagnols. Les incompréhensions entre Pieds-Noirs et gens d'ici ont été nombreuses et sont palpables encore aujourd'hui. Comment expliquer cela ? Et comment expliquer que les Pieds-Noirs, plus vite et plus facilement intégrés que les immigrés italiens ou espagnols, n'éprouvent généralement pas le même sentiment d'intégration ?

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Publié par
Ajouté le 01 janvier 2006
Nombre de lectures 293
EAN13 9782296426566
Langue Français
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L'INTÉGRATION DES PIEDS-NOIRS DANS LES VILLAGES DU MIDI

Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.
Déjà parus

Kamel KATEB, Ecole, population
Ahmed B. BERKANI,

et société en Algérie, 2005. Le Maroc à la croisée des chemins, 2005.

Melica OUENNOUGRI, Les déportés algériens en NouvelleCalédonie et la culture du palmier dattier, 2005. Anne SAVERY, Amos Oz, écrire Israël, 2005. R. CLAISSE et B. de FOUCAULT, Essai sur les cultes féminins au Maroc, 2005. Nordine BOULHAIS, Histoire des Harkis du Nord de la France, 2005. Jean-François BRUNEAUD, Chroniques de l'ethnicité quotidienne chez les Maghrébinsfrançais, 2005. Ali HAROUN, Algérie 1962 - La grande dérive, 2005. Y oann KASSIANIDES, La politique étrangère américaine à Chypre (1960-1967), 2005. Abdelaziz RIZIKI, La diplomatie en terre d'Islam, 2005. Jean-Pierre CÔMES, La guerre d'Algérie et ses fantômes, 2005. Louis Saïd KERGOAT, Frères contemplatifs en zone de combats. Algérie 1954-1962, 2005. Jilali CRABIH, Les finances des collectivités locales au Maroc, 2005. Yves SUDRY, Guerre d'Algérie: les prisonniers des djounoud, 2005.
www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9912-4 EAN: 9782747599122

René DOMERGUE
avec la collaboration de

Nelly CHAPOTTE-DOMERGUE et Luc SIMULA

L'INTÉGRATION DES PIEDS-NOIRS DANS LES VILLAGES DU MIDI

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - ROC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou12

Du même auteur
Des Platanes, on les entendait cascailler. Vivre et parler dans un village du Midi. Préface de Bernard Kayser. Première édition: Edisud, Aix-en-Provence, 1998 (épuisé) Réédité par l'auteur: RD, 1 Chemin de Court-Toujours, 30730, Montpezat. Site, renedomergue.com. La parole de l'estranger. L'intégration village du Midi, 1900-1960. Editions L'Harmattan, Paris, 2002. des étrangers dans un

Sous la direction

de l'auteur

La Rumeur de Nîmes (dix ans après l'inondation de 1988). Editions Edisud, Aix-en-Provence, 1998. Etude de la rumeur selon laquelle les autorités cachaient le nombre réel de morts. Préface de Jean-Bruno Renard.
La Féria de Nîmes, Tome 1, 1994 et Tome 2, 1996. Editions AL2, Nîmes. Analyse ethnographique, fouineuse et humoristique, plus grandes fêtes populaires françaises.

d'une des

AVERTISSEMENT Dans ce livre, le premier rôle est donné à la parole. Celle des' gens d'ici' est imprégnée par l'héritage culturel occitan, surtout lorsque les témoignages évoquent des faits anciens. Mais l'on retrouve aussi des expression méridionales dans la parole de Pieds-Noirs installés dans la région de longue date. Cela pourra surprendre le lecteur. Pourtant, aucun mot n'a été introduit qui n'ait été prononcé. En revanche, quand une même information était donnée par différentes personnes, c'est toujours la version la plus riche en occitanismes qui a été retenue. Les termes occitans apparaissent en gras, ils sont transcrits avec la graphie classique. Les termes francitans (occitan francisé) apparaissent en italiques et caractères gras. Ils sont écrits de manière à être lus à la française. L'occitan parlé est traduit en français parlé, d'où la simplification des tournures négatives. Les termes d'autres origines, véhiculés par les Pieds-Noirs, sont écrits en italiques simples. De nombreux noms de famille ont été changés, mais leur consonance d'origine a été conservée. De même les noms de villes ou de villages ont parfois été modifiés afin de préserver l'anonymat.

REMERCIEMENTS
Je remercie Les nombreuses personnes, habitant le plus souvent dans les villages de la région, dont la confiance m'a permis de réunir les informations nécessaires à la réalisation de ce livre. L'ouvrage leur est dédié. Denis Lebeaupin pour ses cartes, Jordi Escartin, pour son aide précieuse dans l'écriture de l'occitan, Michel Auguglioro, Béatrice Bessac, Jean-Michel Laszk:ewycz, Michèle MaIclès, François Saur el, Angèle Simula, pour leur relecture du texte.

Mention particulière pour l'aide apportée par divers collègues ou amis, à une étape ou une autre de la recherche: Jacqueline Grenet, Jean-Claude Bessac, Nicole Hartwick, Jacques Riac, ainsi que Manu, Kader, Joëlle, Marie-Carmen, Erik, Claude, Marie-Pierre, Aziz, Bernard, Jean-Pierre, et tant d'autres.
Toute erreur subsistante relève de ma seule responsabilité.

SOMMAIRE

AVANT-PROPOS

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PROLOGUE - LA LÉGENDE DE LA BARDEN
I - COUILLOSTI, ON SAVAIT PAS À QUI ON AVAIT AFFAIRE Le choc de la rencontre II

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21

-POUR

LES PIEDS-NOIRS, ICI, C'ÉTAIT LAPACOULE Les raisons profondes du malentendu

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ill

-ON M'A PRIS POUR UN FADA
L'intégration économique des Pieds-Noirs 101 137

IV - ON VOUS A FAIT DÉCOUVRIR LA PAELLA L'intégration sociale et culturelle des Pieds-Noirs V - PAS DE DEUIL Des plaies qui ne se referment pas ÉPILOGUE NOTES

177 219 223

-VANEL,

UNE LÉGENDE AVORTÉE

AVANT-PROPOS

Mars 1962 mai 2005
18 mars 1962. Les accords d'Evian ouvrent la voie à l'indépendance de l'Algérie. Pour les Français d'Algérie qui espéraient rester dans ce qu'ils considéraient comme leur pays, la situation devient vite intenable. Ils doivent partir, souvent dans la précipitation. Les Pieds-Noirs s'installent en nombre dans les villes et les villages du Midi. Pour les 'gens d'ici', ce sont des estrangers. L'estranger n'est pas l'étranger au sens du français courant. C'est celui qui n'est pas 'd'ici'. Les 'gens d'ici' sont issus de familles implantées dans le village ou dans la région depuis plusieurs générations. Ils se caractérisent par un état d'esprit, un genre de vie et une façon de s'exprimer fortement
imprégnés par la culture locale.
*

-

Il n'y a de ma part dans l'utilisation de ces expressions aucun jugement de valeur, et leur défmition reste floue. Ainsi, du point de vue des anciens, celui qui est né dans un village voisin reste souvent un estranger, même s'il habite le village depuis des décennies. Mais si l'on parle du pays de Nîmes ou du Midi en général, l'estranger devient le Lyonnais, le Parisien,... Nous sommes en 2005. Alors que l'on pourrait penser qu'il s'agit d'une vieille histoire, le seul fait de prononcer le mot Pied-Noir renvoie les gens 'd'ici' quarante à cinquante ans en arrière. La passion est à fleur de peau. Et la narration entremêle volontiers les souvenirs des années 60 et le regard porté sur les Pieds-Noirs aujourd'hui.

Limites géographiques de l'enquête.

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De leur côté, les Pieds-Noirs ressentent encore vivement la douleur du passé. De leur point de vue, la plupart des gens d'ici ont fait preuve d'égoïsme, ils n'ont pas cherché à comprendre leur détresse, et n'ont rien fait pour l'apaiser. La plaie ne s'est pas refermée. Si les difficultés matérielles des années 60 sont surmontées, la souffrance est toujours présente.

Paroles croisées, lectures croisées
L'objectif de ce livre n'est pas d'alimenter un procès au terme duquel se profilerait une vérité, les bons d'un côté et les méchants de l'autre. Il est plutôt de donner la parole à toutes les parties, de sorte que chacun puisse considérer la réalité avec le regard de l'autre, comprendre son état d'esprit, ses 'bonnes raisons'. Bref, puisse s'identifier à l'autre, ne serait-ce qu'un instant. Ce livre n'existerait pas sans la confiance de tous ceux qui m'ont livré leur parole et, à travers elle, leurs sentiments. J'ai réalisé des centaines d'entretiens, tant avec des Pieds-Noirs qu'avec des gens d'ici. D'abord, dans le village de Montpezat (Gard), lieu de recherches ethnographiques antérieures, puis dans les villages voisins, et en défmitive dans tout le 'pays de Nîmes', avec même des incursions dans sa périphérie, les basses Cévennes, le littoral méditerranéen. Cf. carte. Ce qui fait la matière de ce livre, c'est la parole des gens. Mais le cheminement du livre est en bonne partie le mien. Etant 'd'ici', j'ai logiquement confronté le point de vue des gens d'ici à ce que j'ai appris peu à peu en écoutant la parole des PiedsNoirs. Le lecteur d'ici, en suivant le même cheminement, devrait mieux comprendre les Pieds-Noirs. Le lecteur Pied-Noir ne doit pas se laisser désarçonner par la parole des gens d'ici. Il pourra l'intégrer à sa grille de lecture, afm de mieux comprendre les raisons des difficultés qu'il a rencontrées, et plus particulièrement les réactions des gens d'ici. La lecture sera plus sereine pour le lecteur qui n'appartient à aucun de ces deux groupes!

Il

Fil conducteur
L'arrivée massive de Pieds-Noirs est au cœur de nombreuses incompréhensions. Certaines sont d'ordre conjoncturel, on peut alors parler du choc de la rencontre, mais d'autres sont plus profondes et permettent de mieux comprendre la persistance de certains malentendus. Ces difficultés n'ont pas empêché une intégration rapide des Pieds-Noirs. Elle s'est effectuée selon des modalités bien spécifiques tant dans le domaine économique que dans le domaine social et culturel. La comparaison avec d'autres estrangers, venus d'Italie ou d'Espagne, ou même du Massif central voisin, permettra de montrer ce que le parcours des Pieds-Noirs a de commun ou de
particulier.
**

Il restera alors à se demander pourquoi la population piednoire, bien plus vite intégrée que d'autres, demeure pourtant celle qui se sent le plus mal à l'aise. Pourquoi les plaies ne se referment pas. Lors de la rédaction de ce livre, il m'a semblé plus efficace de présenter dans un premier temps des points de vue tranchés (d'ailleurs majoritaires), et de compléter ensuite par des regards plus nuancés. Mais, même les points de vue que l'on peut considérer comme tranchés, ne le sont souvent qu'en apparence. C'est particulièrement vrai pour les gens d'ici. Les Pieds-Noirs agacent, mais ils fascinent en même temps. La légende de la Barben en est l'illustration.

* Voir René Domergue, Des Platanes, on les entendait cascailler. Vivre et parler dans un village du Midi. ** Voir René Domergue, La Parole de l'estranger. L'intégration des étrangers dans un village du Midi, 1900-1960.

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PROLOGUE

i

.J d

Le domaine de la Barben, entre Montpezat et Nîmes.

LA LÉGENDE DE LA BARBEN

Avant, c'était que de la caillasse
«Avant, c'était que de la caillasse, avec quelques éousés. Même les bédigues trouvaient rien à rousiguer. » Des cailloux avec quelques chênes verts, où même les moutons ne trouvaient rien à manger. « Ils ont planté là où il y avait que des armas », des terres incultes. « C'était la garrigue. Ils ont tout fait. Le père Durand disait: Sai'que, ils vont pas faire du vin là-dedans! » En résumé: «Ils ont pas eu peur d'es/ater (défricher) la garrigue pour planter des vignes. » « Ils », ce sont les Pieds-Noirs. Avant, c'est avant les travaux de défrichage effectués aux environs de 1960. Le domaine évoqué, c'est celui de La Barben, exploitation agricole implantée à une dizaine de kilomètres de Nîmes, sur la D 999 qui mène au Vigan. De nombreux habitants des villages situés à l'ouest de Nîmes prennent régulièrement cette route. Le domaine de La Barben est en bordure de la départementale, plutôt en contrebas. Autant dire que rien d'important ne pouvait s'y produire sans qu'une vaste population n'en soit informée.

On m'a donné La Barben comme exemple
Les Cigalois, habitants de Saint-Hippolyte-du-Fort, empruntent également la D 999 pour se rendre à Nîmes. L'arrivée des Pieds-Noirs à La Barben est connue au moins 15

jusque là-bas, soit au pied des Cévennes, à plus de quarante kilomètres du domaine. «Le domaine de La Barben, c'étaient des Pieds-Noirs!», lance un interlocuteur sans que dans le groupe personne ne le contredise. Même son de cloche à Nîmes où un commerçant cite La Barben comme exemple de l'esprit d'entreprise des Pieds-Noirs. Montpezat est situé en bordure de la D 999, à une dizaine de kilomètres de La Barben. «J'ai entendu parler des PiedsNoirs comme de gens pleins d'initiative, on m'a donné La Barben comme exemple» (Hugues, 50 ans). L'information est souvent confirmée, en tout cas elle n'est jamais démentie par les anciens, que ce soit à Montpezat ou dans les villages avoisinants. Au pire j'entends: «Le monde disait que c'étaient des Pieds-Noirs. » Le monde, les gens. Dialogue avec Alain : - Tu te souviens quand le vignoble de La Barben a été planté? - C'était à l'époque du Bas-Rhône (allusion au creusement du canal), le type qui faisait ça était bien placé là-bas et avait de gros engins. - Tu vois qui c'était? - J'ai entendu dire que c'était un Pied-Noir. Michel, qui habitait un mas en direction de La Barben, confirme. «Je me souviens bien lorsqu'on a défriché avec de gros engins. Ce qui se disait à l'époque, c'est qu'il s'agissait d'un Pied-Noir qui était également entrepreneur de travaux pub lics. » Dans un village voisin plusieurs interlocuteurs partagent ce point de vue. «La Barben, c'est un Pied-Noir qui a défriché. Ils ont dérabé les éousès. » Arraché les chênes verts. Madame Defresne, Pied-Noire elle-même, confie: «Mon mari avait un poste de responsable aux Contributions Directes. Il m'a raconté que le domaine viticole avait été créé par un PiedNoir arrivé avec de grosses machines. Ils avaient la permission de ramener d'Algérie une machine de chaque sorte. » Pieds-Noirs, grosses machines. Cela revient souvent. Raoul se souvient que la garrigue avait été « esfatée avec des grosses machines» par un entrepreneur qui faisait les travaux de

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l'autoroute qui va sur Lyon. Il cherche le nom de l'entrepreneur, ne trouve pas... Mais, « c'était un Pied-Noir. Il s'appelait d'un nom arménien».

Son caines
Les moyens mis en œuvre ont beaucoup impressionné la population. « Boudiou I Tu peux croire qu'ils en ont cassé, des moulons de caillaous!» «Avec des foutrassaous d'engins.» Des tas de cailloux, avec des engins énormes. Ça te faisait une poussiérasse de tous les diables. » «Tout le monde disait qu'ils étaientfadolis. » Il y avait unanimité. Mon grand-père affmnait: « Son baugs ! » Ils sont fous. Al' époque, dans les années 50, la rentabilité des exploitations agricoles de la région est subordonnée à la production de vin de consommation courante, d'où le souci d'un haut rendement. La caillasse des garrigues n'était pas un sol de prédilection. François habitait alors Parignargues, village dont dépend le domaine de La Barben. Il a assisté à de nombreux changements de propriétaires. « Tous ceux qui sont passés à La Barben ont bouffé leurs brailles (pantalons). C'était bon que pour les bédigues (moutons). Il y avait quelques vignes, mais le rendement était mauvais. Je me souviens que Terron, un vieux de Parignargues, disait: Aquo pou faire que per un pastre. » Ça peut faire vivre qu'un berger. Al' époque du défrichage, vers 1960, les parents emmenaient leurs enfants à Nîmes, pour faire des achats, comme des vêtements par exemple. J'avais un peu plus de dix ans, j'étais fasciné par le vaste chantier, les engins énormes et l'immense nuage de poussière. Bien entendu, on en parlait à la maison. Je me souviens encore des mots de ma tante Lucie, qui était plutôt l'intellectuelle de la famille: «Saique, tu penses bien que si on pouvait faire pousser de la vigne dans la garrigue, les vieux l'auraient fait! Ce sont pas des tarnagàs (piesgrièches). Tu crois que ton grand-père est un imbécile? Tu crois

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que le père Bouet, qui a la plus belle propriété du village, est un imbécile? »

Nous sommes un peuple de colons
Au bout du compte, soixante hectares ont été défrichés, d'un seul tenant. La vigne longeait la route sur plus de six cents mètres. On n'avait jamais vu cela ici. Et, somme toute, les plants poussaient. A l'évidence les rendements n'étaient pas terribles, mais des raisins pendaient aux souches. Puis La Barben sort des esprits. Mais une chose est restée: les Pieds-Noirs ont es/até (défriché) la garrigue sans craindre les caillasses! Et ils l'ont mise en culture. Ce qui était inconcevable pour les gens d'ici. « Planter dans les caillaous (les cailloux) ! Pour faire ce genre de boulot, il y avait que les Pieds-Noirs! » Il en demeure un certain respect pour les Pieds-Noirs, malgré le succès relatif de l'entreprise. On rejoint là l'une des caractéristiques les plus manifestes de la fierté pied-noire, qu'on pourrait résumer ainsi: Nos ancêtres ont mis en culture des étendues inhospitalières, nous sommes un peuple de colons. Cette convergence de points de vue entre 'gens d'ici' et Pieds-Noirs n'était guère prévisible. En effet, les villageois n'éprouvent pas de sympathie particulière pour l'œuvre des Pieds-Noirs en Algérie, ni pour les Pieds-Noirs en général. C'est dire, quelles que soient leurs réserves par ailleurs, combien l'esprit d'initiative des Pieds-Noirs les a impressionnés. « Là, ils nous ont escagassés ! »

Vous êtes Pied-Noir?
En réalité, le chantier de La Barben n'est pas le fait d'un Pied-Noir. J'entends cela pour la première fois de la bouche des frères B. Ils ont acquis le domaine de La Barben en 1976, auprès de la SAFER, Société d'Aménagement Foncier et d'Etablissement

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Rural. Cet organisme venait tout juste de l'acheter à Monsieur Valérian, qui est le véritable créateur du vignoble, aux alentours de 1960. Il n'avait rien d'un Pied-Noir. Il était d'origine arménienne et habitait Courthézon, dans le Vaucluse. C'était un très gros entrepreneur de travaux publics qui avait à son palmarès le barrage de Serre-Ponçon et les premières autoroutes du sud de la France. Certes, lorsque Valérian devient propriétaire du domaine, il y a déjà quelques hectares de vignes. Mais rien d'important. Les terres sont essentiellement destinées à la pâture d'un troupeau de moutons. Pour défricher, Valérian fait tourner des concasseurs et des rippers appartenant à l'entreprise. C'est ce qui explique qu'il puisse mener à bien des travaux considérables, et prendre le risque d'une médiocre rentabilité du domaine. Par ailleurs, Valérian utilise la vaste étendue de garrigues comme terrain de chasse, il y invite ses clients. Jean-Pierre B. sourit à l'évocation du Pied-Noir de La Barben. «Très souvent des clients venaient: Vous êtes PiedNoir? ou, s'ils nous connaissaient: Vous avez acheté à des Pieds-Noirs? Des Pieds-Noirs de Nîmes venaient, tout contents à l'idée de retrouver d'autres Pieds-Noirs. Ils étaient très déçus d'apprendre la vérité. » Il comprend pourquoi une légende a pu naître: «Valérian a défriché 60 hectares et en a planté 40. Aucun paysan du coin pouvait faire cela! C'était le style pied-noir, avec de grandes parcelles. » Le mode de vie de Valérian n'était pas de nature à dissiper l'ambiguïté. «Valérian n'habitait pas au mas, il y venait seulement de temps à autre, et il n'avait aucun contact avec la population des villages environnants, assez éloignés. » Madame B. précise: « Le mas, c'est une île. Il n'y a pas de vie sociale avec les gens des villages alentour. » Et la rentabilité du domaine? « Impossible à rentabiliser à l'époque de Valérian. » Le domaine est devenu plus viable par la suite, grâce à l'orientation de la demande vers des vins de qualité. Un encépagement inspiré par les Côtes-du-Rhône, région d'origine de Valérian, ouvrait des perspectives. Par ailleurs les frères B. innovent, ils mettent en bouteilles et

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vendent au domaine, ils servent des restaurants de Nîmes. Cette réussite participe sans doute à la légende de La Barben.

Ah oui, c'est les Pieds-Noirs...
A la suite de ces entretiens, et durant quelques semaines, chaque fois que l'occasion se présentait, je me suis amusé à demander des exemples de la réussite pied-noire. Le nombre de fois où le domaine de La Barben a été cité est surprenant, quatre à six fois par semaine, sans effort d'investigation particulier. Parfois je tournais la question autrement: La Barben, vous connaissez? « Ah oui, c'est les Pieds-Noirs... » Paroles prononcées également par des personnes qui, vivant depuis toujours en Vaunage ou en Gardonnenque, n'empruntaient pratiquement jamais la route concernée, et même par un nouveau venu à Nîmes, à qui on avait conseillé d'aller acheter son vin « chez les Pieds-Noirs de La Barben ». Un électricien, nîmois de longue date, questionné sur les artisans pieds-noirs, répond: «Ils sont compétents, travailleurs... Regardez ce qu'ils ont fait de La Barben ! » Bien entendu, j'ai également rencontré, mais rarement, des personnes qui connaissaient la vérité. L'une d'elles habite désormais le village de Montpezat, il s'agit du descendant d'un ancien propriétaire de La Barben. C'est son grand-père qui, en 1946, a acheté le domaine et, par la suite, l'a revendu à Monsieur Valérian.! J'apprends aussi que le grand-père arrivait d'Algérie. Il était Pied-Noir. Cet élément a sans doute contribué à la confusion. Tout comme le fait que les grands travaux de défrichage de Valérian se soient effectués au début des années 60, grande époque de l'arrivée des Pieds-Noirs. La légende de La Barben, à la gloire des Pieds-Noirs et de leur esprit colon, est d'autant plus significative qu'elle s'inscrit dans un contexte social où les esprits se montrent souvent critiques à l'égard des Pieds-Noirs.

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Première partie

COUILLOSTI, ON SAVAIT PAS À QUI ON AVAIT AFFAIRE
(Le choc de la rencontre)

LES GENS ROUNDINAIENT
(Les Pieds-Noirs, perçus comme perturbateurs)

Ils achètent des terres à boudre
«Des Pieds-Noirs, tu en trouves de partout, comme artisans, dans l'agriculture, dans l'administration, dans les banques... » Autant dire que l'arrivée des Pieds-Noirs ne passe pas inaperçue, principalement au cours de l'année 1962, celle des accords d'Evian et de l'indépendance de l'Algérie. De janvier à décembre, 650 000 rapatriés au moins arrivent en métropole.2 Bon nombre s'installent dans le sud de la France. De ce fait, la population des villes augmente fortement, le record régional étant détenu par Montpellier. Des ensembles résidentiels sont construits, comme celui du Mas de Mingue, à Nîmes, où plusieurs centaines de familles, essentiellement venues de l'Oranie, trouvent à se loger. Des Pieds-Noirs s'installent aussi à la campagne. «Il en arrive un mou/on, ils achètent des maisons, des terres. » Les villages de l'époque sont des villages de paysans. La terre est au cœur des préoccupations. «Les Pieds-Noirs, ils achètent des terres à boudre... » Joël commente: «Ils arrivaient avec quatre valises, mais des valises remplies de billets.» «L'arrivée des Pieds-Noirs a fait plus que doubler le prix des propriétés» (M. Ferrand). Monsieur Gineste, qui s'intéressait à un domaine de 17 hectares à Saint-Dionisy affmne qu'entre 1961 et 1963, le prix a été multiplié par trois. Une chose est sûre, l'achat de terres par les Pieds-Noirs pousse les prix à la hausse, qu'il s'agisse de terres cultivées ou de terres jusqu'alors à l'abandon: armas (friches) ou garrigue. 23