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L'intégration sociale du sujet déficient auditif

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L'auteur prend comme point de départ l'Histoire des pratiques éducatives auprès des enfants déficients auditifs. Il met en tension la notion de handicap, les enjeux de la construction de la langue orale avec la militance et l'identification à une cause "sourde", rendant difficile la reconnaissance des besoins et des potentialités de tout enfant.

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Ajouté le 01 mars 2008
Nombre de lectures 102
EAN13 9782336274041
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L'intégration

sociale du sujet déficient auditif

Travail du Social Collection dirigée par Alain Vilbrod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains. Dernières parutions

Hélène CHERONNET, Statut de cadre et culture de métier, 2006. Hervé DROUARD, Former des professionnels par la
recherche, 2006.

Teresa CARREIRA et Alice TOMÉ (dir.), Champs sociologiques et éducatifs, enjeux au-delà des frontières, 2006. Jean-Pierre AUBRET, Adolescence, parole et éducation. Penser de nouvelles frontières, 2006. Yves COUTURIER, La collaboration entre travailleuses sociales et infirmières, 2005. Laurent LAOT, L'univers de la protection sociale, 2005. Agathe HAUDIQUET, La culture juridique des travailleurs sociaux. États des lieux et besoins deformations, 2005. Annie DUSSUET, Travaux de femmes. Enquêtes sur les services à domicile, 2005. Mustafa POYRAZ, Les interventions sociales de proximité, 2005. Armelle TABARY, L'enquête sociale dans le cadre judiciaire, 2005. Gilles LAZUECH, Sortir du chômage, retrouver un emploi. Ethnosociologie d'une entreprise d'insertion par l'économie, 2005.

Grégory Goasmat

L'intégration sociale du sujet déficient auditif
E11J.euxéducatifs et balises cliniques

L ' Harmattan

(Çi L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harrnattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05296-3 EAN : 9782296052963

Il m'importe de remercier ma compagne pour sa relecture exigeante et ses patients soutiens; mes collègues qui, par le partage de leur expérience et de leur réflexion, fertilisent les miennes; les enfants, les adolescents et leurs parents qui m'enseignent et me témoignent de leur confiance.

« Il n'est pas pire tyrannie que de vouloir faire le bien des
autres ».

Emmanuel Kant

« Le discours de la tromperie et de l'erreur n'est pas sans témoigner de l'existence de la parole où se fonde la vérité ».
Jacques Lacan

Avant-propos
Cet écrit constitue une élaboration issue d'une pratique et d'une réflexion de psychologue clinicien en services de soins pour enfants et adolescents déficients auditifs, soit de praticien d'une discipline qui, d'avoir « vu son destin historiquement croisé avec la psychanalyse [...] la rejoint quant à l'exigence où se conforme sa rigueur de faire droit à une investigation de la singularité des situations d'implications des individus et des groupes» 1. La psychologie clinique est en effet une discipline qui construit « des modèles théoriques multi-référenéés qui doivent beaucoup à la psychanalyse, mais s'appuient aussi sur d'autres approches. Elle s'articule aux disciplines voisines pour dégager les fondements d'une démarche non-dogmatique ». Si l'on réfère généralement la «naissance» de la psychologie clinique aux efforts de J. Favez-Boutonnier et D. Lagache dans les années 1950, on peut considérer que son épistémologie n'en demeure pas moins toujours en cours d'élaboration. Un certain nombre de travaux s'y attellent avec authenticité et rigueur2, beaucoup d'autres ne semblent que s'en réclamer. Dans les cas les plus favorables alors, une tendance forte conduit universitaires et praticiens à définir et investir la psychologie clinique par défaut et à l'aune de l'idéal de l'exercice du psychanalyste, ainsi qu'en référence à un courant psychanalytique en particulier. Dans les cas les plus dommageables, l'appellation «psychologie clinique» se trouve réduite à faire valoir la nécessité de la multiplicité des références théorico-pratiques afin d'évacuer les paradigmes psychanalytiques, au profit de modélisations neurobiologiques et comportementalistes3. C'est alors toute la dimension de la clinique
1

2 Nous pensons notamment aux travaux suivants: Raoult P.-A. (2003). Psychologie clinique, psychanalyse et psychomotricité, Paris, L'Harmattan; Ohayon A. (2006). Psychologie et psychanalyse en France, Paris, La Découverte. 3 C'est en réaction à l'amplification de cette tendance que le manifeste pour les pratiques et les formations cliniques « Sauvons la clinique» a récemment été lancé par le SIUEERPP (Séminaire Inter-Universitaire Européen d'Enseignement et de Recherche en Psychopathologie et Psychanalyse).

Psychologie

Clinique

( 1996),

Plate-forme,

n° 1.

de la subjectivité, c'est-à-dire la visée et la possibilité de prendre en compte chaque être humain dans sa complexité et sa singularité qui se trouve emportée. Nous concevons pour notre part la psychologie clinique en filiation directe avec la découverte freudienne qui dispose que l'être humain ne peut s'appréhender dans la réduction à une maladie, à un symptôme, à une déficience, à un handicap... Son être ne saurait être rabattu sur ce qu'il donne à voir, à entendre, à manquer ou à souffrir. La psychologie clinique nous semble par conséquent devoir largement endosser la circonspection qu'entretenait déjà S. Freud en son temps relativement à lafuror sanandi, fureur de guérir que l'on peut également traduire aujourd'hui en termes de rééducation ou de normalisation. Dans cette perspective, nous ne saurions outrepasser la disposition des conditions nécessaires à la réflexion, l'accueil et l'écoute des paroles et des manifestations d'un sujet à partir de son histoire, de son questionnement, de ses défenses psychiques afin qu'adviennent, à partir de la relation transférentielle, des effets psychothérapeutiques ou «la guérison de surcroît» selon la formule de J. Lacan relisant S. Freud. Il ne s'agit pas là de dédain pour celui qui souffre mais d'un principe méthodologique qui dispose que dans le soin psychique, faire de l'idée de guérison ou de normalisation la visée première conduit tout droit à l'échec. En outre, pas plus que pour la psychanalyse, la scientificité de la psychologie clinique ne saurait s'apprécier par importation de critères valant pour les autres sciences. Il ne peut y avoir de psychologie soit, étymologiquement, d'étude de l'âme, qu'à partir de la clinique comme méthode, au un par un, chaque cas devant permettre la ré-interrogation, la mise à l'épreuve de la théorie. S. Freud écrivait en 1933 qu'il se fiait «à la conception selon laquelle la pathologie, à travers ses grossissements et ses exagérations peut nous rendre attentifs aux proportions normales qui autrement nous échapperaient». Il poursuivait ainsi: «Là où la pathologie nous montre une fracture ou une fêlure peut de façon normale exister une articulation. Lorsque nous jetons par terre un cristal, il se brise, mais pas arbitrairement; il se casse en effet en

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morceaux suivant ses lignes de clivages dont la délimitation, quoi qu'imperceptible, était au préalable déterminée par la structure du cristal! ». La psychologie clinique prend en héritage qu'un

phénomène pathologique - au sens le plus large - éclaire, isole de
manière privilégiée une dimension constitutive, potentielle de tout sujet. Néanmoins, cette discipline, telle que nous nous l'approprions, s'écarte de la psychanalyse à plusieurs niveaux. Tout d'abord, une position nominaliste devrait nous autoriser à rappeler que S. Freud se fit psychanalyste par la mise en oeuvre d'une méthode, « psycho-analyse », qu'il développa pour l'appliquer à ses patientes adultes hystériques, et qu'il définit comme un «travail qui consiste à ramener jusqu'au conscient du malade les éléments psychiques refoulés ». Aussi, analyser « le malade », poursuit S. Freud, cela signifie «décompose[r] son activité psychique en ses parties constituantes, pour ensuite isoler chacun des éléments instinctuels2 ». C'est le programme de cette méthode qui fut appliqué aux névroses et qui donna son nom à la psychanalyse. Mais dès lors que les psychanalystes développèrent d'autres modalités d'intervention pour traiter ce qui se repérait comme autres problématiques subjectives, on devrait pouvoir penser que c'est à une pratique de psychologie clinique qu'elles se rapporteraient. En effet, le dispositif de la cure-type, la règle fondamentale et la méthode interprétative historiquement constitutifs de la pratique de la psychanalyse ne s'appliquent ainsi spécialement pas aux sujets de structure psychotique. Ainsi la psychologie clinique se caractérise comme une approche théorico-pratique permettant de prendre soin, sur le plan psychique, d'un sujet qui spécifie sa difficulté à être de multiples manières et que la diversité des inscriptions institutionnelles des psychologues cliniciens permet de prendre en compte. La psychologie clinique ne saurait se concevoir qu'« à l'intérieur des
1 Freud S. (1933). Nouvelle suite des leçons d'introduction à la psychanalyse, in : Œuvres Complètes. (1995), vol. 19, Paris, PUF, p. 80. 2 Freud S. (1918). Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique, in : La technique psychanalytique (1967), Paris, PUF, pp. 131-141.

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relations dialectiques avec les réalités sociales1 ». Il n'est bien
entendu pas question pour nous de prétendre que seuls les psychologues cliniciens sauraient prendre en compte ces réalités sociales. Nous nous bornons à appuyer que le cadre de leur pratique d'abord institutionnel et pluriprofessionnel, héritage du mouvement de la psychothérapie institutionnelle, les convoque ou devrait les convoquer - à articuler leur travail au plus près du sujet dans un rapport au social et au politique, de manière nécessaire et non contingente2. C'est donc bien d'un écart avec un certain romantisme psychanalytique qu'il s'agit ici, posture qui dispose que l'on ne saurait s'occuper du social au seul motif qu'il affecte différemment chaque sujet. On pourrait ainsi soutenir qu'aujourd'hui la psychologie clinique se trouverait dans la position de s'occuper d'un reste hétérologique à certaines logiques psychanalytiques, de la même manière que la psychanalyse naquit d'un réel échappant à la prise en charge médicale. Les psychologues cliniciens doivent encore pouvoir prendre acte que ce n'est aujourd'hui plus de la psychanalyse que l'on peut raisonnablement parler, mais d'une diversité de modèles théoriques psychanalytiques. La psychologie clinique a la tâche selon nous d'investir les apports de ces différents modèles, tout en se prémunissant de l'autonomisation des tendances exégétiques à l'œuvre au sein de certaines mouvances psychanalytiques. Chaque modèle porte en effet en lui les marques des problématiques subj ectives dont il est issu, et la diversité des pratiques des psychologues cliniciens ne saurait se complaire dans l'idéologie telle que consistant, au sens de Poincaré, à déduire d'une théorie les conditions du réel au lieu de confronter la théorie au réel. La psychologie clinique doit ressortir d'une élaboration
1 « A propos de l'exercice de la psychologie », Congrès du Syndicat National des Psychologues, Bordeaux, cité par Caron F. (2004). Les psychologues et le politique, Psychologues et psychologies, n° 175, pp. 9-12. 2 Goasmat G. (2004). Professionnalité du psychologue clinicien et politique, Psychologues & Psychologies, n0175, pp. 17-22.

contingences sociales dont elle procède et sur laquelle elle intervient », d'où il se déduit que le lieu d'intervention spécifique des psychologues cliniciens est « le psychique notamment dans les

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« doxalytique », pour emprunter ce néologisme à R. Gori, soit d'une déconstruction, d'une décomposition des théories afin que celles-ci ne s'abîment dans la doctrine. Car là où la théorie est structurellement manquante, trouée, la doctrine se donne au contraire comme complète, totalitaire. C'est donc la confrontation au réel qui appellent les psychologues cliniciens à articuler leur questionnement, non seulement du côté des différentes théorisations psychanalytiques (freudiennes, lacaniennes, kleiniennes), des modèles interactionniste, systémique, attachementiste, des recherches - et non de leurs déductions idéologiques et de leurs applications caricaturales - en développement cognitif, mais encore de celui des rationalités linguistiques, philosophiques, anthropologiques... Pas plus ici, il n'est question pour nous de revendiquer une telle approche comme apanage de la psychologie clinique. Il apparaît seulement, là encore, que la diversité contemporaine de leurs situations d'implication, des problématiques auxquelles ils ont affaire, ainsi que l'originalité d'un statut les préservant de la dépendance aux idéaux médicaux ne sauraient exonérer les psychologues cliniciens de faire l'économie d'élaborations théorico-cliniques tressées de modélisations différentes, mais ayant en commun la cohérence de respecter la complexité psychique de l'être humain.

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Introduction
«L'expérience morale comme telle, à savoir la référence sanctionnelle, met l'homme dans un certain rapport avec sa propre action qui n'est pas simplement celui d'une loi articulée, mais aussi d'une direction, d'une tendance, et pour tout dire d'un bien qu'il appelle, engendrant un idéal de la conduite. Tout ceci constitue, à proprement parler, la dimension éthique, et se situe audelà du commandement, c'est-à-dire au-delà de ce qui peut se présenter avec un sentiment d'obligation »1. Par cette situation des coordonnées de l'éthique, nous souhaitons introduire la problématique qui sous-tend à notre sens l'actualité du questionnement relatif à l'intégration sociale des enfants et adolescents atteints de surdités. Depuis quelques décennies, un mouvement incontestable de reconnaissance et d'intégration du handicap est en marche dans notre société dont la position anthropologique actuelle reconnaît à la personne handicapée un statut d'égalité et de dignité. L'intégration sociale relève d'une volonté politique: elle ne peut reposer sur la générosité d'individus; elle ne peut se concéder par charité. Elle est au contraire un droit fondamental qui se donne comme expression du principe de solidarité permettant à tout être humain d'exercer sa citoyenneté. C'est dans le sens de l'œuvre de M. Foucault que l'on peut affirmer que l'intégration sociale implique une société toute entière en ce qu'elle se reconnaît dans ceux qui s'écartent des normes qu'elle sécrète et en les reconnaissant comme égaux et singuliers à la fois. La vérité d'une société s'exprime non pas dans les principes qu'elle affiche, mais dans sa manière de les appliquer. On ne saurait par conséquent s'en remettre à l'idéologie de l'efficience et aux procédures qu'elle détermine pour s'assurer des conditions nécessaires du vivre-ensemble, d'un lien social
l Lacan J. (1986). Le Séminaire, Livre VII. « L'éthique de la psychanalyse », Paris, Seuil, p. Il.

permettant une intégration véritable des personnes déficientes auditives dans la communauté. Il apparaît dès lors impératif de réfléchir à la manière de s'approprier les obligations que dispose la Loi dans l'intérêt même des personnes qu'elle prétend viser1, en tenant compte de l'alliage constitué de l'expression de leurs besoins et de leur désir. On ne saurait donc se satisfaire, a contrario d'orientations politiques contemporaines, s'agissant de la prise en soin2 des enfants et adolescents atteints de surdités comme ailleurs, des seuls mots du législateur pour viser la résorption de difficultés jusqu'alors tenues pour indépassables. Aussi les professionn~ls du champ médico-social se doivent-ils d'exercer leur vigilance afin que la question de l'intégration sociale des enfants handicapés ne soit pas rabattue sur la seule problématique de l'accessibilité, soit spécialement, pour ce qui nous occupe, sur la possibilité inconditionnelle pour les enfants et adolescents déficients auditifs d'être scolarisés en milieu ordinaire. L'accent mis sur la notion d'accessibilité et la promotion d'un droit à compensation du handicap par la loi du Il février 2005 inclinent plus que jamais en effet, non seulement à dé-spécifier les problématiques auxquelles elles s'appliquent, mais aussi, par leur adultocentrisme, à gommer la complexité inhérente à la dimension de l'éducation que S. Freud rangeait pourtant au nombre des trois métiers impossibles3.
Cf. lois 2002-2 « de rénovation de l'action sociale et médico-sociale» et 2005102 «pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées». 2 La notion de soin ne se restreint aucunement à la désignation du traitement médical dont il n'est qu'une modalité. Le soin peut être une pensée qui occupe l'esprit et relative à un objet auquel on s'intéresse (<< prendre soin» de quelque chose, de quelqu'un) ; il peut désigner la manière appliquée et exacte de faire quelque chose (se montrer « soigneux» dans l'exécution d'un travail) ; le soin peut encore ressortir des actions par lesquelles on conserve ou on rétablit la santé CI'infirmière « soigne» un malade); le soin est enfin l'attention, la sollicitude, la prévenance que l'on peut avoir pour quelqu'un (un parent « donne des soins» à son enfant). 3 Freud S. (1938). L'analyse avec fin et l'analyse sans fin, trad. par J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, in Résultats, idées, problèmes II (1985), Paris, PUF, pp. 231-268. Les deux autres métiers « impossibles» consistent pour S. Freud à gouverner et à psychanalyser.
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Les lignes de partage épistémologiques sont telles que l'étude des questions relatives à 1'« intégration sociale» ressort habituellement des seules approches sociologiques et éducatives. Les approches dites psychodynamiques s'inscrivent en effet fréquemment par rapport à ces questions dans une idéologie psychanalytique déterminant que l'on s'occuperait d'un sujet certes d'emblée dans le social, mais qu'il demeure difficile de concevoir dans la nécessité sociale et intrasubjective de ses interactions multiples. Le sujet dont il est question dans cet écrit n'est pourtant précisément pas à confondre avec l'objet de la sociologie, soit avec un sujet-représentant du social, un sujet en tant que « social incorporé ». Il n'est pas la « personne» qui se situe du côté de la conduite, de la conviction, de ce qui est façonnable, adaptable et finalement du côté de l'image que l'on veut présenter à l'autre afin qu'il nous la renvoie1. Le sujet que nous avons en référence n'est pas plus à confondre avec l'individu, « nom même du lien social régulé par la loi du profit et de l'intérêt »2. Ce sujet n'est pas davantage le sujef des théories classiques, représentant de la totalisation des connaissances porté par le progrès des Lumières, mais le sujet tel que référé à l'invention freudienne: sujet divisé par l'inconscient dont J. Lacan marqua spécialement la structure de langage, mais aussi sujet déjà organisé à partir de défenses archaïques, de clivages antérieurs au refoulement, antérieurs même à la dénaturation de l'infans par le langage3, sujet se tenant sur une « Autre scène4» ressortant encore des liens transgénérationnels.
1

Le terme « personne» est issu du latin persona qui désigna d'abord un masque de théâtre avant de prendre le sens de « rôle attribué à un masque », c'est-à-dire « de type de personnage », Rey A. (dir.) (2000). Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert. 2 Benasayag M. (1998). Le mythe de l'individu, Paris, Editions La Découverte & Syros, p. 28. 3 Ou quand il était « un enregistreur relativement fidèle de la réalité chez qui toutes les déviations par rapport à la normale [étaient] encore le reflet précis de la marque de la réalité interpersonnelle », Stern D. (1985). Le monde interpersonnel du nourrisson, Paris, PUF, p. 291. 4 Mannoni O. (1969). Clefs pour l'imaginaire ou l'Autre scène, Paris, Seuil.

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C'est donc d'un sujet n'ayant pas directement accès à une part de son être qu'il s'agit ici et, plus précisément, d'un sujet se structurant dans l'atteinte des fonctions auditives de l'être humain. Nous avons choisi de parler de « sujet déficient auditif» dans le but de mettre l'accent sur la complexité et la conflictualité inhérentes à la subjectivité, dimensions qui se trouvent généralement rabotées dès lors que le terme «sourd» se trouve introduit. L'utilisation de la forme adjectivale « déficient auditif» tient donc de la volonté de mettre en tension la subjectivité et les déficiences auditives considérées dans leur pluralité; elle ne participe aucunement de la tendance dont témoigne l'utilisation substantivée de «déficient auditif» dénotant une réduction du sujet à son déficit auditif. Tout au contraire, c'est dans une perspective anthropologique que nous voulons situer notre propos par l'examen des surdités considérées comme phénomènes constituant une amplification de formations imaginaires et défensives, connues par ailleurs, mais s'actualisant ici avec une vigueur particulière. C'est aux relations dialectiques entre la prise en compte de la subjectivité et la question du vivre-ensemble, telles que dénudées par des déficiences auditives affectant des subjectivités, que renvoie la problématisation de notre travail par la question de l'intégration sociale. Si cette dernière s'entend dans la France contemporaine dans l'ambivalence de l'imprécation adressée au modèle politique républicain l, elle doit se concevoir pour le psychiste2 comme interface des dimensions intrasubjective et intersubjective, comme ce qui fait nouage entre la préoccupation
1 Contrairement à ce qu'une vulgate politico-médiatique tend à propager, une étude étatsunienne publiée par le Pew Research Center, l'un des instituts d'opinion les plus réputés des Etats-Unis, dont les résultats complets ont été publiés le 17 août 2006, réhabilite le modèle français d'intégration par rapport à un modèle anglo-saxon davantage générateur d'hostilités et de violences. Cf. www.histoiresdememoire.org 2 Par « psychiste », nous désignons de manière générique tout clinicien prenant en compte un héritage psychanalytique dans sa pratique et sa réflexion sur sa pratique, que sa profession soit celle de psychologue clinicien, de psychiatre, ou de pédopsychiatre et/ou qu'il se définisse comme psychanalyste ou psychothérapeute.

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pour le sujet constitué ou en devenir - l'enfant - et les conditions politiques du vivre-ensemble. C'est en effet une nécessité intrinsèque à l'Homme tel que dominé, pour le dire avec S. Freud, par son appareil animique, qui imprime de réfléchir aux conditions du vivre-ensemble, aux conditions politiques que doit disposer la Culture afin de limiter l'expression pulsionnelle des hommes. Penser l'intégration sociale revient dès lors à maintenir vive la question d'une place pour le sujet. Et prendre soin du sujet, soit d'abord de sa 'part infantile, part la plus en souffrance, en pensant/pansant « l'expérience singulière de la rencontre afin d'aider le développement chez l'autre de sa propre pensée et de son contenant psychiquel », réalise une prévention de clivages intrasubj ectifs et de leur projection dans l'espace social. Car cette projection constitue à la fois une communication, ou tentative de communication, et une fragilisation potentielle du lien social. Nous restituerons dans un premier temps les marqueurs historiques de l'éducation des enfants atteints de surdités profondes afin d'appréhender ce qui configure aujourd'hui la question de l'intégration sociale des personnes déficientes auditives en France. Si l'on en repère les prémices dès la fin du XYlème,on réfère les débuts de l'éducation des enfants sourds à la méthode oraliste utilisée par Pereire dans la première moitié du XVlllème siècle. L'entreprise de l'abbé de l'Epée dans la seconde moitié de ce même siècle s'inscrivit pour sa part dans une certaine rupture à rapporter d'abord, non tant à l'opposition gestualisme/oralisme comme nombre de lectures idéologiques y invitent, mais à une volonté de l'ecclésiaste de pourvoir à une éducation des enfants sourds indépendamment de leurs origines sociales. C'est de manière seconde que les deux méthodes s'organisèrent dans leurs antagonismes pour amorcer, à la mort de « l'instituteur gratuit des sourds-muets », un renversement qui se concrétisa avec le basculement du congrès de Milan en 1880 et sa recommandation d'exclusion des langues gestuelles. Mais dès la fin des années 1870 et la promotion de l'eugénisme d'A. G. Bell, la démarche oraliste se trouva associée à une négation des
1 Ciccone A., Lhopital M. (2001). Naissance à la vie psychique, 2èmeédition, Paris, Dunod, p. 276.

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« sourds» pour trouver une réalisation dans le projet nazi. La langue des signes réapparut au grand jour à partir de la fin des années 1970 grâce à sa réintroduction dans certaines institutions spécialisées et sous l'impulsion de travaux en sciences humaines. Nous nous attacherons dans un second temps à circonscrire les termes des enjeux auxquels s'attache notre problématique. Après la situation de la notion de handicap comme témoignage d'une mutation de la société dans son rapport à l'altérité, nous soulignerons comment la «reprise subjectivante»l qu'elle rend possible s'opère de manière privilégiée chez un certain nombre de sujets déficients auditifs par un investissement de la langue des signes. Des écarts importants existent pourtant entre les représentations aujourd'hui communes de «la surdité» et de la langue des signes comme remède d'une part, et la réalité de son investissement et de ses incidences d'autre part. La séduction opérée par cette autre modalité langagière masque en effet ce qu'il en est de la médicalisation accrue de la prise en soin des enfants déficients auditifs, du risque de réductionnisme de la diversité des problématiques de déficiences auditives, ainsi que de leurs incidences réelles sur la parentalité et la construction du langage. La surdité, spécialement profonde, doit par ailleurs être considérée dans un rapport: elle atteint celui qui en est affecté comme le sujet normo-entendant qui s'en fait l'interlocuteur. Le rapport de parole se trouve mis à mal en tant que le sujet « sourd» présentifie en outre la dimension pulsionnelle de la voix. C'est en quoi les options oraliste et gestualiste constituent des stratégies de régulation pulsionnelle toutes deux déterminées par la visée inconsciente de tenir à distance l'objet pulsionnel que le « sourd» donne à voir et à entendre. Dans un troisième temps, nous définirons la notion d'intégration au regard de celles d'insertion et d'assimilation, ainsi que par rapport au communautarisme. L'intégration sociale, aspect processuel du vivre-ensemble, renvoie au devoir et à la finalité de la Culture - dans son opposition à la nature - de réglementer les
1 Korff-Sausse S. (2005), Un exclu pas comme les autres. Handicap et exclusion, Cliniques Méditerranéennes, n072, pp. 133-146.

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