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81 pages
Français

L'interculturel à la maison

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Description

En temps de paix, l'histoire n'a jamais connu un exode de mineurs isolés – en provenance du continent africain et se dirigeant vers l'Europe – comparable à celui d'aujourd'hui. Ces jeunes migrent notamment de l'Afrique de l'Ouest, du Maghreb et de la Corne de l'Afrique. Il s'agit d'une génération porteuse, à la fois, de quelque chose d'épique et de très ordinaire, comme l'expliquent les auteures de cet ouvrage qui, dès 2017, ont ouvert leurs maisons à plus d'une trentaine de jeunes migrants arrivés en Italie, dont Ousmane, Bakary, Sékou, Kanjura, Madi et Alpha.

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Informations

Publié par
Date de parution 19 septembre 2019
Nombre de lectures 1
EAN13 9782140130861
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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ANNA GRANATA
ELENA GRANATA -
L’INTERCULTUREL À LA MAISON
UNE JEUNESSE AFRICAINE EN MOUVEMENT VERS L’ITALIE
L’Harmattan Italia L’Harmattan via Degli Artisti 15 5-7 rue de l’École Polytechnique 10124 Torino 75005 Paris
Publication réalisée avec le concours de (Volume pubblicato con il contributo di) DIPARTIMENTO DIFILOSOFIA ESCIENZE DELL’EDUCAZIONE UNIVERSITÀ DEGLISTUDI DITORINO
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Traduction de l’italien et mise en page réalisées par L’Harmattan Italia NOTICE: toutes les citations ont été retraduites de l’italien
harmattan.italia@gmail.com www.editions-harmattan.fr
© L’Harmattan Italia / L’Harmattan, Torino / Paris, 2019
ISBN(Italia) : 978-88-7892-369-X ISBN(France) : 978-2-336-31863-9
(i volumi sprovvisti di tallocino sul retro sono da considerarsi saggi « fuori commercio »)
SOMMAIRE
AVANT-PROPOS Le jour où nous avons ouvert nos maisons
1.La migration des jeunes en Europe aujourd’hui
2.Partir seul : les mineurs isolés
3.Liens de sang, liens de cœur
4.Les potentiels infinis de la jeunesse
5.Ni grands, ni petits : le défi de l’âge
6.Devenir autonome nonobstant le nombre de pièges
7.Le voyage sans fin
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AVANT-PROPOS Le jour où nous avons ouvert nos maisons
La première nuit a été inoubliable. Probablement parce que tout s’est passé si vite qu’on n’a même pas eu le temps de penser ou de comprendre…
Un jeune guinéen est arrivé à la maison. Il dort dans la chambre de mon fils. Fait-il froid ? Fait-il trop chaud ? Il garde la lumière allumée. Il a peut-être peur… ou, en revan-che, est-il habitué ainsi ? Quand on s’est dit au revoir avant de se coucher, il m’a paru petit et grand à la fois, presque un jeune adulte. Puis, dans sa chambre, il a bougé et il a passé un coup de fil ; enfin, le silence s’est installé. Qui est-il ? D’où vient-il ? Comment est-il arrivé en Italie ? Je réalise que je ne sais strictement rien de lui et que, sur une carte géographique, je ne saurais presque pas indiquer où se situe son pays natal. J’ai du mal à lui attribuer un âge exact et je ne parviens pas à imaginer pourquoi est-il partit tout seul. Mais je sais qu’il dort ici, au sein de ma famille, parmi mes choses du quotidien et à côté de mes enfants. Demain matin je lui préparerai le petit-déjeuner et je me ferai alors une idée de lui, en essayant de mémoriser son nom et en découvrant aussi vers quel endroit il entend se diriger. Boira-il du thé ou du café ? Je m’en soucierai au bon moment, car il va rester une semaine chez nous.
Guinéen, la silhouette mince, on ne croirait pas que Sékou a 18 ans, en dépit de ce que précise son permis de séjour, obtenu pour des raisons humanitaires. Son esprit voyage à toute vitesse, il est plein de curiosités et de sen-timents. Il choisit les conjonctifs avec une précision presque obsessionnelle, de même pour les mots les plus corrects et le ton du discours le plus adéquat. Il ne possède
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que les vêtements avec lesquels il est arrivé chez nous : un petit monde ordonné qui contient tout ce qui lui appartient et qui l’accompagne partout.
Sékou a dormi et mangé avec nous, nous avons rigolé et pleuré, fait nos courses et cuisiné ensemble. Avant de nous quitter, il m’a regardée avec des yeux d’enfant-adulte, des yeux qui ont vu le mal et qui savent distinguer le bien. Il semblait me dire : « Pourquoi le fais-tu ? Pourquoi m’as-tu ouvert ta porte sans crainte ? Pourquoi me traites-tu comme si j’étais l’un de tes enfants ? ». Avant lui, personne, nonobstant sa sagesse ou sa puissance, ne m’avait posé une question aussi franche et aussi profonde : pourquoi ? J’ai rassemblé mes pensées en fouillant dans mon huma-nité. Aucune croyance, aucune religion, aucune philoso-phie ne m’a suggéré la réponse à une telle question. J’ai simplement réagi en tant qu’être humain. Si mon fils était seul à l’autre bout du monde et que je ne pouvais pas l’ai-der, je ne souhaiterais qu’une chose : qu’il rencontre quel-qu’un qui lui ouvre la porte d’une maison, qui le fasse rire ou pleurer d’émotion, qui l’écoute avant de dormir, qui l’habille contre le froid. Nous ne nous sommes plus quittés, Sékou et moi. Certes, il n’est pas officiellement mon fils, cependant il l’est quand même ; certes, il n’est pas mon frère, cependant il l’est un peu. C’est la créature qui m’a rappelé la valeur d’une rencontre avec un inconnu, le moment où un étran-ger devient un proche et où on reconnaît comme compa-gnon de route celui qui croise notre chemin.
Ce voyage a démarré pour nous tous par l’ouverture de la porte de nos maisons à un premier adolescent, puis à un deuxième, puis à un troisième… Désormais on est à trente. Ce sont nos vies qui ont changé, celles de nos familles, de nos amis et cela a fait évoluer notre regard de spécialistes des migrations. Nous avons dû nous mesurer avec des
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