L'interprétation sociologique

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Français
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Ces textes traitent de l'interprétation dans un esprit transdisciplinaire, par-delà les oppositions d'écoles. L'interrogation porte sur les méthodes, les théories de la connaissance, les débats, les auteurs : il est question d'Aristote, Kant, Whitehead, Dilthey, Smith, Polanyi, Weber, de Durkheim, Mannheim, Nietzsche, Marx, Freud, Elias, Schütz, Halbwachs, Kuhn, Holton, Popper, Taylor, Feyerabend, Ricœur, Boudon, Giddens.

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Date de parution 01 octobre 2006
Nombre de lectures 195
EAN13 9782296154506
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

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coassent

comme les

— Ecoute,
coassent.

dit Tchouang-Tseu,

grenouilles

—Maître, comment pouvez-vous savoir que les
grenouilles sont heureuses, puisque vous n’êtes-pas une
grenouille ?

sont

qu’elles

parce

grenouilles

— Les
heureuses.

—Et comment donc sais-tu que Tchouang-Tseu n’est
pas une grenouille, puisque tu n’es pas Tchouang-Tseu ?

son

— Maître, pourquoi les grenouilles coassent-elles ?

Tchouang-Tseu se promenait en compagnie de
disciple sur les bords d’un lac rempli de grenouilles.

PRÉSENTATION

Francis Farrugia

En 1957 Georges Gurvitch fonde le premier « Groupe » de Sociologie de
1
la connaissance. À ce sujet, Jean Duvignauil fonde ce: «d me précise
Groupe en pensantque la sociologie de la connaissance estplus importante
que la sociologie elle-même, c’est-à-dire que la manière de connaître les
choses estplus importante que le positivisme. Ilvoulaitque la sociologie ne
soitpas seulementla recherche de faits positifs, maisune méthode de
compréhension proche de Husserl ».

C’estletravail de ce «Grouà la spe »– animéuite de Gurvitch (après
une interruption) pa– qui ser Ansart, Duvignaud, Namer, et moi-même
perpétue dans les activités duComitSociologie de laé de Recherche «
connaissance » de l’AISLF, fondée elle aussi par Gurvitch.

Certains auteurs de ces écrits sontmembres duCR14, d’autres non.
Tous ne sontpas sociologues, certains étantphilosophes, ethnologues,
psychologues, d’autres biologistes, spécialistes des sciences de l’éducation, ou
épistémologues. Tous se sontcependantreconnus dans l’espritde la
sociologie de la connaissance,tel qu’il apparaîtdans le chapeaude présentation
des activités de ce grou« LeCR14 espe :touvertà la multiplicité des
courants quitraversentcet univers de recherche, s'attache à promouvoir età
développer la sociologie de la connaissance. Il s'efforce de réunir des
chercheurs d'horizons différents autour duprojetd'élucidation des diverses
formes de conscience, de connaissance etde représentation qui constituentla
trame de lavie individuelle etcollective. Il s'interroge sur la nature, l'origine,
le pouvoir, la fonction, les modes de production, de reproduction etde
diffusion des savoirs detoutes sortes, mais questionne aussi les instruments
duconnaître dans leur aptitude à mettre en œuvre des opérations de
"catégorisation" àtout"palier en profondeur" etdanstoutregistre de l'existence. La
connaissance estappréhendée dans sa multidimentionnalité :objet,
instrument, sujet, etsevoitcorrélée fonctionnellementauxdivers cadres sociaux,

1.

Entretien avec Francis Farrugia datantde janvier2000.

10

Francis FARRUGIA

politiques, et institutionnels qui en constituent les conditions empiriques de
possibilité ».
Les diverses contributions ici rassemblées
respectentcetespritinterrogatif, interprétatif, généalogique, historiciste etcritique àla fois, etfont
porter leurs investigations sur plusieurs objets,tous appréhendés à partir des
connaissances qui en sontl’émanation. Mais ces connaissances
sontégalementsymptpoômes –urune lecture herméneutique –des dynamiques
sociales, institutionnelles, économiques etpolitiques en cours.

Les 15 et16mai2003s’est tenuà Besançonun colloque
pluridisciplinaire internationalDe l’interprétation,coorganisé par le LASA-UFC
(Laboratoire de Sociologie et Anthropologie de l’Université de
FrancheComté) etle Comité de Recherche14 (Sociologie de la connaissance) de
l’AISLF (Association Internationale des Sociologues de Langue Française).
Lestextes de cetouvrage procèdentde cestravaux, mais aussi des recherches
menées depuis par le LASA etleCR14.

L’interrogation duprésentouvrageL’interprétation sociologiqueporte sur
l’épistémologie, les méthodes etlesthéories de la connaissance.
Ilyestquestion d’Aristote, Kant, Whitehead,Dilthey, Smith, Polanyi, Weber, de
Durkheim, Mannheim, Nietzsche, Marx, Freud,Elias, Schütz, Halbwachs,
Kuhn, Holton, Popper, Taylor, Feyerabend, Ricœur, Bourdieu, Boudon,
Giddens, ainsi que de la construction de la connaissance, de l’objectivisme et
dusubjectivisme, de la controverse expliquer/comprendre,
dunéo-positivisme, de l’erreur cognitive, de la rationalité située, dustatutde la
description, mais aussi des interprétations etdes significations politiques,
économiques etsociales.

Un autre ouvrage dans cette même série Sociologie de la connaissance :
Le terrain et son interprétation,présente l’autrevoletde ces recherches, le
voletplus empirique, maistoujours objetde reprisesthéoriques dans l’esprit
de la sociologie de la connaissance. L’interrogation s’applique à
l’interprétation des formes esthétiques et textuelles, ainsi qu’à l’interprétation
dans la socio-anthropologie des communautés etdes professions.

Par ailleurs, ces deuxouvrages fontsuite àun précédentlivre collectif,
publié en2002chezle même éditeur, intituléLa connaissance sociologique, et
ils donnentcomme lui, la parole auxsociologues qui contribuentpar leurs
productions à construire la sociologie de la connaissance d’aujourd’hui.

L'accentestmis danstous cestravaux théoriques etempiriques, sur les
stéréotypes interprétatifs, sur les activités de catégorisation, de classification,
de signification, de symbolisation, detypification, mais aussi de modélisation
etdethéorisation, ainsi que sucadres de la connaissancer les «»
interprétative qui interviennentdans les opérations de production etd'appréhension
de la réalité àtous les niveauxde signification envisagés.

Présentation

11

Au-delà des divers terrains d'investigation: économiques, politiques,
éthiques, esthétiques, philosophiques, émotionnels, éducationnels,
professionnels, historiques, techniques ou scientifiques, etc., l'attention se porte sur
les opérations conscientes ou inconscientesd’interprétationde toutes sortes et
de tous degrés, ordinaires ou savantes, qui impliquent et présupposent de
multiples et complexes opérations de construction et de déconstruction de la
réalité considérée.

Le questionnementdes auteurs de cetouvrage, qui fontla sociologie de
la connaissance d’aujourd’hui, porte aussi sular «vérit« l’objecé »,tivité »,
« l’authenticité » des connaissances produites par latransposition scientifique
de la réalité, par son interprétation savante. Un certain nombre de questions
fontretour danstous ces développements en dépitde lavariété de leurs
points d’application, malgré la diversité des objets etdesterrains
d’investigation :l’interprétation est-elle falsification oumanifestation de
vérité ?Peut-on atteindre auxcomme le pré« chosesmêmes »tend la
phénoménologie, oubien butte-t-ontoujours sur de l’inconnaissable en
soimême, etne rencontre-t-on que des représentatPeions ?ut-on éviter de
convoquer systèmes,théories etparadigmes? Etsi l’on se refuse à interpréter,
peut-on éviter l’inscription dans la répétition ?

La question des représentations etdes «visions dude lamonde »,
construction historique des instruments d'appréhension de la réalité, la
question aussi de leur légitimité, etde leur justification, estbien entenduau
centre de ces problématiques. Le chercheur en sciences sociales estconfronté
à des processus de réification, d'idéologisation, de rationalisation, de
méconnaissance, de reconstruction déformante, de falsification de la réalité, qui
demandentpour être compris à être objetd'une interprétation scientifique
réfléchie, que nousvoyons ici opérer.

LASA-UFC
Université de Franche-Comté

AVANT-PROPOS

La connaissance comme interprétation
Pour une sociologie critique et perspectiviste
de la connaissance

Francis Farrugia

« Queles choses puissent avoir une nature en soi,
indépendamment de l'interprétation et de la subjectivité, c'est une hypothèse
parfaitement oiseuse; elle supposerait que l'interprétation et la
subjectivité ne sont pas essentielles, qu'une chose détachée de toutes
ses relations est encore une chose.Inversement, le caractère
apparemmentobjectif des choses ne pourrait-il pas se réduire àune
différence de degré à l'intérieur dusubjectif ? (...) L'objectivité serait une
1
fausse catégorie et une fausse antinomie à l'intérieur dusubjectif ?»
Nietzsche
Les propos qui suivent peuvent se comprendre comme une
interprétation et un libre commentaire socio-anthropologique de ces quelques lignes
de Nietzsche, qui sonnent comme un manifeste en faveur d’une théorie
2
critique et perspectivistede la connaissance. Nous posons cetexte comme
inaugural d’une position épistémologique critique etdéconstructiviste au
regard dusavoir établi de l’établissementscientifique,toutautantque de la
connaissance ordinaire, etde la connaissance morale.
De l’interprétation
Maisvenons-en ausujetde cetouvrage quitraite de l’interprétation.
Ni les faits ne sont toutà faitce qu’ils sont, ni le langage ne
ditexactementce qu’il dit. En conséquence l’interprétation estrequise pour qui se
soucie de « savoir ». Les sciences humaines n’échappentpas à cette obligation

1. Nietzsche F.,Volonté de puissance,Gallimard, Paris, 1935, p. 101.
2. Pourune définition de ce concept, etde l’épistémologie afférente,voir Farrugia F,La
reconstruction de la sociologie française (1945-1965), L’Harmattan, collection Logiques sociales,
Paris,2000.

16

Francis FARRUGIA

de la science.Il faut toujourstrouver le sens «d’en-dessous »,ce que les
Grecs nommaientl’«allegoria». Toute culture estdans cette mesureune
organisation collective de l’interprétation dumonde etles sciences de
l’homme ontà interpréter ces interprétations pour comprendre
l’organisation humaine du vivre ensemble, pour appréhender les ressorts du
lien social.

Lestextes ici réunistraitentde l’interprétation dans les sciences humaines
etsociales dansun espritpluépisridisciplinaire :témologique, sociologique,
ethnologique psychologique, psychanalytique, historique, philosophique,
économique, esthétique, littéraire, etc.

Ceterme d’«interprétation »estcompris ausens le plus large de
donation de sens, de dévoilementde signification, detransposition etde
traduction d’un système dansun autre, à des fins d’élucidation, de
production etde maîtrise dusens. L’interprétation est une opération
individuelle etcollective à la fois;elle s’exerce d’abord à l’égard de ce que
l’on nomme «la réalité ».Cette dernière esten premier lieuentendue
comme le donné ordinaire, comme ce qui se présente auregard de
l'observateur dans son immédiateté etson identité certaine.

Mais cette immédiateté sentie n’est-elle pas déjà interprétation qui
s’ignore etse conforte, interprétation redoublée par les discours qui sont
tenus à son endroit? Et toute réalité n’est-elle pas parlée avantd’êtrevécue et
sentesie ? Elletdonc ce qui peutfaire l'objetd'une description puis d’une
transcription, donc d’interprétations multiples envue de son éclaircissement,
de sa «compréhension » oude son «explicatElle sera alors la réaliion ».té
reconstruite, la réalité réinterprétée etdévoilée, communicable peut-être.
Assistons-nous alors à une déperdition ou à une supplémentation de sens ?

Il s’agitdonc dans cetavant-propos de mettre en évidence l’effet
dissolvantbénéfique del’interprétation– ausens nietzschéen de ladeutung–
et ce, à l’encontre de certaines descriptions sociographiques actuellement
florissantes en sociologie, qui prétendent faire l’économie de toute
interprétation ; il est parfoissalutaire de convoquer les Anciens pour mieux
situer etcomprendre la position de certains « Modernes ». Ces descriptions
strictementempiriques, qui occupent une partnon négligeable de l’espace
disciplinaire (études, articles,thèses de doctorat), sontconvaincues
3
d’atteindre aux« choses mêmes», etce, parce qu’elles jugentpouvoir faire
l’impasse surun certain appareillagethéorique jugé déformant, donc inutile
et toxique, etse réclamentillusoirementd’une empiricité pure, exempte
d’interprétations, de jugements devaleur, etdonc de prises de positions

3. J’utilise icivolontairementle formule husserlienne « les choses mêmes », caractéristique
duprojetphénoménologique, car cette posture, qui estloin d’être empiriste, sert toutefois
paradoxalementd’alibi fréquentàune recherche deterrain qui croitpouvoir se dispenser de
considérations épistémologiques.

La connaissance comme interprétation…

17

métaphysiques ouphilosophiques artificieuses.Ces descriptions s’estiment
non interprétatives età l’abri detouteprise de positiondénaturante de leur
objet, à l’écartdetoute ontologie. Mais « celui qui ne prend pas position n’a
pas de questions à soulever etn’estmême pas capable de formulerune
hypothèse expérimentale qui lui permette de poserun problème (…). Si la
connaissance empirique n’étaitpas précédée d’une ontologie, elle serait
entièrementinconcevable;car nous ne pouvons extraire, d’une réalité
donnée, des significations objectives que dans la mesure oùnous pouvons
poser des questions intelligentes etrévélatécririces »,tMannheim dans
Idéologie et utopie.

Bien évidemmentdetelles pseudo-descriptions neutres
sontparticulièrementchargées en pétitions de principe méconnues, en philosophies naïves
etinterprétations inaperçues (donc non maîtrisées), eten présupposés non
élucidés. En conséquobserence, ces «vations » décriventplutôtle chercheur
dans ses insuffisances etson idiosyncrasie, que l’objetdans sa complétude.
Elles sont, pour cette raison, d’un intérêtmajeur pour la sociologie de la
sociologie, pour la sociologie de la connaissance sociologique. Etnous
devons aussi interpréter ces positions sociographiques contemporaines etles
soumettre à ladeutungqu’elles récusent.

Ceteffetdissolvantde ladeutungirrigue – à l’inverse de l’effetlénifiant
de la simple description prétendue –une bonne partde l’approche
contemporaine que les sciences humaines non empiricistes développentà
propos de leurs objets (ycompris à propos de la sociologie), mais aussi à
propos de leurs savoirs etprocédures.

L’émergence de ladeutungdans la pensée sociologique etson efficacité
sontliées àune prise de conscience etàune mise aucentre de la
représentationdans le processus de connaissance, àune exhibition de cette
vorstellungqui scelle durablementla problématique de la réalité de l’illusion,
etcelle de la réalité de la réalité, etqui engage donc celle de l’« idéologie », de
la « fausse conscience », etde « l’aliénation ».

4
Précisons que ce conceptmaintenant uidéologie »précède esé d’«t
excède à la fois son sens marxiste, mais qu’une fois ce sens posé, il génère
sans réversibilité possibleune situation nouvelle dans lathéorie de la
connaissance, etdevraitgénérer aussi de nouvelles pratiques d’enquête. Dès
lors, écritMannheim dansIdéologie et utopie, le problème:« qu’est-ce qui est
vraimentréel, ne disparutplus jamais de l’horizon ».

4. Voirpar exemple lathéorie des « idoles » développée précocémentpar le philosophe
Bacon en 1620, dans sonNovum organumles idoles e: «tles notions fausses (…) obsèdent
l’espritdes hommes àtel pointqu’elles deviennentd’un accès difficile;mais quand même
l’accès estobtenu, elles se présententencore etnoustroublentdans l’instauration des sciences
(…). Il existe aussi des idoles formées par les rapports mutuels etla société de l’homme avec
l’homme que nous appelons idoles dumarché… »

18

Francis FARRUGIA

De quoi s’agit-il ?En présence d’unethèse, d’un savoir énoncé quel qu’il
soit, le sociologue de la connaissance meten action ladeutung;il interprète.
Il considère d’abord ce qui estditetson sens (première interprétation), mais
estime aussi que ce qui estditimporte entantque c’estquelqu’un en
situationqui le dit, etque la signification ne s’épuise pas dans le contenu
objectif de l’énonciation (deuxième interprétation). Quelque chose de plus,
quelque chose d’autre, estditdans le dit ;quelque chose estcontenudans le
contenu, qui déborde l’énoncé etdoits’analyser, être amené aujour et
interprété, si l’onveutatteindre ce qula compré-e Mannheim nomme «
hension de la pensée etde l’intentionvéritables » de l’autre.
L’analytique des sujets
Nous sommes alorstoutnaturellementamenés à produire dans le cadre
d’une sociologie de la connaissanceune analyse de ce quelqu’un, que nous
nommonsuneanalytique du sujet. Cette analytique peutsembler paradoxale
dansun contexte sociologique, puisque nous mettons alors l’accentsur
l’unité sociale (l’individu) audétrimentducollectif (le groupe oula société);
mais en réalité, le sujeten question est, pour la sociologie de la connaissance,
un moyen d’accéder auxréalités collectives qui le constituenten partie
commetel, etil ne s’agitde psychologie que pour autantqu’elle contient
déjàune sociologie. Il s’agiten réalité d’unesocio-anthropologie de la
connaissance.
Les savoirs, émotions, affects, passions, désirs dusujetsonten grande
partdes construits socio-historiques dépendants d’un certain nombre
d’intérêts croisés sédimentés,a fortiorises jugements d’opinion oude
connaissance. Cette psychologie des individus oudes groupesva de pair avec
unsituationnismedes représentations etformes de conscience, à comprendre
comme attention auxsituationsvécues par le sujetoules groupes. Les sujets
de connaissance qui produisentl’histoire par leur interaction ausein de
structures préexistantes, sonteux-mêmes des produits de l’histoire. Le sujet
de la connaissance estdans l’histoire;il a en conséquenceune histoire, eta
connudes histoires constituantes de sa mémoire, donc de son actualité etde
son identité.

Cette « psychologie des intérêts » dusujet(pouruser d’une expression de
Mannheim), mobilisée par la sociologie de la connaissance ordinaire,
s’enracine dans des «cadres sociaux» (pouruser d’une expression
d’Halbwachs).Ainsi, dit Mannheim, « la psychologie des intérêts tend à être
remplacée par une analyse de la correspondance entre la situation à connaître
et les formes de la connaissance. »

Cequelqu’un, cesujet socialquitientdes discours, qui énonce des
opinions «personnelles »,qui développe des connaissances, nous semble, à
l’inverse de ce qui estdit, généralement tenupar des discours
etinterprétations qui le précèdent, etenfermé dans des opinions impersonnelles qui
confortentcependantson identité etsa différence subjective. Le sujetn’est

La connaissance comme interprétation…

19

donc –à moins qu’il ne soitengagé dans des processus d’émancipation
cognitive –ni libre, ni maître, mais se doitcomprendre comme porteur
d’énoncés, etnon pas comme auteur, inventeur etproducteur de son savoir
(même etsurtouts’il le croit).

Nous mettons à partla situation dusujetque nous nommonsémancipé,
qui n’estcertes pas «sans attaches », comme le penseMannheim, mais qui
peutatteindre selon nous àun savoir lucide lui aussi émancipé d’un grand
nombre de déterminations, en grande partgrâce à l’auto-analyse,
l’autointerprétation, l’auto-sociologie, la réflexivité. Il estdes degrés etdes paliers
dans la connaissance. Il existeune hiérarchie des savoirs etdes paliers en
profondeur de la liberté.

Lesujet ordinaire,porteur dusavoir (oude l’illusion) qu’il soutient, qui
le soutient, etle structure, peutêtrel’individuoulegroupe, etce qu’énonce
ce sujet vautalors grandemententantque ce dernier estlevéhicule etle lieu
d’énonciations de significations etd’intérêts qui le dépassentet
l’enveloppent, la plupartdu temps à son insu. C’estpar exemple sa religion
qui parle en lui, ouson éducation, oule dogme de son parti, oulesvaleurs
de satribu, oules habitudes de sa famille, oul’ambition de son groupe, la
politique de son entreprise, les mots d’ordre de son syndicat, ses peurs etses
désirs, etc.

Lavaleur apparente, manifeste, de l’énoncé estalors renvoyée à lavaleur
foncière, latente ducontexte structurant, qui ne se révèle qu’à
l’interprétation des cadres d’énonciation, de la situation.
L’écart herméneutique
Situationnisme et relationnisme
Cette opération de dévoilement, ce que nous avons appelésituationnisme,
présuppose pour s’effectuer ce que je nommeunécart herméneutique, par la
vertuduquel l’effetde sensvisible estréféré àune instance autre que celle qui
se manifeste. Ce sontalors les conditions sociales (ausens large) dusujetqui
expliquenten partie le contenu, les motifs etles finalités de l’énonciation et
des prises de position. La question de savoir si le contenude signification est
toujours etentotalité réductible aucontextevarie selon les sociologies de la
connaissance qui examinentla question;elles-mêmes étantsituées. Dans
quelles proportions elles le sontetdans quelle mesure elles parviennentà
dépasser ces cadres,voilà qui engage lathéorie de la relativité des
connaissances savantes etnon plus ordinaires,toutrelationnisme(mise en
relation ducontenuaucontexte) ne s’achevantpas selon nous pour autant
dansunrelativismeabsolu(réduction absolue aucontexte), comme nous le
défendrons plus loin.
Il s’agit toujours d’écartherméneutique (de complexitévariable), etde
hiérarchisation des savoirs, car les principes à l’aide desquels se produit
l’interprétation révélatrice de sens latentsontdifférents, etde nature

20

Francis FARRUGIA

différente de ceux qui se révèlent en apparence dans l’énoncé interprété, et
qui commandent l’énonciation manifeste. Par exemple nous interpréterons
un propos qui s’énonce comme moral, qui s’énonce à partir de principes
manifestement moraux, à partir de principes intéressés, donc immoraux, liés
à la condition existentielle impliquée, située, du sujet qui les tient : une aide
humanitaire masque par exemple des intérêts financiers, le militantisme
moral d’un groupe masque une volonté de puissance de nature politique,
religieuse, etc.Il existe doncun pyramidage des principes,une action de
principes latents sur des principes manifestes qui produitdes effets de
masquage, que l’interprétation révèle.

5
En cesautd’une sphère morale, oujuridique, oupolitique, ou
d’opinion simple, dansune sphère étrangère, que nous nommeronsmatériale
(pour emprunter de manière libreun conceptausociologue de la
connaissance Scheler, etl’adapter à notre propos), plutôtque «matérielle »
(pour ne pas interférer avec le sens marxiste), résidel’écart herméneutiqueet
la possibilité de création dusens nouveau, dusens d’en-dessous.

C’estàuntel écartherméneutique –mettanten action l’hétérogénéité
des principesinterprétésetdes principesinterprétants, la prééminence des
seconds sur les premiers, etle caractère dérivé de l’interprété auregard de
l’interprétant– que nous devons les plus belles interprétations sociologiques.
Par exemple Weber interprétantl’espritducapitalisme à la lumière de
l’éthique protestante, qui joue ici selon nous le rôle desphère matériale;par
oùnousvoyons que ce que nous nommonsmatérialn’estpas le matériel
(puisqu’il esticiun corps d’idéaux), mais bien ce qui occupeun statutde
base, qui est unpôle interprétant, fonctionnantcomme source explicative, et
qui fournitmatière(d’oùle nom dematérial) à compréhension. Est
égalementécartherméneutique l’explication marxiste dupolitique par
l’économique (le matérial estici dumatériel), oul’explication freudienne du
religieuxpar dupulsionnel, etencore l’explication nietzschéenne de la
morale par lavolonté de puissance.

Il convient, dans cette perspectivede sociologie de la connaissance
herméneutique(en laquelle nous incluons les auteurs précédemmentcités), de
mettre à jour la relation qui peutexister dansun groupe ou une société, entre
les formes de conscience etde connaissance, les modes de pensée, les savoirs
énoncés, lesvaleurs avancées d’une part, etles groupes d’intérêts réels, les
rapports de force existantdans la société oudans le groupe considéré d’autre
part. Ces intérêts sontla plupartdu temps masqués auxsujets qui en sont
porteurs lorsqu’ils énoncentleurs convictions etsontengagés dansune
action.

5. Voirsur cette question Farrugia F., « Le sautdans l’imaginaire comme construction de
vérité », in ReumauxF. [dir.],Passeports pour le vrai/le faux, Kimé, Paris,2005.

La connaissance comme interprétation…

21

L’on ne doitpas – pour cette raison de non-transparence ontologique du
sujetà luesi-même –timer la justesse de nos interprétations à l’aune de
l’approbation des acteurs; thèse qui atendance à s’épanouir dansune
certaine sociologie actuelle, malheureusementinnocente detoute lecture de
Marx, Nietzsche et Freud qui, nous enseignant cette opacité originelle du
sujet à lui-même, interdisent la validationa prioride toute explication
endogène.

L’insu de l’acteur
L’acteur n’a pas le privilège de la bonne interprétation de son action sur
l’enquêteur. La conception de l’acteur repose surun fond d’inconscience
qu’il fautdépasservers les cadres sociaux,vers la situation etl’histoire du
sujet. En ceci je ne fais que prolonger lesthèses de Durkheim, lorsqu’il
affirme dansuntexte peupratiqué des sociologues,La conception matérialiste
de l’histoire: «Nous croyons féconde cette idée que lavie sociale doit
s’expliquer, non par la conception que s’en fontceuxquiyparticipent, mais
par des causes profondes qui échappentà la conscience». Ilya donc de la
méconnaissance, de l’insuinconscien, de l’«t». Mais ce n’estpasune raison
non plus pour ne pas prendre les conceptions des acteurs comme objet
d’analyse, à condition de les référencer, de les situer, de les contextualiser, de
cadrerces conceptions.

Les représentations que se fontles acteurs sonten règle générale en
correspondance avec les représentations dominantes de leur groupe
d’appartenance. Et toutsavoir dominant tend à maintenir l’ordre existant, la
stabilité des situations qui le génèrent. En ceci ce savoir est« idéologique » au
sens classique que reprendra Mannheim, à savoir que les projets etintérêts de
certains groupes ouclasses parviennentainsi à s’exprimer inconsciemment
dans certainesthéories, dans certaines représentations oudogmes, ou
injonctions collectives. Les intérêts de certains groupes parviennentmême à
s’exprimer dans la conscience de groupes qui ontobjectivementdes intérêts
divergents, mais qui l’ignorent ;en ceci consiste l’inculcation idéologique et
l’effetde la domination. Les dominés en arriventà penser dans lestermes
mêmes des dominants, etperpétuenten conséquence la domination dontils
sont victimes;c’estainsi par exemple que ce sontles femmes qui, dans
certaines communautés perpétuentles pratiques d’excision. Les mots
ordinaires, les concepts morauxplus particulièrement, sonten ceci porteurs
d’une forme de conscience, d’un rapportsocial méconnu(justice,travail,
devoir, obéissance à latradition, honneur, obligation, mérite, dette,
récompense, fidélité, etc.). Nous sommes donc spontanémentamenés à
penser, à sentir, à percevoir d’une manière déterminée, etnous ne pouvons
nous en déprendre qu’en pensantscientifiquement, sociologiquement,
c’està-dire en rupture avec l’usage commun.

Notreweltanschauung,notrevision dumonde estd’une certaine
manière, eten partie, le produitde lavie collective à laquelle nous
participons. L’ascèse disciplinaire seule peutpermettre de s’émanciper des