L'invention de la Valeur Universelle Exceptionnelle de l'Unesco

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De la Valeur Universelle Exceptionnelle de 1972, en passant par la Convention pour la reconnaissance de l'immatérialité de 2003, le patrimoine mondial de l'UNESCO, à l'importante plasticité conceptuelle, ne cesse d'évoluer. Cet ouvrage invite au débat sur l'évolution du patrimoine mondial, à travers trois axes : diachronique, interactionniste et communicationnel, mais aussi politique et prospectif.

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Date de parution 01 janvier 2015
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EAN13 9782336366975
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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L’invention de la Valeur Universelle Sous la direction de
Alain CHENEVEZ et Exceptionnelle de l’Unesco
Nanta NOVELLO PAGLIANTI
Une utopie contemporaine
De la Valeur Universelle Exceptionnelle de 1972 en passant
par la Convention pour la reconnaissance de l’immatérialité L’invention de lade 2003, le patrimoine mondial de l’Unesco, à l’importante
plasticité conceptuelle, ne cesse d’évoluer.
Allons-nous vers un nouvel universalisme plus pragmatique, Valeur Universelle
plus respectueux de la diversité, des communautés locales et
des droits culturels des individus ? Le désir de reconnaissance
universelle transforme-t-il le rapport au patrimoine, modifi e-t-il Exceptionnelle
notre perception de l’environnement, du paysage mais aussi du
monumental et du culturel ? Observons-nous une unité ou une de l’Unescodiversifi cation des usages et des pratiques ?
Cet ouvrage invite au débat sur l’évolution du patrimoine
mondial à travers trois axes : diachronique, interactionniste et
Une utopie contemporainecommunicationnel, mais aussi politique et prospectif.
Alain CHENEVEZ est maître de conférences à l’Université de Bourgogne
et membre du laboratoire CIMÉOS/Dij on (EA 4177). Il est également
président de SEA Europe http://www.seaeurope.org.
Nanta NOVELLO PAGLIANTI est maître de conférences à l’Université de
Franche-Comté et membre principal du laboratoire CIMEOS/Dij on (EA
4177).
Illustration de couverture : ©RESEDA -
Studio graphique (Lyon)
ISBN : 978-2-343-04985-4
9 782343 04985425 € L O G I Q U E S S O CI AL E S
Sous la direction de
L’invention de la Valeur Universelle Exceptionnelle de l’Unesco
Alain CHENEVEZ et
Une utopie contemporaine
Nanta NOVELLO PAGLIANTI



L’invention de la Valeur Universelle
Exceptionnelle de l’Unesco
Une utopie contemporaine



























Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la
dominante reste universitaire, la collection « Logiques Sociales » entend
favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir
les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience
qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou
qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une
réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.


Dernières parutions

Yannick BRUN-PICARD, Plus loin que le développement durable : la
durabilité, 2014.
Jean-Michel LE BOT, Eléments d’écologie humaine, 2014.
Claude GIRAUD, Qu’est-ce qui fait société ?, 2014.
Nicole ROELENS, Manifeste pour la décolonisation de l’humanité
femelle. Tome 4 : poussées d’émancipation et violences colonisatrices,
2014.
Khosro MALEKI, Introduction à la sociologie du mécontentement social,
2014.
Jean PENEFF, Howard S. Becker. Sociologue et musicien dans l’école de
Chicago, 2014.
Jean-Michel BESSETTE, Être socio-anthropologue aujourd’hui ?, 2014.
Alexandre DAFFLON, Il faut bien que jeunesse se fasse ! Ethnographie
d’une société de jeunesse campagnarde, 2014.
Jean PENEFF, Howard S. Becker. Sociologue et musicien dans l’école de
Chicago, 2014.
Dominique MARTIN, Relations de travail et changement social, 2014.
Thomas PIERRE, L’action en force et les forces en action. Sociologie
pragmatique des forces, 2014.
Jean FERRETTE (dir.), Souffrances hiérarchiques au travail. L’exemple
du secteur public, 2014.
Sous la direction de Sandrine GAYMARD et Angel EGIDO, Mobilités et
transports durables : des enjeux sécuritaires et de santé, 2014.
Simon TABET, Le projet sociologique de Zygmunt Bauman. Vers une
approche critique de la postmodernité, 2014.
Pascale MARCOTTE et Olivier THEVENIN (dir.), Sociabilités et
transmissions dans les expériences de loisir, 2014. Sous la direction de
Alain CHENEVEZ et
Nanta NOVELLO PAGLIANTI



L’invention de la Valeur Universelle
Exceptionnelle de l’Unesco
Une utopie contemporaine





















































© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04985-4
EAN : 9782343049854 Ce livre réunit certaines contributions présentées, lors du
colloque organisé pour le 40ème anniversaire de la Convention
du patrimoine mondial de l’Unesco, en novembre 2012 à
Dijon : « L’invention de la « Valeur Universelle
Exceptionnelle ».
Il a été réalisé avec le soutien et la collaboration du Centre du
patrimoine mondial de l’Unesco, du laboratoire CIMEOS (EA
4177), du Centre Georges Chevrier (UMR 7366), la Maison des
Sciences de l’Homme de l’Université de Bourgogne et son Pôle
culture et patrimoine. Nous exprimons toute notre gratitude au
concours du Groupement d’Intérêt Scientifique Institutions
patrimoniales et Pratiques Interculturelles (GIS IPAPIC,
http://www.ipapic.eu/).

Comité de pilotage
Alain CHENEVEZ (Université de Bourgogne), Ghislaine
GLASSONDESCHAUMES (Ingénieure de recherche CNRS, GIS IPAPIC), Maria
GRAVARI-BARBAS (Université Paris 1), Hélène HATZFELD (Ministère de la
culture, GIS IPAPIC), Nanta NOVELLO PAGLIANTI (Université de
Bourgogne), Philippe POIRRIER (Université de Bourgogne), Daniel
RAICHVARG (Université de Bourgogne), Marielle RICHON (Centre du
patrimoine mondial de l’Unesco), Jean-Louis TORNATORE (Université de
Bourgogne).

Comité scientifique
Mohamed BERRIANE (Université de Rabat, Maroc), Christine CAMERON
(UNESCO, Canada), William LOGAN (Université de Deakin,
Melborne/Australie), Wided MAJDOUB (Université de Sousse, Tunisie),
Lucie MORRISSET (UQAM, Canada), David PICARD (Nouvelle Université
de Lisbonne, Portugal), Mike ROBINSON (Université de Birmingham,
Royaume-Uni), Jarkko SAARINEN (Université de Olou, Finlande), Walter
SANTAGATA (Université de Turin, Italie), Clara SARMENTO (Institut
polytechnique de Porto (IPP), Portugal), Nalini THAKUR (Ecole d'urbanisme
et d'architecture de Delhi, Inde), Jordi TRESSERAS (Université de Barcelone,
Espagne), Yves WINKIN (ENS-Lyon, France).











SOMMAIRE


Introduction générale : Les métamorphoses du patrimoine
mondial. Alain CHENEVEZ ................................................... 11
Les dynamiques de la valeur du patrimoine aujourd’hui :
évolutions et changements. Nanta NOVELLO-PAGLIANTI . 33


Chapitre 1 : Histoire et approches juridiques
de la Valeur Universelle Exceptionnelle. ........ 39
Les prémices de la Convention sur le patrimoine mondial de
l’Unesco de 1972. Chloé MAUREL ........................................ 42
« Le patrimoine mondial de l’humanité tout entière » : un
patrimoine mondial exceptionnel ; un propriétaire
extraordinaire mais une propriété culturelle ordinaire ? Annie
HÉRITIER ............................................................................... 59
La valeur universelle exceptionnelle, entre conviction et
sélection. Exemple de la grotte Chauvet-Pont-d’Arc
(ArdècheFrance). Charlotte MALGAT, Jean-Jacques DELANNOY .... 78


Chapitre 2 : Aspects communicationnels et
logiques d’acteurs.............................................. 95
Valeur universelle et valeurs locales : quelle place pour les
populations ? L’exemple de la ville d’Arequipa, Pérou. Mathieu
DORMAELS ........................................................................... 98
9
Contingences et médiations de la Valeur Universelle
Exceptionnelle : le local, l’international et l’universel dans deux
parcs naturels du patrimoine mondial. Igor BABOU ............ 115
Liverpool : Radiographie d'un classement au patrimoine
mondial de l'UNESCO. Cécile DOUSTALY et Sylvie NAIL
............................................................................................... 131
Constellations Outre Atlantique. La construction d’un jeu
d’acteurs entre Brésil et Europe autour de la V.U.E. de Rio de
Janeiro. Véronique ZAMANT ............................................... 148


Chapitre 3 : Enjeux politiques de la Valeur
Universelle Exceptionnelle. ............................169
La Valeur Universelle Exceptionnelle des sites précolombiens
de Chaco et Paquimé sur la frontière des Etats-Unis et du
Mexique. Richard SHIELDHOUSE ...................................... 173
La Valeur Universelle Exceptionnelle de la vieille ville de Ping
Yao : ses habitants, victimes ou gardiens du patrimoine ? Yao
YIFENG & Shao YOUG ....................................................... 190
Patrimoine syrien en danger. Shaker AL SHBIB .................. 201
L’immatériel pour matière. Le repas gastronomique des
français. Jean-Jacques BOUTAUD ....................................... 210


La Valeur Universelle Exceptionnelle, et
après ? ..............................................................226
Ce à quoi nous tenons et dont nous dépendons. Continuité et
extériorité de l’expérience patrimoniale. Jean-Louis
TORNATORE ....................................................................... 226




10
Introduction générale : Les métamorphoses du patrimoine
mondial. Alain CHENEVEZ

Maître de conférences, Université de Bourgogne
Laboratoire CIMEOS (EA4177)



L’acte constitutif créant une Organisation des Nations Unies
pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), est ratifié à
Londres le 16 novembre 1945 par une vingtaine d’Etats à
l’échelle mondiale. Affirmant en préambule que
« l’incompréhension mutuelle des peuples a toujours été, au
cours de l’histoire, à l’origine de la suspicion et de la méfiance
entre nations, par où leurs désaccords ont trop souvent
dégénéré en guerre », et soulignant qu’une « paix fondée sur les
seuls accords économiques et politiques des gouvernements ne
saurait entraîner l’adhésion unanime, durable et sincère des
peuples et que, par conséquent, cette paix doit être établie sur
le fondement de la solidarité intellectuelle et morale de
1l’humanité » , l’organisation internationale propose de défendre
et de promouvoir les valeurs culturelles et éducatives face au
marché social dont les dangers et le rôle dans le déclenchement
des conflits mondiaux au XXème siècle étaient alors confirmés
par d’éminents économistes tel Karl Polanyi (Polanyi, 1944).
Vingt sept ans plus tard en novembre 1972, l’UNESCO
constatant « que le patrimoine culturel et le patrimoine naturel
sont de plus en plus menacés de destruction non seulement par
les causes traditionnelles de dégradation mais encore par
l'évolution de la vie sociale et économique qui les aggrave par
des phénomènes d'altération ou de destruction encore plus
2redoutables » , préconise aux différents Etats à l’échelle
internationale d’identifier, de protéger et de préserver du
patrimoine culturel et/ou naturel, plus encore de singulariser

1 Voir site Unesco : whc.unesco.org
2 Voir Convention du patrimoine mondial de l’Unesco, naturel et culturel,
1972 – site Unesco.
11
celui pouvant prétendre à une Valeur Universelle
3Exceptionnelle (Outstanding Universal Value) pour
l’Humanité. Ce programme est l’objet d’un traité international
matérialisé par une Convention du patrimoine mondial et signé
4par la centaine d’Etats-membres en 1972 . Ce projet a pour but
de repérer, nommer et préserver les biens dits culturels ou
naturels en présentant une Liste représentant l’héritage commun
de l’Humanité. Son originalité est de nommer et de protéger des
biens naturels et/ou culturels distingués sur des critères, tels
ceux de représenter un chef-d’œuvre du génie créateur humain,
témoigner d’un échange d’influences remarquable, apporter un
témoignage unique et exceptionnel ou encore représenter des
aires d’une beauté naturelle majeure, pour n’en citer que
quelques-uns.
La Convention de l’Unesco de 1972 est le prolongement
d’une définition très européenne d’un patrimoine collectif
culturel et naturel. Avant de devenir mondial, le patrimoine est
une allégorie qui n’a cessé de se métamorphoser depuis plus de
deux siècles (Choay, 1996) et dont il est difficile de réaliser la
genèse. Dans sa signification initiale, le patrimoine est ce qui se
transmet dans une famille, ce sont les biens domestiques indivis
dont la figure tutélaire du père est le garant et le responsable.
èmeAu 18 siècle, les États européens en devenant autonomes du
pouvoir religieux et royal empruntent la métaphore du
patrimoine familial afin de désigner des objets matériels et
symboliques pour accompagner la fondation des Etats-nations
et la liberté conquise sur l’Ancien Régime. En France, avec la
Révolution française, une politique du patrimoine collectif se
matérialise, par exemple avec la fondation des institutions
patrimoniales, les Archives nationales, le Conservatoire

3 La déclaration de valeur universelle exceptionnelle doit comprendre un
résumé de la décision du Comité certifiant que le bien a une valeur universelle
exceptionnelle, identifiant les critères selon lesquels le bien a été inscrit,
comprenant les évaluations des conditions d’intégrité et/ou d’authenticité et
les mesures en vigueur pour la protection et la gestion.
4 La convention est disponible en ligne : vhc.unesco.org/fr/conventiontexte


12
national des arts et métiers, mais aussi le Musée de la
République en 1793 (du Louvre) où les biens saisis à la royauté,
à l’église mais aussi aux émigrés deviennent un héritage moral
et non vénal, où les biens inscrivent le pays dans une histoire
prestigieuse consacrant ainsi l’idée de progrès, d’Art universel
qui doit promettre une nouvelle société extirpée de la
communauté et des croyances irrationnelles (Pommier, 1991 /
Poulot, 1997). Naît alors le souci singulier de désigner des
Monuments Historiques, qu’accompagne un inventaire des
bâtiments et des monuments à sauvegarder. Avant cette période,
« l’habitude » était de récupérer pierres et matériaux sur les
bâtiments anciens, pour en construire de nouveau ; le réemploi
était l’usage et la conservation du bâti l’exception. Mais dans
un processus de sécularisation, le patrimoine collectif est alors
entendu comme ce qui doit permettre de transmettre les grandes
œuvres des Beaux-Arts et des Antiquités nationales dans une
perspective didactique et émancipatoire, l’Etat devenant
l’arbitre et le garant, en quelque sorte le « Pater familias ». Ce
projet politique d’instrumentation de la rhétorique patrimoniale
ne devient une notion juridique en Europe qu’à la fin du 19ème
5et surtout au début du 20ème siècle (1887, 1906 et 1913 en
France), définie dans un code sur les Monuments Historiques et
les sites qui n’a cessé depuis de se développer vers celui plus
générale du patrimoine (Di Gioia & Chaumier, 2008 / Poirier,
2003).
Cependant, avant d’être un concept juridique à la fin du
19ème siècle, l’invention du Monument Historique naît en
France de la réaction aux vandalismes qui jalonnent les
révolutions sociales et politiques et accompagnent le
désenchantement du monde au 18ème siècle. Mais c’est aussi le
produit du romantisme et de la littérature qui s’exprime
quelques années plus tard, comme en témoigne par exemple le

5 La Loi de 1906 porte sur les sites pittoresques et monuments naturels, qui
jouent un rôle important dans le patrimoine mondial de l’Unesco cinquante
ans plus tard. Elle répond à une réaction des amateurs de beaux paysages,
fortement liée aux peintres de l’École de Barbizon, puis des impressionnistes,
et au développement du tourisme et de la randonnée pédestre.
13
pamphlet de Victor Hugo sur la guerre aux démolisseurs en
1832, s’insurgeant contre la jouissance totale de la propriété
privée. « Quels que soient les droits de la propriété, la
destruction d’un édifice historique et monumental, ne doit pas
être permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt
aveugle sur leur honneur ; misérables hommes, et si imbéciles
qu’ils ne comprennent même pas qu’ils sont des barbares ! Il y
a deux choses dans un édifice, son usage et sa beauté, son
usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde, à
vous, à moi, à nous » (Victor Hugo, 1832).
Ceci souligne que le patrimoine est le produit d’une
maïeutique et/ou d’une rhétorique, qui est, avant tout, un projet
politique avant d’être une technique de conservation, un objet
juridique ou un traité international. Le droit arrive après la
reconnaissance sociale et politique, il accrédite à posteriori la
construction d’un intérêt, d’une volonté de prendre soin, d’un
souci de préservation et/de de valorisation, de conservation
et/ou de transmission. Le patrimoine est un esprit (Tornatore,
2008) avant d’être une forme et/ou institution juridique, c’est
une sorte de souffle, un désir, une puissance politique
d’instituer.
Ainsi, au cours du 19ème siècle le patrimoine concerne
surtout du bâti monumental, c’est « l’outil » privilégié des
Etats-nations pour s’imposer dans la compétition entre les pays
en Europe mais aussi dans le monde (Auduc, 2008). Les
Monuments Historiques désignent alors des objets
emblématiques et iconiques qui sont avant tout au service de la
cohésion géographique et politique, de la centralisation des
pouvoirs et appuient le renforcement de leur légitimité auprès
des peuples (Thiesse, 1997). En 1872, les États-Unis mettent en
avant la nature comme un élément à singulariser avec la
création du Parc national de Yellowstone. Cette désignation
patrimoniale est censée représenter une nation puissante
inscrivant et matérialisant son histoire dans des paysages
grandioses et des animaux emblèmes, tout en déportant les
indiens alors présents (Descola, 2011). En France, la passion de
l'empereur Napoléon III, pour l'histoire romaine et la guerre des
Gaules, suscite la première grande campagne de fouilles
archéologiques à Alise-Sainte-Reine en Bourgogne. L’empereur
14
utilise l’idée monumentale et l’Histoire pour inscrire la France
dans une diachronie prestigieuse au nom d’une authenticité
souvent faussée car reconstruite et remaniée (Sire, 2005). Le
patrimoine monumental et historique est alors un outil politique
sélectif, un instrument idéologique utile au développement des
nationalismes et à la consolidation des pouvoirs nationaux
(Guillaume, 1980). Il impose le souvenir et occupe l’espace
public au sens habermatien. Le bien commun, la transmission
et la protection nécessaire de certains éléments ou sites, la
conservation et les éléments liés à l’éducation au patrimoine et
à la formation du citoyen sont à cet égard pétris d’intérêts plus
pragmatiques et très liés à la reproduction de l’ordre social et
politique. Ce n’est pas le passé qui s’impose aux acteurs
sociaux qui produisent le patrimoine, mais c’est bien au présent
que s’imposent les choix de ce qu’il est utile de distinguer, de
préserver et/ou de transmettre (Davallon, 2000). Autrement dit,
le patrimoine est avant tout un instrument de pouvoir au service
d’intérêts sociaux et politiques du présent.
Cette vision utilitariste, qui s’impose du haut vers le bas, est
en partie tempérée par l’extension importante que le patrimoine
connaît au 20ème siècle, à la fois sur les types d’objets
sélectionnés et sur les acteurs qui souhaitent produire du
patrimoine. Un processus entre les deux-guerres, non plus
simplement porté par l’Etat et ses agents mais aussi désormais
par une multitude d’acteurs de la société civile provenant des
sociétés savantes ou régionalistes, provoque une sorte de
démocratisation patrimoniale. Nous voyons à partir des années
1920 puis avec la loi de 1930 sur les sites, des paysages urbains,
ruraux, naturels ou historiques, des architectures vernaculaires
et populaires, pittoresques ou scientifiques, singularisés par les
services des Monuments Historiques mais dont l’intérêt est
impulsé par le mouvement associatif et l’engagement citoyen.
Porté par l’humanisme, par l’ethnologie, mais aussi par le
tourisme naissant, le patrimoine n’est plus simplement destiné à
incarner les grandes nations, mais aussi les petites patries, les
régions nourries par le folklore et le pittoresque
(BerthoLavenir, 1999). Le regard sur le patrimoine se transforme,
devient même dans la deuxième partie du 20ème siècle, à partir
des années 1960, une représentation de ce que nous devrions
15
protéger ou simplement « soigner », déterminant une attention
nouvelle au cadre de vie avec un développement de
l’administration juridique et de législations induisant l’apport
de plus de protections et de subventions. Les destructions
massives du 20ème siècle et le sentiment de pollution croissante
semblent susciter un besoin nouveau de préservation et
d’attention à notre environnement social et naturel (Micoud,
2001). Une nouvelle morale semble s’incarner dans l’idée
patrimoniale du soin et de l’attachement à une diversité toujours
plus vaste. Après la Seconde guerre mondiale, le processus
s’accélère et la dilatation patrimoniale se matérialise par des
objets, sites et/ou espaces maritimes, industriels, culinaires ou
vernaculaires par exemple. Nous ne protégeons plus seulement
des objets uniques mais typiques, plus simplement des sites
localisés mais aussi leurs abords, leurs environnements, leurs
paysages dans une dimension scientifique renforcée. Avec la
Loi Malraux, il en est de même des ensembles urbains
importants : l’authenticité doit désormais être raisonnée et
l’appréciation par des experts s’affirme (Heinich, 2010). La
dimension chronologique devient secondaire, les éléments
choisis peuvent désormais être très proches de notre
contemporanéité. La prolifération patrimoniale est enclenchée
et plus rien ne semble l’arrêter d’autant que le mouvement
associatif très actif se saisit sans cesse de nouveaux objets
(Glevarec & Saez, 2002). Le patrimoine devient tout autant une
dette vis à vis du passé qu’un devoir de préservation et
d’attention pour le présent et l’avenir (Tornatore, 2010), mais
aussi programme de loisirs et d’éducation pour tous les publics.
D’aucuns parlent d’abus monumental (Debray, 1991) ou
soulignent le caractère mortifère de la machine patrimoniale
(Jeudy, 2008) mais le processus est sans aucun doute plus
complexe et dynamique, nous y reviendrons. Ce que nous
pouvons souligner à travers cette histoire et pour mieux définir
notre objet, c’est qu’il n’y a pas d’ontologie du patrimoine,
c’est une invention sémantique et législative avec ses partisans
et ses détracteurs, ses inspecteurs et ses experts, ses codes et ses
acteurs scientifiques et politiques qui choisissent et
convainquent de ce qu’il est important de désigner comme du
patrimoine, comme ayant une valeur symbolique. Ce qui a
16
changé, c’est que les acteurs qui nourrissent les énoncés du
patrimoine dépassent désormais très largement les services des
Monuments Historiques : élus, experts du développement
économique ou touristique, ambassadeurs, associations,
commerçants et même individus. Sans nier les statuts et les
hiérarchies, ils définissent en quelque sorte ce qui doit compter
pour une société ou une communauté donnée, ce sur quoi nous
devons investir du temps, de l’argent ou de l’énergie tout
simplement (Rautenberg, 2010). Chaque génération
recaractérise ce qu’elle considère comme du patrimoine, c’est une
valeur relative et en constante métamorphose, produite par des
configurations d’acteurs.
Après de nombreuses tentatives, au cours des années 1930,
de la Société des Nations, concrétisées avec la conférence
d’Athènes en 1931, il faut attendre la fin de la Seconde guerre
mondiale pour que la métaphore patrimoniale s’internationalise.
L’organisation non gouvernementale, l’Union internationale
pour la conservation de la nature (UICN) fait émerger les
questions environnementales à l’échelle mondiale dès 1948.
Puis, c’est au tour du patrimoine culturel, avec la Convention
pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé en
1954. En 1956, est fondé le Centre international d’études pour
la conservation et la restauration des biens culturels (ICCROM)
dont le but est d’informer et de sensibiliser dans le domaine de
la conservation-restauration. L’adoption de la charte de Venise
en 1964 préfigure la création en 1965 du Conseil international
des monuments et des sites (ICOMOS), association mondiale
de professionnels dont l’objectif est la conservation des
monuments, des ensembles et des sites du patrimoine culturel.
C’est en 1972 que la métaphore patrimoniale connaît une
nouvelle matérialisation internationale avec la Convention du
patrimoine mondial de l’Unesco. L’IUCN, l’ICCROM et
l’ICOMOS sont partie prenante dans la rédaction de cette
Convention du patrimoine mondial et sont des organisations qui
participent et font partie de l’organe consultatif dès la fondation
du Comité du patrimoine mondial en 1976. Ce dernier élabore
les premières Orientations devant guider par des Critères la
mise en œuvre de la Convention du patrimoine mondial. Il
procède aux premières inscriptions, sur la Liste du patrimoine
17
mondial, de biens considérés comme ayant une Valeur
Universelle Exceptionnelle ; en 1978-79 l’Independence Hall et
le Parc national de Yellowstone aux Etats Unis, le Mont-Saint
Michel, le Palais de Versailles en France ou Le Caire historique
en Égypte pour n’en citer que quelques-uns. L’Unesco propose
d’inciter les Etats, c’est-à-dire les organisations politiques et
juridiques d'un territoire délimité, considérés comme seuls
souverains en la matière, à soumettre des sites ou des éléments
exceptionnels du pays. Dans un premier temps, les éléments
sélectionnés sont inscrits sur une liste indicative qui constitue la
première étape de l’inscription sur la liste du patrimoine
mondial. C’est l’antichambre listant les éléments mis en avant
par chaque Etat pour obtenir du Comité, le cas échéant, une
reconnaissance de la Valeur Universelle Exceptionnelle du Bien
garantissant son inscription sur la liste du patrimoine mondial.
A la fin des années 1970, l’institution onusienne propose de
fournir une assistance technique et une formation
professionnelle pour une meilleure efficacité et pour élaborer
des plans de gestion, censés garantir la légitimité finale du
choix des objets patrimoniaux destinés à être protégés et
6transmis aux générations futures . L’Unesco s’impose comme
un gardien du temple au pouvoir moral et symbolique à
l’échelle planétaire et présente la Valeur Universelle
Exceptionnelle comme « une importance culturelle et/ou
naturelle tellement exceptionnelle qu'elle transcende les
frontières nationales et qu'elle présente le même caractère
inestimable pour les générations actuelles et futures de
l'ensemble de l'Humanité. À ce titre, la protection permanente
de ce patrimoine est de la plus haute importance pour la
communauté internationale tout entière » (Section II. A.
paragraphe 49). Ainsi l’Unesco aurait pour objectif de
codéfinir avec chaque Etat-souverain le meilleur, le summum et le
top niveau, autrement dit les lieux culturels et naturels les plus
exceptionnels de la terre entière dans une « communion »

6 La sélection est basée sur dix critères : six pour le patrimoine culturel (I–VI)
et quatre pour le patrimoine naturel (VII–X); Certains sites, désignés comme «
mixtes », représentent à la fois un patrimoine culturel et naturel.
18
consensuelle et globale, tandis que l’ICOMOS et l’UICN se
voient attribuer le rôle d’évaluateurs de leur Valeur Universelle
Exceptionnelle, culturelle et/ou naturelle.
Cette notion de Valeur Universelle Exceptionnelle reste
cependant floue et difficile à définir. Comment est-elle
déterminée ? Le Comité du patrimoine mondial est, dès sa
fondation, « conscient que la valeur universelle exceptionnelle
est un concept qui doit embrasser toutes les cultures, les
régions et les peuples, sans ignorer pour autant les différentes
interprétations culturelles de la valeur universelle
exceptionnelle du fait qu'elles émanent de minorités,
d'autochtones et/ou de populations locales ». Mais comment
apprécier son importance en fonction de critères clairs et
cohérents ? Comment estimer une ou des formes de
reconnaissance et fixer l’évaluation de son intégrité à l’échelle
de la planète ? Le chantier est d’une grandeur conséquente et
non sans enjeu symbolique et politique, il est le produit d’un
processus complexe indispensable pour accréditer sa légitimité.
Car il faut convaincre et fabriquer de toutes pièces ce qui peut
apparaître comme une chimère ou plutôt un non-lieu au premier
sens du terme, une composition théorique « hors sol » d’une
définition alors très occidentale du patrimoine, qu’il faut
adapter à chaque situation et à chaque pays ou culture. La
Valeur Universelle Exceptionnelle de 1972 est une construction
sociale, mais plus encore une production quasi-littéraire, une
sorte de mythe contemporain : celui d’une fraternité universelle
d’apparence consensuelle, une valeur symbolique qui
s’imposerait hors des conflits, hors de l’exploitation
économique, hors du relativisme culturel, hors des rapports de
forces, hors de la violence et des luttes pour l’appropriation du
patrimoine, mais aussi des controverses et des formes de
domination.
La Valeur Universelle exceptionnelle serait alors l’utopie
d’un patrimoine authentique et incontestable, qu’il soit naturel
et culturel, qui s’imposerait à tous, selon des critères planétaires
objectifs, consacrés par essence. La reconnaissance de l’Unesco
doit sauver certains éléments patrimoniaux majeurs du péril
avec une prise de conscience de l’intérêt de sa préservation dans
une démarche de distinction universelle. En 1959 et au début
19
des années 1960, les premières campagnes mondiales de
l’Unesco pour sauver des sites en danger (Abou Simbel, Venise
ou Borobudur en Indonésie) mobilisent l’opinion publique et
font connaître l’organisation onusienne auprès du grand public,
tout en introduisant l’idée que la protection du patrimoine à
l’échelle internationale est légitime et utile. L’Unesco est avant
tout là, pour inciter les Etats à faire leur travail, les
accompagner et les former en s’inscrivant dans une
collaboration canonique, au-delà des intérêts politiques et/ou
économiques. Le patrimoine mondial de l’Unesco n’a pas de
valeur juridique contraignante, contrairement aux lois
nationales sur les Monuments Historiques, mais la convention
est incitative. Elle représente une sorte d’éthique déontologique
internationale et doit aiguillonner l’intérêt de l’ensemble des
Etats-membres en la matière. Seulement tout ne va pas de soi, il
faut à proprement parler fabriquer une croyance, celle de la
légitimé de la Valeur Universelle Exceptionnelle et de l’intérêt
des interventions de l’organisation internationale. En finalité, il
faut persuader des Etats et in fine des populations et cette fois à
l’échelle universelle, qu’ils possèdent un intérêt et des valeurs
patrimoniales communes auxquelles ils doivent s’affilier. Le
processus est toujours en cours car les formes et principes qui
fondent la convention évoluent constamment et les acteurs qui
participent à la définition du patrimoine ne cessent de s’élargir :
scientifiques, mouvements associatifs, communautés locales.
Les notions de valeur exceptionnelle, d’universalité, de biens
communs majeurs sont vite apparues comme des concepts
problématiques. Loin de s’imposer avec évidence, la Valeur
Universelle Exceptionnelle prônée par l’Unesco en 1972 est
rapidement confrontée à son caractère vague et imprécis.
Comme le montre Chloé Maurel dans ce livre, d’aucuns
reprochent au patrimoine mondial de trop privilégier les
conceptions occidentales du patrimoine (matérielles et
monumentales) et ne pas suffisamment privilégier la diversité
culturelle, de proposer une convention trop naïve et surannée
rappelant la période des Beaux-Arts de l’Occident du
XVIIIème, aussi de trop avantager le marbre et la pierre et pas
assez l’immatériel. Face aux critiques liées au retour d’une
conception antédiluvienne et ethnocentrée du concept des chefs
20
d’œuvre de l’Humanité, expliquant au cours des années 1970 et
80, la trop forte présence des sites occidentaux au détriment
d’autres continents, de l’Afrique, des Etats Arabes mais aussi
des Etats d’Amérique latine et Caraïbes, la Convention fait
l’objet d’Orientations devant guider la mise en œuvre de la
Convention du patrimoine mondial, mais aussi de
Recommandations et de Déclarations. Ces dernières permettent
à l’organisation internationale, sans pour autant modifier le
texte de base de 1972, d’affiner peu à peu le concept, d’évoluer
avec « l’air du temps » (prise en compte par exemple du
développement durable), et d’assimiler d’autres notions moins
occidentales du patrimoine, plus liées à celles de la diversité, du
paysage culturel, du développement et de l’implication des
communautés locales. Pour répondre aux critiques et au fil de
réunions successives de l’Unesco, force est de constater la
grande fluctuation et la variabilité des interprétations pour
7caractériser les Critères de la Valeur Universelle
Exceptionnelle. Métamorphoses pragmatiques et conceptuelles
qui mènent notamment à l’adoption par exemple d’une nouvelle
notion de patrimoine culturel immatériel, qui est
l’aboutissement, en grande partie, de la Recommandation de la
protection des cultures traditionnelles en 1989 mais aussi de la
8Déclaration sur la diversité culturelle en 2001 . Cette notion de
patrimoine vivant successivement nommé « folklore »,
« culture traditionnelle et populaire », puis « patrimoine

7 La Valeur Universelle Exceptionnelle s’appuie sur un ou plusieurs des 10
critères, ainsi que l’intégrité et l’authenticité, exprimés à travers des
« attributs ». Le terme de critère est important et ne peut pas être utilisé dans
son sens générique. Il y en a dix et un de plus. Ils ont évolué dans la forme
mais peu sur le fond. Jusqu’à la fin de 2004, les sites du patrimoine mondial
étaient sélectionnés sur la base de six critères culturels et quatre critères
naturels. Avec l’adoption de la version révisée des Orientations, il n’existe
plus qu’un ensemble unique de dix critères. (whc.unesco.org, novembre 2013)
8 Ainsi la déclaration universelle de l’Unesco sur la diversité culturelle, qui
préfigure le texte de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel
immatériel, souligne en 2001 que « dans nos sociétés de plus en plus
diversifiées, il est indispensable d’assurer une interaction harmonieuse et un
vouloir vivre ensemble de personnes et de groupes aux identités culturelles à
la fois plurielles, variées et dynamiques. »
21
immatériel » est adoptée en 2003 par l’Unesco. Cette
orientation renverse en quelque sorte la perspective (ce sont les
communautés locales qui doivent choisir leur patrimoine),
induisant pour certains un nouveau régime de patrimonialité ou
la Valeur Universelle Exceptionnelle n’apparaît plus (Turgeon
Laurier, 2010). Les deux conventions de 1972 et celles de 2003
sont très différentes, dans leur concept et dans les modalités de
leur instruction. Pour le patrimoine culturel immatériel, exit les
experts et les représentants de la culture consacrée, ce sont les
communautés ou les habitants eux-mêmes qui choisissent leur
patrimoine, non plus monumental, mais des formes plus
informelles dans leurs diversités, des pratiques, des
représentations, un environnement culturel et anthropologique
apte à garantir la re-création permanente des cultures, en lien
9avec la nature . La liste du patrimoine immatériel de l’humanité
n’a plus simplement pour but de récompenser le meilleur et
l’exceptionnel, mais de distinguer des importances
immatérielles subjectives portées par des communautés, se
détachant en grande partie des attributs de la Valeur Universelle
Exceptionnelle. Ce qui rapproche les deux notions de 1972 et
2003, c’est le rôle des Etats qui en dernier ressort déterminent
ce qui doit être inscrit sur la Liste du patrimoine mondial, que
ce soit au titre des valeurs matérielles ou immatérielles, au titre
de la Valeur Universelle Exceptionnelle ou au titre du
patrimoine culturel immatériel. Cela interroge sur les conditions
par lesquelles des communautés locales réussissent à faire
reconnaître leurs subjectivités par leur Etat, comme étant digne
d’obtenir une distinction internationale. La désignation
patrimoniale reste de toute façon inscrite sur des territoires
nationaux et encadrée par des politiques publiques et des
experts.
Ces évolutions soulignent cependant l’importante plasticité
conceptuelle du patrimoine mondial de l’Unesco qui ne cesse
de se métamorphoser avec de nouvelles références aux
consonances plus anthropologiques, plus participatives, de plus

9 Déclaration universelle de l’Unesco, article 2, 2 novembre 2001, disponible
en ligne. whc.unesco.org
22
en plus liées à l’idée des droits culturels (Lucas, 2012), aux
paysages culturels et moins aux grandes œuvres et à
l’exceptionnalité monumentale. Avec le patrimoine oral et
immatériel de l’humanité, la tendance est confirmée, il ne s’agit
plus simplement d’une liste d’éléments bâtis ou naturels
consacrés, mais d’une diversité patrimoniale s’incarnant dans la
mixité et la pluralité culturelle, un patrimoine intégré. Ces
déplacements de signification et de légitimité se réalisent sous
l’influence de l’anthropologie et de l’ethnologie (Bortolotto,
2011), dans une conception plus anglo-saxonne mais aussi sous
le feu des critiques des pays non occidentaux d’Asie, d’Afrique
ou d’Amérique Latine. Chiara Bortolotto souligne à cet égard le
rôle important du Japon tout au long de la décennie des années
1990 dans la mise en place du patrimoine culturel immatériel
(PCI) de l’Unesco imposant à partir de 2003 la notion de trésor
humain. Le patrimoine mondial apparaît une notion modulable,
qui se transforme en intégrant en quelque sorte les critiques,
s’adapte aux interactions sociales et aux conflits d’interprétation
désormais à l’échelle de la planète. C’est un processus de
traduction, avec ses controverses mais aussi avec ses
collaborations souvent inégalitaires entre les acteurs de
l’Unesco, les locaux et l’Etat comme l’illustrent les analyses
d’Igor Babou ou encore de Mathieu Dormaels. Plus encore,
c’est un travail d’activistes, d’adeptes et de scientifiques où
pour singulariser, il faut parler, démontrer, entraîner, expliquer,
persuader et même séduire, mais aussi écarter les rivaux, trier,
hiérarchiser et séparer pour distinguer, mais dont l’issue est
toujours incertaine. Ce travail pragmatique est porté par des
acteurs sociaux, produit dans l’interaction, des chaînes de
coopérations et des polémiques (Becker, Latour & Callon).
Dans cette optique, les valeurs du patrimoine mondial se
déplacent, ses définitions se nourrissent désormais d’injonctions
parfois contradictoires, comme l’extraordinaire et la diversité,
l’exceptionnel et le banal, le monumental et l’ordinaire, le
matériel et l’immatériel. Avec le patrimoine culturel immatériel,
celui-ci ne concerne plus simplement des objets matériels qu’ils
soient culturels ou naturels mais aussi les savoir-faire, les
coutumes, les fêtes, les représentations sociales, le spectacle
vivant, par exemple le théâtre Kabuki au Japon ou encore la
23
tradition du chant Védique en Inde. Le patrimoine change de
braquet et ne sert plus simplement l’unicité. D’autres formes de
légitimité naissent tels le lien et la reconnaissance sociale,
l’économie et le tourisme mais aussi le dialogue entre les
peuples après le colonialisme (Appadurai, 2005). Dans cette
optique, la globalisation économique et culturelle aurait ainsi
pour conséquence de démultiplier les publics et les acteurs qui
sont en mesure de produire de nouvelles formes patrimoniales.
Le déplacement des notions occidentales à l’Unesco et le
développement au patrimoine mondial à partir des années 1970
serait une réponse, toujours en mouvement et en construction, à
l’émergence d’un monde de flux et d’une nouvelle
mondialisation qui se met en place à partir de 1945. Plus encore
avec la nouvelle convention de 2003, nous voyons
progressivement l’émergence de groupes, d’associations,
d’individus qui produisent leur patrimoine, leur localité, leur
héritage mais cette fois à l’échelle de la planète. En consonance
avec l’Unesco, la Convention de Faro adoptée par le Conseil de
l’Europe sur la valeur du patrimoine culturel pour la société
(2005) ou la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels
(2007) serait des avatars de ce processus lié à la
10mondialisation . Les émotions patrimoniales les plus diverses
(Fabre, 2013) comme réponse à un monde plus cinétique,
rempli de flux et de migrations, comme de nouvelles formes
d’attachement et d’attention qui permettraient de prendre soin
de son environnement social et naturel désormais à l’échelle
globale et déconcentrée dans un monde de plus en plus total.
Loin de l’uniformisation consumériste et de la marchandisation,
le patrimoine susciterait au contraire des adhésions nouvelles.
Serait-il annonciateur de nouvelles situations morales en train
de se faire pour définir ce à quoi nous tenons (Hache, 2011) ?
La question sur la dimension véritablement participative des
communautés et/ou des locaux se pose, car la demande sociale
se renouvelle et se développe par la prise en compte de
l’environnement humain et non humain provoquant le

10http://conventions.coe.int/treaty/fr/treaties/html/199.htm/
http://reseauculture21.fr/droitsculturels/2012/06/20/la-declaration-de-fribourg
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