La Belle Epoque des femmes ?

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La République, en contradiction avec sa devise, n'assure ni égalité, ni liberté aux femmes. Toutes sont mineures, n'ayant ni droits civils, sous la tutelle de leur père, mari ou frère, ni droits civiques, puisqu'elles n'ont pas le droit de vote. Des femmes pionnières vont initier des luttes qui deviendront collectives, et on peut considérer qu'un mouvement de revendication féministe s'organise pendant cette période de la "Belle Epoque".

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Ajouté le 01 juin 2013
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EAN13 9782296538726
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Textes réunis par
François Le Guennec La Belle Époque des femmes ?
et Nicolas-Henri Zmelty
Et les femmes… ? La République, en contradiction avec sa
devise, ne leur assure ni égalité, ni liberté. La condition et
la situation de la majorité d’entre elles offrent plus de zones La Belle Époque des femmes ?d’ombre que de lumière.
Certes elles ont profté du développement de l’Instruction
Publique, de l’accès à certaines professions et de l’évolution 1889-1914
des mœurs. Les plus privilégiées arrivent à être institutrices,
médecins (on dit même médecines, parfois !), avocates,
physiciennes, comédiennes, écrivaines, artistes peintres ; ce
sont celles que ce colloque va mettre en lumière. Cependant
la plupart des femmes du peuple et de la bourgeoisie restent
sinon au foyer, du moins dans l’ombre des hommes.
Toutes sont mineures devant la loi, et ne sont pas des
citoyennes à part entière. Elles n’ont ni droits civils, puis­
qu’elles sont sous la tutelle de leur père, de leur mari ou de
leur frère, ni droits civiques, puisqu’elles n’ont pas le droit de
vote. Elles ont en revanche tous les devoirs vis­à­vis de leur
famille et de la République, sauf celui de la conscription !
Pour réagir à toutes ces injustices, des femmes pionnières
vont initier des luttes qui deviendront collectives, et on peut
considérer qu’un mouvement de revendication féministe
s’organise pendant cette période de la « Belle Époque ».
L’Association Mix-Cité, fondée en 1997 à Paris, est un mouvement
féministe mixte ayant pour mission de promouvoir toutes les actions en
faveur de la reconnaissance de l’égalité des femmes et des hommes. Elle
existe à Toulouse, Rennes, et, depuis 2000, à Orléans. Renouvelant
les revendications pour l’égalité, Mix-Cité Orléans s’est investie
avec enthousiasme dans la réalisation de colloques : après « Un
premier féminisme (1774-1830) » en mars 2011, c’est la période de la
Belle Époque qui a été choisie pour le colloque d’avril 2012.
ISBN : 978-2-343-00330-6
21 €
HC_PF_LE-GUENNEC-ZMELTY_BELLE-EPOQUE-FEMMES.indd 1 27/05/13 15:16
Textes réunis par F. Le Guennec et N.-H. Zmelty
La Belle Époque des femmes ?










La Belle Époque des femmes ?
1889-1914


Textes réunis par
François Le Guennec et Nicolas-Henri Zmelty



















La Belle Époque
des femmes ?
1889-1914













Colloque tenu à Orléans les 5 et 6 avril 2012










































































Les colloques de Mix-Cité :



Femmes de Lumières et de l’ombre (1774-1830), textes
réunis par François Le Guennec, éditions Vaillant, 2012


























© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00330-6
EAN : 9782343003306

Le comité scientifique réunissait :
 Sylvie Freyermuth, Professeure à l'université de
Luxembourg, Grand Duché
 Jean François Bonnot, Professeur émérite de l'université de
Franche-Comté
 Allahchokr Assadolahi Tejarragh, Professeur à l'université de
Tabriz, Iran
 Jean Le Guennec, université de Limoges
 Stéphanie Michineau, université du Maine
 Dominique Bréchemier, université d'Orléans


Si les luttes pour l’émancipation des femmes ont permis d’atteindre
une égalité de principe dans la loi, la réalité est moins flatteuse. Qu’il
s’agisse d’accès aux responsabilités, de rémunération, d’organisation
des temps de vie, le compte n’y est pas, loin s’en faut. Ces
discriminations doivent être combattues sans relâche, comme celles
liées aux origines ou à l’orientation sexuelle. C’est pourquoi la Région
Centre, que je préside, mène une action résolue en faveur de l’égalité
entre les femmes et les hommes. Cette volonté s’est concrétisée par la
signature en 2009 de la charte européenne pour l’égalité entre les
femmes et les hommes dans la vie locale. En novembre 2012, nous
avons signé avec la ministre des Droits des Femmes, une convention
qui fait de notre région l’un des neuf territoires d’excellence de
l’égalité professionnelle.
Dans ce droit fil, nous nous sommes engagés à promouvoir
fortement l'égalité dans le système éducatif, à innover en matière de
congé parental, à encourager la mixité des métiers auprès des plus
jeunes et à réduire et prévenir l’éloignement de l’emploi des personnes
ayant arrêté de travailler pour élever leurs enfants. Il est en effet
essentiel de faciliter les carrières professionnelles des femmes en
incluant les questions des conditions de travail et d’organisation des
temps de vie. Ce combat pour l’égalité réelle exige, on le voit, une
forte mobilisation. Nous soutenons et accompagnons dans ce sens les
associations et les initiatives qui se proposent de faire évoluer
positivement cette recherche d’une véritable égalité et combattent les
discriminations subies par les femmes.
C’est pourquoi nous sommes fiers de soutenir l’action de Mix-Cité,
mouvement mixte pour l'égalité des sexes, « association féministe,
antisexiste et universaliste, de réflexion et d'action auprès du grand
public, des médias et des institutions ». Cet intitulé résume
parfaitement des objectifs auxquels nous adhérons totalement. Ces
actions comportent une importante part scientifique à travers la tenue
de colloques. Après celui qui mit en lumière l’influence grandissante
des femmes dans la vie intellectuelle et artistique à la période
charnière entre l'Ancien et le Nouveau Régime, les rencontres de Mix-
cité Orléans nous invitent à répondre à cette question : le tournant du
e eXIX au XX siècle fut-il la Belle Époque des femmes ?
Était-ce une époque d’émancipation des femmes, au-delà de la
création toute récente de l’école laïque, gratuite et obligatoire pour les
filles et les garçons, de l’accès à certaines professions et de l’évolution
des mœurs ? Colette, George Sand, Marie Curie sont certes des
emblèmes de liberté et de réussite personnelle majeure, et l’on assiste
9 de fait à une éclosion des désirs et à leur expression dans l’ordre
personnel, philosophique, artistique. Mais les plus humbles restent
sous la domination des hommes ; la citoyenneté et l’autonomie réelles
semblent encore hors de portée. Le mouvement de revendication
féministe qui s’est fait jour dans ces années a cependant ouvert la voie
à l’émancipation des femmes, qui est celle de l’être humain.
François Bonneau,
Président de la Région Centre





10
L’Association Mix-Cité, fondée en 1997 à Paris, est un mouvement
féministe mixte ayant pour mission de promouvoir toutes les actions
en faveur de la reconnaissance de l’égalité des femmes et des
hommes. Elle existe à Toulouse, Rennes, et, depuis 2000, à Orléans.
Renouvelant les revendications pour l’égalité, Mix-Cité Orléans
s’est investie avec enthousiasme dans la réalisation de colloques :
après « Un premier féminisme (1774-1830) » en mars 2011, c’est la
période de la Belle Époque qui a été choisie pour le colloque d’avril
2012.

« La Belle Époque des Femmes ? (1889-1914) » : l’époque est-elle
en effet vraiment belle pour ces femmes de lettres, poétesses,
scientifiques, artistes ?
En réponse, les invité-es du colloque ont présenté à côté des
femmes illustres (Marie Curie, Nathalie Barney, Colette), bien
d’autres intellectuelles (telles Annie de Pène, Marie Lenéru) restées
dans l’ombre.
Mix-Cité salue cette entreprise de reconnaissance qui non
seulement rend justice aux femmes, mais encore élargit le champ de
notre culture : la Belle Époque est désormais plus belle de s’être
enrichie de ces figures féminines.

Notre association remercie François LE GUENNEC, initiateur du
projet, Nicole SAVEY, la Présidente d’honneur, François
CHADEBEC notre créatif et nos partenaires institutionnels : le
Conseil Régional et la Délégation Régionale des Droits des Femmes
et de l’Égalité ; et, bien sûr, les chercheur-es pour leurs remarquables
travaux. Nous n’oublions pas nos bénévoles « facteurs d’ambiance »
très appréciés pour le colloque.

Monique LEMOINE
Présidente de Mix-Cité Orléans
11 Nicole Savey
La Belle Époque et … les femmes
La « Belle Époque » : ces termes n’ont été utilisés qu’après la
guerre de 1914-1918 et particulièrement pour l’histoire de la France
de 1889 à 1914. Ils ne correspondent qu’en partie à la réalité
e et économique, socio culturelle et politique française à la fin du XIX
e au début du XX siècle.
Une « belle époque » pourquoi ? Tout d’abord parce que depuis
1871 la France, sinon l’Europe, est en paix.
Du point de vue économique, la France sort de la crise des années
1878-1880 et la deuxième révolution industrielle permet un essor de la
croissance fondée sur le développement de nouvelles industries
comme celle de l’acier, grâce à l’utilisation de nouvelles sources
d’énergie telles le pétrole et l’électricité. Cette prospérité permet
d’assurer la progression des emplois.
De nombreuses découvertes scientifiques et techniques : des
vaccins aux rayons X et à la psychanalyse, mais aussi le cinéma,
l’automobile et l’aviation, semblent ouvrir une ère nouvelle autour du
changement de siècle. L’Exposition universelle de 1900 à Paris en est
la manifestation éclatante, la capitale française devenant la « ville
lumière ».
Du point de vue culturel, innovations et avant-gardes marquent
cette « belle époque ». Fauvisme, cubisme et
abstraction révolutionnent la peinture. Dans le domaine musical,
Debussy, Lily et Nadia Boulanger entre autres, apportent leur
créativité novatrice.
Les salons de riches mécènes permettent aux écrivains et aux
artistes de faire connaître leurs œuvres aux milieux privilégiés, comme
par exemple celui de la comtesse de Polignac (fille de l’industriel
américain Singer, fabricant de machines à coudre) fréquenté par
Proust, Cocteau et Ravel.
13 Mais les loisirs populaires se développent aussi dans les théâtres
des boulevards parisiens, les foires, les cabarets de Montmartre, les
ginguettes des bords de Seine ou de Marne. Et si Aristide Bruant
chante au Chat Noir, dans toute la France se crée une culture populaire
où la chanson des rues fait florès et où les bals succèdent aux activités
de plein air.
Paris surtout et les grandes villes (où le niveau de vie s’élève
globalement) donnent une image de prospérité, de plaisirs et de
mouvement symbolisée par l’inauguration du métropolitain en 1900.
Enfin, la Troisième République est… républicaine, après avoir
surmonté les crises du Boulangisme et surtout de l’affaire Dreyfus.
Elle fête le centenaire de la Révolution en 1889 et Gustave Eiffel
construit la Tour, qui devait d’ailleurs être détruite à la fin de
l’Exposition universelle organisée pour cet anniversaire. Les lois
constitutionnelles de 1875 et les lois sur la presse de 1881 assurent un
régime politique stable que renforcent dans le sens démocratique et
laïc la loi sur les associations en 1901 et la loi de séparation des
Églises et de l’État en 1905.
Cependant, de nombreuses ombres obscurcissent ce tableau
lumineux souvent brossé avec la nostalgie de « l’avant-guerre ». La
République n’est pas sociale comme le voulaient Jean Jaurès et les
partisans du courant socialiste marxiste ou les anarchistes comme
Louise Michel. Les conditions de vie de plus de la moitié de la
population française sont encore très difficiles : l’âge moyen
d’espérance de vie est de 45 ans pour les catégories sociales
paysannes et ouvrières, contre 75 ans dans les catégories bourgeoises
et aristocratiques. Une grande disparité de niveaux de vie persiste
entre les villes et les campagnes où réside près de 60% de la
population et où les conditions de travail ont peu changé depuis le
Moyen Âge. Quant aux ouvriers et aux ouvrières (presque aussi
nombreuses avant 1914 qu’en 1950), leur nombre augmente
régulièrement. Leurs conditions de travail dans les grandes entreprises
industrielles ou les petits ateliers sont très dures et leur situation
précaire. Celle-ci s’est toutefois améliorée depuis un demi-siècle avec
la naissance du syndicalisme (la Confédération Générale du Travail
est créée en 1895) et des sociétés de Secours Mutuel qui limitent
l’exploitation patronale et ses conséquences.
La République n’est pas égalitaire : c’est la plus belle époque du
colonialisme, où la France étend sa domination sur son plus vaste
empire, de l’Afrique à l’Asie et au Pacifique.
14 Et les femmes… ? La République, en contradiction avec sa devise,
ne leur assure ni l’égalité, ni la liberté ! La condition et la situation de
la majorité d’entre elles offrent plus de zones d’ombre que de
lumière.Certes, elles ont profité du développement de l’Instruction
Publique, de l’accès à certaines professions et de l’évolution des
moeurs. Les plus privilégiées arrivent à être institutrices, médecins (on
dit même médecines, parfois !), avocates, physiciennes, comédiennes,
écrivaines, artistes peintres ; ce sont celles que ce colloque va mettre
en lumière. Cependant, la plupart des femmes du peuple et de la
bourgeoisie restent sinon au foyer, du moins dans l’ombre des
hommes. Et si les femmes apparaissent plus dans l’espace public par
exemple en faisant du sport, si le vélo est un moyen d’émancipation
pour elles, le corset leur est souvent imposé dès l’enfance et par la
mode. L’affiche annonçant ce colloque illustre bien cette
contradiction, comme les oeuvres de Jules Chéret où les
« chérettes » délurées ont des tailles de guêpe.
TOUTES sont mineures devant la loi et ne sont pas des citoyennes
à part entière. Elles n’ont ni les droits civils, puisqu’elles sont sous la
tutelle de leur père, de leur mari ou de leur frère, ni les droits civiques,
puisqu’elles n’ont pas le droit de vote. Elles ont en revanche tous les
devoirs vis-à-vis de leur famille et de la République, sauf celui de la
conscription !
Pour réagir à toutes ces injustices, des femmes pionnières vont
initier des luttes qui deviendront collectives et on peut considérer
qu’un mouvement de revendication féministe s’organise pendant cette
période de la « Belle Époque ».
Clémence Royer, femme de sciences qui a traduit l’œuvre de
Darwin, se bat pour les droits civils et la reconnaissance des
« enfants naturels » ; Hubertine Auclert, journaliste anticolonialiste,
pour le suffrage des femmes, et Maria Deraismes, philosophe, pour
l’égalité à l’intérieur de la franc-maçonnerie. Peut-être encore plus
novatrices, des femmes comme Nelly Roussel et Madeleine Pelletier
font la promotion du néo-malthusianisme et du pacifisme. Certaines,
comme Rénée Vivien ou Nathalie Barnay, affirment leur lesbianisme.
Les représentations – mères confinées dans l’espace domestique ou
égéries restées dans l’ombre – ne sont pas plus favorables aux femmes
que les lois. Aussi, certaines audacieuses et parfois privilégiées vont
parvenir par l’écriture ou l’art à s’émanciper et à donner une autre
image des femmes : Marguerite Durand, fondatrice de la première
bibliothèque féministe, la journaliste Séverine, la romancière Colette,
l’artiste peintre Rosa Bonheur ou la chanteuse Yvette Guilbert qui
correspond avec Sigmund Freud, acquièrent autonomie et
15 reconnaissance en tant que féministes – le mot commence à être usité
eà la fin du XIX siècle.
Cependant, ces femmes et toutes les autres n’obtiennent RIEN :
aucune des revendications pour l’égalité n’aboutit avant la guerre de
1914. Sans doute parce que ces femmes font peur ; d’autant plus
qu’au-delà de leur combat spécifique pour les femmes, elles diffusent
des idées subversives aux yeux du pouvoir masculin et de la société
française encore traditionnelle. Comme l’explique Geneviève Fraisse
1dans plusieurs de ses ouvrages sur les femmes , l’émergence de
quelques-unes ou de petits groupes de femmes inquiète beaucoup plus
dans un régime démocratique que dans un régime aristocratique où
l’exception ne peut devenir la règle. Alors qu’en république, si une
seule femme accède au pouvoir, toutes sont légitimement en droit d’y
accéder aussi.

1 Geneviève Fraisse, Les deux gouvernements, la famille et la cité, Gallimard, 2001 ;
Les femmes et leur histoire, Gallimard, 1998 ; Muse de la raison, Gallimard, 1995.
16 Nicholas-Henri Zmelty
À l’enseigne des désirs
Légères et joyeuses chez Jules Chéret, mystiques et envoûtantes
chez Alfons Mucha, introverties et méditatives chez Eugène Grasset,
noceuses délurées chez Jules-Alexandre Grün… les femmes peuplent
par milliers les affiches de la Belle Époque, revêtant les apparences les
plus diverses pour promouvoir produits et événements en tous genres.
Les faits sont connus et bien des auteurs se sont évertués à détailler les
particularités de ces femmes, notamment celles créées par les plus
célèbres affichistes de l’époque. Les écarts sont parfois grands : un
monde sépare en effet les mères aimantes et attentionnées dont
Théophile-Alexandre Steinlen se sert pour vendre du chocolat ou des
aliments pour bébés et les créatures souvent court-vêtues que Pal met
en scène pour vanter les mérites d’une bicyclette, d’une liqueur ou
d’une station balnéaire à la mode. La maman et la putain, en somme.
Les comparaisons de ce type pourraient être multipliées à l’envi ; elles
attesteraient non seulement de l’inventivité des artistes affichistes
mais aussi de leur volonté manifeste de voir leur nom associé à un
type féminin donné. La surexploitation du motif à des fins
publicitaires incite à s’interroger sur plusieurs points : de quoi l’image
de la femme dans l’affiche fin de siècle est-elle le signe ? Dans quelle
mesure l’affiche peut-elle alimenter l’étude de la condition féminine à
la Belle Époque ? Quelles sont les limites d’une telle approche ?
Au commencement était Chéret
L’omniprésence des femmes dans l’affiche illustrée ne suffit pas à
singulariser cet objet par rapport aux autres domaines des arts visuels ;
les femmes sont partout et elles ignorent les barrières dressées entre
les écoles. Néo-impressionnistes, nabis, sym-bolistes, peintres de
Salon… quelle que soit la tendance à laquelle on les a associés, les
peintres s’adonnèrent presque tous avec plus ou moins de constance à
17 la représentation de la figure
féminine. Que dire de la
sculpture ? Un seul exemple :
Auguste Rodin littéralement
fasciné, pour ne pas dire
obsédé, par les femmes n’eut
de cesse de sculpter et de
dessiner dans l’espoir de
capter l’essence de leur
beauté. Dans le champ des
arts décoratifs, ce sont
principalement les
ambassadeurs de ce que
l’histoire nommera l’Art
nouveau qui renouvelèrent
des pans entiers de la
joaillerie, de la verrerie et
même du mobilier en
s’inspirant du corps féminin.
L’affiche participe elle aussi
et au premier chef à cette prolifération d’images féminines. Dans ce
cas précis, cette surreprésentation doit cependant être questionnée par
rapport à la construction d’une rhétorique publicitaire dont le
développement se situe alors à un stade embryonnaire. Lorsqu’au
milieu des années 1860 Jules Chéret décide de se lancer dans la
création d’affiches illustrées, presque tout est à inventer. L’affiche en
tant que telle existe depuis longtemps mais Chéret la transfigure
littéralement en utilisant la lithographie en couleurs pour concevoir
des compositions inédites en grands formats. En un mot, il invente
l’affiche moderne. Il est fort probable que l’artiste comprenne alors
l’urgence de répondre à de nouvelles attentes. Bien qu’à partir des
années 1860 l’économie française s’engage dans une dépression qui
se poursuivra jusque 1905-1906, la modernisation du système initiée
peu après la chute du premier Empire s’affirme. Le commerce
intérieur se développe, en particulier dans les grandes villes. En 1869,
l’entrepreneur et homme d’affaires Aristide Boucicault fait de
l’enseigne Au Bon marché le premier « grand magasin » français dont
Émile Zola s’inspirera pour son célèbre roman Au Bonheur des dames.
Des évolutions importantes sont également perceptibles dans la sphère
culturelle. L’historien Christophe Charle a ainsi démontré que c’était
edans la seconde moitié du XIX siècle qu’était née la « société du
18 2spectacle ». Le développement de la publicité s’impose dès lors
comme une des conséquences logiques de ces évolutions même si le
phénomène n’est pas une nouveauté en soi. Bien avant que Jules
Chéret n’entreprenne de la rénover, l’affiche s’imposait comme un
vecteur publicitaire de premier ordre au point d’envahir littéralement
l’espace urbain, ce qu’on déplorait déjà en 1845 dans le journal
satirique Le Charivari:

[…] aujourd’hui, je défie de trouver un seul coin de mur dans
Paris qui ne soit illustré de quelque annonce de l’industrie, de
quelque célébration ronflante d’un nouveau brevet d’invention ou
3de perfectionnement .

L’affiche se résume alors à de simples placards typographiques.
Lorsqu’il s’en empare, Jules Chéret fait basculer la communication
publicitaire dans une ère désormais plus visuelle que textuelle. Jusqu’à
la fin des années 1880, l’artiste travaille beaucoup pour le monde du
spectacle. Pour les opéras bouffes de Jules Offenbach, Chéret met en
scène les personnages principaux dans des situations censées traduire
l’atmosphère générale de la pièce (ex : Bouffes Parisiens La Princesse
de Trébizonde, 1870). Ses affiches pour les spectacles des Folies-
Bergère sont autant d’images d’acrobaties (ex : La troupe Brown
Vélocipédistes, 1877), de danses endiablées (ex : Les Girard, 1877) ou
de prouesses toutes plus incroyables les unes que les autres (ex :
Holtum l’homme aux boulets de canon, 1875). Les femmes
représentées sont comédiennes, danseuses, dompteuses ou chanteuses.
En 1888, pour annoncer une exposition de tableaux et de dessins de
son ami Adolphe Willette, Chéret dessine une jeune femme en train de
peindre le portrait de l’artiste à l’honneur. L’attention du passant est
captée non seulement par une intelligente combinaison de rouge, de
blanc et de noir mais aussi par cette peintre qui présente son dos nu.
Cette femme procède déjà beaucoup de la « chérette ». Ce terme,
probablement né dans la rue puis popularisé par la presse, désigne les
femmes que Jules Chéret représente inlassablement dans ses affiches
eau cours de la dernière décennie du XIX siècle, au point d’en faire
l’emblème de son art. L’archétype du genre se trouve dans les deux
affiches que Chéret réalise à l’occasion de l’Exposition universelle de
1889 : Le Pays des fées et Grand théâtre de l’exposition Palais des

2 Christophe Charle, Théâtres en capitales. Naissance de la société du spectacle à
Paris, Berlin, Londres et Vienne 1860 – 1914, Paris, Albin Michel, Bibliothèque
Histoire, 2008.
3
Anonyme, « Les affiches », Le Charivari, 15 novembre 1845, n. p.
19 enfants. Dans les deux cas, une bondissante jeune femme légèrement
vêtue de jaune attire l’œil du chaland : la « chérette » ou le charme au
service de la publicité.
La « chérette » : le sexe au pouvoir
Du bal du Moulin Rouge à celui de l’Élysée Montmartre en
passant par la publicité pour le vin Mariani ou le purgatif Géraudel, la
« chérette » devient l’ambassadrice de tout ce qui se vend et s’achète.
Chéret met au point un motif publicitaire doté d’un pouvoir
d’adaptation quasi-universel. Dans un article publié en 1898 dans la
revue Art et décoration, Henri Bouchot, alors conservateur du
département des estampes de la Bibliothèque nationale, dénonce ce
qu’il perçoit comme une forme de fainéantise de la part de
l’affichiste :

Chéret, c’est, en flics-flocs [sic] de bleus et de jaunes, une
éternelle ritournelle de Mimis Pinsons, servant leur couplet
4semblable aux plus diverses choses .
Il est possible que le manque d’à-propos des affiches de Chéret
soit imputable à une tendance au laisser-aller industriel, allant de pair
avec une certaine lassitude artistique : en 1898, à l’heure où Bouchot
regrette que l’artiste cède à la facilité, ce dernier a déjà signé plus d’un
millier d’affiches. Loin de n’être que la somme répétitive d’un même
type de composition appliqué à la promotion de toutes sortes de
choses, cet immense ensemble témoigne au contraire des efforts dont
Chéret fit preuve pour répondre au mieux aux commandes qui lui
étaient adressées. Pour s’en convaincre, il suffit de s’attarder un
instant sur son affiche annonçant la publication en feuilleton dans le
journal L’Éclair d’un roman d’Oscar Méténier intitulé Zézette. En
mars 1891, le critique d’art Jules Adeline consacre une partie de sa
chronique dans le Journal des arts à cette affiche à l’esthétique
morbide :

Sur le petit wagonnet s’aplatissait un cadavre. La tête d’un
vieillard à barbe blanche était jetée aux fauves. Les bêtes féroces
se précipitaient sur les barreaux et les secouaient d’une étreinte
terrible. Ah ! Le délicieux sujet et pourtant il était signé de Chéret,
ce lugubre placard […]. Que de soupirs a dû pousser l’élégant
artiste lorsqu’il lui a fallu traiter par ordre cette effroyable scène.
Si on l’avait laissé libre les cadavres, les chairs sanguinolentes,

4
Henri Bouchot, « Propos sur l’affiche », Art et Décoration, t. III, 1898, p. 117.
20