//img.uscri.be/pth/7ae06dd20eb20e60f2a23be1bd04fc1768d98963
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La Bulgarie face à l'Europe

De
238 pages
Depuis 1989, l'économie et la société bulgares connaissent des changements fondamentaux. En 1991, une nouvelle Constitution établit la séparation des pouvoirs et remplace l'ancienne qui donnait la prépondérance au parti communiste. Les gouvernements successifs ont misé, non sans mal, sur les réformes pour mieux intégrer l'économie mondiale, à commencer par celle de la communauté européenne. Mais le pays sera-t-il prêt en 2007 pour rejoindre facilement le peloton des pays européens? Dans quelles conditions? Au prix de quels sacrifices?
Voir plus Voir moins

LA BULGARIE FACE A L'EUROPE

Collection« L'esprit économique»
fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996 dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis Si l'apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L'esprit économique» soulève le débat, textes et images à l'appui, sur la face cachée économique des faits sociaux: rapports de pouvoir, de production et d'échange, innovations organisationnelles, technolo!;liques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement... Ces ouvrages s'adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu'aux experts d'entreprise et d'administration des institutions.

La collection est divisée en cinq séries: Economie et Innovation, Monde en Questions, Krisis, Clichés et Cours Principaux.

Le

Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d'économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l'étude des ressorts fondamentaux de l'économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations. La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples, fondamentaux et/ou spécialisés qui s'adressent aux étudiants en licence et en master en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas ».

Evguénia DRAGANOV A-MADELAINE

LA BULGARIE FACE A L'EUROPE
De la transition à l'intégration

INNOV AL 21, Quai de la Citadelle 59140 Dunkerque, France Éditions L'Harmattan L'Harmattan Hongrie 5-7, rue de l'École Po1ytechnique Hargitau. 3
75005 Paris

FRANCE

1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino

ITALIE

2004 ISBN: 2-7475-6929-2 EAN 9782747569293

@ L'Harmattan,

Source: Bulgaria Map.htm

INTRODUCTION GENERALE

La chute du mur de Berlin, en novembre 1989, a accéléré les transformations qui s'annonçaient déjà avant la perestroïka. Tout basculait alors. Les uns après les autres, les pays de l'ancien « bloc de l'Est» allaient entamer leur marche vers un nouveau modèle: la démocratie et l'économie de marché. Ces changements vont désorienter des populations habituées, depuis plus de 40 ans, aux directives communistes. Ken Adelman!, dans «Comment Gorbatchev nous a changés» écrivait d'ailleurs « il se pourrait que nous contemplions sous peu la période des impasses soviéto-américaines avec une nostalgie particulière à cause de sa clarté. Avant Gorbatchev nous savions au moins qui étaient nos ennemis». Le scepticisme et la nostalgie frapperont aussi la Bulgarie provoquant chez les dirigeants des réactions très diverses allant du réalisme pragmatique au pur acte de foi. Bozkov2, le 31 juillet 1999, ne déclarait-il pas à l'intention des personnes qui avaient perdu leur emploi: « je veux seulement leur dire qu'elles doivent garder l'espoir et le courage et qu'elles n'attendent pas après l'Etat »3. Siméon U4, tel un nouveau messie, adoptait le slogan électoral « Croyez en moi» ou encore
lKen ADELMAN, ambassadeur et chroniqueur politique américain. 2Ministre de l'économie du gouvernement Kostov (1997 -juin 2001). 3Paroles recueillies par Hristo KUFOV, in Troud, 31 juillet 1999, p. 2. 4Siméon II (Sofia 1937), tsar de Bulgarie (1943-1946), fils de Boris III et de Jeanne de Savoie. Il succède en pleine guerre à son père. Le conseil de régence, présidé par le chef du gouvernement, B.Filov, pratique une politique germanophile. Après le conflit, le référendum du 8 septembre 1946 abolit la monarchie: Siméon II se retire alors en Egypte puis s'installe définitivement à Madrid en 1951. Il ne revient en Bulgarie qu'en 1996. En juin 200 1, Siméon II est élu Premier ministre du gouvernement bulgare.

celui-ci « Le nouveau temps arrive. Venez l'accueillir» I. Ces attitudes témoignent bien des incertitudes qui font jour et des difficultés de la transition. Celle qui s'opère en Bulgarie sera certes longue, en tout cas beaucoup plus longue que prévu. Evoquant le passage à l'économie de marché l'un des conseillers économiques2 les plus en vue de Gorbatchev estimait: « en 500 jours nous y arriverons »3. Cependant, déjà en 1991, Miklos Molnar, Georges Nivat et André Reszler écrivaient: « on voit aujourd'hui que même 5000 jours ne suffiraient pas à transformer ce vœu en réalité» 4. La société bulgare, elle aussi en évolution depuis 1989, connaît toujours des répercussions de la transition. Quoique obligatoirement incomplète, son étude se justifie par les arguments qui suivent. Cette transition possède un caractère universel: elle frappe une grande partie de l'Europe et touche pratiquement tous les domaines à l'intérieur du pays. Obéit-elle à une logique, si on peut parler de logique à propos d'un tel mouvement... les orientations de cette mutation sont-elles définitivement fixées? La nouveauté même du thème et la modeste importance du pays ne semblent pas avoir inspiré beaucoup de chercheurs. Depuis 1989 la Bulgarie est entrée dans une phase de transition importante. J'ai choisi d'en faire le sujet de mon étude. En effet, je conserve avec ce pays des liens privilégiés. La Bulgarie, berceau de mes ancêtres et de ma jeunesse, était mon unique patrie jusqu'en 1982. Et j'ai eu la chance de connaître ce pays pour y avoir vécu. Depuis près de vingt ans que je vis en France, mon pays d'adoption, je ne perds la Bulgarie ni des yeux ni de la pensée. Mais je porte désormais sur elle le regard de quelqu'un de l'extérieur. Devenue « étrangère» tout en restant « bulgare» de cœur, j'essaie de saisir la réalité de ce pays. Mes origines, bien sûr, me portent à une certaine bienveillance; cependant ma situation d'observatrice extérieure m'incline à rechercher l'objectivité. Cette évolution n'est certes pas la première que connaît la Bulgarie. De l'Antiquité au XIXemesiècle ce pays fut occupé, a établi un premier Etat bulgare, fut détruit par les Byzantins,
1«La campagne électorale du Mouvement National Siméon II », in Sega, 30 mai 2001, Sofia, p. 1. 2U s'agit de Gregori lAVLINSKI, grand réformateur et économiste réputé, auteur du programme économique connu sous le titre « Cinq cents jours» ; il est conseiller économique de Nijni Novgorod. 3MOLNÀR (M.), NIV AT (G.) et RESZLER (A.), « Vers une mutation des sociétés. La marche de l'Europe de l'Est vers la démocratie », Institut universitaire d'études européennes, PUF, Genève, 1991, p. 7. 4Ibid., p. 7. 10

recortstitué au xnème et a subi le joug ottoman du XIVèmeau XIXemesiècle. Il retrouve l'autonomie après 1878. Les guerres balkaniques et la Première guerre mondiale fixeront ses frontières. Pour exister, face à des empires influents ou à côté de voisins hostiles, la Bulgarie n'a eu d'autre choix que de rechercher l'alliance d'une grande puissance. Entre les deux guerres mondiales elle connaîtra le fascisme et même la dictature avec Boris III. Le pays n'échappera à ce régime que pour tomber, en 1945, dans le bloc soviétique. Le pouvoir restera alors aux mains des communistes jusqu'en 1989, début de la transition. Comme tout mouvement nouveau il suscite chez nous bien des interrogations. Comment le comprendre, connaître ses origines, distinguer ses buts, évaluer ses possibilités de réussite, envisager les conséquences pour le pays et ses habitants? Quels nouveaux rapports vont s'établir entre la Bulgarie et ses voisins, entre le pays et les grandes puissances? Ces transformations vont-elles guider la Bulgarie sur une voie originale ou une voie déjà tracée ou encore cherchera-t-elle seulement à se conformer à un modèle occidental existant? Toutes ces interrogations supposaient une démarche spécifique. Lire la presse bulgare, consulter des archives sur place, contacter les habitants pour saisir directement leurs réactions, tout cela était facilité par la pratique de ma langue maternelle. Cependant les difficultés ne faisaient pas défaut. Il convient de signaler d'abord l'extrême prudence qu'il était bon d'adopter vis-à-vis d'une presse qui avait manqué longtemps de sens critique. Les événements étudiés étaient récents et le manque de recul devait nous interdire toute conclusion hâtive, même si elle paraissait évidente. Ces travaux impliquaient aussi ma présence, au moins à Sofia, quelques semaines par an. Ce qui m'a obligée à limiter cette étude aux aspects majeurs de l'évolution de la Bulgarie. On ne pouvait oublier les effets des changements politiques sur la société ni faire abstraction des retombées des transformations économiques. Ces points de vues politiques comme économiques étant eux-mêmes indissociables du contexte européen, voire mondial. L'étude de la société reste essentielle pour la compréhension du processus du changement. Bien qu'ayant acquis des droits politiques, comme le pluralisme, elle reste marquée par le passé. Elle a subi depuis le retour à la propriété privée et

11

l'établissement d'une économie de marché une accentuation des inégalités, criante. Bien des personnes, si elles ont souvent rejeté certains aspects négatifs du passé, sont pourtant devenues admiratives de la réussite et de l'argent facile créant de nouvelles divisions de la société. Enfin, sur un autre plan, il faudra se rendre à l'évidence du danger mortel qui guette la société: ses problèmes démographiques risquent de la faire disparaître à brève échéance. En même temps que le nouveau départ après 1989, le pays montre sa volonté d'adhérer à l'Europe et à l'OTAN. L'évolution de la société bulgare depuis 1989 se faisant dans la difficulté, avec des résultats incertains. Permettra-t-elle au pays d'entrer dans l'Union européenne sans trop de retards? Cette recherche s'est, bien entendu, appuyée sur des sources purement bulgares mais également sur nombre de revues citées en annexes. Leur dépouillement et leur mise à jour, essentiels pour un travail de ce genre, sont incomplets et ce malgré certaines actualisations parfois récentes (2004). L'ouvrage n'a donc pas la prétention d'être complet ou définitif mais souhaite simplement contribuer à faire mieux connaître un pays trop longtemps et injustement délaissé.

12

PREMIERE PARTIE
TRANSFORMATIONS POLITIQUES ET ORIENTATION EUROPEENE DE LA BULGARIE APRES 1989

INTRODUCTION

Depuis les années 1960, plusieurs projets de réformes politiques et économiques ont vu le jour en Bulgarie. En réalité ces tentatives n'ont jamais réussi à modifier vraiment le fonctionnement d'un système qui semblait résolument figé. Durant la période d'après-guerre, la Bulgarie est la comgosante la plus sûre et la plus fidèle du Bloc de l'Est. La « 16 merépublique soviétique », comme on l'appelle alors parfois, suit docilement les directives de Moscou. C'est l'époque du « socialisme réel» (1953-1985), celle de l'évolution lente du pays dans les « entrailles soviétiques », période qui voit Todor Jivkov s'affIrmer comme homme politique incontournable. D'où le nom donné alors d'époque « jivkoviste ». Au début des années 50, l'opposition des deux blocs se traduit sur le terrain par des hostilités comme la guerre de Corée. Ce conflit conduit à une industrialisation rapide et à une militarisation que l'économie a du mal à supporter. Les investissements agricoles diminuent au profit de l'industrie lourde. Cet effort économique considérable aura pour conséquence une chute brutale du niveau de vie et un ralentissement de la consommation. En Bulgarie, on aura recours aux bons de rationnement distribués pour l' alimentation. La crise de l'Europe de l'Est atteint aussi les esprits: suppression de la liberté d'expression, même artistique, endoctrinement généralisé dans l'éducation et même asservissement des sciences. En Bulgarie la crise du début des années 50 est bien réelle. Mais la population, sous la surveillance stricte des forces de sécurité (KDC)t, n'ose contester ouvertement. Des changements avaient bien été tentés dès 1952 : rapprochement avec Tito, augmentation du revenu des coopératives agricoles, accession des représentants locaux aux postes de responsabilité, changements qui s'accélèrent à la mort du « petit père des peuples»... Après mars 1953, en effet, une certaine libéralisation paraît alors envisageable.

lKDC, Komitet za darzavna sigumost (Comité pour la sécurité de l'Etat).

Pour les «démocraties populaires» la recherche de nouvelles voies se développe dans le cadre strict du socialisme étatique et non démocratique. En ce qui concerne la Bulgarie, cette période de tentative timide de démocratisation porte le nom de «l'Eclaircie d'avril »1(1956). La mort de Staline avait surpris le gouvernement bulgare gans lequel, après une lutte politique acharnée, Valko Cervenkov (le Staline bulgare) avait réussi à s'imposer à la tête de l'Etat comme Premier secrétaire du Parti communiste (1950). La « nouvelle orientation », annoncée par Moscou en septembre 1953, incitait ses satellites d'Europe orientale à redéfinir leur politique économique. Chaque pays organisait, pçmr ce faire, des forums du Parti. Ainsi en Bulgarie le 6emecongrèsdu PCB (18 février-3 mars 1954) avait redéfini les orientations du plan quinquennal 1953-1957, totalement différentes des projets initiaux du début de 1953. La période étant dominée jusqu'à présent par l'industrie lourde et la forte production industrielle. Désormais on favoriserait le développement agricole et l'industrie légère, on viserait également à l'amélioration du niveau de vie de la population par la baisse des prix à la consommation. Dès le début de l'automne 1953, le développement de l'agriculture était sérieusement discuté (Plénum du CC du PCB des 25 et 26 septembre 1953). Le secteur devait assurer la nourriture de la population et aussi fournir des matières premières pour l'industrie légèrej sous-estimée jusque là, et pour l'industrie de transformation. Ces décisions d'ordre économique correspondaient totalement aux propositions de Moscou d'une nouvelle orientation d'approvisionnement. Elles montraient, une fois encore, la totale dépendance de l',économie à la politique. congrès du PCB adoptèrent Les décisions politiques du 6eme également l'esprit de la nQuvelle orientation soviétique. Dans le discours-bilan de Valko Cervenkov, les conséquences néfastes du culte de la personnalité, qui s'étaient manifestées au début des années 50, étaient sévèrement critiquées car la plupart des problèmes d'ordre politique, économique et social lui étaient incriminés. Mais cette attaque duv culte de la personnalité, confiée le 26 janvier 1954 à Valko Cervenkov, personnification même de ce culte en Bulgarie, était de pure forme. Le fait qu'il
I « l'Eclaircie d'avril» signifie amélioration ou plus généralement détente. 2Décision de congrès, de conférences, de plénums et résolutions du Comité central du PCB, in Tomme 4, 1944-1955, Sofia, p. 409-410. 16

se trouvait à la tête de la commission appelée à préparer le nouveau programme du PCB témoignait de la stabilisation de sa position au gouvernement. La nomination de Todor Jivkov à la fois comme membre du bureau politique et comme premier secrétaire du comité central du PCB représentait une nouveauté. Tout ceci était rendu possible grâce à l'approbation de Khrouchtchev. Le signe du changement politique bulgare se manifesta alors par la décision en juillet 1953 de libérer tous les prisonniers, excepté « les plus dangereux pour l'ordre social », et de fermer les camps. A cette décision s'ajouta l'amnistie accordée aux émigrés bulgares, accompagnée par la promesse de restitution de leurs biens. L'exigence de liberté créative s'intensifia et devint incontournable pendant les réunions de l'Union des écrivains. Les premières années après la mort de Staline, la Bulgarie réalisa des changements modérés, surtout proposés et approuvés par Moscou. Pour les Bulgares ces mutations apportaient une amélioration matérielle et une atténuation minimale de la pression politique. Mais il était encore tôt pour parler d'une véritable démocratisation. Elle devint possible avec la crise provoquée dans le !ponde communiste par Nikita Khrouchtchev qui dénonça au 20emecongrès du PCUS (1956) le culte de la personnalité. Cette destitution du « guide du communisme mondial », Staline, marquait un tournant dans le mouvement communiste, surtout en Europe de l'Est. Khrouchtchev montrait sa volonté de rompre avec l'héritage politique stalinien. Pour la Bulgarie cela signifiait que Todor Jivkov, qui avait été approuvé par Khrguchtchev, obtenait la possibilité de se débarrasser de Valko CervenkQv et d'autres personnalités fortes de cette époque. Valko Cervenkov fut rétrogradé au poste de premier ministre adjoint, Anton Jugov le remplaçait comme Premier ministre. Todor Jivkov s'affirmait comme le dirigeant du PC bulgare. Le tournant que la Bulgarie marquait à la suite du Plénum d'avril ne faisait que suivre celui de l'URSS. Les décisions économiques de 1956 prirent une nouvelle orientation: baisse des prix, diminution du temps de travail, hausse des retraites les plus basses et des allocations familiales et, événement notable, les paysans des coopératives agricoles percevaient des retraites de l'Etat. L'agriculture fut stimulée aussi par la hausse du prix d'achat de la production agricole par l'Etat. Mais la réorientation de l'économie bulgare, d'une industrialisation inachevée vers une incitation à la consommation, engendra de nouveaux problèmes. Ces derniers

17

poussèrent Todor Jivkov, durant la session du CAEM1 en mai 1956, à poser la question devant ses homologues de la continuité de l'industrialisation bulgare en proposant l'intensification de l'activité métallurgique et le début de la production d'engrais chimiques pour l'ensemble des pays membres. La dualité de la démarche économique bulgare se présentait comme un dilemme permanent: d'une part, le souci d'améliorer le niveau de vie des Bulgares et la situation agricole, d'autre part, les impératifs de l'industrialisation. Les enjeux devant la nouvelle direction du Parti étaient économiques et également politiques. Les changements donnaient l'occasion d'une étude approfondie du passé le plus récent. La première à bénéficier de cette occasion fut l'intelligentsia qui non seulement critiquait l'action des activistes politiques destitués mais émettait des doutes quant aux qualités et aux mérites des nouveaux dirigeants. Le droit à la critique fut accordé uniquement à l'intelligentsia membre du Parti communiste. Le reste de celle-ci non seulement n'osa pas mais n'eut pas le droit de bénéficier de cette «Eclaircie d'avril ». En automne 1956, le Comité central du PC bulgare dressa un bilan alarmant de la déstalinisation: la contestation politique représentait une menace pour le système. Les décisions du Plénum de septembre mirent fin aux discussions sociales. L'acte final de « l'Eclaircie d'avril» eut lieu après les vagues de mouvements de juin et d'octobre en Pologne et la révolution d'octobre novembre en Hongrie. La direction politique bulgare profita de ces événements pour rétablir l'ordre. La répression était de retour. En novembre 1956, on arrêta 564 personnes, et, au début décembre, la milice obtint le droit de déloger des «personnes politiquement dangereuses ». Le 22 décembre, le camp de Béléné était rouvert? La période de 1956 à 1962 se caractérise par le souci de T.Jivkov de consolider son pouvoir en créant un cercle de fervents regroupant des personnes ayant un passé communiste. Ainsi, en juillet 1959, le Comité des combattants actifs contre le fascisme et le capitalisme est né. En novembre 1962, T.Jivkov concentre les pouvoirs en devenant leader du Parti communiste et Premier ministre: c'est le début de la période «jivkoviste» qui se terminera en novembre 1989. Cette «réussite» politique T.Jivkov ne la devra qu'à sa capacité de conserver le pouvoir en s'appuyant
lConseil d'aide économique mutuelle. 2ILIEV E. et STOJANOV A P., « Des personnes politiquement dangereuses », Sofia, 1997, p. 23-24. 18

sur ses sympathisants politiques, à qui il distribue des privilèges matériels et sociaux. Pour éviter le mécontentement des masses il surveille de près le niveau de vie de la société bulgare. Malgré cela, des tentatives de le destituer ont été faites, comme celle inspirée par la chute de Khrouchtchev en URSS (octobre 1964). T.Jivkov consolide son pouvoir grâce au soutien extérieur accordé par les dirigeants soviétiques. L'époque de Brejnev coïncide avec les plus grands succès de Jivkov dans le rapprochement avec l'URSS. Un lien économique privilégié s'établit entre les deux pays: la Bulgarie est largement approvisionnée en énergie et en hydrocarbures par l'URSS qui reçoit en échange des produits agricoles que la Bulgarie ne parvient pas à écouler sur les marchés mondiaux. Cesvrelations privilégiées sont conservées aussi sous Andropov et Cemenko. Elles s'affaiblissent avec l'homme de la « nouvelle génération» : M.Gorbatchev. Durant la période 1956-1989, la politique économique de T.Jivkov se caractérise par des réformes fréquentes. On recherchait des effets immédiats et, sinon, on passait à une nouvelle expérience dont l'objectif recherché était aussi de trouver une solution rapide. Autre problème: celui de la qualité de la production bulgare. Elle s'avérait insuffisante pour s'affirmer sur les marchés mondiaux. Ainsi, la Bulgarie se retrouve au début des années 80 avec une dette extérieure de 4,4 milliards de dollars. En même temps, à l'époque brève d'Andropov, l'URSS doit limiter ses livraisons de gaz et de pétrole. On doit rationner l'énergie. En ville les citadins ne disposent d'électricité que 12 heures par jour. Au milieu des années 80, à la pénurie d'énergie s'ajoute le mauvais état de l'agriculture. Elle subit de grandes sécheresses et des hivers rigoureux, ce qui aggrave le problème d'approvisionnement de la campagne. Les difficultés résultent aussi de la direction trop centralisée de l'agriculture. L'Etat incite à la création de petites entreprises privées dans l'agriculture et dans les services en zones périurbaines. Cependant, les longues queues d'attente pour l'achat de produits alimentaires de première nécessité témoignent de l'épuisement du système. L'évolution du PIB est significative, il croît d'environ 3% durant les années 80, contre 5 à 6,4% dans les années 60. Le sentiment général d'épuisement des capacités économiques du pays désespère la population et la nécessité d'un changement radical commence à s'exprimer de plus en plus ouvertement.

19

Cette situation démoralise la société bulgare et épuise sa confiance envers le système qui au bout de 40 ans d'existence ne réussit pas à assurer aux citoyens un quotidien normal. Des inquiétudes naissent aussi face aux données démographiques qui révèlent une société vieillissante. Elle connaît une baisse importante de la natalité et son taux d'accroissement est négatif. La violence commise envers la minorité turque en Bulgarie, avec le changement forcé de leur nom, engendre aussi un sentiment d'insécurité dans le pays. Au début des années 80, la Bulgarie connaît donc un certain nombre de difficultés qui vont ternir son image à l'extérieur. Elle subit de multiples accusations dont certaines portent les marques de la guerre froide (les parapluies bulgares, la tentative d'assassinat du journaliste G.Markov, l'attentat contre le pape Jean-Paul II). Il devient clair, pour la société bulgare, qu'au début des années 80 le pays est entré dans une crise globale. Celle-ci n'était pas la première que la Bulgarie vivait depuis la Seconde guerre mondiale, mais la plupart des précédentes étaient supportables et n'avaient jamais associé autant d'aspects de la vie. Depuis les années 80, l'ouverture graduelle de la Bulgarie2 au monde occidental, l'entrée des nouvelles technologies de l'information, le développement des contacts culturels et l'assouplissement du régime des visas, ont permis à certains Bulgares de comparer les deux mondes. Le régime n'est plus perçu comme seul porteur de progrès. Le pouvoir de T.Jivkov est sérieusement remis en question avec l'arrivée au pouvoir de M.Gorbatchev, en mars 1985. Avec ce dernier, les relations bulgaro-soviétiques sont bouleversées au niveau politique et économique. Ainsi, au début de 1989, les manifestations de la crise en témoignent. Les nouveaux rapports entre les pays de l'Est ont conduit à l'augmentation de la dette extérieure bulgare qui atteint alors dix milliards de dollars. En mars 1989, le mécontentement de la population et surtout des intellectuels, dissidents pour la plupart, gagne du terrain malgré les tentatives des dirigeants du Parti communiste d'en atténuer l'ampleur. La politique gouvernementale est de plus en plus sévèrement critiquée.

lLe taux d'accroissement naturel de la Bulgarie pour la période 1995-2000 et de -4,72%0,in Le livre de {'année 2001, éd. Larousse, p. 373. 2Création de banques mixtes comme la banque commerciale bavaroise, créée en 1987. 20

La situation ainsi créée encourage la minorité turque à exprimer son mécontentement de la bulgarisation forcée de 1985 en organisant en mai 1989 d'importantes manifestations. Le pouvoir politique résout la crise en autorisant le départ massif des Turcs de Bulgarie vers la Turquie (environ 300 000 personnes quittent le pays durant l'été 1989). Ce qui dépeuple des régions entières provoquant de très grandes difficultés pour la récolte et le maintien de la production. Le départ massif des Turcs crée une tension sans précédent entre les communautés qui coexistaient depuis des siècles, détériore les relations entre la Bulgarie et la Turquie et ternit l'image de la Bulgarie sur la scène mondiale. Elle est considérée par conséquent comme un pays intolérant et répressif. En automne 1989, la situation intérieure de la Bulgarie devient très tendue. Le signal pour un changement politique est donné le 24 octobre 1989. Dans une lettre ouverte, le ministre des affaires étrangères et membre du bureau politique Petar Mladenov, dénonce la situation dans le pays et accuse Todor Jivkov « d'avoir conduit le pays à une grave crise économique, financière et politique », ... « d'isoler la Bulgarie du monde..., même de l'URSS... ». L'annonce de la chute de Jivkov, le 10 novembre 1989, est accueillie avec une grande joie par les Bulgares, animés par l'espoir d'un changement pour un avenir meilleur. La chute de T.Jivkov n'est que le premier pas vers des mutations beaucoup plus profondes.

21

1991

1992

e 9 jui et'9/, a option e ouvelle Constitution. 3 deuxième ' 'Iections législatives libres remporte 34,38% de 'UFD oix (110 députés), le PS 3.11% (106 sièges) et le MD .56% (24 sièges). 240 députés élus à la roportionnelle pour quatre es / I 9 'anvi r 99. première ns), 'lections préside'llielles au suITrag niversel direct, Zelju Zelev (UFD st élu au 2'~ tour avec 52.85% de oix race à Velko Valkanov (pSB vec 47,15% des voix. (mandat d inq ans).

1993

1994

1995 1996 e l" 'uin /99 organisatia 'élections primaires chez l'UFD "etar Stojanov est préféré à Zelj elev. (65,74% contre 34.26% de oix) 7 oct, et 3 ov 1996 . élection résidentielles. Petar Stojanov eprésentant de la coalition FDU + UP + MDL. est élu av 9.73% des voix face au candida ocialiste Ivan Marazov de I oalition « Ensemble pour I ulgarie ». 40.27% des voix.

1997

22

CHAPITRE I : EN MARCHE VERS LA DEMOCRATIE

INTRODUCTION

Le 10 novembre 1989 la démission de Todor Jivkov marque la chute du communiste en Bulgarie. Dans les années 1980, tout concourait à rendre prévisible la fin du communisme en Europe: La situation économique de la Bulgarie était devenue ingérable. Par bureaucratisme et archaïsme, elle n'était plus en mesure d'effectuer par elle-même le passage de l'ère industrielle à l'ère « informationnelle ». Bâtie sur le modèle industriel du XIXème siècle, la démocratie populaire bulgare se trouvait confrontée à la prolifération de pollutions de toutes sortes. Fin 1989 l'endettement auprès des banques étrangères se chiffrait officiellement en dizaines de milliards de dollars. Avant 1982, la Bulgarie s'était déjà retrouvée à deux reprises dans une importante crise de devises. La première fois en 196869 et à nouveau en 1977-78. Pendant ces périodes, des opérations de sauvetage avaient été rendues possibles grâce à l'aide de l'URSS. Au début des années 1990, la Bulgarie a connu une nouvelle crise de devises, entraînée comme les précédentes par le déficit chronique de la balance commerciale. Ce qui a conduit à l'aggravation de la crise économique. Les exportations sont stables entre 1982 et 1988 mais les importations croissent d'environ 50% et le déficit est multiplié par deux 1. La balance des paiements était déséquilibrée par l'importation de matières premières des pays capitalistes pour l'électronique et la chimie. Il faut souligner qu'une grande part
ISource : « Crise de devises-a-t-on raison de s'inquiéter? », in Demokracija, 20 février 1990, p. 1. Voir le tableau en annexes.

de ces importations était utilisée à la fabrication de produits destinés au marché socialiste international. Ces exportations, insuffisantes et dirigées surtout vers le CAEM, rendaient difficile le remboursement des prêts auprès des banques internationales. Les créditsl attribués à la Bulgarie par les pays occidentaux furent absorbés par la construction de grandes entreprises dans le domaine de l'industrie lourde. Une autre partie des ressources en devises fut utilisée pour diverses constructions culturelles et de prestige, comme le palais de la culture dans la capitale. Des opérations aventureuses, liées à l'exploitation de gisements pétroliers en Libye, contribuèrent également à accroître de la dette extérieure du pays. A cela s'ajoutèrent quelques événements qui chargèrent également la balance des paiements: catastrophes naturelles, récoltes faibles, avaries de production... Les réformes économiques tardives, décret n056 du 9 janvier 1989, ne furent pratiquement pas appliquées. La Bulgarie allait prendre du retard dans un bloc de l'Est en pleine mutation. Si ce pays n'était pas tombé dans une crise économique si grave, il n'aurait pas connu un tel bouleversement politique. Il ne pouvait plus compter sur l'aide de Moscou incapable d'assurer plus longtemps le rôle de grand frère. Gorbatchev-sentant la situation lui échapper-donna des signaux de «largage» qui lancèrent la déstabilisation des régimes des anciens satellites. Malgré l'état de délabrement du système, il est certain que sans un feu vert implicite de Moscou les choses n'auraient pas évolué à une telle vitesse ni surtout si « facilement ». L'idée de Gorbatchev était sans doute au départ-face à l'échec intérieur-de mettre en œuvre la perestroika là où elle avait le plus de chances de réussir. 1.1. Le « préoustroistvo »2 bulgare. A cette époque de changements importants, la Bulgarie fait figure d'enfant sage. Dans ce pays, le vieux Todor Jivkov «règne» depuis 1954, vétéran du «socialisme réel ». Dès juillet 1987, malgré le début d'un «préoustroïstvo », petit frère de la perestroika gorbatchévienne, l'ordre ancien demeure imperturbable. La Glasnost, en Bulgarie, a bien du mal à se répandre. Ayant perdu tout crédit, l'appareil étatique bulgare se trouvait de plus en plus confronté à des phénomènes sociaux
lCrédits attribués en 1987 par la banque commerciale bavaroise, banque mixte bulgarobavaroise. 2 « PréoustroÏstvo », mot bulgare équivalent à la perestroïka russe. 24

incontrôlables, au mécontentement croissant d'une population qui véritablement manquait de tout. Les premiers mouvements d'opposition (Comité des droits de I'homme, Club de soutien à la Perestroïka et à la Glasnost, Association indépendante des droits de l'homme) apparaissent au printemps 1988. En réaction les responsables d'une timide Association indépendante pour la défense des droits de l'homme sont exclus du Parti communiste1. Malgré les efforts du gouvernement de Jivkov pour ralentir le processus de démocratisation, la contestation s'organise. Hors du parti, des écologistes radicaux fondent « ecoglasnost» en avril 1989 et organisent les premières manifestations « libres» à Sofia à la fin octobre. Tous les réformateurs de l'appareil reçoivent l'appui direct de l'ambassade de l'Union soviétique à Sofia. En même temps, dans les lourds bâtiments du centre de la capitale, Petar Mladenov (Ministre des Affaires Etrangères depuis 1971), Andrej Loukanov (Ministre de I'Economie), D.Dzurov (Ministre de la Défense), G.Atanasov (Membre du Bureau politique-Politburo), préparent la relève. Ces responsables représentent la tendance «réformatrice» au sein du régime encore au pouvoir. Ils souhaitent améliorer et relancer le système communiste mais n'envisagent pas des restructurations profondes pouvant changer sa nature2. «Le 10 novembre 1989, le Plénum du Comité central du PCB réuni dans la résidence Bojana, selon le deuxième point de son ordre de jour et sur la proposition de Georgi Atanasov, Premier ministre de la République Populaire de Bulgarie agissant au nom du Bureau politique, proposait au Comité central du Parti communiste d'accepter la démission de T.Jivkov des postes de: Secrétaire général du CC du PCB et Président du Conseil de l'Etat de la R.P. de Bulgarie ». A l'issue du vote le « tsar» Jivkov était démis (à une voix de majorité). Le reste s'enchaînait comme prévu, et P.Mladenov (Ministre des Affaires Etrangères depuis 1971), élu, remplaçait son maître. La « révolution en chapeaux de feutre» échangeait un vieil apparatchik conservateur contre un « jeune» réformateur. En même temps que cette nouvelle, la presse bulgare publiait « les félicitations du Comité central de l'URSS et de son secrétaire général M.Gorbatchev adressées à P.Mladenov». Ce dernier était placé à la tête d'un gouvernement provisoire et gérerait le
JEn juillet 1988, Cudomir Alexandrov et Sojan Mihajlov sont écartés de la direction du PC bulgare. 2J.VLADIMIROV, « Les deux voies du changement du système », in Kultura, Sofia, le 31.05.1993, p. 1. 25