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La chaleur de l’hiver

De
446 pages

À l'âge de la retraite, Jean-Pierre Chatrain, un sociologue et ancien chargé d'études au ministère de l'équipement a fait le vide autour de lui. Libre et poussé par « l'amour du lointain », il décide d'accompagner un ancien étudiant à Madagascar. S'il tombe sous le charme de l'île merveille qui lui redonne le « goût de vivre », c'est surtout grâce à Faffa, une jeune femme prête à lui offrir « une belle parenthèse avant la mort ». Cependant, il règne au sein de la Grande Ile une situation économique et sociale pleine d'ambiguïtés, le système étant gangrené par l'ingérence et la corruption. L'auteur, cynique de nature, ne peut rester indifférent devant un tel spectacle, dont il tente de comprendre les raisons en parcourant le pays à la rencontre des expatriés d'abord puis des malgaches. De même, il est choqué par l'attitude méprisante de certains occidentaux envers la société malgache. L'argent, au cœur de toutes les relations, le renvoie sans cesse à son statut de « vazaha », comme les Malgaches désignent les étrangers. Après douze années d'allers-retours, de doutes et d'heureux moments partagés, il épousera sa princesse Mahafaly lors d'une cérémonie de mariage traditionnel qui lui permettra de découvrir des coutumes surprenantes.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-334-23957-8
© Edilivre, 2017
« Il n’arrive d’histoire qu’à ceux qui savent les raconter »
Jean Paul Sartre
Une semaine à Tuléar et la tropicalisation a fait son chemin dans cette ville improbable, cité mirage où tout semble possible, même rajeunir ! Jean-Pierre Chartrain est à des années lumières de son passé, de ses amis, de ses enfants. Un homme nouveau en quelque sorte ! Tout est possible, ici les contraintes s’estompent, on est ailleurs, rien n’a plus vraiment d’importance… Il confectionne, à l’intention de ses fils, ce petit message qu’il n’enverra pas. « Je suis à Tuléar, ville de poussière et de chaleur, là où se termine la route asphaltée et où l’on rencontre des gens qui ne viennent de nulle part et qui ne savent pas où ils vont. Des épaves imbibées d’alcool s’arrêtent dans cette ville du bout du monde pour un instant ou pour une vie, et se perdent dans l’ambiance délétère du Zaza club. Mais tout à côté de ce monde des touristes, des « vazahas-la-mouffe », et des épaves tropicalisées et pourtant invisible à leurs yeux, un autre monde existe que Faffa me fait entrevoir, immobile, en attente lui aussi. Pas accessible d’emblée pour celui qui arrive avec ses références d’occidental. Ce monde est celui de sa famille : j’ai vu la pauvreté digne, j’ai vu la misère qui met les larmes aux yeux et l’envie de donner sans poser de question. C’est aussi le monde des premiers occupants du terrain : les Mahafalys dont les tombeaux bornent les frontières entre la vie et la mort. Image évocatrice jusqu’à la caricature : les pousse-pousse trait d’union entre ces deux mondes vont et viennent sans relâche au gré des clients. Tirés par de petits hommes secs et musclés qui trottinent et transportent pour quelques monnaies, des clients gros et gras qui transpirent à grosses gouttes, ou quand la demande tarit, ils stationnent à l’ombre rare. Mais dans ce non-lieu où la torpeur ambiante ne procure qu’une seule envie, celle de ne rien faire, ma seule envie à moi ce fut Faffa »
Et dans l’avion en se rapprochant de la France, il se remémorait cette obstination tenace de Faffa à vouloir se marier. – «Chéri pourquoi tu ne veux pas te marier avec moi ? » – «Mais je suis trop vieux… Je serai bientôt dans une petite chaise roulante » – « Mais non, tu es bien ! Mariés pour quatre à cinq ans chéri, c’est ça la vie, un peu de bon temps ! » L’insistance de cette demande l’embarrassait. Comment cette rencontre inespérée pouvait-elle se terminer ? Il excluait d’emblée un scénario catastrophe N°1 :« Chéri, tu as deux garçons, je pourrais te faire une fille ? » et il se remémorait comme un avertissement la scène entrevue au 1 restaurant de Tuléar. Un vazaha déjeunait avec son amie « enceinte jusqu’aux yeux ». Pas un mot, la tension était perceptible. Et tout à coup la femme partit en laissant en plan son compagnon vazaha avec les plats servis sans les toucher. C’était exactement ce genre de situation qu’il voulait éviter ! Il se considérait trop vieux pour envisager le scénario N°2 : le mariage civil. Il avait eu l’occasion d’épuiser les joies que procure la routine du mariage. Le scénario N°3 : le mariage traditionnel, malgré son intérêt anthropologique, ne le tentait pas non plus. Bien sûr Faffa était une princesse ! Et la fête devrait être prévu en conséquence. 2 Chez les Mahafalys : le futur marié devait acheter un gros zébu. Celui-ci était égorgé, un trait de sang était tracé sur la tête des mariés et chacun devait en boire un peu. Il fallait aussi au moins quatre caisses de bière, deux de coca, du rhum, du bourbon et une caisse de bonbon
anglais! Aussi c’était le scénario N°4 : une fin en queue de poisson, qui avait sa préférence. Un jour, Faffa allait se marier avec un vazaha de rencontre. Et lorsque Jean-Pierre reviendrait à Madagascar, elle demeurerait introuvable…
1. Ainsi sont désignés les étrangers par les Malgaches 2. Nom d’une des ethnies de Madagascar
Laretraite
A l’heure de la retraite Jean-Pierre Chartrain se trouve dans un service du Ministère de l’Equipement, qui réunit des experts de diverses spécialités dans le domaine des transports et de l’urbanisme. Dans les administrations que ce soit la Police ou l’Equipement, les pots rythment la vie quotidienne des services pour les naissances, les promotions, les décorations ou les départs. Lorsque ces administrations perdent leurs objectifs ou leur raison d’être, ces cérémonies, dûment orchestrées, prennent encore plus d’importance dans la mesure où elles permettent de conforter le sentiment d’appartenance à l’organisation. Il est donc inévitable qu’une quinzaine de jours avant ce départ à la retraite, il offre le traditionnel pot à ses collègues qui ont péniblement réussi à collecter une somme modique pour faire le non moins traditionnel cadeau, qu’ils ne seront d’ailleurs pas en mesure de lui offrir, vu la modicité de la somme recueillie ! Il faut dire que, seul, face à la boîte qui passe, un moment de honte s’oublie et l’obole indispensable, se réduit à peu de chose, du fait des contingences de chacun. Bref, avec la complicité de l’anonymat, on fait le geste, mais de façon plus symbolique que substantielle. Trente ans passés dans l’administration lui ont permis de bien connaître les petites grandeurs et les lourdes servitudes de ses collègues fonctionnaires, aussi n’en conçoit-il aucune aigreur. Pour ce pot de départ il a préparé ce petit discours.
Chers amis, Je suis arrivé à la fin de l’album « Tintin au pays des certitudes » ! « Le sociologue est bien celui qui de sa fenêtre se regarde passer dans la rue » et par ailleurs je me flatte de développer une certaine lucidité qui me pousse au cynisme et qui a parfois tendance à s’attacher au côté dérisoire des choses. Aussi, je voudrais vous faire profiter de ce regard décalé, que je porte sur cette organisation qui m’a accueilli lors de ma fin de vie professionnelle. Je suis à la fois un ancien de l’Equipement et, malgré tout, je reste un peu en en marge de l’institution. J’y ajouterai une pincée de candeur et un zeste de naïveté, j’allais dire de bonté (en effet mon andropause me donne des bouffées de bonté !). Décalé de trois façons :
Décalé, d’abord, parce que je suis contractuel au milieu de fonctionnaires ; un mercenaire au milieu des réguliers de l’administration. Ce statut fait, que j’ai privilégié quelques ambitions intellectuelles et abandonné toutes prétentions de carrière administrative. En effet, si on retrace ma carrière on s’aperçoit qu’elle est en forme de cloche ! J’ai commencé chargé d’études et j’ai fini au poste de chargé d’études ici. Entre temps, je fus chargé de missions, chargé de recherches, Inspecteur Régional des Transports, directeur d’études, enseignant-chercheur. De contractuel marginal, je fus propulsé d’une situation sans lustre particulier à un poste en vue d’Inspecteur Régional des Transports, disposant d’une délégation de signature du préfet et chef d’un service de 22 personnes. Sans conteste c’est dans ce poste de « fonctionnaire d’autorité » que j’atteignais le sommet de la courbe !
Décalé ensuite, parce que, comme sociologue ; je suis un représentant des sciences sociales, dans un monde d’ingénieur et de techniciens, au milieu des sciences dures. Pour désigner les sciences sociales, dans ce ministère, ne parle-t-on pas des « sciences molles », ce qui n’est pas forcément un compliment dans cet univers très masculin ! Je prônais plutôt les méthodes qualitatives et je pratiquais l’entretien et l’analyse de contenu dans ce monde légitimé par l’étude chiffrée et le culte de la statistique. Certes j’aurais pu me contenter d’un rôle de sociologue « pot de fleur », décoratif. Mais, quelque peu têtu, j’ai cherché obstinément à faire de la sociologie, à faire entendre ma différence. Dans ce grand orchestre, sur le rythme lent imposé par la grosse caisse de l’expertise, je fis entendre ma petite musique de sociologue. Certains ont pu penser que je jouais du pipeau, certains m’aimèrent pour mon rôle
légitimant, peu remirent en cause certaines de leurs pratiques et un petit nombre devait me montrer une hostilité ironique !
Décalé enfin, parce que je possède un métier dans un monde où c’est la carrière qui compte. Je revendique en effet l’exercice du métier de chargé d’étude, comme il y a un métier d’ingénieur, de professeur, de traducteur… Ici chargé d’étude ça fait un peu pauvre, on préfère la mention : chargé de mission, directeur d’études, ou chef de projet ! De ma formation aux sciences politiques, il me reste un petit fond de commerce, « L’évaluation des politiques publiques ». J’ai peu passionné sur ce sujet mais, à force d’opiniâtreté, j’ai pu écrire un ouvrage. Je pense que l’on commencera à s’y intéresser lorsque je serai parti !
3 Que penser de ce dernier port d’attache professionnel le SERTU ? La première impression est celle d’une armée mexicaine qui ferait fonctionner le moulin de maître Cornille ! Des collègues sympas, une hiérarchie quelque peu pléthorique, mais bon enfant. Attention ce n’est pas le Far-West ! L’activité sinon les comportements y sont parfaitement normés. A l’aide de nombreux outils de régulation et de béquilles informatiques en tout genre, cadrage et formatage sont les deux mamelles indispensables de l’activité des professionnels ! J’ai pu toucher du doigt, dans ce ministère, le monde merveilleux, codifié façon technocrate : après, les ZUP, SDAU, POS, ZIRST, désormais on met en place les PADD, PDU, SCoT, PLU… Certes, c’est très rationnel tout cela mais est-ce bien raisonnable ? Ici, on est dans un groupe, mais on travaille seul. J’ai beaucoup entendu parler de transversalité, mais je l’ai rarement rencontrée. On ne manque pas de stratèges et pourtant j’ai parfois eu le sentiment que l’on fonce droit dans le mur. Il y reste quelques urbanistes mais l’ère des grands penseurs du domaine est terminée et désormais nos villes vont être façonnées par un « urbanisme à pensée faible » ! Et pourtant, il y a des trésors cachés dans cet organisme, des compétences diverses et nombreuses et, malgré tout un sentiment de vide. Quelques collègues surbookés se pressent dans les couloirs, atteints de réunionnite aiguë. Bien sûr les experts, sont là pour rassurer, pour donner des réponses. Mais du coup peut être évitent-ils de se poser trop de questions !
Que va-t-il me rester de ce passage dans l’administration qui aura quand même occupé les deux derniers tiers de ma vie active ? Dans l’administration on apprend à composer, on manie le verbe, on choisit le temps, on prend son temps, on accorde les temps. Le style administratif doit être dépouillé et précis. Et moi, je suis capable de me satisfaire « d’à peu près » ! Je crois que, si j’y ai acquis de la rigueur, j’y ai peut-être perdu quelque peu de ma spontanéité et de ma bonne humeur. Dans l’administration, on conjugue la forme et le fond, mais penché sur des problèmes insondables, des abîmes de perplexité font qu’en même temps que l’on touche le fond, de plus en plus on perd le fond. Alors la forme devient très importante. Bref, je me demande si on ne devient pas creux ? Pourquoi prendre sa retraite à 62 ans ? Je ne pense pas être usé par le travail, ni diminué physiquement ou intellectuellement, et j’aurais pu encore attendre deux ou trois ans. C’est un choix. C’est peut-être cette allégorie que me servit un beau matin un de mes collègues, qui a emporté ma décision : « Une grenouille est plongée dans une marmite d’eau froide. On met le feu sous la marmite. L’eau tiédit. Elle se sent bien. S’assoupit. L’eau chauffe. Elle devient chaude. Elle bout. Quand la grenouille veut sortir, elle est cuite ! ». Ici, l’eau était tiède et dans cette douce torpeur, je suis parti avant d’être cuit ! Et puis n’est-il pas préférable de choisir la date de son départ, sans attendre que l’on vous mette à la porte ? Ne vaut-il pas mieux faire envie que pitié ?
Que penser de la retraite ?
A chaque grande rupture dans ma vie j’ai toujours rebondi, encore que, plus on devient vieux moins on rebondit ! Je n’ai pas du tout préparé cette retraite, on va improviser ! Ma vie professionnelle a passé comme un rêve ;une succession de petits bonheurs, de fausses joies et de mini catastrophes. Certes je n’ai jamais eu l’impression de vivre une vie d’aventure dans cette administration, mais tout compte fait j’étais à l’aise dans ce petit monde douillet et gentiment désenchanté ! La grande leçon que je retiens est« que nul n’est indispensable au fonctionnement du service » ou énoncé sous une forme plus dure « Les cimetières sont pleins de gens indispensables ». A bon entendeur salut ! Alors comme le dit le poète : « Quand une vie se résume en milliers de tâches dérisoires », « Pris comme marteau et enclume entre pointeuse et déjeuner » « Faut-il pleurer, faut-il en rire » « Fait-il envie ou bien pitié » « Je n’ai pas le cœur à le dire » « On ne voit pas le temps passer »
Avant le buffet, un des clous de la cérémonie fut d’épingler, sur un mannequin apporté là pour l’occasion, les diverses pensées ou perceptions de sa personne que chacun a consignées sur de petits billets. L’exercice terminé après un jour de réflexion, il restitue de façon quelque peu narcissique, ce tissu de contradictions avec un petit point de croix façon « vieille école », pour que tout cela tienne ensemble sans avoir l’air trop cloche. Le portrait ainsi dressé, constituait la perception de sa personne par son entourage professionnel. Car comme l’énonçait doctement le philosophe Jean Sol Partre, malgré son strabisme prononcé : « L’homme est un animal social et c’est le regard des autres qui le constitue »
Un poil convivial, pourquoi pas ? Le bonhomme s’avère un « auvergnat » « jovial et de bonne humeur » « affable et souriant ». C’est un « humaniste », avec « sincérité » et un brin « d’humour » ! Au comptoir, facilement « interactionniste », l’« aubergiste social », (il y a beaucoup de bougnats qui tiennent des cafés) a la relation facile, le diable, pour peu qu’un coup de blanc vienne renforcer sa « joie de vivre ». Son coté « joueur » prend alors le dessus et quand il est en forme, il peut même devenir « pédagogue » !
Poil à gratter ? Toujours ! « Electron libre » de toute façon, on l’aime « original » ou quelque peu « décalé » ; un cran au-dessus dans la nuisance il peut devenir « caustique ». Dans une institution respectable il peut se révéler un « Trublion », voire même un « agitateur », en tout cas « un chieur », ça c’est sûr ! « Insubmersible » et « plus fort que le roc Fort », c’est un « débatteur inextinguible « il peut s’avérer aussi un « empêcheur de techniciser en rond ». « Ha ! L’amour de la sociologie » ! « Elémentaire mon cher Watson », dans ce monde d’ingénieurs ! La sagesse ? Poil… au nez ! Mais, attention, l’impétrant s’avère « complexe ». Sous ses contradictions apparentes : à la fois « la glace et le feu », le « dicible et l’indicible », entre « sérénité » et « angoisse », se dissimulerait un « homme de valeur », qui analyse la vie avec « lucidité ». « Distant dans le monde de l’être », il arbore un certain « flegmatisme », attitude « Space » s’il en est (là ce n’est sans doute plus de boisson qu’il s’agit !). Comme mister Hyde cède le pas au docteur Jekill, désormais, le « Bjork » a fait place au « Professeur Nimbus », certains pensent même qu’il serait en voie d’atteindre « la sagesse », type « papa africain », ou mieux une sorte de « Diogéne » au fond de son bureau !
Ces appréciations étaient évidemment flatteuses pour son ego, mais il s’agit seulement de la partie apparente de son personnage, celle qu’il donne à voir ! En effet, une personne est riche par les contradictions qui l’habitent et il sait bien qu’il lui reste quelques zones d’ombre à
explorer avec son psy.* favori dans les temps libres que va lui laisser sa retraite. Tout s’est déroulé parfaitement et il s’est senti, comme étranger à cette cérémonie dans un état second, il a assisté, en observateur, à son départ de la vie active. Oui,« Le sociologue est bien celui qui de sa fenêtre se regarde passer dans la rue ! »
* * *
Comment va-t-il pouvoir se passer de cet univers confortable et de ces habitudes de convivialité que donne le travail ? Quand on est actif, chaque matin on se lève, on ne se pose pas de question, on va au travail, on prend le café avec les collègues, on a un programme, on le réalise… Il lui faut maintenant travailler la rupture franche et brutale ! Et si la retraite était un commencement et non une fin ? Un rapide bilan de sa situation l’amène à un optimisme modéré quant à son évolution future. Tout d’abord, il lui faut surveiller sa santé étant donné qu’à son âge« on s’aime trop pour se faire du mal». Mais il n’a que le boulevard à traverser pour se rendre chez le médecin, avec qui il a lié une relation amicale. De cette santé qui lui est chère, il fait un bilan globalement positif : un cœur de sportif, une prostate de jeune homme et le vaccin de la grippe lui évite les désagréments ORL qu’apportent en général les frimas de l’hiver. Cette bonne santé lui permet, en plus de son footing hebdomadaire auquel il reste attaché, de profiter des joies de l’hiver : ski de piste et de fond. De plus il pratique chaque année avec ses enfants une randonnée en montagne au mois de juillet. En somme, ni malheureux, ni détérioré. A soixante-deux ans passés, Jean-Pierre Chartrain glisse doucement du décalage au désenchantement et s’installe dans une routine confortable dans son appartement de la Croix Rousse qu’il a gentiment aménagé. Tous ses idéaux de jeunesse sont partis à la dérive. Ses femmes ont mis une distance respectable avec son mauvais caractère et ses capacités de séduction qui n’ont jamais été très fortes, avoisinent le zéro absolu. Personne n’ayant plus besoin de lui, il acquiert le sentiment latent de son inutilité. Bref, il s’apprête à s’enfoncer dans le confort douillet que peut procurer une retraite presque substantielle, tout compte fait heureux de se retrouver terriblement et délicieusement seul. Même si la retraite ne lui fait pas peur, il ne peut empêcher une espèce de nostalgie de s’insinuer liée à la perte de son statut social et aux regrets qu’il peut avoir de son ancien travail. Est-ce le commencement de la fin ? Le meilleur remède contre la morosité n’est-il pas de s’engager dans un certain nombre d’activités ? Et des activités Jean-Pierre n’en manque point. En quittant son emploi il a trouvé un article à écrire pour une revue, s’ajoute à cela, quelques conférences de ci de là ainsi qu’une nouvelle activité de Commissaire Enquêteur. Cependant, il a de plus en plus de mal à vivre dans ce monde très administré et individualisé. Ce monde de l’évitement et de l’organisation, de la banalité et de la routine, des petites joies et des incidents sans importance. Peu de place ici pour l’enthousiasme et l’aventure ! Dans cet ennui sans angoisse, où on a l’impression de boire de l’eau tiède en permanence, Jean-Pierre a le sentiment que« cela n’est pas la vraie vie ». Va-t-il opérer un début de fossilisation, avec en point de mire « Les vieux » chanson de Jacques Brel, dont un ami lui a si obligeamment fourni l’enregistrement ? « Les vieux ne bougent plus, leurs gestes ont trop de rides, leur monde est trop petit » « Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit »
Au bout d’un an de retraite ses anciens collègues, lui font parvenir une carte de vœux signée d’une quinzaine d’entre eux. Chacun a mis un petit mot gentil. Poli mais détaché il leur fait une réponse rassurante et empreinte d’une certaine bonhomie qui dresse un bilan provisoire de sa situation.
Le bolide ! Chers ex-collègues et désormais amis, J’ai bien reçu vos vœux et je vous en remercie.
Recto : Pablo Picasso pourquoi pas ! Verso : chacun y est allé de sa petite note d’humour à la gomme. Je dois vous dire que je vous sens particulièrement en forme en ce début d’année ! Mais je ne vous dirais pas en forme de quoi ! D’ailleursje vous sens aussi capables sur laforme que sur le fond. Sans jamais l’atteindre d’ailleurs ! En premier lieu je voudrais vous rassurer sur mon sort, dont certains d’entre vous s’inquiètent si gentiment. D’abord la santé, c’est ce qui compte à mon âge : ça va, globalement positif. Je vois régulièrement mon médecin référent auquel je donne quelques conseils informatiques (Hé voui !), car il manie le Palm en retenant son souffle comme un plongeur en apnée. En échange, il m’informe sur les choses de ma santé, sous son impulsion j’ai repris mes entraînements pour pouvoir surmonter la canicule possible de l’été prochain. Je travaille notamment dans deux directions. 1°) en rallongeant de plus en plus la durée de la sieste 2°) en diversifiant les lieux de sieste : cinéma, gymnase,sauna Lorsque ces prérequis seront bien acquis (car bien mal acquis ne profite jamais, n’est-ce pas) Je pense alors passer à la sieste en positions variées, voire la sieste acrobatique, de manière à construire la sieste comme une véritable œuvre d’art. Je ne sais pas encore si j’arriverai à ce stade ultime, car j’ai pris dans ma vie active de mauvaises habitudes et « ne faire absolument rien » n’est pas chose facile et demande un difficile entraînement. J’en suis arrivé au constat que seule une éducation de dandy oisif peut permettre de se réaliser totalement dans le « rien foutre », à bien distinguer du « rien à foutre » que j’atteindrais me semble-t-il plus facilement. En retour que puis-je vous souhaiter, chers amis ? Quels vœux formuler à cet ensemble hétéroclite de compétences variées ? Que l’année soit féconde ? Les carrières fulgurantes ? On sait déjà ce qu’il en est des augmentations… Sans vouloir vous décourager peu de choses à espérer de ce côté-là. D’être épargnés ou emportés par le tsunami de la décentralisation ? Et pour ceux qui vont en réchapper il faut vous souhaiter d’échapper à cette vague d’angoisse métaphysique des officiers du désert des Tartares ? Le SERTU attend, l’arme au pied, en ordre de bataille. Pour le moment la voiture de course n’a pas dépassé les 20 Km/heure sur le circuit. Au stand de ravitaillement les mécaniciens s’affairent, on astique les chromes, on fait tourner le moteur. Les experts pointus aiguisent leurs connaissances. L’automobile, on le sait, est capable de performances époustouflantes. Le chef détendu donne des consignes précises à son proche collaborateur : « Je suggère, tu gères, ils et elles digèrent » Mais pour le chargé d’étude de base une seule question obsédante : « Le dossier, sur quelle étagère ? » Puisse cette nouvelle année, chers soutiers du SERTU, vous aider à faire tourner le moteur ! » Certes Chartrain a des états d’âme mais pas de déprime ! Il commence à se rendre à l’évidence que si dans la vie professionnelle il importe d’aller à l’essentiel et d’éliminer résolument l’accessoire, avec la retraite la perspective s’inverse : l’accessoire prend de l’importance à tel point que tout devient accessoire et il ne peut s’empêcher de penser que c’est bien l’accessoire qui réellement important ! De là lui vient sans doute ce goût pour le dérisoire et la nécessité qu’il éprouve à relativiser les choses, pour bien vieillir. Aussi profite-t-il de la vie et des petits bonheurs qu’elle procure. Il a gardé une curiosité intacte pour la nouveauté que procure le voyage et un goût prononcé pour la découverte de nouveaux horizons notamment en Afrique. De son séjour à Douala et plus particulièrement de son premier voyage de visite aux étudiants nigériens à Zinder et à Agades date son attirance pour les pays de la frange subsaharienne. Les années précédant sa retraite il a eu l’occasion d’effectuer plusieurs randonnées chamelières ou des
voyages organisés dans le désert du Sahara ou plus exactement dans les pays sahéliens bordant le désert : Mauritanie, Mali, Niger, Lybie. Bien sûr, la visite de Chinguetti, en Mauritanie, ce haut lieu de l’Islam, ville de départ des pèlerinages où sont conservés des manuscrits très anciens, peu à peu envahie par les sables du désert n’est pas dénuée d’intérêt. Certainement, le voyage avec le train minéralier d’Attar à Nouadhibou, puis « l’autoroute de la plage » de Nouadhibou à Nouakchott passant par le banc d’Arguin qui conserve des souvenirs du naufrage du radeau de la Méduse et où viennent passer l’hiver des milliers d’oiseaux en provenance d’Europe, sont à ranger parmi les souvenirs qui restent longtemps en mémoire. Bien sûr il s’est émerveillé, après la traversée du désert du Wadi-Rum en Jordanie lorsqu’il a découvert ce site magique de Pétra, l’ancienne capitale des Nabatéens. Mais c’est certainement le Mali que Jean-Pierre trouve le plus fascinant : le Pays Dogon et la falaise de Bandiagara, la remontée du fleuve Niger de Tombouctou à Mopti, les constructions en terre de Djenné. Un grand souvenir aussi que cette oasis de Timia dans l’Aïr en bordure du Ténéré, où, des techniques rustiques, telles que le puisage de l’eau par noria, permettent de développer des cultures maraîchères et où la prestance des Touaregs rend les lieux magiques. Ces randonnées chamelières dans ces régions subsahariennes ont été pour lui de belles expériences. Si, au cours de ces voyages les dépaysements sont complets, les retours en revanche restent tristounets. En effet, après quinze jours de soleil, de vent, de désert et de courbatures, le retour en France, dégage une impression curieuse. Dans le « Pays des moi d’abord » il vaut mieux faire envie que pitié, il convient donc d’être bon élève d’abord, de devenir ensuite le citoyen« comme il faut »et enfin, de finir en vieillard, présentable. De retour d’autres horizons, il se rend compte qu’ici, pour nombre de ses compatriotes seul l’horizon de leur propre personne les intéresse. Il y a vraiment beaucoup d’égoïsme au « Pays des papys partout » ! Bref, il trouve qu’il fait bien froid en arrivant à Lyon. Parvenu à l’appartement, il monte le chauffage. Quelques factures… Rien d’intéressant… et les nombreux numéros du Monde auquel il est abonné depuis quarante ans environ… La Croix Rousse n’a pas changé… C’est lundi : la boulangerie est fermée… La brasserie de la Soie sert encore le plat du jour. Sans conviction, il entreprend, le remplissage du frigo au Monoprix, car, après une semaine de conserves et de féculents, il aspire à manger de la salade… Il essaie de capter quelques informations au poste avant de céder à l’indispensable réflexe qui l’amène à éclairer la télévision pour regarder le journal de 20 heures… Bon, la troisième guerre mondiale n’est pas encore déclarée !
Puis, Jean-Pierre s’aperçoit que les peintures rupestres de la Tardât libyenne ou les couchers de soleil somptueux de l’Adrar des Iforas ont bien du charme, mais plus que les traces de civilisations disparues ou les merveilles de la nature c’est surtout la connaissance des modes de vie des populations locales qui présente pour lui de l’intérêt. Petit à petit, il va mettre de la distance avec ces voyages organisés. Il aspire en effet à voir le monde autrement qu’à travers le prisme déformant des guides patentés. Son adhésion à « Mali Soleil » va lui en fournir l’occasion, et, c’est accompagné de deux amies, qu’il va séjourner au sein de la famille Traoré, à Daoudabougou, un quartier de la périphérie de Bamako. Ce séjour improvisé et très localisé s’avère plus riche en rencontres que lorsqu’il a parcouru des milliers de kilomètres dans cette bordure sahélienne. Il aspire à sortir de ce monde sans rides que présentent les voyagistes au touriste et devenir un voyageur curieux des réalités que vivent les gens des pays qu’il traverse. Plus que l’amour du prochain, lui, c’est l’amour du lointain qui l’attire. Reste la question lancinante telle que la formule Depardon :« Alors, l’Afrique comment ça va la douleur ? »
3. Service d’Etude sur les Réseaux, les Transports et l’Urbanisme