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La classe au bout du voyage

De
105 pages
"Ma classe est une classe d'accueil, j'y reçois tous les élèves sans distinction, avec ou sans papiers." A travers les récits croisés de ses élèves, l'auteure nous invite à partager avec émotion le parcours de jeunes migrants arrivés en France, souvent au péril de leur vie, et pour qui l'école représente l'espoir d'une nouvelle vie.
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« N’est-il pas nourri de même nourriture, Blessé des mêmes armes, sujet à mêmes Maladies, guéri par mêmes moyens, Réchauffé et refroidi par même été, Même hiver, comme un chrétien ? Si vous nous piquez, saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, mourons-nous pas. » Shakespeare, La marchand de Venise.

PROLOGUE

L’arrêt brutal du camion après des heures de route me tire d’un seul coup du sommeil. Que se passe-t-il ? Quelle heure peut-il bien être ? Ce n’est pas un contrôle de police, j’entendrais des voix. Je me recroqueville un peu plus. Je fais le mort. Le chauffeur ouvre les portes arrière et une bouffée d’air frais vient me chatouiller les narines mais je n’ose pas la respirer. – Allez ! Sors de là, t’es arrivé. J’essaie d’être rapide mais j’ai du mal à m’extirper de ma cachette. – Dépêche-toi, j’ai pas envie de me faire gauler à cause de toi ! Je trébuche en sautant du camion. Après tant de jours passés à voyager plié dans un carton, j’ai perdu le sens de l’équilibre et la notion du temps. – Tu me dois encore du fric ! – Mais non, j’ai déjà payé la somme totale avant, en Turquie. – Fais pas d’histoire, petit ! Les yeux de l’homme me fixent, brillant sous la lune comme deux lames de couteau alors je sors ce qui me reste de dollars sans discuter. Il compte les billets. Il enfourne l’argent dans la poche de sa veste. – Au fait, j’ai oublié, t’es à côté de Marseille, tu longes la mer, c’est tout droit. D’un bond agile, l’Iranien remonte dans son camion et sans se retourner, sans me dire au revoir, il démarre, me laissant là, comme un paquet, au bord de nulle part. Je le regarde disparaître dans la nuit, emportant avec lui une partie de ma vie et je me dis
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que rien ne sera plus comme avant. Seul au milieu d’une nuit inconnue, je me mets à pleurer, à pleurer de soulagement, de solitude et de joie. C’est le bout du voyage, je suis arrivé en France. J’ai réussi, j’ai réussi… Je pense aux miens qui ne connaîtront jamais mon exploit, je pense à mon ami Omar qui sera fier de moi ! Je touche la petite pierre au fond de ma poche, celle qu’il m’a donnée la veille de mon départ. Jusqu’ici, elle m’a bien protégé. Je pense à mon pays, à ma ville, à mon ami et tout d’un coup l’angoisse me tombe dessus, une angoisse qui me glace des pieds à la tête. Que vais-je devenir ici, dans ce pays inconnu ? J’ai de la chance, la nuit n’est pas complètement noire, la lumière de la lune éclaire un peu les environs. Je décide d’aller prudemment vers la mer. Je viens d’un pays de montagnes et la mer m’est inconnue. C’est la deuxième fois seulement que nous nous rencontrons. La première fois, c’était à Istanbul, il y a quelques jours seulement. Je l’ai juste aperçue avant de monter dans le camion, celui qui m’a mené jusqu’ici. La mer que je vois ici, dans la nuit, me fait un effet terrible. Elle est noire, luisante comme une grosse limace. Elle m’effraie avec sa respiration de bête. Dans les contes qu’on me lisait quand j’étais petit, il y avait souvent un personnage qui s’asseyait face à la mer pour réfléchir. La mer était toujours bleue et le soleil brillant. Cette image exotique me faisait rêver et je me disais que, plus tard, quand je serai grand, j’irai voir la mer…
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