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La consultation transculturelle de la famille

De
274 pages
Ce texte propose un parcours à travers les attitudes mentales propres à sa culture et aux "autres" cultures. Le lointaine objet de la recherche d'antan est devenu sujet, avec ses problèmes, ses coutumes, ses conceptions de la maladie et du traitement. Processus migratoires, réunion des familles, couples mixtes sont désormais des réalités quotidiennes dans nos hôpitaux et nos services territoriaux. Est-il suffisant d'appliquer les habituels paradigmes systémiques quand l'on intervient sur des situations où les éléments culturels, sociaux et cliniques se contaminent entre eux ?
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La consultation transculturelle de la famille
Les frontières de la cure

Sexualité humaine Collection dirigée par Charlyne Vasseur Fauconnet
Sexualité humaine offre un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir, l’identité, les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socio-culturel, dans le temps et dans l’espace. La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L’erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d’oublier que l'essentiel est dans une relation, une communication avec l’autre, cet autre fût-il soi-même. Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s’exprimer dans un espace d’interactions transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologie à l’anthropologie, etc.

Déjà parus Pierre HURTEAU, Homosexualités masculines et religions du monde, 2010. Jean-Pierre KLEIN, Passion, amour, etc., 2010, Laurent BIBARD, Sexualité et Mondialisation, 2010. Philippe CLAUZARD, Conversations sur le sexisme, 2010. Christophe AVELINE, L’Infidélité, 2009. Frédéric ALLAMEL, Anthropérotiques, 2009. Laurent MALTERRE, La guerre des sexes ou guérir le sexe, 2009. Claude-Émile TOURNÉ, Le Naissant, 2007. Maria José WEREBE, Organisation sociale, pratiques sexuelles et religion, le cas des trois religions monothéistes, 2007. Maurice MOULAY, Sexualité et psychothérapie corporelle, 2006. Drocella MWISHA RWANIKA, Sexualité volcanique, 2006. Gaspard MUSABYIAMANA, Pratiques et rites sexuels au Rwanda, 2006. Bacar ACHIRAF, Les mœurs sexuelles à Mayotte, 2005. Josette FORT, Naissance et fantasme de mort, 2005. Houria BOUCHENAFA, Mon amour, ma sœur. L’imaginaire de l’inceste frère-sœur dans la littérature européenne du XIXe siècle, 2004.

Alfredo Ancora

La consultation transculturelle de la famille
Les frontières de la cure

Préface de Michel Demangeat Avant-propos de Paul Martino

Titre original : La consulenza transculturale della famiglia - I confini della cura Auteur : Alfredo Ancora Edition originale : Franco Angeli, Milan, 2000 Traduction : Élise Gruau Dessin couverture : Joséphine Lazzarino Photo : Ludovico Ancora Edition française réalisée par Morena Campani

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13311-2 EAN : 9782296133112

...à Leonardo et Ludovico
perché possano riconoscere differenze e diversità

Table
Remerciements Préface, par Michel Demangeat , 11

17

Avant-propos, par Paul Martino

23

Introduction

27

I. La psychiatrie transculturelle

31

Gregory Bateson le métis : la thérapie familiale est-elle née en Papouasie Nouvelle-Guinée ? Limites épistémologiques 45 59

II. La culture de la rencontre

71

Le voyage de et du retour des cultures autres Les « constructeurs de réalités et de connaissances » : Les guérisseurs traditionnels, les chamans, le médecin des tarentules Le docteur des tarentules Voyage dans le monde de la psychose

73

76 98 103

III. Processus culturels et processus migratoires

113

L’étranger parmi nous Les dérives albanaises Familles en mouvement: culture et psychopathologie Pathologies métropolitaines: syndromes de possession et démonopathies dans la « Ville éternelle »

115 126 131

147

9

IV. L’observatoire du centre de santé mentale comme extension culturelle dans le territoire 161

Le lieu du traitement La consultation transculturelle des familles italiennes Mario et sa famille Luigi et sa famille Maddalena et sa famille

163 167 172 175 179

V. La consultation transculturelle des familles étrangères : entre le dire et le faire, les « thérapies contaminées » 187

Mircea et ses trois frères roumains Sabrel et le campement de nomades: l'ex-Yougoslavie parmi nous La famille tigréenne Kanu et les esprits du Congo

198

205 214 225

Conclusion

233

Formulaire d’accueil

241

Références bibliographiques

249

10

Remerciements

Écrire, c’est en quelque sorte fixer sur le papier des images et des émotions vécues au cours de nos activités quotidiennes. Les lignes qui vont suivre s'inspirent, elles aussi, de cette tendance ; elles en sont même le débouché naturel. Dans ce texte, ce qui était curiosité risque (peut-être) de se transformer en présomption au moment où l’on voudrait le transmettre à d’autres. Cependant, l’invitation à la réflexion et à la confrontation demeure, à propos de thématiques nouvelles et anciennes, abordée ici. Il est évident qu’il ne s’agit pas d’un voyage « en solitaire », mais d’un parcours accompli avec des compagnons de route. Les mentionner tous est une entreprise difficile. Je commencerai par mes maîtres, c’est-àdire tous ceux qui, en dispensant de la pensée, ont éveillé chez moi en tant qu’élève les énergies interactives du déteuro-apprentissage1 (« apprendre à apprendre ») – comme nous l’a enseigné Gregory Bateson – nécessaires pour renouveler aujourd’hui la stimulation que constitue la rencontre avec ceux qui, parmi eux, sont encore en vie. Il est évident que reporter ici la liste des personnes, de différents niveaux et formations, toutes significatives pour moi, revient à reconnaître leur importance dans mon parcours, indépendamment de la durée de la relation que j’ai pu entretenir avec chacune. Je commencerai par remercier Bruno Callieri qui, depuis les années soixante, m’a poussé à conjuguer monde psychopathologique et culture ; je poursuivrai en évoquant Georges Devereux, autant pour ses cours à l’École des hautes Études en sciences sociales, que pour nos rencontres stimulantes dans sa maison de la rue Gabriel-Fauré, à Antony (il m’est impossible d’oublier la quantité de livres qui nous y « entourait ») ; puis Julian Leff, dont j’ai assuré l’édition italienne du Psychiatry around the globe, Mara Selvini Palazzoli, Luigi Boscolo et Gianfranco Cecchin du Centre milanais de thérapie de la famille où j’ai complété ma formation systémique ; Rosalba Terranova Cecchini, de l’Institut transculturel pour la santé de Milan ; Burton B. Bradley, de Port Moresby, qui m’a permis de suivre l’édition en italien de son texte Longlong (« folie » en langue papoue) ; mes maîtres anthropologues
1 G. Bateson estimait qu’il s’agissait là d’un « néologisme ». Cf. Vers une écologie de l’esprit, Points Seuil, Paris, 1977 (tome I).

13

Annabella Rossi et Clara Gallini ; le poète Peppino Marotto originaire de Nuoro (Sardaigne), qui, sur les montagnes de la Barbagie, m’a livré d’inoubliables leçons de modestie et d’humilité ; l’ethnomusicologue Diego Carpitella, qui a inspiré mes recherches dans le sud de l’Italie ; les psychiatres Giancarlo Reda , Luigi Frighi , Michele Risso ; la sociologue Mara Tognetti Bordogna ; le violoniste Luigi Stifani, de Nardo, docteur des « mordues par les tarentules » ; et encore Guillermo Barrientos, directeur des services psychiatriques de La Havane ; le maître de thérapie familiale Salvador Minuchin ; le philosophe Franco Voltaggio ; Paul Watzlawick, auteur de l’Invention de la réalité2 dont j'ai assuré l’édition italienne. Je remercie aussi Mario Reda pour m’avoir ouvert les portes de l’enseignement de psychiatrie transculturelle à l’Institut de psychologie générale et clinique de l’université de Sienne, ainsi que Michel Demangeat et toutes les collègues de Bordeaux qui m’ont souvent invité pour leurs journées de formation ; et Paul Martino, qui fait partager ses expériences relatives à son activité à Dakar avec le professeur Henri Collomb. Je ne peux oublier bien sûr « l’autre monde » : ceux qui m’ont fait prendre part à au moins une page de leur libro de vida : Don Lino, chaman du Guatemala ; Nadia Stepanova, chamane de la Buratya (Sibérie méridionale) ; Doljin Kandro, femme pleine de sagesse d'Ulan Bator (Mongolie) ; le docteur Serwadda, guérisseur traditionnel de Kampala (Ouganda) ; et bien d’autres, qui ont fait de nos rencontres des moments non « ordinaires ». J’ai aussi plaisir à me rappeler tous mes collègues et patients du département de santé mentale de Nuoro, de Latina et de Rome, avec lesquels j’ai partagé des expériences personnelles et professionnelles évoquées dans ce texte. Ensuite, je remercie Anna Lamesa et Umberta Telfner, thérapeutes familiales et amies, qui ont lu plusieurs fois le texte en me donnant de très précieux conseils. Je remercie l’Association italienne de cinématographie scientifique, et en particulier Laura Operti, pour sa disponibilité à me procurer les rares documents vidéo des recherches de Gregory Bateson ; Giampiero
2 P. Watzlawick (dir.) L’invention de la réalité, Points Seuil, Paris, 1992 (ed. ital. La realtà inventata a cura di A.Ancora, ed A. Fischetti, Milano, Feltrinelli, 1988).

14

Tulelli, pour son aide dans les recherches filmographiques. Enfin, je souhaite remercier Maria Gabriella Monti, Paolo Paliani, Angelo Carrera et Piero Gigante, collègues aujourd’hui disparus, qui ont « fait partie » eux-aussi de ce travail. S’agissant d’un livre sur les familles, je ne peux oublier la mienne, en commençant par mes grands-parents Lucia et Gaetano, qui m’ont enseigné l’art difficile de l’ « écoute » ; ma sœur Sara et ma tante Milly ; mes parents, Marta et Aurelio qui, avec simplicité et amour, m’ont enseigné à ne jamais cesser de m’étonner, aussi devant qui est capable, en citant un simple proverbe, de transmettre en peu de mots une histoire longue de plusieurs vies. Je ne peux certes pas oublier mon épouse Annamaria et mes enfants Leonardo et Ludovico, qui ont été proches de moi non seulement à la maison, mais d’une façon générale. L’idée de ce livre en français (les versions anglaise et espagnole sont aussi en cours de réalisation) est née d’une rencontre à Rome et dans la région du Salento (Pouilles) avec Leyla Stefanelli, Antonio Fusco et les amies parisiennes Morena Campani, qui a coordonné le travail d’édition entre l'Italie et la France, Isabelle Violante et Joséphine Lazzarino. Pour finir, j'exprime un remerciement posthume à l'adresse d'Elvira Caiulo pour avoir contribué à la réalisation de ce livre.

15

Préface
par Michel Demangeat

Le Livre d’Alfredo Ancora se doit d’être introduit sous le vocable TRANS. Au fronton du livre La consulenza transculturale della famiglia s’inscrit TRANS… préfixe latin au sens « d’au-delà » ou encore « de part en part ». « Passage à travers », écrit l’auteur à propos de la transculture, et les mots en « trans » viennent s’inscrire aux frontières d’un pays à l’autre, d’un monde à l’autre, d’une époque à l’autre comme ils se retrouvent en abondance dans les dictionnaires vieux d’un siècle et plus que nos familles ont accumulés... Tels le Littré, le Larive et Fleury de 1889 où la « famille » des trans, de « transept » à « transvide » ou « Transylvanie », occupe cinq grandes pages. D’autres ouvrages érudits font resurgir des XIIe et XIIIe siècles des dizaines de termes ainsi « transaction », « transgresser », « transir », et puis « tresporter ». « Transport », ce serait encore le passage à vif, émotionnel, d’une vision, d’une image intime à l’autre, et nous sommes il est vrai quelque peu transportés par la lecture des premiers chapitres du livre, sans oublier que la racine latine ne règne pas dans l’univers entier et que transfert se dit Übertragung, on peut traduire diront les lecteurs d’Ancora, certes, mais la question du Transfert et, pourquoi ne pas l’écrire tout de suite, celle de la psychanalyse pourrait se poser si l’on aborde la clinique et les passionnants exemples que nous donne l’auteur de son approche des familles et des frontières… de la cure. Le sérieux du préfacier pourrait être mis en doute s’il se permettait de rappeler ici qu’un dictionnaire des produits pharmaceutiques inscrit dans sa longue liste de médicaments au moins huit dont le nom commence par Trans… Notre évocation de la pharmacopée est là pour rappeler qu’ Ancora a bien voulu citer une réplique que nous avions formulée avec quelque virulence contre les accents de triomphe d’un spécialiste des neurosciences parlant de la « déroute socio-psychanalytique » (sic). Nous terminions ainsi : « S’il est des problèmes de liaisons 19

dangereuses dans la vie psychiatrique, ce sont les non-liaisons et les déliaisons qui nous semblent préoccupantes ! » De même Ancora rappelle-t-il dans son chapitre concernant la psychiatrie transculturelle qu’un fossé se creuse depuis longtemps entre qui s’occupe de nosologie et de diagnostic et qui s’occupe comme lui, comme nous, de problématiques liées au monde de la souffrance… Dans cette perspective, des instruments comme le dialogue, la subjectivation de la rencontre, la construction d’une réalité thérapeutique semblent aujourd’hui toujours plus irremplaçables. Les ouvertures de l’ouvrage sur le transculturel sont assurément passionnantes avec l’évocation de Bateson mais aussi de Réo Fortune et de Margaret Mead. « Apprendre à apprendre », telle pourrait être la ligne directrice de qui s’inspire, anthropologue mais aussi clinicien et thérapeute, de tels initiateurs … et cette réflexion d’Ancora, « la thérapie familiale estelle née en Papouasie Nouvelle Guinée ? », n’est assurément pas une plaisanterie… Dans une ouverture plus large, on rejoint Jünger, « audelà de la ligne » indiquant la proximité émotionnelle du chercheur (ou du thérapeute) et son détachement en tant que « savant »… La ligne de frontière représente une tentative continue de la traverser avec le risque d’empiétement, de peurs jamais apaisées qui paralysent les pensées, en les arrêtant sur le seuil. Et nous franchirons avec Ancora les frontières géographiques et culturelles. Il évoque de manière saisissante ce qu’il a connu personnellement de la Transculture et de ces « constructeurs de réalité et de connaissance, les guérisseurs traditionnels, les chamans ». Il a vécu lui-même proche d’eux et de psychiatres transportés dans ces mondes au-delà des frontières de nos univers et de nos questionnements quotidiens « occidentaux ». Les « rencontres » qu’il a faites et son cheminement en Afrique et en Mongolie introduisent et développent des questions fondamentales : ainsi de « l’aller », « pourquoi un psychiatre décide de se rendre en 20

Sibérie emportant avec soi une idée mythique du chaman apprise dans les livres ? » et, plus encore, du « retour » et des réflexions nouvelles qui nous enrichissent des travaux, des pensées… des livres d’Ancora. Nous avons pu, dans une certaine mesure, comparer de telles rencontres entre une anthropologie et une psychiatrie articulées l’une à l’autre dans telle région du monde grâce à Rosalba Terranova, amie d’Ancora et de nous-même, grâce à Collomb et à son travail de Dakar auquel a participé Paul Martino. Nous avons pu ainsi organiser un congrès avec l’Université de Dakar, un voyage « psychiatrique » au Bénin et nous avons vécu assez longuement au Maroc pour que bien des réflexions et des avancées d’Ancora fassent écho en nous. Pour nous limiter à ce qui nous paraît essentiel dans l’enrichissement qu’Ancora peut apporter à notre travail de psychiatre, nous nous centrerons sur son chapitre « le voyage dans le monde de la psychose ». Comme l’écrit l’auteur, les situations difficiles exigeraient de nous que nous acceptions d’être « en transit » entre un lieu et un non lieu, entre une cure pharmacologique et une cure d’inspiration psycho-dynamique, entre notre univers intime et un monde à l’extérieur. Mais il existe, ajoute-t-il, un autre genre de « traversée », celui du partage, de la co-participation à des mouvements, des phases des étapes avec qui au contraire voudrait le faire en solitaire et souvent ne désire pas de compagnons de voyage. Est-on prêt à entrer dans le monde psychotique inaccessible et angoissant ? Nous laisserons au lecteur la découverte des développements cliniques des grands chapitres sur l’étude des processus culturels et migratoires des familles en mouvement venues d’Albanie, d’Afrique ou d’autres régions d’Italie. L’auteur arrime son activité sur le centre de santé mentale dont le fonctionnement et l’esprit ne sont pas très éloignés du secteur et des institutions extra-hospitalières que nous avons fondées dans notre ville et dont nous continuons de nous préoccuper malgré les changements inévitables dans notre organisation bordelaise depuis 1972. 21

Le travail de nos équipes auprès des patients psychotiques s’inspire plus que chez Ancora de la psychanalyse et de la psychothérapie institutionnelle, ce qui nous rapproche des ouvertures et des franchissements de frontière qu’il dépeint dans son chapitre troisième. En revanche, nous avons de lui beaucoup à apprendre concernant le transculturel. Quant aux familles, nos équipes les abordent avec prudence, à l’écoute de leur demande et des preuves de leur assentiment dans les recherches et les cures entreprises avec elles. Et puis, pour retrouver la notion de frontière (si proche avec l’Italie et pas seulement certes d’un point de vue géographique mais dans un échange culturel qui fut toujours immense et de toutes les époques), n’y-a-t-il pas une différence entre la famiglia et la famille française qui, en outre, subit actuellement chez nous une tendance marquée à la dislocation ? La richesse clinique et psycho-pathologique des chapitres de la Consulenza transculturale della famiglia ne nous ferait-elle pas regretter de n’avoir pas repris, à partir de nouvelles institutions, la recherche développée avec Jean-François Bargues et d’autres amis dans les années 70 sur « les conditions familiales de développement de la schizophrénie » (rapport de Tunis, 1972) ?
Michel Demangeat est médecin, psychiatre-psychanalyste, président d’honneur de la Société internationale d’aide à la santé mentale.

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Avant-propos
par Paul Martino

La renommée d’Alfredo Ancora n’est plus à faire, aussi bien en Italie où il exerce que de par le monde, dans le courant de pensée de l’approche systémique des désordres mentaux. En témoignent ses très nombreuses publications, conférences, communications et ses enseignements. Mais que son dernier ouvrage paraisse en France vient combler un manque, certes, mais surtout souligner l’importance de ses travaux depuis une vingtaine d’années. Le très large champ ouvert à cette approche s’étant au fil des ans considérablement étendu et complexifié par le fait même des grandes transhumances, il était devenu important de refaire le point sur les données théoriques et la méthode. Alfredo Ancora nous y convie dans une profonde méditation où s’affichent, discrètement mais clairement, au-delà du souci d’une méticuleuse exégèse, sa générosité, son sens de l’humain, son humilité même, dans une tâche dont l’ampleur, à plus d’un titre, pourrait nous donner le vertige. En effet, bien que le pluri-référentiel demeure une condition incontournable pour qui se donne le difficile projet d’explorer l’âme humaine et ses dysfonctionnements, l’accent mis par Alfredo Ancora sur le « pluri-versel » au cœur de sa recherche met en place pour le lecteur néophyte comme un très moderne paradoxe : - tenter d’aller le plus loin possible à travers l’enchevêtrement inextricable des données (linguistiques, culturelles, mystiques, socioéconomiques, politiques, etc.) qui constituent, construisent, structurent ou déstructurent la psyché d’un Sujet, lui-même maillon d’un ensemble signifiant plus ou moins contenant ou aliénant ; - et penser, puis mettre en pratique des méthodes d’approche, de prise en charge et de soins, cohérentes et efficaces, quels que soient les contraintes et les enjeux . Or, la misère financière endémique dont souffre a priori la psychiatrie publique dans ses institutions, l’exigence politique qui vise à l’efficacité à court terme des techniques de soins même au risque d’abraser des symptômes plutôt qu’essayer d’en explorer et dénouer les fondements, enfermant ainsi le Sujet souffrant dans un statut dûment labellisé de malade consommateur de drogues, marginalisé et rejeté, sont autant de barrières, de limites qui s’inscrivent en faux à l’égard de méthodes qui ont besoin de temps, de praticiens en nombre

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suffisant, de politiques d’accueil et d’assistance plus généreuses, plus humaines. En ce sens, l’équipe de Fann, à Dakar, autour de Henri Collomb, qui, naturellement, comme allant de soi, s’inspirait des travaux de Bateson, avait la tâche plus facile que celle des équipes d’Alfredo Ancora dans cette Italie contemporaine historiquement terre d’accueil et de mélanges ethniques et culturels, mais qui semblerait devenir un lieu d’affrontements et de rejets autour de toute différence. Alfredo Ancora, que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Bordeaux en 1998, aurait aimé, j’en suis sûr, travailler à Fann, même si, en ces temps désormais révolus, la théorie psychanalytique infiltrait peu ou prou nos travaux ; et j’aurais aimé qu’il en fût. On ne peut que le féliciter pour sa persévérance à vouloir faire entendre le sens et la portée d’une approche trop souvent considérée comme trop complexe et donc trop dispendieuse. Et certains psychanalystes pourraient être tentés de dénoncer le peu de place qui serait faite au Sujet comme principal, sinon seul artisan de son propre destin. Le Sujet, comme dans les sociétés dites traditionnelles africaines que nous avons côtoyées, étudiées, admirées pour la force organisatrice du lien social, pourrait-il ne devenir que le simple portesymptômes du dysfonctionnement social, le simple avatar de nos communautés ? Qu’en est-il aujourd’hui du Sujet ? La lecture du bel ouvrage d’Alfredo Ancora devrait répondre aux plus critiques, aux plus exigeants, à tous ceux qui ne faisant pas religion de certitudes sacralisées, continuent à chercher, s’interroger, à douter, à penser.
Paul Martino, neuropsychiatre de formation, puis psychanalyste, membre du IVe Groupe, O.P.L.F., a travaillé plusieurs années dans l’équipe de H. Collomb. Il a ensuite assuré un enseignement d’ethnopsychiatrie à l’université de Bordeaux pendant une vingtaine d’années.

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Introduction