La Convention nationale

La Convention nationale

-

Français
464 pages

Description

La Constituante. — L’Assemblée législative. — Coup d’œil jeté en passant. — La Convention. — Quel était le gouvernement de la France au 22 septembre 1792. — Mission de la Convention nationale. — Sa composition. — Les Girondins ; les Jacobins ; leurs chefs, Danton, Robespierre. — Club des Jacobins : sa fondation ; son état présent ; son influence. — La commune du 10 août ; sa force et son audace. — Comité de surveillance. — Pouvoir exécutif ou Conseil des ministres.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 11 octobre 2016
Nombre de lectures 2
EAN13 9782346117420
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France. Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIXpour a ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés e au XIX , les ebooks deCollection XIXproposés dans le format ePub3 pour rendre ces sont ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Fr. de Mouisse
La Convention nationale
INTRODUCTION
Nous avons consacré de longues années à étudier la Révolution, c’est-à-dire à en rechercher les actes et en apprécier la moralité et la portée politique. Ces recherches, nous les avons faites surtou t dans les documents contemporains, dans les journaux, dans les mémoires, dans les brochures, dans un grand nombre d’écrits de tout genre, même des ch ansons. Il y a peu de documents dignes d’attention qui n’aient passé sous nos yeux. Tous sont empreints d’une partialité passionnée qui, loin de se cacher, se montre avec éclat. Là, comme dans l’arène politique, comme dans les assemblées, dans les clubs, dans les rues, le combat se poursuit avec emportement. Mais à cause de cette vivacité même, la vérité se dégage aisément de cette mêlée d’attaques réciproques, d’assertions contraires, d’erreurs, de sophismes, de faussetés, de calomnies ; et ce déchaînement s’explique, et s’excuse dans une certaine mesure, quand on songe que l’enjeu du combat est le plus souvent le pouvoir, l’honneur quelquefois, la vie toujours. Mais quand de ces documents on passe aux œuvres his toriques, quel étonnement et quel scandale ! Le premier, le principal devoir de l’historien est l’amour de la vérité, qui, par un privilége unique, peut devenir une passion, sans cesser d’être une vertu. Ce devoir implique tous les autres, l’amour de la liberté, de la justice, de l’humanité . Et pourtant, chez nos historiens les plus accrédités, nous ne craignons pas de le dire, tous ces devoirs sont singulièrement méconnus. Un seul sentiment les possède : un enthousiasme pour la Révolution, ou réel ou factice, qui, parcourant toute la gamme lyrique, en passant par l’ode et le dithyrambe, aboutit invariablement àla Marseillaise. Grâce à cet enthousiasme, les faits sont transform és, les fautes du parti révolutionnaire palliées, ses excès atténués et ses crimes même amnistiés au nom du salut public. Sous ce trait commun à tous ces historiens, des traits particuliers les distinguent. L’un d’eux, le premier en date, fit de l’histoire de la Révolution un instrument d’opposition, et de la dictature de l’anarchie une machine de guerre contre un gouvernement libre, et cela même au nom de la liberté. Contradiction étrange, mais qui ne d oit pas étonner chez un homme d’un talent admirable, sans doute, et d’un esprit rare, mais d’un caractère léger, hardi, mobile, sans principes politiques, imbu des préjugés révolutionnaires, et qui n’a jamais senti le charme de la liberté incompatible avec le goût de la force, son penchant véritable. Dans cette lutte permanente de tous les partis se culbutant l’un après l’autre, à peine si les vaincus obtiennent quelques mots d’un intérêt vague ; il réserve toutes ses sympathies pour les vainqueurs. Un autre de ces historiens semble n’avoir eu pour b ut que d’appliquer la poésie à l’histoire. Quant aux faits, il ne s’enquiert ni de leur exactitude, ni de leur vraisemblance ; il n’y cherche que des scènes à effet. Quant aux hommes, il ne se préo ccupe ni de leurs principes, ni de leur caractère ; il en fait des personnages dramatiques ; et comme tout cela est revêtu des couleurs de l’imagination la plus riche, on doit juger à quel point la vérité disparaît sous les étincelantes draperies. Ce qui est plus grave, c’est qu’avec la vérité même s’éclipse la conscience de l’historien. Le blâme et l’éloge sont prodigués au hasard. Des Girondins, l’enthousiasme s’égare sur leurs adversaires. Vergniaud est sans doute le premier des orateurs, mais Robespierre est un grand homme d’État. Nulle suite dans les idées, nulle consistance dans les jugements, nulle fermeté dans les principes. L’ouvrage tout entier est une série de tableaux disparates, de rapides changements à vue comme au théâtre, un amas de nuages sillonnés par des éclairs. Et comme chez nous tout doit être poussé à l’extrême, les historiens venus après ceux-ci les ont dépassés en fait d’esprit révolutionnaire. Dans l’un, l’amour de la Révolution est un culte, et ce culte va jusqu’à l’extase. Semblable aux prêtres de l’antiquité,
L’œil farouche, l’air sombre et le poil hérissé,
il rend des oracles, et, ce qui est étrange, c’est que ces emportements sont calculés : cette vivacité n’est pas de la verve ; à travers l’enthousiasme l’art se laisse voir. Que l’idée soit fausse, que le sentiment soit factice, peu lui importe. Ce qu’il cherche avant tout, c’est la phrase ou plutôt le mot brillant, le trait. La Révolution, à ses yeux, se personnifie en un homme, Danton. Cet athlète aux larges épaules, à la voix forte, à la parole véhémente et brutale, le séduit, le fascine. Il en fait u ne
sorte de demi-dieu, c’est pour lui l’Hercule de la Révolution, comme pour d’autres Robespierre en sera le Socrate. Le quatrième, enfin, avec une présomption étourdie, s’est jeté tête baissée dans la périlleuse entreprise de justifier la Révolution. Il s’en fait l’avocat officieux, et, sous le titre d’histoire, il nous donne un plaidoyer. Ses éloges, il est vrai, ne sont pas sans restriction, sans quelques mots de blâme, mais les restrictions sont vagues et le blâme est timide. Sans doute les massacres de Septembre lui font horreur comme à nous. « Mais ce sont les représailles de la Saint-Barthélemy ; mais le peuple tremblant pour la liberté du monde, la joie sacrilége des royalistes, des jugements scandaleux, une grande conspiration des prisons dénoncée du haut de l’échafaud, l’ennemi aux portes de Verdun, » toutes ces circonstances mettent le peuple en fureu r. C’est donc le peuple de Paris qui aurait, sans préméditation, exécuté ces massacres ; odieuse calo mnie imaginée par Robespierre et les Jacobins, repoussée avec indignation à cette époque même, et de nos ours surabondamment réfutée. Comme l’autre. celui-ci a ses prédilections, et l’objet non déguisé de ces prédilections est Robespierre. Il va le chercher presque au berceau ; il nous le peint enfant folâtre, étourdi et rieur jusqu’aux larmes ; jeune homme, sentimental, rêveur, amoureux romanesque, cultivant les Muses légères ; puis, homme politique, sérieux, austère, opposant la phil osophie du sentiment à la philosophie de la sensation, prêchant l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme, en habit olive, en lunettes d’or, d’un soin minutieux dans sa toilette, parce qu’il est, dit-on, plein du respect de lui-même. Le portrait est agréable, mais il nous paraît un peu flatté. Ce qui caractérise particulièrement cette histoire, c’est un courant de métaphysique économique, politique et sociale, qui circule d’un bout à l’autre, et se dégage en éjaculations dévote s sur la fraternité des peuples, la solidarité 1 humaine, la régénération du monde . Si quelques esprits timorés accusaient de témérité cette sincère appréciation, et demandaient de quel droit un homme obscur, un inconnu, se permet de porter un jugement sur des écrivains d’un si grand mérite, et sur des ouvrages que le temps a co nsacrés, nous répondrions sans hésiter : du droit de la liberté. Nous n’ignorons pas que, chez nous, le succès répond à tout, que chacun s’empresse, sans examen, à subir les réputations faites et les idées reçues. Mais nous avons su nous préserver de cette faiblesse par indépendance d’esprit, par antipathie du convenu, par dégoût de l’ornière, par le spectacle de tant de réputations tombées, de tant d’idées avortées, de tant de choses proclamées immortelles, et qui n’ont duré qu’un jour. Nous som mes donc décidé à dire toute notre pensée franchement, vertement. Et, d’ailleurs, quand on s’ adresse à des hommes d’un vrai mérite, la sincérité, quelque vive qu’en soit l’expression, ne doit pas leur déplaire, car elle est un témoignage d’estime. La Révolution française a proclamé comme autant de vérités incontestables des principes radicalement faux, malheur très-grand, qui devient sans mesure, lorsque des hommes de talent s’appliquent à propager et accréditer ces sophismes ; et l’on prétendrait, au nom de prédilections et d’un engouement également aveugles, nous interdire d’en montrer le néant et les dangers ! Irait-on jusqu’à soutenir que la Révolution est jug ée, et le procès gagné ? Nous le nions absolument. Il n’y a de procès gagné dans l’histoir e que lorsque la postérité a prononcé. Or la postérité commence, et à voir ses dispositions actuelles, nous doutons qu’elle confirme. Nous nous permettrons donc d’examiner quelques-uns de ces principes proclamés en 89, dont on ferait, si l’on osait, une sorte de décalogue. Toute la question est là, tout le mal vient de là ; car, comme Rousseau l’a dit, les mauvaises maximes sont pires que les mauvaises actions. Les hommes naissent égaux et libres. Égaux, quand ils sont précisément inégaux en toutes choses, en force, en intelligence, en caractère, etc. Libres, tout au plus pourrait-on dire indépendants, et encore faut-il les supposer isolés ; car si l’on me t deux hommes en présence, à l’instant même l’indépendance de l’un des deux disparaît. L’état de nature, d’ailleurs, n’est qu’une hypothèse et n’a jamais existé, l’homme étant avant tout un être sociable. C’est donc la société seule qui constitue les droits dont on a tant parlé, et des devoirs qu’on a passés sous silence. C’est elle seule qui convertit l’inégalité naturelle en égalité civile, et l’indépendance en liberté. Un autre principe également erroné, fort préconisé en 89, et de nos jours soutenu par des novateurs qui ne savent inventer que le passé, c’est la souveraineté du peuple. L’illustre Royer-Collard disait, il y a trente ans : « Il n’existe d’autre souveraineté que celle de la justice et de la raison. La souveraineté du peuple, telle qu’on l’entend, c’est-à-dire la majorité des individus, des volontés, n’est autre chose que celle de la force, et la force n’a jamais exercé de souve raineté sur la terre : elle contraint, mais elle
n’oblige pas. Obliger est l’attribut d’une autre souveraineté. La volonté d’un seul, celle de plusieurs, celle de tous n’est autre chose que la force plus o u moins puissante, et ne mérite ni obéissance ni respect... La souveraineté du peuple n’est donc que la forme la plus absolue du pouvoir absolu. » Que l’on réponde, si l’on peut, à cette logique si précise, si élevée et si concluante. Au reste, ces deux dogmes, la souveraineté du peupl e et l’égalité des hommes se complètent comme ils se valent. Pour donner à tous les individus les mêmes droits, il fallait les déclarer égaux. Puis, pour que l’application de ces principes en co nstatât l’absurdité, de l’égalité des droits il fallait arriver à l’égalité des biens, qui conduit forcément à l’égalité des misères. Toutes les idées se tiennent et s’enchaînent, et tandis que les penseur s profonds proclament des principes gros de tempêtes, le peuple, logicien intrépide, intraitable, se charge et se hâte de tirer les conséquences. Nous allions passer sous silence un autre principe : la fraternité. C’est a peine si la parole divine, l’onction sublime de l’Évangile, peuvent pénétrer les cœurs de ce sentiment surhumain. Et l’on a la naïve outrecuidance de le prêcher, le demander aux hommes, au nom de la politique et de la philosophie. Ces prétendus principes, qui figurent au frontispice de toutes les constitutions bâclées à cette époque, accusaient l’ascendant de la démocratie et lui ouvraient toutes les digues. Sa puissance n’a pas diminué depuis, et l’on ne songe guère à la contenir. Tout au contraire, on l’exalte outre mesure. On déclare qu’elle est destinée à régénérer la société, à transformer le monde. Tout cela se dit en style pompeux et sous forme d’oracles. Seulement on se garde bien de nous faire savoir, quelle organisation on pourra donner à ce pouvoir, qui doit être unique. La raison en est que cette organisation est une chose impossible. La démocratie pure n’a jamais existé et n’existera jamais. Ce n’est là qu’une conception de l’esprit, une hypothèse pareille à celle que font l es géomètres, quand ils parlent du point sans étendue et de la ligne sans largeur. Les principes démocratique, aristocratique, monarchique, entrent comme éléments dans toute organisation politique ; aucun d’eux n’y figure isolé ; ils se mêlent et se combinent dans des proportions différentes, et l’État prend le nom de celui des trois qui prédomine. Tout État où l’élément démocratique est prédominant , toute république démocratique ne peut avoir qu’une courte existence. L’histoire, autorité décisive, l’atteste. Dans l’antiquité, Athènes était une république démocratique, quelle fut sa durée ? et encore était-elle affligée de la plaie de 2 l’esclavage, plaie inévitable . Chez les modernes, les États-Unis d’Amérique, après soixante ans d’une existence précaire, quoique dans les conditions les plus favorables (la forme fédérative, point de voisins et le sens pratique du Saxon) tombent en dissolution, non sans donner au monde le triste spectacle de la liberté 3 foulée aux pieds, et du déchaînement de la force brutale . Dans l’Amérique méridionale, on n’a institué depuis cinquante ans, sous le nom de république, qu’une perpétuelle anarchie. En France, la démocratie a deux fois dans le siècle dernier siégé en souveraine dans notre gouvernement. Qu’a-t-elle produit ? Au dedans, l’anarchie, la tyrannie, la misère, la banqueroute, 4 enfin le despotisme. Au dehors une guerre de vingt ans, qui s’est terminée par deux invasions . De nos jours, une troisième expérience a été faite, et n’a eu sur les autres qu’un avantage, d’être plus courte. La république démocratique de 1848 n’a duré que quelques mois ; elle a péri de ses propres mains, échappant à l’anarchie par le suicide. Que l’on exalte donc tant qu’on voudra la démocrati e ! que l’on célèbre ses vertus, que l’on proclame son ascendant irrésistible ; que les abstracteurs de quintessences épuisent les forces de leurs cerveaux en conceptions profondes, en combina isons merveilleuses, en principes, en formules ! nous les défions de faire sortir de la d émocratie autre chose que l’anarchie ou le despotisme. Partout où elle sera prédominante, elle conduira inévitablement à l’un ou l’autre de ces fléaux politiques, et nous ne lui reconnaissons qu’un seul mérite, d’amener les peuples à chercher leur salut dans le despotisme. On nous répondra, nous le savons, qu’il ne sert à rien de disserter et de gémir ; que la démocratie marche, et que rien ne peut l’arrêter. Mais il ne suffit pas de marcher, encore faut-il savoir où l’on va. Il peut arriver que l’on appelle progrès la décadence, et l’on descend toujours plus vite qu’on ne monte. Au reste, pourquoi ne pas soutenir tout simplement que la raison n’a plus d’empire, que l’intelligence n’est plus de mise dans la conduite des sociétés, et qu’elles ne relèvent que de la fatalité ? Nous passons rapidement et ne faisons pas ici un tr aité de politique, mais nous croyons avoir
établi suffisamment que rien n’est plus faux et plu s dangereux que les prétendus principes de la souveraineté du peuple, de l’égalité des hommes, et c., que rien n’est plus instable que les constitutions basées sur ces principes ; que rien n’est plus décevant que ces naïves illusions sur les vertus et la puissance de la démocratie. En fait de principes, nous ne tenons pour vrais et pour bons que ceux qui dérivent de la vue, de l’étude de l’hi stoire, qui résument les enseignements qu’elle nous donne. Ces principes sont en petit nombre ; ils n’ont rien d’emphatique ; ils se distinguent par la simplicité et l’évidence ; nous en citerons quelques-uns. En politique comme en toutes choses, rien n’est plu s vain que de prétendre au mieux absolu ; il faut se contenter dubienpossible. On ne fait pas les constitutions : elles se font elles-mêmes. Une constitution ne doit pas être écrite, à moins que ce ne soit pour constater des institutions déjà existantes, et alors même les coucher sur des feuil les légères,ludibria ventis, est inutile ; il faut qu’elles soient gravées dans les cœurs et dans les esprits. Démolir toutes les institutions actuelles, supprimer le passé, et sur le sol, déblayé et nivelé, édifier, selon les lois inflexibles de la logique, des institutions nouvelles, est l’entreprise la plu s insensée, la plus funeste et en même temps la plus vaine. Et si c’est une assemblée qui se fourvoie dans une telle entreprise, il faudra remonter à la tour de Babel pour concevoir l’inanité de l’effort et la confusion de l’œuvre. Les mêmes institutions ne conviennent pas à tous les peuples. Elles doivent se conformer aux différences de caractère, de mœurs, de climat, etc., et rien n’est plus étrange ni plus ridicule que d’appliquer partout une sorte de type de constituti on que nos théoriciens politiques tirent à 5 grand’peine de leur cerveau ou plus commodément de leur poche . Nous les avertissons que cette constitution modèle a tous les inconvénients du lit de Procuste. Que l’on jette les yeux sur un peuple voisin, dont il vaudrait mieux apprécier les qualités que rechercher les défauts. Il possède des institutions qui datent de quelques siècles, et qui, nous l’espérons pour l’honneur de l’humanité, ont devant elles encore une longue carrière à parcourir. Croit-on qu’elles soient l’œuvre de quelques hommes d’État, se réunissant un certain jour, et disant : « Nous allons créer trois pouvoirs, donner à chacun des attributions distinctes, établir entre eux une sage pondération ? etc. » Non certes. Cette constitution (non écrite, qu’on le remarque bien) est l’œuvre du temps, des événements, des circonstances, des idées justes et des préjugés, des passions, des luttes des partis. Ces éléments diver s et ennemis, vivifiés par un esprit public admirable, par l’amour de la liberté, le sentiment vif et tenace du droit, le respect de la loi, ont 6 produit le plus bel établissement politique qui ait jamais été sous le ciel . C’est pour avoir méconnu ces idées nées de l’expérience et dédaigné les faits qu’elle avait sous les yeux, pour avoir sacrifié les vérités pratiques aux abstractions vaines, pour avoir préconisé comme des tables de la loi ces prétendus droits de l’homme, qui ne sont que des banalités quand ils ne sont pas des sophismes, que la Révolution a glis sé dans le sang. Et c’est parce que ce dédain insensé de l’expérience subsiste, parce que nous vo yons ces déplorables théories se reproduire avec une sorte de fatuité insolente, que nous avons voulu rappeler en quels abîmes elles ont précipité nos pères. Certes, il faut être soutenu par le profond sentiment du devoir, et par un sincère et ferme patriotisme, pour se condamner à retracer ces temps affreux,immania tempora,l’on vit : le où premier trône du monde renversé et brisé ; un monar que aimant ses peuples jusqu’à la faiblesse, humain, honnête, animé des intentions les plus pures, traduit devant ses sujets révoltés, voué à la mort par des juges prévaricateurs, et sa tête tombant au milieu des cris de joie d’une populace atroce, abrutie par l’ivresse et payée ; une reine, ornement du trône, honneur de la royauté, comblée de tous les dons du ciel ; l’âme la plus noble, cœu r fier et généreux, courage héroïque, bonté inépuisable, à tous les attraits de la beauté joignant toutes les séductions de la grâce, un de ces êtres privilégiés qui ne semblent nés que pour recueillir l’amour, les hommages, les respects de la terre enchantée ; persécutée, insultée, outragée, poursuivie par une méchanceté infernale jusque dans le sanctuaire de la piété maternelle, amenée devant des bandits déguisés en juges, traînée à l’échafaud sur l’ignoble charrette, et dans cette nation autrefois si chevaleresque, pas un bras ne se levant pou r la sauver ou la venger ; une poignée de factieux se disputant le pouvoir qui échoit aux plus féroces et aux plus ineptes ; un gouvernement sans nom, ayant pour principe la terreur et pour ministre unique le bourreau ; une nation entière mise en cou pe réglée ; les pourvoyeurs de l’échafaud préludant à l’assassinat par le vol ; la peur paral ysant tous les cœurs, et les victimes allant au
supplice comme les moutons à la boucherie ; l’intel ligence, le talent, l’honnêteté proscrits ; la religion, ce baume suprême des misères humaines, détruite, et ses ministres égorgés ; Dieu lui-même insulté, blasphémé ; à sa place, la Raison déifiée sous l’image d’une vile prostituée, et sur les autels renversés se vautrant la débauche et l’orgie en délire ; tous ces attentats, toutes ces horreurs défiant, pendant deux années entières, l’indignation des hommes et la justice du ciel. Encore si de ces agitations désordonnées était sorti quelque chose de stable, et de ces immenses calamités quelque bien ! Quand un orage, se déchaînant avec furie, déracine les arbres, détruit les moissons, et renverse avec l’espoir du laboureur son humble demeure ; au premier aspect des campagnes désolées, le mal paraît irréparable. Mais bientôt les vents s’apaisent, le ciel s’éclaircit, le soleil reparaît, et la terre pénétrée de ses feux semble renaître plus vigoureuse et plus féconde. Ce phénomène du monde physique se produit aussi d’o rdinaire dans le monde moral. Du sein de ces cataclysmes qui s’appellent des révolutions, de ce déchaînement des passions, de ce bouillonnement des esprits, les nations sortent épu rées, fortifiées, et des débris du passé mêlés aux éléments nouveaux se forme un édifice imposant et solide. Notre Révolution a eu le fâcheux privilége de faire exception à ces lois. Le calme n’est pas venu, l’agitation s’est prolongée, et le sol n’a cessé de trembler sous nos pas. Aveuglément abandonnés à l’empire des idées, nous a vons essayé de toutes les formes de gouvernement, sans pouvoir nous fixer dans aucune, et l’histoire n’offre pas d’exemple de constitutions si nombreuses, si variées et si éphém ères : Constitution de 91, Constitution de 93, Constitution de l’an III, Constitution de l’an VIII, Constitution impériale, Charte de 1814, Acte additionnel, Charte de 1830, Constitution de 1848, Constitution de 1852. Quel étrange spectacle nous avons donné au monde ! Et cependant on affirme avec une assurance imperturbable, que, sur tant de ruines, une seule c hose est restée debout : les principes de 89. Lesquels ? La liberté, qui figure en tête de ces principes, et que 89 n’a pas sans doute inventée, nous l’avons possédée à plusieurs reprises. Mais elle n’a pas tardé à dégénérer en licence, et la licence a amené la force, qui nous a donné l’ordre sans la liberté. Résultat inévitable, malheur irréparable peut-être, que nous ne pouvons imputer qu’à nous-mêmes. Car, il faut qu’on le sache bien, un peuple qui n’a pas su garder la liberté ne l’estime pas tout son prix, ne l’aime pas d’un amour vrai, et n’est pas digne d’elle. Ses regrets, s’il en a réellement, ne peuvent être ni vifs ni durables ; et il ne tarde pas à se consoler de la perte du premier, du plus noble de tous les biens, dans l’éclat d’une vaine gloire, le calme plat de l’ordre, et les vulgaires jouissances d’une prospérité matérielle. Nous ne connaissons pas de plus grand malheur pour une nation. Voici comment, à notre avis, en toute sincérité et sans vaines déclamations, doit se résumer le bilan de notre grande Révolution. Dans l’ordre politique, de stériles essais, d’informes ébauches de constitutions. Rien de fixe, rien de stable. Dans l’ordre social, tous les éléments d’un gouvernement quelconque supprimés ; le niveau de l’égalité impuissante passé sur toutes les têtes ; toute hiérarchie détruite ; au nom de la nature, to us les instincts de l’humanité étouffés ; toute distinction effacée, nulle supériorité admise, si ce n’est celle de la fortune, parce que celle-là s’impose ; la prédominance, en un mot, sous le nom de démocratie, de tous les appétits malsains. Dans l’ordre moral et intellectuel, l’abaissement des caractères, le déréglement des esprits, et dans un temps où on ne parle que de principes, l’absence de tout principe, de toute conviction sérieuse, amenant, comme conséquence finale, le scepticisme. Enfin, l’esprit révolutionnaire planant sur toutes ces ruines, et, après avoir tout jeté par terre, veillant d’un œil jaloux à ce que rien ne puisse se relever. O magnifiques promesses, ô radieuses espérances de 89, où nous avez-vous conduits ? A cette situation déplorable du peuple romain sous les empereurs, que Galba, l’un dès meilleurs, peignait en quelques mots d’une tristesse éloquente :Imperaturus es hominibus, qui nec totam servitutem pati possunt, nec totam libertatem.Tu vas gouverner des hommes qui ne peuvent souffrir ni une entière 7 liberté, ni une entière servitude .
1 Cet auteur affirme que l’histoire de la Révolution est encore à faire : rien de plus vrai, surtout après lui. 2Hobbes, Rousseau. 3 Il y aurait beaucoup à dire sur les États-Unis oudésunis; et nous n’aurions nulle d’Amérique peine à démontrer que la liberté politique n’y existe pas au même degré qu’en Angleterre, et cela par une raison très-simple, c’est que le gouvernement est démocratique aux États-Unis, et aristocratique en Angleterre. 4Royer-Collard. 5Le célèbre Th. Payne déclarait qu’une Constitution n’existe pas, tant qu’on ne peut la mettre dans sa poche. 6nous donne cependant tous les jours un spectacl  On e assez plaisant : de profonds politiques s’évertuant à prouver à la nation anglaise qu’elle n’est pas libre, et lui indiquant les moyens de le devenir ! 7Paroles adressées par Galba à Pison, son successeur. TacitiHist.,lib. I, 16.