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La dissociation d'une personnalité

De
572 pages
Le médecin américain Morton Prince (1854-1929) doit sa réputation à ses études curieuses sur les personnalités multiples. C'est au printemps 1898 que Miss Beauchamp consulte le Dr Prince pour ses troubles neurasthéniques (maux de tête, insomnie, douleurs, fatigue, etc.) Mais alors qu'elle est sous hypnose, Prince voit les manières de la patiente changer tout à coup : une nouvelle personnalité apparaît, elle est enjouée, effrontée et impertinente. C'est dans la perspective théorique de Pierre Janet (1859-1947) que Prince va interpréter le cas Miss Beauchamp.
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LA DISSOCIATION
D'UNE PERSONNALITÉ site : www.librairieharmattan.com
e.mail : hannattanl@wanadoo.fr
© L'Harmattan, 2005
ISBN : 2-7475-8809-2
EAN : 9782747588096 Morton PRINCE
LA DISSOCIATION
D'UNE PERSONNALITÉ
Étude biographique de psychologie pathologique
Le cas Miss Beauchamp
1906
Avec une introduction de
Serge NICOLAS
L'Harmattan Harmattan Kouyvesbolt L'Harmattan UMM
5-7, rue de l'École-Polytechnique 1053 Budapest, Via Degli Artisti 15
75005 Paris Kossuth L. u. 14-16 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
Collection Encyclopédie Psychologique
dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme
moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIX'
siècle par des pionniers dont les oeuvres sont encore souvent citées mais
bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de
rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont
contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline
scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus
grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages
classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui.
Ouvrages sur le même thème
H. BERNHEIM, De la suggestion dans l'état hypnotique (1884), 2004.
Alexandre BERTRAND, Du magnétisme animal en France (1826), 2004.
James BRAID, Hypnose ou traité du sommeil nerveux (1843), 2004
J. DELEUZE, Histoire critique du magnétisme animal (1813, 2 vol.), 2004
Abbé FARIA, De la cause du sommeil lucide (1819), 2004.
Auguste A. LIEBEAULT, Du sommeil et des états analogues (1866), 2004
Serge NICOLAS, L'hypnose : Charcot face à Bernheim, 2004.
Dernières parutions
A. BINET, Psychologie de la mémoire, 2003.
A. BINET, & Th. SIMON, Le premier test d'intelligence (1905), 2004.
A. BINET, L'étude expérimentale de l'intelligence (1903), 2004.
A. BINET, & Th. SIMON, Le développement de l'intelligence (1908), 2004
A. BINET, La graphologie : Les révélations de l'écriture (1906), 2004.
A. BINET, Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs, 2004.
Pierre JANET, Conférences à la Salpêtrière (1892), 2003.
Pierre JANET, Leçons au Collège de France (1895-1934), 2004.
Pierre JANET, La psychanalyse de Freud (1913), 2004.
Pierre JANET, Contribution à l'étude des accidents mentaux (1893), 2004.
Théodule RIBOT, La psychologie allemande contemporaine (1879), 2003.
Serge NICOLAS, La psychologie de W. Wundt (1832-1920), 2003.
L.F. LELUT, La phrénologie : son histoire, son système (1858), 2003.
Pierre FLOURENS, Examen de la phrénologie (1842), 2004.
Paul BROCA, Ecrits sur l'aphasie (1861-1869), 2004.
F.J. GALL, Sur les fonctions du cerveau (Vol. 1, 1822), 2004. INTRODUCTION
MISS BEAUCHAMP... UN CAS AMÉRICAIN DE
PERSONNALITÉS MULTIPLES
La personnalité double ou multiple t n'est devenue un diagnostic
officiel de l' American Psychiatrie Association qu'en 1980 (DSM III)
après la vague de cas décrits aux États-Unis à cette période. Classée parmi
les troubles dissociatifs (en hommage à Pierre Janet), les critères
diagnostiques sont les suivants : 1° Existence chez un même individu de
deux ou plusieurs personnalités distinctes, chacune d'entre elles se
montrant, à un moment déterminé, prédominante ; 2° la personnalité qui
prédomine à un moment donné détermine le comportement de l'individu ;
3° Chaque personnalité est une unité complexe bien intégrée et se
caractérise par des modes de conduite et de relations sociales qui lui sont
propres. On lira dans la suite avec intérêt le cas classique 2 de Miss
Beauchamp décrit par Morton Prince (1854-1929) dans son ouvrage The
Dissociation of a Personality3 . Dans cette introduction à la réédition de la
traduction française de l'ouvrage nous commencerons par présenter
l'auteur et à donner de nouveaux éléments biographiques concernant Miss
Beauchamp. Ensuite nous reproduirons le rapport préliminaire de Prince
sur Miss Beauchamp publié à l'occasion du Iv e Congrès international de
psychologie qui eut lieu à Paris en 1900.
Hacking, I. (1998). L'âme réécrite : Étude sur la personnalité multiple et les sciences de la
mémoire. Paris : Institut Synthélabo. - Carroy, 1. (1993). Les personnalités doubles et
multiples. Paris : PUF.
= Cf. Hale, N. G. (1975). Morton Prince : Psychotherapy and multiple personality.
Cambridge, MA : Harvard University Press.
= Prince, M. (1906). The Dissociation of a Personality. A biographical study in abnormal
psychology (Copyright déc. 1905). New York & London : Longmans & Green. Morton Prince (1854-1929) : Éléments bio-bibliographiques 4
Morton-Henry Prince est né à Boston le 21 décembre 1854. Il
entre au Collège d'Harvard en 1871 avant d'intégrer l'Université en 1875
pour entamer des études médicales. Il travaille alors à l'hôpital de la ville
de Boston. Durant l'été 1879, après avoir réussi ses examens de doctorat
en médecine, il entreprend un voyage en Europe afin de compléter sa
formation. C'est ainsi qu'il suit des cours de clinique médicale à Vienne
et à Strasbourg. De retour à Boston, il pratique la médecine et s'intéresse
de plus en plus à la pathologie mentale. Sa mère souffrant de troubles
névrotiques, il alla même jusqu'à consulter à Paris Jean-Martin Charcot
(1825-1893) à la Salpêtrière. Mais ce n'est que deux ans après son
mariage (1885) avec Fanny Lithgow, elle-même souffrant de symptômes
d'origine psychologique, qu'il commence à se spécialiser dans les
maladies mentales et nerveuses. C'était la grande époque de la
psychopathologie française avec l'école de la Salpêtrière et l'école de
Nancy 5 . Dans son premier article sur l'hypnose 6 — il s'agissait de la
présentation de l'étude d'un sujet devant la société médicale du district de
Suffolk en 1890 — Prince avait interprété le cas dans la perspective de la
théorie de la double personnalité de Pierre Janet (1859-1947) ; s'il n'était
pas encore préparé à souscrire pleinement à cette théorie les différences
entre son point de vue et celui de Janet étaient mineures. C'est dans ce
contexte que Prince va faire la connaissance d'un sujet hors du commun,
présentant des personnalités multiples : Miss Beauchamp. C'est au
printemps 1898 que cette étudiante vient voir le D r Prince pour être traitée
de ses troubles neurasthéniques d'alors : maux de tête, insomnie,
douleurs, fatigue persistante, mauvais appétit. Le 5 avril 1898, il utilise
l'hypnose et obtient de très bons résultats. Mais alors qu'elle est sous
hypnose, Prince voit les manières de la patiente changer tout à coup : une
nouvelle personnalité apparaît, elle est enjouée, effrontée et impertinente.
4 Pour des informations biographiques : Murray, H. A. (1956). Morton Prince : Sketch of his
life and work. Journal of »normal and Social Psychology, 52, 291-295. — White, R. W.
(1992). Who was Morton Prince ?Journal of Abnormal Psychology, 101, 604-608.
5 Cf. Nicolas, S. (2004). L'hypnose : Charcot face à Bernheim. L'école de la Salpêtrière
face à l'école de Nancy. Paris : L'Harmattan.
Journal of the ' Cf. Marx, O. M. (1970). Morton Prince and the dissociation of a personality.
History of the Behavioral Sciences, 6, 120-130.
VI Le 18 mai 1898 Prince donne une première présentation' du cas (qui sera
publié le 16 juin 1898) sous le nom de Miss F. (observation 1, VI),
d'autres observations de Miss Beauchamp suivront la même année 8 sous
le pseudonyme de Miss X. dans la dernière publication de 1898. Prince
pense maintenant qu'il y a trois personnalités distinctes : BI, BII et BIII.
BI (la sainte) est la véritable Miss Beauchamp qui est venue pour être
traitée au cabinet du D r Prince ; BII est la personnalité sous hypnose ; BIII
(la diablesse puérile) est la nouvelle personnalité qui est apparue sous
hypnose et qui se nomme elle-même Sally. Un peu plus d'un an plus tard
(7 juin 1899) une quatrième personnalité va faire son apparition : BIV (la
réaliste). Cette nouvelle personnalité est l'opposée de BI et ne connaît
pratiquement rien des autres personnalités. Par contre BIV est connue de
BII et de BIII (Sally). La genèse et les personnalités des demoiselles
Beauchamp, comme les a appelées Prince, vont être présentées pour la
première fois dans la e séance générale de psychologie sociale et
pathologique le 25 août 1900 à l'occasion du Iv e Congrès international de
psychologie qui eut lieu à Paris sous la présidence de Théodule Ribot
(1839-1916) 1°. Ce n'est que quelques années plus tard que Prince va
présenter un ouvrage complet sur le cas Miss Beauchamp", cette patiente
qu'il suivit en traitement pendant sept ans. Entre temps, il est nommé en
1902 professeur des maladies du système nerveux à la Tufts Medical
School.
Prince, M. (1898a). The pathology, genesis and development of some of the more
important symptoms in traumatic hysteria and neurasthenia. Boston Medical and Surgical
Journal, 138, 511-514, 536-540, 560-562.
Prince, M. (1898b). The educational treatment of neurasthenia and certain hysterical states.
Boston Medical and Surgical Journal, 139, 332-337. — Prince, M. (1898c). An experimental
study of visions. Brain, 21, 528-546.
9 Dans son article publié dans Brain (1898), les personnalités de la patiente sont appelées
Xl, X2 et X3. Lorsqu'il présente en 1900 son rapport préliminaire sur un cas de personnalité
multiple au Congrès de Paris, les personnalités de la patiente sont appelées, comme dans son
ouvrage de 1906, BI, B11 et B111.
I° Voir ci-après pour la reproduction de ce texte publié en 1901 in P. Janet (Ed.),
Congrès international de psychologie (tenu à Paris, du 20 au 26 août 1900 sous la
présidence de Th. Ribot). Compte rendu des séances et textes des mémoires (Samedi 25
août, pp. 194-215). Paris : Félix Alcan. - Une version anglaise de ce texte sera publiée en
février 1901 : Prince, M. (1901). The development and genealogy of the Misses Beauchamp,
A preliminary report of a case of multiple personality. Proceedings of the Society for
Psychical Research, Part XI, 466-483.
Il Il faut souligner que durant cette période Prince s'est appuyé sur ce cas dans des
communications : cf. Prince, M. (1906). Some of the present problems of abnormal
psychology. In H. J. Rogers (Ed.), Congress of arts and science : Universal Exposition of St.
Louis. 1904 (Vol. V., pp. 754-774). Boston : Houghton & Mifflin.
VII La dissociation d'une personnalité (1906)
Morton Prince va fournir en 1906 dans son ouvrage intitulé The
une volumineuse monographie sur la Dissociation of a Personality 12
dissociation d'une personnalité. Il s'agit certainement de l'histoire la plus
complète qui ait été donnée jusqu'à cette époque d'un cas présentant des
personnalités multiples". Cette histoire est passionnante comme un
14
roman . William James (1842-1910) ne s'y est pas trompé lorsqu'il écrit
à l'auteur le 28 septembre 1906: « J'en suis ravi — littéralement. Non
seulement le cas est probablement destiné à devenir historique, mais
encore votre exposé est un parfait exemple de lucidité et de maîtrise
narrative (...) Je le considère comme un classique. » Il s'agit d'une jeune
fille que l'auteur appelle Miss Beauchamp ou BI, ayant une hérédité
nerveuse très chargée, ayant eu en outre une enfance extrêmement
malheureuse et qui était venue en 1898 se faire soigner par l'auteur pour
des troubles nerveux. C'était une jeune fille bien élevée, intelligente, d'une
rare bonté et délicatesse de caractère, idéaliste et même quelque peu
mystique : une véritable sainte, ajoute l'auteur. Elle présentait une grande
instabilité nerveuse, était facilement suggestionnable et se laissait
facilement hypnotiser. Désignons, toujours d'après l'auteur, par BII Miss
Beauchamp à l'état d'hypnose. On a pu s'assurer, à la suite d'un grand
nombre d'expériences, que BI et BII présentaient bien deux aspects d'une
seule et même personnalité, que BII avait parfaitement conscience de ce
fait et se connaissait comme BI endormie dont elle partageait d'ailleurs
tous les goûts, toutes les tendances et tous les traits de caractère. Mais un
jour, pendant que Miss Beauchamp se trouvait à l'état d'hypnose, l'auteur
réussit à obtenir, sans s'en douter, un état nouveau de la même
The Dissociation of a Personality. A hiographical study in abnortnal ' 2 Prince, M. (1906).
psychology (Copyright déc. 1905). New York & London : Longmans & Green. Un nouveau
tirage de cette première édition eut lieu en novembre 1906. La seconde édition date de
septembre 1908, avec de nouveaux tirages en octobre 1910, septembre 1913, mars 1919,
septembre 1920, février 1925, avril 1930, septembre 1957.
13 Le cas le plus fameux de double personnalité (mais ne présentant pas des personnalités
multiples) a été donné par E. E. Azam en 1887 avec sa patiente Félida X. Cf. Azam, E. E.
(2004). Hypnotisme, double conscience et altérations de la personnalité. Le cas Félida X
(1887). Paris : L'Harmattan.
Dans l'ensemble, contrairement à la presse médicale, la presse populaire américaine a reçu
le travail de Prince avec enthousiasme. De nombreux critiques de l'époque ont souligné les
similarités existantes entre ce cas et celui rapporté dans le roman de Stevenson (1850-1894)
The strange case of Dr. Jekyll and Mr. Hyde (1885). — Cf. Marx, O. M. (1970). Morton
Prince and the dissociation of a personality. Journal of the History of the Behavioral
Sciences, 6,120-130.
VIII personnalité nouvelle, BIII, ou, comme elle a été surnommée plus tard,
Sally, qui n'avait rien de commun avec Miss Beauchamp, qui présentait
même des goûts, des tendances, des traits de caractère diamétralement
opposés et était loin de posséder la culture intellectuelle de la personnalité
principale. Or ce qui caractérisait la personnalité BIII, c'est que, tout en
étant absolument ignorée de BI et de BII, elle était au contraire au courant
de tous les faits et gestes, de toutes les pensées et de tous les sentiments
les plus intimes de l'une et de l'autre et adopta, dès le premier jour de son
apparition, un parti-pris d'hostilité, d'inimitié même, vis-à-vis de Miss
Beauchamp, dont elle était vraiment le mauvais génie, lui faisant faire des
choses qui lui répugnaient, défaisant celles que Miss Beauchamp faisait,
dérangeant tous les projets de celle-ci, lui faisant faillir à ses engagements
les plus sacrés. Entre BI et Bill une lutte de tous les instants s'est engagée
pour la suprématie, lutte, dans laquelle Sally, d'un caractère taquin et
combatif, était toujours sûre de l'emporter, tandis que la pauvre BI
acceptait ses malheurs avec une résignation qui n'avait d'égal que son
désespoir. Déjà à cette époque la question de savoir qui, de BI ou de BIII,
était la personnalité réelle commençait à se poser, et cela quelle que fût la
répugnance de l'auteur et quelle qu'aurait pu être la répugnance de ceux
qui ont connu Miss Beauchamp avec toutes ses qualités morales et sa rare
distinction d'esprit, à admettre que BIII pût être cette personnalité réelle.
Il est bon d'ajouter en passant que les rapports entre BI et BIII étaient de
deux ordres : tantôt BU! faisait son apparition comme personnalité
alternante, effaçant, supprimant complètement BI, remplissant seule la
scène de la vie active et réelle, tantôt au contraire elle restait à l'état de ce
que l'auteur appelle une personnalité co-consciente, autrement dit à l'état
subconscient, au courant de tous les projets, de toutes les idées, de toutes
les intentions, de tous les actes de BI, déterminant de la part de celle-ci
des manifestations d'automatisme, auxiliaire précieux capable de rendre
compte, en précisant les causes, de chacun des gestes, de chacun des
mouvements de Miss Beauchamp. Au bout d'un certain temps, cette
situation déjà suffisamment compliquée se compliqua davantage encore,
du fait de l'apparition d'une nouvelle personnalité BIV. Au point de vue
du caractère, du goût, des habitudes et des tendances, BIV était pour ainsi
dire aux antipodes de BI, tout en n'ayant rien de commun non plus avec
Sally. En poussant l'analyse aussi loin que possible, en se servant des
informations de Sally qui était au courant de cette nouvelle personnalité,
comme elle l'était de celle de BI, alors que BIV ne se doutait pas plus de
IX l'existence de BI que BI de celle de BIV, grâce, disons-nous, à ces
éléments d'information, l'auteur acquit la conviction que la formation de
BIV remontait à plusieurs années et était consécutive à une émotion
extrêmement violente qu'avait éprouvée un jour Miss Beauchamp. BIV ne
se souvenait en effet de rien de ce qui s'était passé depuis ce moment et
même de certains événements survenus quelque temps avant : elle avait à
la fois de l'amnésie antérograde et rétrograde. Mais ce qu'il y avait de plus
curieux dans cette nouvelle situation, c'est qu'en hypnotisant BIV on
obtenait le même état BII qu'en hypnotisant BI. Cette particularité avait
tout d'abord fait croire à l'auteur que si l'on parvenait à obtenir BIT à l'état
éveillé, on se trouverait en présence de la personnalité réelle. Et toutes ses
tentatives et expériences furent dirigées dans ce sens. Mais le résultat
obtenu chaque fois était loin de répondre à son attente. Il obtenait bien, en
ordonnant à 811 de s'éveiller sans changer de personnalité, une synthèse,
mais une synthèse incomplète, passagère, instable, un mélange plutôt
qu'une synthèse, dans lequel dominaient tantôt les traits de caractère de
BI, tantôt ceux de BIV, selon qu'on obtenait BII en hypnotisant l'une ou
l'autre. Nous n'allons pas suivre l'auteur dans tous les détails de cette
histoire, ni énumérer tous les autres lambeaux de personnalités qu'il a
encore réussi à obtenir, ni raconter toutes les péripéties de la lutte qui
régnait dans cette nombreuse famille (car on se trouvait en présence d'une
véritable « famille Beauchamp ») divisée contre elle-même. Disons
l'auteur réussit ou crut réussir à seulement qu'après bien des efforts
obtenir cette personnalité réelle qu'il avait cherchée pendant des années, la
véritable Miss Beauchamp, c'est-à-dire une personnalité stable, équilibrée,
adaptée au milieu, jouissant d'une santé physique et morale satisfaisante,
n'ayant ni amnésies, ni aboulie, ni hallucinations, se souvenant des états
qu'elle a traversés en tant que BI et BIV et les rattachant à sa propre
personnalité, mais n'ayant aucune idée de Sally, laquelle a fini d'ailleurs
par plonger définitivement dans l'abîme, dans la subconscience, un terme
mit au goût du jour par son ami Pierre Janet (1859-1947).
D'après Prince, la simple neurasthénie serait déjà une expression
de la désintégration de la personnalité. Or, la neurasthénie étant le plus
souvent consécutive à la fatigue nerveuse, mentale, la désintégration de la
personnalité reconnaîtrait elle aussi pour cause principale la fatigue
nerveuse et mentale. Le terme dissociation de la personnalité n'exprime
pas d'une façon adéquate ce qui se passe dans les cas de ce genre : c'est
désintégration ou désagrégation mentale qu'il faudrait dire en employant
X la terminologie de Janet. Sous l'influence de la fatigue, certaines idées et
représentations se détacheraient de l'ensemble de la vie mentale pour
former des groupes distincts fonctionnant d'une façon plus ou moins
indépendante, sans lien avec les autres idées et représentations. Quelques-
uns de ces groupes sont très instables et se dissocient facilement ; d'autres
au contraire acquièrent une stabilité très grande, formant pour ainsi dire
des États dans l'État, de façon à donner l'illusion d'une personnalité
nouvelle. En réalité, il s'agirait toujours d'une seule et même personnalité,
mais morcelée, fragmentée, dissociée, ayant perdu le pouvoir de mettre en
contact, en les subordonnant les unes aux autres, toutes ses idées et
représentations : d'où les amnésies, les aboulies, les hallucinations, les
manifestations automatiques, etc., qui sont toujours l'expression d'un
fonctionnement indépendant et souvent discordant de plusieurs domaines
de la vie mentale. Prince illustrera sa conception théorique dans un article
sur Phystérie 15, où il parle encore de Miss Beauchamp, publié après la
sortie de son livre en librairie. Prince considère l'hystérie comme la phase
morbide, due à une dissociation de la personnalité, d'un cycle total dont
l'autre phase est la personnalité saine et normale. Cela lui permet d'établir
une unité entre les cas les plus simples, altérations de caractère ou
neurasthénie ordinaire (sans amnésies ni stigmates physiques notables), et
les cas les plus fantastiques de personnalités multiples, où l'on voit
alterner chez le même malade des états qui s'ignorent et qui semblent
constituer autant d'individus conscients différents. C'est qu'en réalité les
deux caractères qui frappent tant dans ces derniers cas, l'amnésie et
l'alternance, ne sont que des traits superficiels, tenant à des circonstances
contingentes telles que la brusquerie ou l'intensité des causes
occasionnelles (chocs émotifs, hypnotisation, etc.) qui ont déterminé la
maladie ou les retours à la santé. Mais, au fond, l'essence de tous ces
troubles c'est toujours et uniquement la dissociation de l'individu normal
et sain, lequel fait ainsi place à une ou plusieurs personnalités
incomplètes, maladives, qui à leur tour s'évanouissent lorsque reparaît
l'être intégral. Il en résulte que souvent ce que l'on a qualifié de
personnalité ou condition seconde (par exemple dans le cas si connu de
Félida X.) était en réalité la personnalité normale se substituant par
intervalles, avec sa mémoire entière, à la phase dissociée et amnésique,
qu'on avait prise à tort pour l'individu normal affligé seulement de divers
15 Prince, M. (1906). Hysteria from the point of view of dissociated personality. Journal of
Abnormal P.sychology, I, 170-187.
XI maux. Ce processus cyclique de dissociation et de réintégration de la
personnalité embrasse toutes les variétés imaginables, depuis la
neurasthénie et l'hystérie légère où le cycle ne se déroule qu'une fois et où
les phases santé-dissociation-guérison passent de l'une à l'autre par
transition insensible et sans solution de mémoire, jusqu'aux cas les plus
compliqués réalisant le type parfait des personnalités multiples (grâce à la
répétition du cycle, à la subdivision de la phase de dissociation en formes
variées qui prennent part au tour de rotation, et à la brusquerie des
changements entraînant l'amnésie de certaines phases). Prince appuie sa
conception sur les vingt exemples les plus remarquables de personnalités
multiples décrits dans la littérature, et en particulier sur le fameux cas des
demoiselles Beauchamp qu'il a lui-même observé et analysé avec tant de
pénétration dans son ouvrage de 1906. Cet important article avait été
publié dans une nouvelle revue : The Journal of Abnormal Psychology,
que Prince venait de fonder (avril 1906) 16. C'est d'ailleurs dans cette
même revue que fut publié un dossier important sur le subconscient où
plusieurs personnalités (Münsterberg, Ribot, Jastrow, Janet) furent
conviées à parler de cette notion dans le cadre d'un symposium''. Le
subconscient était un concept central dans la perspective de Prince. Le co-
conscient et l'inconscient ne sont que les principales formes du
subconscient. Il avait souligné dans son ouvrage sur Miss Beauchamp que
le présent volume ne contenait que les parties I et II d'un ouvrage plus
(préface considérable intitulé : Problèmes de psychologie pathologique
datée d'août 1905). À la parution de la seconde édition (1908), il va
souligner que les parties III (sur le co-conscient) et IV (sur l'inconscient)
sont presque achevées. Elles ne verront jamais le jour sous cette forme. À
la place il publiera un véritable livre de synthèse théorique publié en 1914
sous le titre : The Unconscious.
L'inconscient (1914)
16 Dans le premier volume de cette revue on trouve, outre l'article déjà cité, un autre article
où il est question de Miss Beauchamp [Prince, M. (1906). The psychology of sudden
religious conversion. Journal of »normal Psychology, 1, 42-54] et une revue de l'ouvrage
établie par J. J. Putnam [Putnam, J. J. (1906). Review of The Dissociation of a Personality
by Morton Prince. Journal of »normal Psychology, /, 236-239]
17 A symposium on the subconscious (1907). Journal of Abnormal Psychology, 2, 22-43 ;
58-80. - Prince, M. The subconscious. Contribution to a symposium. Journal of »normal
Psychology, 2, 67-80. - Dans une contribution ultérieure sur ce thème, Prince sera amené à
parler du cas Miss Beauchamp : cf. Prince, M. (1910). The Subconscious. Sixième Congrès
International de Psychologie, Genève 2-7 août 1909. Rapports et Comptes Rendus (pp. 71-
97). Genève : Kundig.
XII C'est en 1914 que paraît un important ouvrage de Prince sur
Pinconscient 18. Il contient : 1° une théorie de la mémoire, entendue
comme la conservation des expériences passées qui sont les matériaux de
notre sujet et l'aliment de notre pensée, conservation sous forme de
« neurogrammes », mot utilisé pour désigner des forces accumulées,
prêtes à agir, non des idées mortes, mais des principes actifs, vivants,
quoique inconscients, de pensée, ce que l'auteur appelle des processus ; -
2° une théorie de l'inconscient, lequel serait, non le physique ou le
physiologique, mais le mental ignoré, dont on constate la présence ou les
effets dans tant de phénomènes pathologiques et même normaux, et sur
lequel on peut faire des expériences, grâce à l'hypnose ; - 3° une théorie
de la personnalité, conçue comme formée de systèmes d'états psychiques,
relativement indépendants, ayant chacun son organisation, sa mémoire
propre, d'où il suit que l'unité de la personne est hasardeuse, instable,
toujours prête à se rompre.
Le premier fait, qui pose la thèse de l'inconscient ou qui postule
cette thèse, est la mémoire, entendue au sens large, à savoir non comme
un état momentané, une « phase » de la conscience, mais comme un
« processus », comme le mécanisme par lequel l'expérience passée est
« enregistrée, conservée et reproduite », que la reproduction soit elle-
même d'ailleurs actuelle ou à venir, réelle ou possible, et, quand elle est
actuelle, consciente ou non. On a tort en effet de croire que la mémoire
soit toujours et nécessairement le retour à la conscience d'états psychi-
ques ; elle peut être le retour d'états organiques (sécrétions, dilatation ou
contraction des vaisseaux sanguins), inconscients par nature ; elle peut
être le retour d'états psychiques mêmes, accidentellement soustraits à la
conscience (préjugés, superstitions, habitudes mentales, dont on ne se
rend pas compte). De toute façon, elle est étrangère à la conscience ; elle
ne l'implique ni ne l'exclut ; elle la dépasse. Il y a mémoire par cela seul
qu'il y a conservation ou enregistrement de l'expérience passée ; or la
conservation n'est pas sentie ; on ne la constate pas, on l'infère de faits
d'expérience qui la supposent : 1° sans la conservation, comment la
cohésion et l'organisation des souvenirs seraient-elles possibles ? 2° des
souvenirs, qu'on est incapable de retrouver à l'état normal, reviennent
dans l'hypnose. Les expériences, dites oubliées, c'est-à-dire qui ne
Prince, M. (1914). The Unconscious, the fundamental of hetman personality, normal and
abnormal. New York : Macmillan.
XIII peuvent être ni volontairement rappelées, ni reconnues quand elles se
reproduisent, sont en réalité conservées à l'insu du sujet et peuvent être
réveillées en lui : 1° par « l'écriture automatique » ; 2° par « l'abstrac-
tion » (dans la langue de Morton Prince, se mettre en état d'abstraction,
c'est abdiquer le jugement, le sens critique, laisser libre cours aux
associations d'idées, ne donner aucune attention aux faits présents, se
replonger tout entier dans le passé) ; 3° par la méthode hypnotique ; 4°
par l'hallucination et le rêve. Il faut seulement distinguer deux cas : ou les
souvenirs ainsi réveillés rentrent dans la mémoire ordinaire et sont
rattachés à la conscience personnelle (exemple de l'abstraction) ou ils n'y
rentrent pas, forment une mémoire à part (exemple de l'écriture
automatique). Des faits anormaux et artificiels, comme la suggestion post-
hypnotique, les amnésies spéciales, localisées, prouvent encore qu'il y a
conservation sans conscience : le sujet, qui accomplit pendant la veille un
acte qui lui a été suggéré dans le sommeil hypnotique, a le souvenir de
cette suggestion, mais n'en a pas conscience. On peut poser comme loi
générale que toutes les expériences qui appartiennent à un état ou forme
de personnalité, « dissocié » de la personnalité générale, sont conservées
et peuvent reparaître dans un autre état de « dissociation », ou plutôt dans
le même renouvelé. On voit dès lors jusqu'où va ou peut aller la
conservation du passé en nous : quelles que soient les expériences, à
quelque époque qu'elles remontent, à quelque état qu'elles se rapportent,
organique ou psychique, d'attention ou d'absence, elles s'enregistrent et
peuvent reparaître dans des conditions favorables ; presque toutes, sinon
toutes, se conservent ; peu seulement sont rappelées, mais beaucoup
pourraient l'être. Il faut ajouter que cette mémoire qui se forme et se
reproduit en dehors de la conscience, et qu'on pourrait appeler la mémoire
naturelle, est supérieure à la mémoire volontaire ; elle a plus de portée ou
d'extension ; elle remonte plus loin, à des périodes de notre vie plus
reculée, et elle est plus complète, plus précise ; pour mieux dire, elle est
intégrale ; elle fait revivre le passé dans sa totalité, voire même dans
l'insignifiance de ses détails. En résumé, la mémoire est un processus.
Elle revêt trois formes ou comporte trois degrés : la mémoire
physiologique, par laquelle on entend toute action automatique
secondaire, par exemple l'habitude, l'association d'actes, la mémoire du
joueur de tennis ; - la mémoire psycho-physiologique, ou association
d'idées, produisant des réactions physiologiques, exemple : un coup de
téléphone, la crainte de mauvaises nouvelles, donnant des battements de
XIV coeur ; - la récollection ou mémoire qui s'accompagne de la localisation de
l'expérience dans l'espace et dans le temps ; c'est la mémoire consciente
de Ribot, avec cette différence qu'elle n'a pas pour caractère distinctif,
qu'elle n'implique pas nécessairement, comme le prétend Ribot, la
reconnaissance.
L'étude de la mémoire est une introduction à la théorie de
l'inconscient ; elle jette les bases de cette théorie. Les souvenirs sont les
expériences passées qui dorment en nous sous forme de neurogrammes.
Or l'inconscient n'est que le magasin des neurogrammes. Quand les
neurogrammes rentrent en activité, réveillant les processus psychiques,
ces processus ne sont pas nécessairement conscients ; ils sont même le
plus souvent subconscients, ou du moins en dehors et à côté de la
conscience personnelle, c'est-à-dire co-conscients. Les processus
subconscients (ou co-conscients) déterminent des phénomènes mentaux
aussi bien que des mouvements corporels ; ils produisent en dehors de la
conscience personnelle tous les effets de la pensée consciente ; on peut
hésiter sur leur nature, mais on ne peut douter de leur existence, établie
par l'expérience et l'observation clinique. Le problème du subconscient se
décompose ainsi : 1° Comment prouve-t-on l'existence du subconscient ?
L'existence du subconscient est établie par les faits suivants : une idée
suggérée meut l'esprit à son insu ; des problèmes s'élaborent et se
résolvent dans le subconscient ; l'esprit a deux strates : l'un, supérieur,
qu'on appelle le foyer, l'autre inférieur, qu'on appelle la marge ou fringe
de la conscience, et le premier usurpe souvent l'honneur et recueille le
profit du travail qui s'accomplit dans le second ; en certains cas, le sujet
prend conscience ou retrouve le souvenir des actes qu'il a accomplis dans
le subconscient. 2° Quelle est sa nature ? 3° Quelles sont ses fonctions ?
4° Qu'est-il par rapport au conscient ? 5° Dans quelle mesure en est-il
l'équivalent, en joue-t-il le rôle ? Partons de l'inconscient et passons en
revue ses aspects : nous trouvons d'abord les actions réflexes simples,
puis les actions réflexes composées de l'animal spinal, de l'animal
décérébré, plus haut encore les actions qui relèvent de la mémoire
physiologique pure, enfin les actions conscientes. Mais celles-ci ne
diffèrent pas des autres en nature ; elles présentent seulement un plus haut
degré de complication. Il ne faut pas identifier intelligence et conscience ;
on rencontre chez les insectes beaucoup d'intelligence avec peu de
conscience. Inversement conscience n'est pas signe certain d'intelligence.
Il faut distinguer le psychique et le physiologique : le psychique, c'est le
XV pour soi mental, lequel existe en soi (psychique proprement dit) et
(psychologique). Dès lors l'inconscient, c'est seulement ce qui n'a pas les
attributs de la conscience : il est une forme du subconscient, l'autre forme
étant le co-conscient ; le co-conscient n'est pas proprement au-dessous du
seuil de la conscience, il n'est qu'en dehors du foyer de la conscience.
Sous ses deux formes, le subconscient est le fondement de la personnalité
; il explique la mémoire, la persistance en nous du passé lointain, le
mystère de la vie intérieure, la suggestion, le rêve aussi bien que le
mécanisme de la pensée ; il explique encore les états pathologiques (idées
fixes, hallucinations) en même temps que les croyances irraisonnées,
superstitions, préjugés, etc. Enfin l'inconscient est, selon Prince, le
principe de l'association ; l'association en effet ne provient pas d'une
relation saisie par l'esprit entre des idées, mais d'une disposition physique,
d'un neurogramme. L'inconscient est par suite le principe d'organisation
de la vie psychique. Il forme des systèmes ou composés, à savoir : a) des
composés émotionnels, les plus fortement organisés et les plus durables de
tous, dont le caractère distinctif est de revêtir une forme impérative et de
reproduire intégralement l'expérience passée ; leurs principales variétés
sont : les phobies, idées fixes, obsessions et crises hystériques ; - b) des
composés systématisés, caractérisés par une émotion ou tendance
dominante : ainsi une préoccupation constante inspire tous les actes,
oriente toutes les pensées, laquelle se rattache à un goût personnel, à une
habitude professionnelle, etc. (subject-system) - tous les souvenirs se
renferment, dans une période de vie déterminée (chronological-system) ;
ce cas se produit dans l'hystérie, l'ivresse ; - on passe par des dispositions
momentanées, souvent contraires, dont chacune exprime un des « côtés
du caractère » c) des systèmes dissociés : en marge de (tnood-system) ; -
la personnalité se forment des états morbides ayant leur organisation
propre, leur mémoire spéciale (ex. cas d'Hélène Smith).
La personnalité, dans son ensemble, est la survivance du passé en
nous, la résultante des systèmes d'expériences antérieurement organisées,
car nous nous répétons et nous copions nous-mêmes. We are plagiarists
of the past. S'il en est ainsi, nous trouverons des traces du passé dans les
perceptions présentes. Une perception en effet est une synthèse
d'éléments conscients : la sensation, et inconscients : les images
secondaires ou souvenirs, qui s'y ajoutent et lui donnent un sens. Mais la
perception, étant une synthèse, pourra se dissocier et la dissociation ou
analyse sera inconsciente, comme l'est l'association ou synthèse : de là ces
XVI anesthésies singulières d'un sujet hypnotisé qui ne perçoit que ce qu'on lui
a suggéré de percevoir ou mieux encore qui ne perçoit pas ce qu'on lui a
suggéré de ne pas percevoir (hallucination négative). Un cas analogue est
celui de ces explosions de sentiment, par exemple de colère, injustifiées,
mais qu'expliquent fort bien des griefs accumulés, qu'on ne saurait
formuler, dont on n'a pas conscience. Toutes les expériences ont un
« sens » (meaning). Ce qui leur donne ce sens, c'est le passé qu'elles
enveloppent, qu'elles résument ; mais il arrive souvent que ce passé, on
est incapable de l'évoquer, on l'a oublié ; on le perçoit néanmoins alors
confusément, d'une manière inconsciente. Ainsi c'est l'inconscient qui
donne un « sens » à nos idées, qui en est le fond, la substance. Cet
inconscient n'est point fuyant et vague ; on peut le rendre distinct. Il est
formé des sensations auxquelles nous ne prêtons pas attention, des images
secondaires entrant dans la perception, des pensées étrangères auxquelles
notre esprit se laisse aller ; il forme lui-même ce qu'on appelle la « cons-
cience marginale » ou la « fringe » de la conscience. Les états qui le
composent sont simples, faiblement reliés entre eux et en grande partie
affectifs. C'est dans ces états qu'il faut aller chercher l'origine des phobies
et autres phénomènes morbides ; ce sont eux qui donnent à ces
phénomènes un « sens ». Mais, pour que les éléments relégués dans la
zone marginale contribuent à déterminer la signification d'une idée, il faut
qu'ils ne soient pas à l'état de repos, passifs et inertes. C'est l'action
inconsciente de ces éléments inconscients qui explique la force des
obsessions, et l'impossibilité de s'y soustraire par le simple appel au
raisonnement. Il faut donc, pour combattre une obsession, déloger l'idée
fixe, qui est à l'origine de cette obsession, y substituer une autre idée.
Prince distingue quatre types d'obsessions, qui ne diffèrent entre eux que
par le plus ou moins d'inconscient qu'ils renferment. Ils concordent tous
en ceci qu'ils proviennent d'une idée subconsciente, laquelle est le point
de départ d'un roman plus ou moins embrouillé, que Prince tire au clair,
dont il démêle ingénieusement l'intrigue. C'est en introduisant dans les
phénomènes psychologiques les éléments qui échappent à la conscience
qu'on trouve l'explication de ces phénomènes. Ainsi l'émotion s'explique,
physiologiquement, non par tel ou tel symptôme, auquel l'esprit s'attache
et qu'il considère comme la cause ou élément exclusif de cette émotion,
mais par toutes ses manifestations à la fois : troubles circulatoires,
respiratoires, sensoriels, etc. De même elle s'explique, psychologique-
ment, par l'instinct dont elle dérive, lequel lui-même suppose un élément
XVII afférent (le stimulus externe) - central (l'émotion proprement dite ou le
facteur psychique) - efférent (impulse). Pour comprendre l'émotion, il ne
suffit donc pas d'en prendre conscience, il faut la rattacher à ses causes, à
l'instinct qu'elle manifeste, à l'idée qui la provoque, et en suivre les effets.
Le caractère le plus saillant de l'émotion, c'est d'intensifier certaines
activités et d'en inhiber d'autres : ainsi l'homme en colère ne voit que ce
qui entretient sa colère, se ferme à tout le reste, n'entend plus les raisons ;
le caractère hystérique n'est que l'exagération de cet exclusivisme, de ce
rétrécissement de la conscience. Mais l'activité inhibée, si elle est assez
forte, peut se détacher de la conscience et former un système ou
personnalité à part : c'est la dissociation systématisée, laquelle explique
les crises sentimentales (exemple : un mari prenant pour sa femme des
sentiments hostiles, haineux, quand il a cessé de l'aimer), les altérations
du caractère produites par la maladie, l'apparition de personnalités
différentes dans le même sujet, étudiée par Prince dans un livre antérieur.
On ne saurait expliquer, c'est-à-dire prévoir les formes que prendront ces
systèmes dissociés, ou, comme dit l'auteur, on ignore « les lois qui
régissent les lignes de clivage de la personnalité ». On sait seulement
combien la cassure est nette : les personnalités, ainsi constituées à part,
s'ignorent l'une l'autre, amnésie étrange que Freud explique par la
répugnance que la conscience éprouve, dans un état, à l'égard de tout ce
qui modifie, ou contraire cet état, mais que Prince est tenté d'attribuer
plutôt à une autosuggestion inconsciente ; l'amnésie viendrait d'un désir,
d'un parti pris d'oublier, d'une sorte d'excommunication lancée par l'esprit
contre certaines idées ou certains groupes d'idées. Quoi qu'il en soit,
l'inconscient nous apparaît toujours comme le fond de plus en plus large
sur lequel se détache la conscience.
Reconnu comme un des plus fameux investigateurs de la
pathologie des désordres mentaux il n'adhéra cependant jamais aux
conceptions freudiennes sur l'inconscient I9. Après la guerre, Morton
Prince continua à écrire" sur le cas de Miss Beauchamp. En avril 1925,
pour ses 70 ans et en reconnaissance de ses travaux scientifiques, un
ouvrage fut publié en son honneur (Studies in Personnality : In honor of
Morton Prince). Il fonda en 1927 et dirigea la clinique psychiatrique
19 Prince, M. (1921). A critique of psychoanalysis. Archives of Neurology and Psychiatry, 6,
610-621.
20 Prince, M. (1920). Miss Beauchamp : The theory of the psychogenesis of multiple
personality. Journal of Abnormal Psychology, 15, 67-135. — Prince, M. (1929). Clinical and
experimental studies in personality. Cambridge, MA : Sci-Art Publishers.
XVIII d'Harvard où il fut remplacé à sa mort par son assistant Henry A. Murray
(1913-1988).
Qui était réellement Miss Beauchamp 21 ?
On peut se douter que Miss Beauchamp ne fut pas le vrai nom de
la patiente décrite par Prince dans son ouvrage de 1906, comme Anna O.
n'était pas la véritable identité de la patiente de Freud. Le nom de
Beauchamp a été sélectionné par la patiente elle-même. Il s'agissait d'un
personnage de roman 22 écrit par George Meredith (1828-1909). Miss
Beauchamp s'appelait en réalité Clara Elen Fowler (1873-1954) 23. Elle est
né le 20 janvier 1873 à Beverly dans le Massachusetts. Elle est la fille
aînée de John Charles Fowler (1950-1921) et de Mary Kavanaugh (1848-
1886) mariés le t er août 1872. Ses parents auront d'autres enfants : 1° un
fils du nom de George Fowler (1875- ?) ; 2° des faux jumeaux : Mary
Fowler (1880-?) et Charles Fowler (1880-1880) qui meurt quatre jours
après sa naissance ; 3° une soeur cadette du nom de Bessie Fowler (1886-
1886) qui meurt aussi quatre jours après sa naissance suivie immédiate-
ment après de sa mère qui décède d'une forte fièvre. Ces différents décès
vont conduire Clara à une instabilité chronique. Entre 1885 et 1887 elle
n'est présente que très sporadiquement au collège de sa ville. À partir de
cette époque elle fuit la maison familiale et recherche l'aventure. Entre
1893 et 1897 elle exerce plusieurs professions à Boston dont celle d'infir-
mière et de sténographe. Elle paraît même avoir été mariée une première
fois. C'est entre 1897 et 1898 qu'elle intègre l'Académie Bradford pour
poursuivre des études interrompues trop tôt. Elle s'engage dans une
psychothérapie avec Morton Prince au cours du printemps 1898 qu'elle
poursuivra jusqu'en 1906. À partir de cette date, elle ne semble plus avoir
présenté d'épisodes pathologiques d'origine psychique. Elle continue ses
études au Radcliffe College à Cambridge (MA). Elle se marie le 22 juin
1912 avec le Dr George Arthur Waterman (1872-1960), un ami de Prince.
Elle meurt le 1" juin 1954 à Brooklin, dans le Maine, à l'âge de 80 ans.
21 Ces informations sont tirées de l'article de S. Rosenzweig (1987). Sally Beauchamp's
career : A psychoarchaeoligical key to Morton Prince's classic case of multiple personality.
Genetic, Social, and General Psychology Monographs, 113, n° 1, 8-60.
Meredith, G. (1876). Beauchamp's career. London : Chapman & Hall.
13 En 1901, la patiente, en la personne de Sally, a écrit une autobiographie à la demande du
Dr Prince (voir le chapitre 23 du livre).
XIX Genèse et développement des « personnalités » des demoiselles
Beauchamp : Rapport préliminaire sur un cas de personnalité
multiple 24 d'après Prince (1900-1901)
Ce que nous nous proposons d'exposer ici, c'est d'abord la façon
dont se sont développées les différentes personnalités de M lle Beauchamp,
puis les relations qu'il y a d'une part entre chacune d'elles et d'autre part
entre elles et le véritable moi.
Dans le grand nombre des phénomènes que ce cas présente
(aboulie, hallucination négative, crystal vision, coexistence d'états
conscients distincts, don d'écrire automatiquement, etc., etc.), nous avons
choisi ces deux questions comme étant à notre avis les plus importantes
que soulève l'étude psychologique dudit cas 25 .
Mlle Beauchamp est une personne qui a plusieurs personnalités.
Elle en a au moins trois ; elle peut en outre entrer dans trois états
hypnotiques différents. Depuis deux ou trois ans ces trois personnes vont
et viennent sans loi ni régularité apparente. L'une puis l'autre de ces
personnes apparaît et disparaît à tour de rôle ; chacune d'elles prétend être
la réelle Mue Beauchamp et revendique le droit de vivre à l'exclusion des
autres. Chacune d'elles condamne les faits et gestes des autres, s'oppose à
leur présence et ne veut pas qu'on leur témoigne d'égards. Même en
n'observant que deux des personnes, il n'a pas été facile de constater si
l'une d'elles est le vrai moi et encore moins laquelle des deux est ce vrai
moi. (page 195)
Les cas de personnalité multiple ne sont pas rares, mais on n'a
pas encore essayé, que nous sachions du moins, de déterminer les
relations qu'il y a entre chacune de ces différentes personnalités. On les a
regardées plus ou moins comme des phénomènes isolés. On a décrit
chacune d'elles avec ses caractères propres et l'on a considéré le tout
comme une succession de faits psychiques.
À ce cas, que nous avons étudié continuellement pendant au
moins trois ans, nous avons consacré des centaines d'heures. Maintenant
Prince, M. (1901). Genèse et développement des « personnalités » des demoiselles
Beauchamp : Rapport préliminaire sur un cas de personnalité multiple. In P. Janet (Ed.),
Congrès international de psychologie (tenu à Paris, du 20 au 26 août 1900 sous la
présidence de Th. Ribot). Compte rendu des séances et textes des mémoires (Samedi 25
août, pp. 194-215). Paris : Félix Alcan.
25 Nous espérons bientôt publier un rapport complet et détaillé dudit cas sous tous ses
aspects et nous regrettons que faute de temps nous ne puissions en donner ici qu'un aperçu
rapide. (note de Prince)
XX que nous sommes au terme de cette étude, il nous semble, à nous du
moins, simple ; mais il est difficile de se faire une idée des complications
qui se sont présentées pendant la longue période de temps, où nulle
relation ne semblait exister entre les différents faits ; et certes les
difficultés ont été très grandes. Dans le cours de nos observations nous
avons conçu nombre de théories sur ledit cas. Ce n'était que des
hypothèses ad hoc que nous avons dû abandonner l'une après l'autre ; la
première que nous avons appliquée nous a satisfait quelque temps, puis
nous avons dû y renoncer après avoir découvert qu'elle était
complètement insuffisante.
L'étude constante à laquelle nous nous sommes adonné nous a
fourni, croyons-nous, la véritable solution.
La première fois que M lle Beauchamp s'offrit a notre examen,
c'était une neurasthénique d'un type très prononcé. Elle était élève dans un
de nos collèges, où elle reçut une très bonne éducation, mais l'état
nerveux dans lequel elle se trouvait ne lui permit pas de continuer ses
études. Au point de vue physique elle n'était plus, si nous pouvons nous
exprimer ainsi, qu'une ruine. À un tempérament extrêmement idéaliste
cette personne joint une conscience excessivement morbide, particulière
aux habitants de la Nouvelle-Angleterre ; elle est de plus très fière et très
timide : aussi est-elle très peu disposée à permettre à qui que ce soit de
l'examiner elle-même, ou de s'ingérer dans ses affaires. C'est pourquoi
l'étude de ce cas a été si difficile. Nous devons ajouter que M ile
Beauchamp est, en pensées et en paroles, d'une honnêteté absolue. Nous
sommes convaincu qu'on peut implicitement se fier à elle. Ni nous ni
d'autres ne nous sommes jamais aperçus que M lle Beauchamp, qu'elle soit
elle-même ou qu'elle soit la personne que nous appelons elle-même, ait
pris plaisir à tromper de quelque façon que ce soit. Cependant nous avons
pris toutes les précautions qui nous permettent de garantir le caractère
d'authenticité des phénomènes.
Elle était dans cet état nerveux quand elle est venue nous trouver,
et nous nous sommes aperçu qu'il était à peu près inutile de la (page 196)
soumettre à un traitement. Nous avons employé les méthodes ordinaires
sans résultat ; aussi son cas nous paraissait-il désespéré. Enfin nous nous
sommes décidé à recourir aux suggestions hypnotiques. M ile Beauchamp
est un très bon sujet et les suggestions ont produit alors d'assez brillants
résultats. Une fois hypnotisée, elle entrait facilement dans un état de
somnambulisme. Cet état de somnambulisme, nous l'avons appelé plus
XXI ile tard B-II, tandis que la première personnalité que nous avons connue, M
Beauchamp elle-même, nous l'avons appelée B-I. Puis nous avons
remarqué que, en tant que B-II, elle se frottait continuellement les yeux,
ses mains étaient sans cesse en mouvement, essayant toujours de toucher
les yeux. Cependant nous avons prêté très peu d'attention et attaché très
peu de signification à ce fait, que nous attribuions purement et
simplement à la nervosité du sujet. Un jour que nous l'avions hypnotisée
et que nous parlions de choses qu'elle avait faites dans un précédent état
d'hypnotisme, c'est-à-dire de choses qu'elle avait dites ou faites dans un
précédent état où nous la croyions B-II, elle déclara qu'elle ne connaissait
pas du tout ces choses qui, affirma-t-elle, n'étaient pas telles que nous les
racontions. Cela nous surprit et nous attribuâmes tout d'abord ses
dénégations à l'intention de nous tromper. Nous l'avons éveillée et
l'avons endormie de nouveau ; cette fois elle admit ce qu'elle avait nié
auparavant. Cela nous intrigua quelque peu et nous fîmes différentes
expériences pour juger de sa sincérité. La première fois que nous
l'hypnotisâmes ensuite, elle nia ce qu'elle avait précédemment admis ;
cela continua ainsi, le sujet niant et admettant alternativement les choses,
jusqu'à ce qu'il nous vînt à l'idée que no -us avions affaire à une
personnalité entièrement différente ; nos prévisions se réalisèrent. Nous
découvrîmes que, quand elle entrait dans l'état où se produisaient ces faits
qu'elle niait plus tard, c'était une personne complètement distincte et à
part. Cette troisième personnalité qui s'est ainsi développée, nous l'avons
appelée B-III. Nous avions donc trois états mentaux, B-I, B-II et B-III.
B-I ne savait rien des autres. B-II connaissait B-I, et rien de plus.
B-III connaissait B-I aussi bien que B-II. Jusque-là il n'y avait rien
d'extraordinaire.
B-III est certainement la plus intéressante de toutes les
personnalités qui se sont développées dans ledit cas. Sous un certain
rapport c'est, à notre avis, l'une des plus remarquables personnalités qui se
soit jamais manifestée dans un cas quelconque de personnalité multiple,
comme nous allons le voir, nous croyons. B-III de même que B-II se
frottait constamment les yeux, de sorte (page 197) que nous nous voyions
souvent contraint de lui tenir les mains, pour l'en empêcher. Quand nous
lui demandions pourquoi elle faisait cela, elle nous disait qu'elle voulait
avoir les yeux ouverts, et nous avons constaté ensuite que c'était elle qui
frottait les yeux de B-II, dans les premiers jours de nos observations.
Cette constatation faite, nous avons empêché B-III d'ouvrir les yeux parce
XXII que nous craignions que, si elle avait les yeux ouverts et pouvait par suite
ajouter les images visuelles des choses qui l'entouraient à sa vie mentale
en tant que B-III, nous craignions, disons-nous, que ces mêmes images,
qu'elle voyait aussi évidemment quand elle était B-I, n'éveillassent, par la
force d'association, toutes ses associations mentales en tant que B-III et
que par suite B-III spontanément, de son plein vouloir, n'eût une existence
permanente. Cela arriva comme nous l'avions prévu. B-III voulait
toujours avoir les yeux ouverts, disant, en soupirant, qu'elle voulait voir et
qu'elle avait « le droit de voir ». Quelque temps après cela, un jour, qu'elle
était chez elle, à la suite de je ne sais quelle excitation nerveuse, elle entra
dans l'état de B-III et alors, comme nous n'étions pas là pour l'en
empêcher, elle se frotta les yeux jusqu'à ce qu'ils s'ouvrissent, et depuis
lors elle jouit d'une existence spontanée et indépendante.
Cette personnalité date de ce jour toute son existence
indépendante. Elle parle toujours des événements comme s'ils étaient
antérieurs ou postérieurs au moment où ses yeux se sont, ouverts. Cet
événement est le point central de sa vie, comme l'est pour une mère la
naissance d'un enfant.
Cette personnalité fut connue dès lors sous le nom de Sally
Beauchamp 26. C'est pour rire qu'elle prit un jour ce nom, qu'elle avait
trouvé dans un livre, et sous lequel elle est depuis connue. 11 y a une
remarquable différence de caractère entre Sally et B-I. Nous croyons
devoir dire ici que B-I est une personne sérieuse, avide de lecture et
d'étude, pieuse et possédant une conscience très morbide. Elle prend la vie
très au sérieux et, en présence de ceux qui connaissent ses peines, elle a
l'air quelque peu triste et découragée ; cet abattement est dû aux ennuis et
aux chagrins qu'elle a éprouvés dans la vie. D'autre part Sally est très
gaie, ne se tourmente de rien ; pour elle la vie n'est qu'une vaste farce, elle
adore les livres, raffole de plaisirs et de distractions, n'aime pas les choses
sérieuses, elle hait l'église : en un mot elle est enfant dans toute
l'acception du mot. C'est un enfant de la nature. Elle n'est (page 198) pas
aussi instruite que M ile Beauchamp, quoiqu'elle lise et écrive bien
l'anglais : cependant elle se plaint constamment de ne pouvoir s'exprimer
facilement par écrit, ce qu'elle fait cependant très bien. Elle ne peut lire
ile
ni le français, ni aucune des langues étrangères que M Beauchamp
connaît ; elle ne sait pas sténographier ; en un mot beaucoup des
Dans ce rapport, le nom de Beauchamp a été adopté pour toutes les personnalités.
XXIII avantages que donne l'éducation et que l'autre personnalité possède ne se
rencontrent pas chez Sally. Elle prétend, quoique nous n'en ayons pas de
ue preuves, qu'elle ne dort jamais, et qu'elle est toujours éveillée quand M
lle Beauchamp Beauchamp dort. Nous croyons que c'est vrai. De plus M
est neurasthénique, Sally jouit d'une parfaite santé. Elle ne ressent jamais
Mue ni fatigue ni douleur. La première année Sally et
apparaissaient et disparaissaient successivement. Au début, toutes les fois
que B-I était fatiguée ou contrariée pour quelque cause que se soit, il y
avait des chances que Sally apparût. L'existence passagère de Sally
pouvait durer quelques minutes ou plusieurs heures ; plus tard la durée de
cette existence se prolongea et fut de plusieurs jours. Il ne faut pas oublier
Beauchamp ne sût rien de Sally, Sally, quand elle n'était que, quoique Mile
pas incarnée en M ile Beauchamp, avait conscience de toutes les pensées et
de tous les actes de M ile Beauchamp qui ne pouvait rien lui cacher. Un fait
curieux à noter, c'est que Sally se prit d'aversion pour B-1, au point de la
haïr. Elle nous disait « mais je la hais, Dr. Prince ! », et Sally ne reculait
devant rien pour lui causer de l'ennui. Elle lui jouait toutes espèces de
tours pour la rendre malheureuse. Elle la tourmentait d'une manière
presque incroyable. Sally, qui n'aurait jamais rien fait qui pût être
désagréable à qui que ce soit, torturait M lle Beauchamp sans pitié, en lui
jouant de vilains tours et en se faisant un jeu de sa sensibilité. Nous allons
vous donner quelques échantillons de la méchanceté de Sally.
Beauchamp avait profondément horreur des serpents et des araignées,
dont la vue la frappait de terreur. Un jour Sally alla à la campagne et
ramassa un tas de serpents et d'araignées, qu'elle mit dans une petite boîte.
Elle les rapporta chez elle et en fit un petit paquet qu'elle envoya à M ue
Beauchamp : quand B-I ouvrit le paquet, reptiles et insectes sortirent et se
répandirent dans la chambre ; à leur vue B-I faillit tomber en convulsion.
Pour s'en débarrasser elle dut les empoigner, ce qui accrut son effroi. Un
autre tour consistait à conduire M lle Beauchamp à la campagne, un jour où
elle se trouvait fatiguée et n'était pas en état de marcher. Voici comment
Sally procédait : elle prenait un tramway et allait dans un endroit retiré de
la campagne, à cinq ou six milles de (page 199) distance, puis elle
éveillait Ma" Beauchamp qui se trouvait très loin dans la campagne sans
distraction, sans argent, et sans autre moyen de revenir chez elle que de
marcher. Elle se voyait obligée de demander à monter sur les voitures qui
passaient et elle revenait accablée de fatigue et épuisée pour une semaine.
XXIV ileUne intime amie, à qui M Beauchamp avait de grandes
obligations, lui avait demandé de tricoter une couverture d'enfant. Elle
travailla à cette couverture pendant presque une année ; à peine l'avait-elle
finie que Sally l'effilait ; alors M lle Beauchamp, autre Sisyphe, se remettait
à l'ouvrage et chaque fois régulièrement Sally mettait tout en pièces.
Enfin un jour M ile Beauchamp, redevenant elle-même, se trouva debout au
milieu de la chambre, prise dans un inextricable réseau de fils de laine ;
ces fils étaient entortillés autour des tableaux, autour des meubles, du lit,
des chaises, de M ile Beauchamp elle-même qui dut les couper pour s'en
sortir. Sally se plaisait encore à faire mentir M lle Beauchamp, Sally
pouvait, selon son bon plaisir, produire l'aboulie et forcer M lle Beauchamp
à parler et à agir contre sa propre volonté, car Sally peut diriger plus ou
moins les mouvements des bras, des jambes et de la langue de M lle
Beauchamp.
Sally lui faisait raconter les plus fantastiques mensonges ; par
exemple quand on demandait à M ue Beauchamp qui est-ce qui vivait dans
une pauvre petite maison sur le bord de la route, elle répondait, M me J. G.
qui était une très grande dame du monde et très riche. « Comment ! Je la
croyais riche ! » « Oui, mais elle a perdu toute sa fortune ».
Beauchamp était toute honteuse de s'entendre dire des mensonges si
prodigieux et si impudents, que la personne qui l'écoutait savait
pertinemment être des mensonges, mais elle n'y pouvait rien. Pendant
quelque temps Sally alloua cinq sous par jour à B-I, qui trouvait l'argent
en s'éveillant le matin sur la table, avec une note lui disant que c'était tout
ce qu'elle aurait pour la journée et qu'elle ne pouvait pas dépenser
davantage. Sally prenait les timbres-poste de M lle Beauchamp et, si M ile
Beauchamp écrivait une lettre, elle devait la faire voir à Sally, qui
permettait de la jeter à la poste si elle lui convenait ; sinon, la lettre ne
partait pas et l'on n'en parlait plus. M ue Beauchamp est une personne qui a
un profond sentiment des bienséances ; aussi abhorre-t-elle tout ce qui
sent le manque de décorum ou la familiarité. Sally la punissait en la
faisant asseoir les pieds sur le manteau de la cheminée. B-I ne pouvait
mettre ses pieds par terre et souffrait à la pensée d'être dans cette posture.
Sally entretient une correspondance avec M lle Beauchamp ; (page 200) les
lettres adressées à M ile Beauchamp signalent tous les côtés faibles de son
caractère, font ressortir tous les errements et les petitesses de son esprit,
lui rappellent tout ce qu'elle a fait à la légère et toutes ses pensées
secrètes, en un mot tout ce qu'elle ne voudrait pas qu'on sût. De plus,
XXV Beauchamp avec des épingles. Le fait quand elle le peut, Sally pique M ile
est que Sally ne manque pas une occasion de torturer cette dernière.
Quand Mile Beauchamp s'éveille le matin, elle trouve parfois, épinglés
contre le mur de la chambre, des vers contenant toutes sortes d'allusions
personnelles, des lettres insultantes, qui rapportent ce que d'autres
personnes sont supposées avoir dit d'elle. En un mot Sally fait tout ce
Beauchamp. Quelquefois qu'elle peut pour rendre la vie dure à M lie
cependant Sally, si elle était allée trop loin, prenait peur et nous écrivait
une lettre où elle nous demandait de l'aider, disant « qu'elle ne pouvait
rien faire de M ile Beauchamp et qu'elle avait réellement besoin de notre
secours. »
L'un des plus intéressants problèmes qui se présentent
maintenant est celui-ci : Qui est Sally ? Notre première théorie sur Sally
fut qu'elle représentait une période antérieure de la vie de B-I. En
rapprochant certains traits particuliers, qui font prendre Sally pour une
jeune fille de treize à quatorze ans, de certaines manifestations qui
dénotent un esprit plus mûr, nous avons conclu et pensé qu'il était
probablement survenu antérieurement dans sa vie un accident, qui l'avait
détachée de la conscience principale, et que Sally était un retour à cette
période antérieure ; mais plus tard nous avons dû renoncer à cette théorie.
Sally, en tant qu'individualité, date de beaucoup plus loin que cela ; elle
date de la première enfance et s'est développée en même temps que M ile
Beauchamp. La théorie dont nous croyons l'exactitude démontrée, est que
Sally représente la conscience (intérieure) secondaire [subliminal
consciousness].
Quoique B-I ne sache rien de Sally, non seulement Sally a
connaissance des pensées de M lle Beauchamp au moment où elles
surgissent, mais elle peut aussi diriger plus ou moins, comme nous l'avons
dit, les pensées et les mouvements des bras, des jambes et de la langue de
cette dernière. Sully peut faire naître, et le fait souvent pour s'amuser,
chez B-I l'hallucination positive et négative. Quand Sally existe, B-I est,
selon l'expression de Sally elle-même, « morte », et B-I ne se rappelle
rien, ne sait absolument rien de ce qui a pu se passer pendant l'existence
de Sally. Sally demande fréquemment : « Qu'est-ce qu'est devenue B-I » ?
Sally n'est jamais « morte ». Sa mémoire est continue, elle ne présente
(page 201) pas de lacunes. Elle connaît non seulement, simultanément
comme nous l'avons dit, toutes les pensées, les émotions et les sensations
de B-I, mais de plus ses pensées sont absolument distinctes et séparées de
XXVI celles de B-I, dont elles sont contemporaines, mais auxquelles elles ne
sont pas identiques. Les pensées de Sally existent parallèlement et
simultanément avec celles de B-I, mais la vie mentale de Sally est
composée de pensées et de sentiments entièrement distincts et séparés de
ceux de B-I, de sorte qu'il y a chez Sally un courant d'idées contemporain
d'un autre courant d'idées, complètement différentes, chez M ite
Beauchamp. Les mêmes relations existent entre l'esprit de Sally et celui
de la troisième personnalité, B-IV qui est apparue plus tard, avec cette
différence que Sally ne connaît pas les pensées de B-IV. Quand, par
exemple, B-I ou B-IV pense ou sent quelque chose, elle est sombre et
contractée. Sally au contraire est gaie et indifférente ; elle se réjouit des
peines de M ile Beauchamp et médite peut-être contre elle un tour
désagréable. Que vous parliez à B-I ou à B-IV, Sally vous entend. Dites
quelque chose que Sally comprenne seule, vous la voyez aussitôt sourire.
Elle est aussi active que l'autre personnalité consciente. La seule
différence c'est que, à cet instant-là, elle n'est pas consciente des actes
corporels. Sally se souvient aussi de choses passées, sur lesquelles B-I ne
connaît absolument rien, dont elle n'a jamais eu connaissance ou qu'elle a
complètement oubliées. Nous croyons que ce qu'il y a de plus
remarquable dans la personnalité de Sally, c'est qu'elle a pu nous écrire
son autobiographie depuis le jour où elle reposait dans son berceau,
qu'elle se rappelle fort bien ; elle déclare que ses pensées et ses sentiments
depuis son enfance jusqu'à aujourd'hui sont distincts de ceux de B-I, bien
qu'elle n'ait jamais eu, affirme-t-elle, d'existence indépendante avant
d'avoir eu les yeux ouverts. Elle se souvient de son berceau, dont elle
dessine les barreaux de côté ; elle se rappelle que ce qu'elle ressentit
quand elle apprenait à marcher, était distinct de ce que ressentait M ile
Beauchamp ; alors B-I prenait peur et voulait retourner en arrière, mais
Sally n'était pas le moins du monde effrayée et voulait aller de l'avant.
Elle raconte que, en comparaison du sien, l'esprit de M ile Beauchamp était
léger. Sally, quand elle était petite, détestait les choses que B-1 aimait
vice-versa. Elle décrit ses années d'école, les sentiments qu'elle éprouvait
à la vue des actions de B-I, et les différentes sensations des deux « moi » ;
par exemple quand B-I était punie et partant attristée, Sally restait
absolument impassible et n'éprouvait pas le moindre remords.
Nous avons donc pu avoir ainsi une réelle autobiographie d'un
(page 202) « subliminal comsciousness », dans laquelle sont décrites,
depuis le berceau à l'âge adulte, les deux vies « mentales », à la fois
XXVII contemporaines et différentes, des deux états conscients, le secondaire et
Dans cette autobiographie, Sally nous a décrit diverses le principal.
scènes et divers incidents, dont elle a été témoin dans son jeune âge, mais
que M ile Beauchamp ignore complètement. Généralement ces scènes se
sont produites pendant que B-I était absorbée dans ses pensées, mais
Sally, en tant que conscience secondaire, les a observées. Après avoir
mûrement examiné cette autobiographie, les relations qui existent
actuellement entre les pensées de Sally et celles de M lle Beauchamp, et
maints autres faits tels que celui d'écrire automatiquement, comme le fait
si bien Sally, pour sa correspondance, nous croyons pouvoir affirmer que
Sally est la conscience secondaire qui s'est complètement développée et
affirmée, et qui a fini par avoir une existence indépendante et par mener
une vie qui lui est propre.
Après que Sally se fut évadée de sa Bastille mentale, les deux
moi continuèrent à mener leur vie distincte, apparaissant et disparaissant
an ou deux, jusqu'au 7 juin 1899, où survint un tour à tour pendant un
événement qui influa sur toute l'histoire de ce cas. Pour se bien pénétrer
des faits, il faut remonter à six ans en arrière, à l'année 1893. En 1893,
Beauchamp se trouvait dans un hôpital d'une ville voisine, que nous
appellerons Providence ; elle s'était mise dans l'idée qu'elle aimerait à être
garde-malade (elle y avait rêvé toute sa vie) et, dans un transport
d'idéalisme, elle était entrée à l'hôpital. Un soir qu'elle était assise dans sa
chambre avec une amie, une demoiselle D..., elle leva les yeux et
tressaillit à la vue d'une figure à la fenêtre. C'était la figure d'un de ses
vieux amis, un monsieur Jones (comme nous sommes convenu de
l'appeler), qu'elle connaissait depuis son enfance et qui lui avait servi, en
quelque sorte, de précepteur. Elle crut d'abord à une hallucination, mais
elle reconnut bien vite qu'elle avait affaire à un être réel. Elle fit alors
sortir précipitamment son amie de la chambre, descendit l'escalier et sortit
par la porte de côté, où elle trouva la personne en question. Cette
personne qui, en route pour New York, se trouvait de passage à
Providence était allée se promener du côté de l'hôpital, et, voyant une
échelle, y avait grimpé, pour rire, avait regardé par la fenêtre et avait vu
Beauchamp. Sur la porte, en dehors de l'hôpital, eut lieu une
conversation excitante. Cette scène était de nature à vivement exciter M ile
Beauchamp et fut pour elle une grande secousse. Nous croyons devoir
dire ici que toute l'affaire était de nature à ne pas (page 203) affecter
considérablement une personne ordinaire ; mais la personne sensible et
XXVIII idéaliste qu'est M ile Beauchamp donna à cette scène des proportions et une
importance qu'une autre personne ne lui aurait pas donnée. Quoi qu'il en
soit, elle en fut violemment saisie. Du reste, le décor en était dramatique :
c'était par une nuit profonde, un orage approchait, les grondements du
tonnerre et les éclairs magnifièrent les émotions de M ile Beauchamp. Ce
n'était que grâce à ses éclairs qu'elle voyait son compagnon. À partir de ce
jour, elle fut tout autre. Elle sortait et pendant des heures se promenait la
nuit dans les champs. Elle devint nerveuse, excitable et neurasthénique.
Les traits particuliers qui la caractérisaient, devinrent beaucoup plus
marqués ; son caractère changea, elle devint capricieuse, eut de l'aboulie,
en un mot fut transformée en B-I ; de sorte que B-I, ou plus exactement
Beauchamp transformée en B-1, est apparue pour la première fois la
nuit où a eu lieu cette scène en dehors de l'hôpital. Sally qui connaît les
plus secrètes pensées de M lle Beauchamp, dit aussi que cette dernière a
changé à partir de cette nuit-là. Il suit de là, que la demoiselle
Beauchamp, qui a été l'objet de cette étude, qui a été élevée dans un
collège, et à qui beaucoup d'amis ont témoigné de la sollicitude, n'est pas,
à proprement parler, l'originale M ile Beauchamp, mais est une personnalité
modifiée, que nous avons, à juste titre, désignée sous le nom de B-I.
Six ans plus tard, le 7 juin 1899, dans l'après-midi, M ile
Beauchamp vint dans notre cabinet. Elle n'avait, sous aucun rapport, l'air
différent de ce qu'elle était habituellement. En quittant notre cabinet, elle
alla à la Bibliothèque publique, comme elle en avait l'habitude. Là, elle
rencontra un commissionnaire qui lui apporta une lettre qu'elle n'attendait
pas le moins du monde et qui venait de la personne que nous sommes
convenu d'appeler Jones. La lettre était conçue dans des termes presque
identiques à ceux de la conversation entre ce monsieur et M ile
Beauchamp, le jour de l'incident à l'hôpital en 1893. Cette lettre la jeta
dans un état d'extrême agitation et elle eut alors une réelle vision : elle
revit la scène en dehors de l'hôpital avec les mêmes acteurs, Jones et elle-
même ; elle se vit avec lui, vit les éclairs, entendit le tonnerre, et, au
milieu de ce bruit, entendit la voix de Jones. Sous l'empire de cette
excitation elle se rendit à la salle de lecture, où elle fut en proie à des
illusions. Dans le journal du soir, elle vit mon nom écrit en gros caractères
dans l'en-tête, tandis que le nom qui y était réellement imprimé était celui
d'un de mes parents qui était mort le matin même. Bouleversée davantage
encore par cette observation, (page 204) elle s'en retourna chez elle. Ce ne
fut que plusieurs mois après que nous apprîmes cette scène de la
XXIX bibliothèque et l'épisode de l'hôpital de 1893 : aussi nous fallut-il
longtemps pour trouver l'enchaînement des phénomènes. Il est évident
que la connaissance de tout ce qui s'était passé nous aurait évité bien du
travail et nous aurait épargné beaucoup de temps, quand nous cherchions
à nous rendre compte des développements psychiques ultérieurs. En
lle Beauchamp était dans un état nerveux tel quittant la bibliothèque, M
ile Beauchamp très qu'on nous fit appeler. En arrivant nous trouvâmes M
nerveuse et grandement excitée. Elle ne pouvait pas rester tranquille. Ses
membres étaient presque constamment en mouvement. Elle était dans
cette même condition, où nous l'avions souvent vue après qu'elle avait été
sous l'empire de certaines émotions. Tout à coup, elle se mit à changer,
elle redevint tranquille, absolument elle-même ; elle se mit à parler
gentiment, fut très affable ; en un mot, elle nous sembla se trouver dans
un état où nous ne l'avions jamais vue auparavant. Elle était sous bien des
rapports plus naturelle que nous ne l'avions jamais vue ; elle était
tranquille, calme, et paraissait être parfaitement saine d'esprit et de corps ;
mais nous nous aperçûmes, à notre grande surprise, qu'elle ne nous
reconnaissait pas. Elle nous dit que nous n'étions pas le docteur Prince, et
comme nous soutenions que nous l'étions bien en réalité, elle se mit à rire
comme si nous lui avions dit une absurdité... Si nous persistions à dire
que nous étions le docteur Prince, eh bien, ça lui était égal, mais elle
savait que nous ne l'étions pas. Elle nous dit que c'était une folie de notre
part d'être venu et que nous n'aurions pas dû venir ; nous nous aperçûmes,
alors qu'elle croyait, que disons-nous ? qu'elle affirmait que nous étions
venus par la fenêtre. Comme nous étions au quatrième étage, il est évident
qu'elle se figurait être dans un tout autre endroit que celui où nous étions.
Les illusions auxquelles elle était en proie contrastaient étrangement avec
les idées saines qu'elle avait d'autre part. La scène dura quelques instants.
Nous finîmes par lui montrer notre nom gravé sur notre montre. Son
esprit subit une légère secousse ; elle se transforma ; elle passa par une
courte période d'indécisions, puis elle redevint elle-même, mais elle ne se
rappelait pas ce qui s'était passé. Les points essentiels sur lesquels nous
voudrions insister c'est que, tout en paraissant être dans un état d'esprit
normal, elle soutenait que nous étions M. Jones et s'imaginait être dans un
autre endroit, que nous étions venu par la fenêtre, que nous aurions pu
nous compromettre, elle et nous, que nous n'aurions pas dû venir et que
c'était folie de notre part d'être (page 205) venus. Comme nous ne
connaissions pas les événements antérieurs, que nous avons raconté plus
XXX haut, il ne nous était pas facile de découvrir tout de suite si nous avions à
faire à Mue Beauchamp, sous l'empire de certaines illusions, ou si nous
avions affaire à une nouvelle personnalité affectée de la même manière.
Pour couper court, car il nous a fallu longtemps pour découvrir le
mystère, nous dirons que c'était une nouvelle personnalité qui s'était
réveillée à ce moment, était remontée à six ans en arrière dans son
existence et qui s'imaginait être dans la même chambre de l'hôpital cette
même nuit de 1893 où elle avait vu cette figure à la fenêtre. M lle
Beauchamp s'était évidemment éveillée sous l'influence de la secousse
que la lettre lui avait produite et de la vision qu'elle avait eue dans la
bibliothèque, quelques heures auparavant ; à son réveil M lle Beauchamp
retomba dans son existence normale, à l'endroit même où le cours en avait
été interrompu, c'est-à-dire au moment même où elle revoyait dans sa
mémoire M. Jones à la fenêtre. Sous l'empire de cette influence (elle et
B-I se prêtent facilement aux suggestions) elle nous prit pour M. Jones, et,
comme un moment auparavant elle nous avait vu à la fenêtre, elle en
conclut que nous étions entré, par là. Il était donc naturel que tout cela lui
semblât inconvenant et insensé. Dans le cours de nos observations nous
avons désigné cette nouvelle personnalité sous le nom de B-IV.
La première fois que nous avons revu ensuite B-IV, elle n'était
plus la proie d'aucune illusion, mais nous fûmes frappé de la réserve et de
la hauteur de son attitude. Nous nous aperçûmes bientôt qu'elle ne nous
connaissait pas et qu'elle ne connaissait pas davantage le cabinet de
consultation, où B-I était venue si souvent. Le fait est qu'elle ne
connaissait absolument rien des événements des six dernières années,
qu'elle ne savait rien de la vie de B-I au collège, qu'elle ne savait rien des
amis que B-I avait faits alors, qu'elle ne savait rien d'aucun des
événements antérieurs et que même plus tard, après être devenue un des
membres de la famille Beauchamp, elle ne savait rien de ce qui se passait
quand B-I ou Sally était présenté. Il s'ensuit qu'elle ne savait rien et
continua à ne rien, savoir de l'une ou l'autre des personnalités de B-I ou de
Sally : elle ignora même toujours que de telles personnalités existassent.
Il lui fallut longtemps pour se faire au nouvel ordre de choses, et
se mettre au courant des événements. Comme Rip van Winkle elle ne
savait pas que le monde eût marché depuis qu'elle s'était endormie. Sally
dont les renseignements étaient de très grande valeur, racontait que B-IV
semblait vivre dans le passé, et parlait (page 206) aux gens comme si on
XXXI avait encore été en 1893. Dès lors la famille eut un membre de plus et
trois de ses membres apparaissaient successivement.
Le caractère de B-IV est bien différent de celui de Sally ou de
Mue Beauchamp. L'étude des différentes façons de penser, des goûts et
des émotions de ses trois personnalités a, croyons-nous, jeté une vive
lumière sur la psychologie des caractères ; mais dans ce rapport nous
devons nous borner à un simple exposé des événements. Il y avait
évidemment des lacunes dans la mémoire de B-IV (comme il y en avait
dans celle de B-I) correspondant aux époques où les deux autres
personnalités existaient ; mais B-IV ne voulut jamais le reconnaître.
Contrairement aux autres, elle est irritable et emportée, et comme elle
considérait la plupart d'entre nous comme des étrangers, elle trouvait
impertinent qu'on lui fit des questions sur ses pensées et ses affaires
particulières, et surtout que l'on intervînt dans ses habitudes et dans sa
conduite privée. Bien qu'elle fût avide de savoir, elle n'aimait pas
s'informer de ce qui s'était passé dans les moments dont elle ne se
rappelait pas, c'est-à-dire dans les moments où les autres étaient incarnées
en la personne de M ile Beauchamp ; aussi avait-elle pris l'habitude de
deviner et de déduire les faits, en quoi elle était très habile. Comme nous
l'avons dit, elle se refusa longtemps à admettre qu'il y avait des vides dans
sa mémoire, mais il fut facile de l'en convaincre par quelques questions.
Après avoir forgé des histoires, tiré des conclusions, fait des conjectures,
elle perdait son assurance et avouait qu'elle ne savait rien, ce qui était la
vérité.
Quant à Sally, bien que son existence mentale ne cesse pas
pendant l'existence mentale de B-IV (de même que pendant l'existence de
B-I) et, bien qu'elle sache tout ce que B-IV fait au moment où elle le fait,
entende tout ce qu'elle dit, lise tout ce qu'elle écrit, et voie tout ce qu'elle
fait, Sally, disons-nous, ne sait cependant rien des pensées de B-IV. Ce
fait montre qu'il y a une différence psychologique très intéressante entre
d'une part les relations qui existent entre Sally et B-I et d'autre part, celles
qui existent entre Sally et B-IV. Sally connaît les plus intimes pensées de
B-I, mais elle ne peut que conjecturer les pensées de B-IV d'après ce que
cette dernière dit et fait. Sally a observé B-IV attentivement et s'est bien
vite aperçu que B-I ne savait rien de ce qui s'était passé pendant les six
dernières années, mais qu'elle essayait en secret de se renseigner et qu'elle
faisait des conjectures. Sally étonnée disait « mais elle ne sait rien, elle
cherche et devine. » Aussi Sally, jusqu'au jour où elle connut mieux B-IV,
XXXII eut-elle pour cette (page 207) dernière un souverain mépris, elle la traitait
« d'idiote » et, toutes les fois qu'elle parlait d'elle, elle l'appelait « idiote ».
À partir de ce jour Sally reporta la haine qu'elle avait contre B-I sur
« l'idiote ». Elle se prit à considérer B-I comme une pauvre créature qui
ne méritait pas ses égards et la laissa tranquille, et B-IV devint l'objet de
ses attaques ; mais B-IV est plus forte que Sally, qui en a réellement peur.
Elles se querellent comme chien et chat. L'une des choses les plus
curieuses et les plus énigmatiques, c'est la cause de la haine de Sally pour
B-I ; cette cause était une jalousie sans bornes. Elle était jalouse des
attentions qu'on avait pour B-I. Elle était jalouse de ce que l'on aimait B-I
et de ce qu'on voulait la garder en vie plutôt que Sally elle-même ; et
quelque difficile qu'il soit de concevoir une personne jalouse d'elle-même,
Sally était horriblement jalouse d'elle-même.
Nous avons dit que B-IV perd la mémoire à Providence au
moment où elle voit une figure à la fenêtre. Elle ne peut rien vous dire de
ce qui est survenu ensuite et ne sait rien de la scène qui a eu lieu en
dehors. B-I et Sally se rappellent et décrivent cette scène toutes les deux
de la même façon, mais la dernière chose dont B-IV se souvienne c'est de
la figure qu'elle a vue quelques minutes auparavant 27. Pour mieux nous
assurer de l'exactitude des faits, nous avons produit chez B-IV la
« crystal-vision » 28 .
Nous avons fait regarder à B-IV un globe de verre et lui avons
dit de penser à Providence. En regardant dans le verre, elle fut saisie
d'effroi à la vue de la scène qui avait eu lieu hors de l'hôpital. Elle déclara
très vivement que ce n'était pas vrai, que cela n'était jamais arrivé ; elle
répéta nombre de fois ses dénégations, et elle nous fit des remontrances
parce que nous croyions à cette scène. Elle se vit (comme B-IV s'était
vue, alors qu'elle se trouvait dans la Bibliothèque), à la lueur des éclairs,
debout sur la porte avec M. Jones. Elle le vit dans le même état d'agitation
et elle entendit sa voix au milieu des coups de tonnerre. Elle revit comme
une vision toute la scène telle qu'elle avait eu lieu.
Nous devons taire les mésaventures arrivées à ces trois
personnalités et les malentendus survenus entre elles ; mésaventures et
malentendus dus en partie à ce que B-I et B-1V ne se connaissaient pas
l'une l'autre et à ce que leurs projets et leurs actions se trouvaient par suite
27 L'ignorance de ce fait fut plus tard pour B-IV la cause de beaucoup d'ennuis, ce qui est
une grande preuve de son ignorance.
Une étude des visions basée sur ce cas se trouve dans Bruira, 1898.
XXXIII en contradiction les uns avec les autres, en partie à la différence de
caractère des trois personnalités et en partie à la (page 208) malice de
Sally qui fit un petit « rêve d'une nuit d'été » de sa façon et qui comme
Puck (quelque peu doublé de lago) leur fit des niches à toutes les deux.
Certaines de ces aventures étaient comiques, d'autres tragiques ; nous
citons une de ces dernières. Un jour M ile B-I, désespérée essaya de se
suicider ; pour cela elle ouvrit le bec de gaz et alla se coucher ; mais Sally
apparut, sauta du lit, ouvrit la fenêtre, ferma le bec de gaz et sauva ainsi la
vie à Mile Beauchamp.
Après l'apparence de B-IV nous avions adopté pendant quelque
temps cette théorie, c'est que B-IV était la réelle et primitive demoiselle
Beauchamp, qui s'était endormie en 1893 et qui venait de s'éveiller. De
cette théorie il découlait que M ile Beauchamp numéro I, avec qui nous
avions tous fait connaissance, qui avait reçu une bonne éducation et s'était
fait beaucoup d'amis, n'était qu'une somnambule à qui on ne pouvait pas
attribuer une existence vraie. La situation devenait tragique : guérir M ile
Beauchamp, c'était l'annihiler, l'assassiner mentalement, la faire
disparaître en tant que personne, absolument comme si on la condamnait
à une mort physique. Sous l'influence de cette théorie, nous cherchions à
conserver B-IV et à annihiler B-I.
Cependant quand nous arrivâmes à mieux connaître B-IV, cette
théorie nous parut évidemment fausse. Bien que B-IV nous parût une
personne normale, et, bien que, sous certains rapports, elle ressemblât
plus à la demoiselle Beauchamp de 1893 que B-I, elle lui ressemblait
cependant moins sous d'autres rapports. Au point de vue moral et
intellectuel, il lui manquait bien des qualités de l'originale M ile
Beauchamp. Ainsi, contrairement à cette dernière, elle est emportée (Sally
dit qu'elle a « un vilain caractère »), elle n'a pas le sentiment de l'idéal,
elle est impressionnable, les peintures et les livres ne la touchent pas ; elle
hait l'église et la religion, et non seulement elle n'aime pas la musique,
mais elle ne sait plus ni la lire ni jouer du violon : de sorte que la théorie,
que le moi primitif s'était réveillé, n'était appuyé d'aucune preuve.
Le problème auquel nous touchons est très important en tant qu'il
est lié à certains phénomènes hystériques, et nous regrettons de ne
pouvoir nous y arrêter plus longtemps ici. Quand on fait passer une
hystérique dans un autre état, ou plutôt, comme nous le dirions avec
Sollier, quand on éveille une hystérique et qu'elle retourne
immédiatement à un jour où un accident est survenu, et qu'elle reprend le
XXXIV cours de sa vie mentale à ce moment-là tout en étant frappée d'amnésie
pour tous les faits postérieurs, s'ensuit-il nécessairement que le nouvel état
est plus normal que (page 209) les autres et qu'il est le moi original ?
Nous ne le croyons pas. Nous arrivons maintenant à la question la plus
intéressante et la plus importante : Quelle relation y a-t-il entre toutes les
personnalités ? Quelles sont les relations entre les différentes
personnalités et la personnalité normale, et surtout quelle est la normale
demoiselle Beauchamp, ou bien n'importe laquelle des personnalités est-
elle l'individu réel et normal ? Nous prenons la liberté d'esquisser ici, et
nous ne donnerons pas autre chose qu'une esquisse, quelques-uns des
traits particuliers de B-I et de B-IV. Nous avons assez parlé de Sally. La
continuité de sa mémoire, son origine et la façon lente dont elle s'est
développée depuis le premier âge, la persistance avec laquelle elle a vécu
à l'état de conscience secondaire pendant que les autres personnalités
existaient, le fait qu'elle était consciente en même temps et au même
moment que B-I et B-IV, le pouvoir qu'elle avait d'influer sur la
conscience de ces deux autres et d'agir sur leurs corps, la faculté qu'elle
avait de penser indépendamment, le pouvoir qu'elle avait d'exprimer
indépendamment ses pensées par écrit pendant l'existence des deux autres
personnes, tout cela dénote une conscience secondaire très développée,
qui restera enfermée dans la chrysalide jusqu'en 1897 ; elle brisa alors sa
prison et s'échappa à l'état d'être indépendant.
Mais B-I et B-IV, qui sont-elles ?
Il y a un point sur lequel il faut insister, c'est que, quelque
normale que chacune d'elles puisse paraître, après un examen superficiel,
ni l'une ni l'autre n'est tout à fait normale. À chacune d'elles manquent
certains des attributs de l'originale demoiselle Beauchamp, mais c'est B-I
qui s'écarte le moins de la personne normale. Chez B-I, la névrose,
l'aboulie, une prodigieuse aptitude à recevoir des suggestions, grâce à
laquelle on peut produire à volonté chez le sujet l'hallucination négative,
une excessive impressionnabilité en face des choses qui excitent
l'émotion, telles que la musique et la religion, qui produisent certains
phénomènes psychiques, l'empire que les idées acquièrent sur son esprit,
l'exagération de certains traits caractéristiques qu'elle possède toujours,
une tendance à se séparer par parties intégrantes, à la suite de quoi elle
perd parfois momentanément certaines connaissances telles que la langue
française ; ces caractères et d'autres encore prouvent qu'en 1883 il y eut
une certaine désagrégation à la suite de laquelle la personnalité originale
XV XXfut mise en pièces et modifiée. Cependant, ce serait aller trop loin que
d'affirmer que B-I est une personnalité nouvelle et distincte, ou qu'elle est
« vigilambulist » ; il est bien plus exact de dire que certaines parties (page
210) constituantes de sa personnalité se sont désintéressées du reste, que
certaines surfaces du cerveau se sont, à différents endroits, assoupies,
comme nous l'avons dit ailleurs 29. Le moi original s'est modifié en B-I.
B-1V, bien qu'elle soit plus stable, s'éloigne encore davantage du
moi original. Son caractère est complètement différent de celui de ce
dernier ; son attitude générale, en face de tout ce qui l'environne a changé,
car elle n'aime pas les impressions normales que donne la musique. Elle
n'a pas le don de s'émotionner, si ce n'est qu'elle se met en colère ; en un
mot, elle a conservé certains traits caractéristiques du moi original et elle
a perdu les autres.
La théorie que nous adopterons doit expliquer non seulement
tout cela, mais aussi les formes particulières d'amnésie et la continuité de
la mémoire. L'explication que nous croyons bonne est celle-ci : Ni B-I ni
B-IV ne sont strictement le moi original, elles ne sont pas davantage des
personnalités somnambules, elles sont des modifications du moi original.
L'originale M ile Beauchamp fut désagrégée, et, en tant que tout psychique,
disparut de ce monde en 1893. B-I et B-IV sont deux différentes parties
Beauchamp, dont elles se sont détachées. intégrantes de la complète M lle
De la désagrégation de la conscience primitive, une certaine
portion s'est mise à part et est devenue inactive. Le reste a subsisté à l'état
de personnalité modifiée, B-I.
Il est resté assez de cette conscience primitive pour conserver les
souvenirs du passé, qui, à partir de ce moment-là, s'est associé activement
à tous les événements futurs, et ainsi fut constituée une personnalité et
une mémoire continue.
Cette portion détachée, qui était inactive, se réveilla six ans plus
tard, à la suite de l'agitation violente de ses souvenirs, agitation produite
par la secousse reçue dans la bibliothèque, et, en s'éveillant, elle arracha
de B-I une partie de ses associations mentales, partie qui devint ainsi
commune aux deux. Comme en 1893, un certain nombre de groupes
d'associations psychiques qui appartenaient alors à B-I restèrent séparés et
« Contribution Lo the study of Hysteria and Hypnosis ; being some experiments on two
cases of hysteria and a psychologico-anatornical theory of the nature of the neuroses ».
Proceedings . of the Society for Psychical Research. (Dec. 1898. Part. XXXIV, p. 79.)
XXXVI inactifs. Ceux qui restèrent actifs constituèrent une autre personnalité, B-
IV.
Il en est de même de deux cercles qui se coupent (fig. 23). Une
partie de chaque cercle reste en dehors de l'autre cercle, tandis qu'une
partie de la surface est commune aux deux cercles.
Fig. 93. -- Associations communes, y compris
les sphères (l'activité et de sensibilité.
Ainsi la partie principale de la conscience de B-IV, se trouvant
(page 211) éveillée jusqu'en 1893, se souvient de toute sa vie jusqu'à cette
date, mais, se trouvant endormie de 1893 à 1899, elle ne connaît pas les
événements de cette période. En se réveillant soudainement en 1899, elle
retourna au jour où elle s'était endormie, comme le ferait une personne qui
aurait dormi un nombre extraordinaire de jours et de nuits.
Et puis B-I et B-IV n'ont aucune connaissance de B-III, parce
que B-III est une conscience (intérieure) secondaire.
B-I et B-IV ne se connaissent pas l'une l'autre, parce que les
associations essentielles de l'une sont endormies quand celles de l'autre
sont actives.
On pourrait encore comparer notre cas à celui d'un faisceau de
lumière blanche passant à travers un prisme et décomposé en ses rayons
constituants.
XXXVII es —÷ -tu -^," 7 4-4
Ainsi nous pouvons nous figurer (fig. 24) que la catastrophe de
1893 a produit l'effet d'un prisme, c'est-à-dire qu'elle a séparé certains
rayons de la conscience et qu'elle a laissé une personnalité mutilée, B-I.
Décrivons maintenant l'ordre des événements d'après cette
théorie.
Reportons-nous à une époque antérieure à 1893 et observons
l'originale Mlle Beauchamp qui a en elle la conscience secondaire. Cette
conscience secondaire, au début de la vie, n'a pas d'existence
indépendante ; elle n'est que ce qu'elle est chez nous tous. Enfin en 1893
ile Beauchamp éprouve une secousse psychique, dont le résultat ladite M
est que son esprit passe à travers un prisme et qu'un certain nombre de
rayons (de l'esprit) se séparent du reste (de l'esprit) et constituent une
personnalité indépendante, B-I. B-1 existe pendant six ans, puis, à la suite
d'un autre choc psychique, un certain nombre de ces rayons de B-I se
séparent, vont rejoindre ceux qui sont restés en arrière en 1893 et forment
B-IV. Ensuite, pour diverses causes moins importantes, ces rayons du
milieu vont alternativement en arrière et en avant, rejoignant d'abord les
rayons de B-IV puis ceux de B-I et constituent ainsi ces deux
personnalités, qui apparaissent alternativement. (page 212)
En 1897, B-III, c'est-à-dire la conscience (intérieure) secondaire
se développe, acquiert une existence indépendante et est connue sous le
nom de Sally ; de sorte que Sally représente la conscience (intérieure)
secondaire, et que B-I et B-IV représentent simplement certains éléments
séparés dans la conscience primitive qui prédomine. Il s'ensuit que ni B-I
ni B-IV n'est l'entière originale M lle Beauchamp et que, si nos
observations nous ont amené à une interprétation juste des faits le moi
original est une combinaison des deux ; si tel est le cas, il doit être
possible de les combiner et d'obtenir le moi original.
Tout ce que nous venons de dire pourrait être exprimé en termes
plus techniques et dans une langue plus psychologique, mais les principes
n'en seraient pas plus clairs, pour autant et nous n'en connaîtrions pas
mieux la marche des phénomènes.
Désagrégation signifie cessation de la fonction de centres et de
groupes de centres, et aussi discontinuité d'associations, entre les centres.
Personnalité signifie probablement un groupement particulier et
composite de centres par association. La différence (page 213) de
personnalité signifie probablement la différence de la composition et du
groupement.
XXXIX Quant à l'action physiologique, voici ce que nous en pensons : il
doit y avoir normalement une sorte de travail physiologique mécanique
qui facilite la désagrégation ; et normalement aussi, dans de certaines
limites, cette désagrégation se produit constamment, comme faisant partie
du travail mécanique normal du cerveau. Dans l'hystérie, ce travail
physiologique mécanique est poussé à un tel point qu'il prend un caractère
pathologique.
Quelle que soit la transformation anatomique, nous croyons, avec
Sollier, quelle est la même que dans le sommeil normal, avec cette
différence qu'elle est localisée. 3°
Revenons en arrière quelques instants. Il reste B-H ; qui est
B-II ? Il est possible d'hypnotiser B-I et B-IV, de sorte que chacun de ces
états hypnotiques constitue une quasi-personnalité mais non une parfaite
personnalité. Nous avons cru d'abord que ces états hypnotiques étaient
séparés et distincts et nous les avons appelés B-II et B-IV ; mais plus tard
nous avons découvert que B-I et B-IV hypnotisées devenaient la même
personne, c'est-à-dire B-II. B-II fait donc partie de B-I et aussi de B-IV.
C'est un élément commun aux deux, c'est le moi hypnotique des deux.
B-I et B-IV sont combinées dans B-II. Si vous demandez à B-II qui elle
est, elle vous dit « je suis B-I » ou bien « je suis B-IV » ou bien « je suis
toutes les deux » ou bien « je ne sais pas... je suis les deux ». B-11 connaît
et les pensées de B-I et celles de B-IV, mais B-I et B-IV ne savent rien de
B-11.
Mais alors si l'originale complète Mile Beauchamp est la
combinaison totale de tout B-I et de tout B-IV, nous devrions donc
obtenir Mlle Beauchamp, si nous pouvions réunir B-I et B-II. Nous avons
pu le faire en agissant par suggestion sur le moi hypnotique B-II, et nous
avons pu obtenir le moi original pendant quelques heures de suite. Nous
avons suggéré à B-II que, quand elle serait éveillée en tant que B-I, elle
connaîtrait tout ce qui concernerait B-IV, et que, quand elle serait éveillée
en tant que B-IV, elle connaîtrait tout ce qui concernerait B-I et aurait les
mêmes sentiments et les mêmes pensées que B-I. Nous l'avons éveillée
ensuite successivement en B-I et en B-IV. Dans chacun de ces cas, elle
savait tout ce qui s'était passé aux époques auxquelles nous pensions
quand nous lui faisions des suggestions. En tant que B-I, elle nous a dit ce
qu'elle avait fait en tant que B-IV, et, en (page 214) tant que B-IV, elle
" Proceedings of the Society for Psychical Research. (Dec. 1898. Part. XXXIV, p. 95).
XL nous a dit ce qu'elle avait fait en tant que B-1. En tant que B-I, elle nous a
dit qu'elle se sentait telle qu'elle était à l'époque antérieure à 1893, telle
qu'elle ne s'était pas sentie depuis plusieurs années ; elle nous dit aussi
qu'elle savait ce qu'elle avait fait en tant que B-IV, c'est-à-dire ce que je
lui avais suggéré qu'elle se rappellerait. De sorte que, quand les deux
parties de B-II étaient ainsi réunies, elle semblait être l'originale M ile
ses souvenirs. Beauchamp par ses sensations, ses connaissances et
Cette synthèse finale, dont le produit paraît être le moi original,
nous semble être une sorte de preuve de l'exactitude du diagnostic.
Nous aimerions dire comment le moi secondaire nous a aidé à
éclaircir certains de ces problèmes, en écoutant, pour ainsi dire, les
pensées de ces personnalités, en étudiant leur caractère et en relatant ses
observations. Nous aimerions parler aussi des relations sociales qui
existaient entre les différents membres de la « famille » et des différends
que faisait souvent naître le moi secondaire par sa manie d'écrire
automatiquement ; nous aimerions dire quelques mots aussi de la façon
dont le moi secondaire s'entretenait de vive voix avec B-1 et B-IV, quand
elles existaient, et des hallucinations positive et négative que produisait ce
moi ; mais nous devons passer sous silence ces phénomènes-là, de même
que beaucoup d'autres aussi intéressants, jusqu'au jour où nous publierons
un rapport détaillé.
C'est quelque chose de peu commun que d'étudier les lois de
l'esprit au moyen des observations intelligentes d'un moi secondaire.
Notre rapport n'est qu'un court aperçu qui ne renferme qu'un petit
nombre des faits saillants que nous avons observés.
En guise de résumé, nous allons donner, pour les voir discuter les
conclusions que nous semble comporter ce cas.
A. Le moi secondaire peut se développer en une véritable
personnalité indépendante qui peut être active en même temps que la
conscience primitive, ou qui peut être active seule pendant que les autres
personnalités sont assoupies.
B. Il se peut que les autres soi-disant personnalités apparentes ne
soient que le moi primitif mutilé par désagrégation..
C. Le fait que le moi primitif n'a pas connaissance du moi
secondaire, et que partant il est frappé d'amnésie, dépend de la disposition
normale des éléments psycho-physiologiques.
D. Le fait qu'un moi mutilé perd la mémoire d'une partie des
(page 215) actions d'un autre moi mutilé est dû à la désagrégation, puis à
XLI une séparation et à une disposition nouvelle d'associations
psychophysiologiques.
E. Théoriquement, il peut y avoir un nombre quelconque de
personnalités dépendant du nombre des lignes de clivage. Chaque
personnalité dépendrait de la différence de combinaison des différentes
pièces détachées du moi normal.
Des personnalités peuvent se développer accidentellement, à F.
la suite d'une fracture accidentelle, et ne pas être développées par
l'éducation.
G. La conscience secondaire n'est pas nécessairement
équivalente au moi hypnotique.
H. Les personnalités peuvent représenter des composés
psychiques très différents. L'un peut être ce groupe particulier d'éléments
psychiques qu'on appelle le moi secondaire, et un autre peut être un
composé détaché du moi ordinaire, qui reste prédominant.
I. Deux ou plus de deux personnalités peuvent exister
successivement, ou bien elles peuvent être coexistantes l'une avec l'autre,
comme le moi secondaire l'est avec le moi primitif.
J. Les personnalités, y compris le moi secondaire, peuvent être
hypnotisées et partant peuvent savoir subir d'autres désagrégations.
XLII LA
ISSOCIATION
D'UNE PERSONNALITÉ
ÉTUDE BIOGRAPHIQUE DE PSYCHOLOGIE PATHOLOGIQUE
PAR
MORTON PRINCE, M. D., L. L. D.
Professeur de Pathologie du système nerveux
à l'école de médecine de « Tufts College
Médecin spécialiste des maladies nerveuses aux Hôpitaux de Boston.
TRADUIT DE L'ANGLAIS
PAR
RENÉE J. RAY ET JEAN RAY
PARIS
LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN
MAISONS FÉLIX ALCAN ET GUILLAUMIN RÉUNIES
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108
1911
Tous droits de reproduction réservés.
LA DISSOCIATION D'UNE PERSONNALITÉ
PRÉFACE
Le présent volume contient les parties I et II d'un ouvrage
plus considérable : Problèmes de psychologie pathologique;
mais il forme en lui-même un tout complet. C'est une étude
relative aux personnalités désintégrées, dont le cas remar-
quable de Miss Beauchamp offre un exemple. Dans cette
étude, (a) j'ai retracé le développement des personnalités qui
prirent naissance par suite de la désintégration du moi
normal et (b) j'ai montré leurs relations réciproques ainsi
que leurs relations avec le moi normal. En donnant (c) un
compte rendu détaillé de la vie quotidienne des personna-
lités, j'ai cherché à montrer quelle était leur conduite par
rapport à leur entourage, et dans quelle mesure une person-
nalité désintégrée peut ou ne peut pas s'adapter aux circon-
stances de la vie.
Je me suis servi d'un grand nombre d'observations déjà
connues; les citations que j'en ai faites dans ce livre ont pour
objet de familiariser le lecteur avec les principaux phéno-
mènes, afin que, lorsque dans un autre volume j'en viendrai
MORTON PRINCE. 1
PRÉFACE .2
.à traiter les problèmes psychologiques, il connaisse les don-
nées fondamentales. Ces phénomènes sont brièvement exa-
minés dans ce volume, qui servira d'introduction à une
étude plus approfondie.
Au lieu d'étudier ces phénomènes comme on le fait d'habi-
tude, j'en ai traité ah cours d'une biographie, et cela m'a
permis de ne pas les détacher de leur cadre psychologique.
Cette méthode m'a non seulement donné plus de latitude,
mais encore elle donne un sens plus profond aux phéno-
mènes eux-mêmes, et permet de mieux apprécier les altéra-
tions normales et anormales que nous sommes appelés à
rencontrer dans l'esprit humain.
J'ai essayé d'interpréter les phénomènes divers que j'avais
observés, d'une façon qui me semble être la suite logique des
observations rapportées ici, et conformément aux données
bien établies de la psychologie pathologique; mais mon
principal objet a été de m'assurer de l'exactitude des obser-
vations elles-mêmes.
J'ai déjà donné un aperçu de ce cas dans une courte com-
munication présentée au Congrès International de psycho-
Le Problème de la Personnalité Multiple, logie, sous le titre :
à Paris, en août 1900.
Dans la troisième partie, qui paraîtra en un volume séparé,
j'ai l'intention d'examiner une série de problèmes qui com-
prendra :
e) Théorie de ce cas et de la personnalité désintégrée en
général.
Le subconscient dans les conditions normales et dans b)
les conditions anormales.
Hypnose, SoMmeil, Rêve et Somnambulisme. c)
d) Hystérie.
États de neurasthénie. e)
Changements de caractère. f)
Hallucinations, Idées fixes, Aboulie, Amnésie, etc. g)
La psychologie pathologique est en train de se mettre au
premier rang des disciplines scientifiques. On peut se rendre
compte aujourd'hui que ce domaine, qui a longtemps attendu
PRÉFACE 3
avant d'ètre défriché selon des méthodes modernes, est un
de ceux vers lesquels s'oriente l'effort de la pensée scienti-
fique, un de ceux qui font espérer les meilleurs résultats. On
a déjà beaucoup travaillé, et les résultats obtenus sont encou-
'rageants. Mais on n'a guère fait autre chose, jusqu'ici, que
de retourner le champ ; une belle moisson s'anntince. je
souhaite que le présent travail contribue au progrès de nos
'connaissances dans ce domaine.
458, Beacon Street, Boston.
Aorit 1905.
PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION
J'ai ajouté dans cette édition quelques nouvelles données
qui jettent une certaine lumière sur le phénomène des con-
versions soudaines (appendice R). Ces données, que je
n'obtins qu'après que la première édition eut été imprimée,
complètent celles que j'ai présentées dans le chapitre XXI.
Elles faisaient partie d'un article intitulé « Psychologie des
conversions religieuses soudaines », publié dans le Journal of
abnormal Psychology en avril 1906. Outre quelques observa-
tions sur le cas qui constitue le sujet de ce volume, j'ai
donné un résumé rapide d'une conversion (de type non reli-
gieux) que j'eus récemment l'occasion de soumettre à l'ana-
lyse psychologique, tout de suite après que le phénomène se
fut. produit. J'ai aussi corrigé, depuis la première impression,
un certain nombre de petites erreurs typographiques. La
publication des parties III et IV, qui sont presque achevées
maintenant, a été retardée par la grande quantité des maté-
riaux nouveaux, fruit de mes investigations ininterrompues.
J'ai étudié pendant presque deux années un autre cas de
personnalité dissociée, qui, pour être moins dramatique, n'en
est pas moins riche que l'autre en phénomènes psycholo-
giques; c'est l'étude de ce cas qui m'a fourni une grande
partie des matériaux nouveaux. Les découvertes que j'y ai
faites confirment tout à fait celles que j'ai obtenues dans le PRÉFACE
cas Beauchamp. Je crois que le bénéfice que j'aurai à me
servir de ces matériaux compensera largement le retard de
la publication. J'ai cru »sage aussi de modifier un peu le plan
de l'ouvrage. J'ai maintenant l'intention de présenter en par-
ties successives, l'étude de chaque problème, en mettant
dans chaque volume une ou plusieurs parties selon la com-
modité du sujet. La partie III traitera du co-conscient et la
partie IV de l'inconscient. Ces études constituent les préli-
minaires logiques des questions relatives à la dissociation de-
la personnalité, à l'hypnose, et autres états psychiques qui
ne peuvent être compris si l'on ignore le co-conscient et l'in-
conscient. Je dirais la même chose des principes de la psy-
chothérapie, qui est si en vogue aujourd'hui. Un courant de
littérature relatif à la psychothérapie,ou traitement psychique
des désordres nerveux, a obtenu un grand succès de librairie
depuis un ou deux ans, et le public commence à s'intéresser
vivement à ces questions; mais aucun traitement, qu'il soit
physique ou psychique, ne peut être rationnel s'il n'est fondé
sur une connaissance approfondie de la psycho-pathologie.
Tout traitement fondé sur une autre base est forcément
empirique, et, par suite, souvent inefficace. Les recherches
expérimentales ayant montré que les processus co-cons-
cients el inconscients jouent un grand rôle dans beaucoup
de troubles nerveux fonctionnels, il est évident que la con-
naissance de ces processus est absolument essentielle à l'éla-
boration d'une thérapeutique intelligente. PREMIÈRE PARTIE
LE DÉVELOPPEMENT DES PERSONNALITÉS
CHAPITRE PREMIER
INTRODUCTION
Le sujet de cette étude, Miss Christine-L. Beauchamp(i), est'
une personne chez laquelle se sont développées plusieurs per-
sonnalités; c'est-à-dire qu'elle peut changer de personnalité
de moment en moment, souvent d'heure en heure; et avec
chacune de ces personnalités, son caractère se transforme,.
et ses souvenirs changent. Outre le moi réel, originel, nor-
mal, qui était naturellement destiné à exister, il y a encore
trois autres personnalités distinctes, que notre sujet peut
revêtir tour à tour. Je dis trois personnalités distinctes, parce-
que, quoiqu'elles se servent du même corps, chacune d'entre-
elles est nettement caractérisée : cette différence se mani-
feste par une manière de voir, des idées, des croyances, des
(1) Ce nom, que j'ai adopté dans le but de déguiser l'identité du sujet,
fut choisi d'abord, en plaisantant, par une des personnalités pour se
distinguer des autres. Je m'en suis servi pour les désigner toutes
trois. S LE DÉVELOPPEMENT DES PERSONNALITÉS
idéaux et un tempérament distincts, et aussi par des acqui-
sitions, goûts, - habitudes, expériences et souvenirs distincts.
Sur tous ces points, chacune de ces personnalités diffère des
deux autres, aussi bien que de la Miss Beauchamp
Deux d'entre elles s'ignorent mutuellement et ignorent la
troisième, à l'exception de quelques renseignements qu'elles
ont pu deviner, ou obtenir d'autres personnes; de sorte qu'il
y a, clans la mémoire de chacune d'elles, des vides qui corres-
pondent aux moments où les autres étaient incarnées. Tout
d'un coup l'une ou l'autre s'éveille pour se trouver elle ne sait
où, et dans l'ignorance de ce qu'elle a dit ou fait l'instant
précédent. Une seule de ces personnalités connaît la vie des
autres, et celle-là a un caractère si bizarre, une individualité
si différente de celle des autres, que la transformation de
l'une des autres personnalités en celle-ci est le trait le plus
frappant et le plus dramatique de ce cas. Ces personnalités
vont et viennent, se succèdent comme dans un kaléidos-
cope; il se produit souvent plusieurs changements dans l'es-
pace de vingt-quatre heures. Il arrive ainsi que Miss Beau-
champ, — si je puis me servir de ce nom pour désigner plu-
sieurs personnes différentes, — fait et expose des plans,
arrange des projets, auxquels elle s'opposera rigoureusement
l'instant d'après, se laisse entraîner par des tendances qui lui
auraient fait horreur un moment plus tôt, et démolit ce qu'elle
vient d'élaborer et de combiner avec soin.
En dehors de l'intérêt psychologique que présentent ces
phénomènes, les complications mondaines et les embarras qui
résultent de cette incommode façon de vivre pourraient four-
nir plus d'une intrigue à un dramaturge ou à un auteur de
nouvelles fantaisistes. Si elle était racontée comme en une
simple biographie, et dépouillée de tous les détails nécessaires
clans un travail scientifique, la vie de Miss Beauchamp ne sau-
rait manquer d'être fort intéressante.
Miss Beauchamp est un exemple dans la vie réelle de la
création imaginative de Stevenson ; mais je suis heureux
d'ajouter que rien, chez elle, ne correspond à la représenta-
tion allégorique du mauvais côté de la nature humaine. Les
INTRODUCTION 9
scissions de sa personnalité se font selon des lignes de clivage
intellectuelles ou physiologiques, et non morales. Car, bien
qu'il y ait entre les personnalités de grandes différences, ce
ne sont que des différences d'humeur, de tempérament, de
goûts. Chaque personnalité est incapable de faire du mal à
autrui.
On a parfois désigné des cas de ce genre sous le nom de
« double » ou de « multiple » personnalité, selon le nombre des
personnalités dont on constate l'existence; mais l'expression
de personnalité désintégrée est plus correcte, car chaque per-
sonnalité secondaire n'est qu'une partie du moi normal. Au-
cune de ces personnalités ne représente la vie psychique com-
plète de l'individu. La synthèse de la conscience originelle, qui
passe pour le moi véritable, est pour ainsi dire brisée, dépouil-
lée d'un certain nombre de souvenirs, acquisitions ou modes de
réaction au milieu. Ceux des états de conscience qui per-
sistent forment, en se synthétisant entre eux, une nouvelle
personnalité douée d'une activité indépendante. Cette seconde
personnalité peut alterner, de moment en moment, avec la per-
sonnalité originelle désintégrée. Une nouvelle scission de la
personnalité, selon des lignes différentes de clivage, peut for-
mer plusieurs personnalités secondaires différentes, qui se
présenteront tour à tour. Et de plus, lorsque certains états de
conscience se séparent des autres, ceux qui restent en dehors
de la synthèse de la nouvelle personnalité, peuvent, échappant
à la conscience de cette dernière, se synthétiser entre eux et
former ainsi une seconde conscience qui agit simultanément.
subconscience. On voit que les per-C'est ce que l'on appelle
sonnalités secondaires sont formées par la désintégration de la
personnalité normale originelle. On ne doit pas confondre la
désintégration ainsi conçue avec le même mot employé dans
le sens de dégénérescence, désignant une sorte de destruction
mentale, un état pathologique du cerveau. La dégénérescence
implique la destruction des processus psychiques normaux,
elle est analogue à la folie, tandis que la désintégration qui
donne naissance aux personnalités multiples n'est qu'une dis-
sociation fonctionnelle de cette organisation complexe qui
LE DÉVELOPPEMENT DES PERSONNALITÉS 10
constitue un individu normal; les processus psychiques élé-
mentaires, normaux en eux-mêmes, peuvent être réassociés et
former de nouveau un tout normal.
On a observé un assez grand nombre de cas de ce genre
pour pouvoir établir sans aucun doute que ces phénomènes
n'étaient pas simulés, et reconnal tre les principes généraux
qui président à leur développement. Les cas étudiés jusqu'ici
présentent des degrés divers de complexité,en ce qui concerne
l'organisation des états mentaux et l'indépendance des per
sonnalités. Dans les formes les plus simples, les personnalités
secondaires se manifestent par des phénomènes « automa-
tiques » ou hypnotiques très synthétisés, et ne sont reconnues
comme états subconscients que grâce à ce qu'on appelle
l'écriture automatique ou à d'autres manifestations de ce
genre, à moins qu'ils n'apparaissent comme états hypnotiques.
L'état appelé « Mamie » dans le cas de Mrs R. relaté par l'au-
teur (1),et les états nommés « Léontine «et, « Léonor » dans le
cas de Mme B. décrit par Pierre Janet sont des exemples de
cette catégorie de cas relativement simples.
Dans des formes plus développées, les personnalités secon-
daires sont identiques aux états hypnotiques des médiums,
comme chez Miss Smith étudiée par M. Flournoy, ou chez
Mrs Smead étudiée par le professeur Hyslop. Dans les cas de
ce genre, la seconde personnalité n'arrive pas à une existence
complètement indépendante; mais elle ne sort de sa coquille,
si je puis m'exprimer ainsi, que dans certaines conditions,
quand le sujet est à l'état de n crise ». La vie extérieure des
personnalités de ce genre, en tant qu'elles existent indépen-
damment de la conscience principale, est extrêmement res-
treinte, puisqu'elle est réduite aux expériences d'une simple
« séance ». Quoiqu'une personnalité de ce genre soit complète
en ce sens qu'elle possède les facultés d'un être âtimain ordi-
naire, elle n'a qu'une indépendance très faible ; j'entends par
là la condition d'une personne qui se meut spontanément et
volontairement dans un milieu social, qui travaille, agit et
(1) Boston Med. and Surgical Journal, 15 mai 1890.
INTRODUCTION 13
s'amuse comme fait un être humain. On peut se demander
dans quelle mesure une personnalité comme celles-là serait
capable d'assumer les fonctions de la vie sociale, et de s'adap-
ter à son milieu. Les états hypnotiques, types d'une désinté-
gration artificiellement produite, sont rarement, s'ils le sont.
jamais, suffisamment capables d'adaptation spontanée et adé-
quate au milieu, pour constituer de véritables personnalités.
Dans les formes les plus complètement développées, dans
des cas comme celui de Félida X. rapporté par M. Azam, celui
de Louis Vivé étudié par plusieurs observateurs français,
celui d'Ansel Boume étudié par le docteur Richard floclgson:
et le professeur Willam James, la personnalité désintégrée.
garde ce haut degré de complexité d'organisation mentale, seul
compatible avec cette activité complète, libre et spontanée
qui est au moins très voisine de la vie mentale normale. Bien
que quelques cas présentent d'éclatantes défectuosités men-
tales et physiques, d'autres peuvent, pour un observateur
superficiel, se confondre à un simple changement de carac-
tère et à une perte de mémoire concernant certaines périodes
de la vie. Souvent les personnes qui sont dans ce cas passent,.
aux yeux du monde, pour des personnes d'une mentalité saine,.
bien que physiologiquement elles puissent être neurasthéni-
ques. Mais un examen psychologique attentif révèle les dévia-
tions, les anomalies qui montrent la vraie nature de ce chan-
gement. C'est à cette dernière catégorie qu'appartient Miss
Beauchamp. Dans n'importe lequel de ses états mentaux, elle.
est capable de vivre la vie sociale, d'accomplir ses devoirs
quotidiens avec les seules restrictions qu'impose son mauvais
état de santé; et en fait, chacune des personnalités conduit
sa vie comme ferait n'importe quel autre mortel.
Dans certains cas il n'y a pas de perte de mémoire, et alors
il peut être difficile de reconnaître que nous avons affaire à
une véritable désintégration de personnalité, el non pas sim-
plement à un cas de neurasthénie ou d'hystérie. Des cas de ce-
genre passent en général inaperçus. Une des personnalités de
notre sujet entre dans cette catégorie.
Le mode de développement de ces phénomènes, les relations.
12 LE DÉVELOPPEMENT DES PERSONNALITÉS
des personnalités entre elles, et la conduite des esprits dé-
sintégrés en présence d'excitations artificielles ou au milieu
des circonstances de la vie constituent de captivants sujets
d'étude, non seulement pour les phénomènes eux-mêmes,
mais pour la lumière qu'ils jettent sur le fonctionnement de
l'esprit humain.
Miss Beauchamp est restée en observation, de façon ou
d'autre, pendant plusieurs années, permettant à ses amis et
à ceux qu'elle intéressait de la bien connaître. Elle a été con-
fiée aux soins professionnels de l'auteur pendant plus de sept
ans, depuis le début de l'année 1898 : pendant tout ce temps-
là, elle a été en observation constante, et pendant de longues
périodes en observation quotidienne.
Pour que le lecteur puisse bien comprendre les phéno-
mènes mentaux qui font l'objet de cette étude, ainsi que les
causes physiques eL psychiques qui en amenèrent le dévelop-
pement, il lui faut avoir quelques renseignements sur le ca-
ractère de Miss Beauchamp, sur son hérédité et ses premières
années.
Le lecteur comprendra que l'auteur ait quelques scrupules
à livrer à la publicité, — même en dissimulant son identité,
— la vie privée d'une personne sensible, raffinée, qui, par
une pudeur naturelle, répugne à toute discussion sur elle-
même; eL bien qu'elle ait librement consenti à cette étude et
à sa publication, je restreindrai les renseignements relatifs à
la personne et à la famille autant que le permettent les exi-
o-ences de notre travail.
Quand je parle de ce qui caractérise Miss Beauchamp, ou
quand je dis « elle » ou « son », on pourrait avec raison de-
mander « quelle Miss Beauchamp ? » ou « de quel moi
s'agit il ? » Je crois que si, pour l'instant, nous réservons
le nom de Miss Beauchamp à la personne que j'ai connue
d'abord, à celle qui fut connue de ses amis, camarades
d'école et professeurs, cette convention facilitera l'intelli-
gence des points les plus importants, et permettra d'ap-
précier d'une façon plus juste les diverses situations et
leur succession au cours de ce drame psychologique. Que
INTRODUCTION 13
cette Miss Beauchamp ait été ou non la véritable Miss Beau-
champ, c'est là une question qu'il est pour l'instant inutile de
résoudre ; et nous laisserons à la suite de l'histoire le soin de
la trancher. C'est en qualité de médecin que je fis sa connais-
sance, et à ce moment il n'y avait pas de raisons de penser
que d'autres personnalités existaient en elle.
La Miss Beauchamp que j'ai connue d'abord était la seule
connue d'un petit cercle de vrais amis, dont elle avait excité
l'intérêt,. Elle était alors étudiante, et ses camarades comme
ses professeurs la tenaient, en grande estime, et la considé-
raient comme une étudiante travailleuse et consciencieuse.
Quelques surprises que l'avenir nous ait réservées, c'est cette
personne seulement qui pendant des années a été connue
sous le nom de Miss Beauchamp, c'est elle qui a été élevée,
soignée et estimée sous le nom de Miss Beauchamp. Il est
donc bien entendu que, lorsque je dis « Miss Beauchamp
lorsque je parle d'« elle », ce nom, à moins que je n'y ajoute
un qualificatif, se rapporte à la première Miss Beauchamp,
à celle qui fut mise en observation. Plus loin, pour plus de
concision, et pour la distinguer des autres,je l'ai appelée B I.
Les autres personnalités et « moi » hypnotiques sont appelés
B II, B III, B 1V, selon l'ordre de leur apparition. J'emploie
ces termes un peu gauches pour éviter de risquer une hypo-
thèse avant que les phénomènes ne soient étudiés à fond.
Il importe de se souvenir que Miss Beauchamp était bien
connue, bien que son cercle d'amis fût assez restreint, et,
une fois mise en observation, elle resta toujours très liée avec
des amis. S'il finissait par ressortir de cette étude que notre
protégée n'était pas en somme la véritable personne qui
naquit en ce monde, il faudrait se souvenir qu'on n'eut,
jusqu'à une période relativement récente, aucune raison de
soupçonner la préexistence d'une autre personnalité.
Pendant les six dernières années (1898-19o( 1 ) les trois per-
sonnalités ont joué une comédie de méprises qui a été quel-
quefois drôle, et quelquefois tragique. Elles vont et viennent
sur la scène d'une façon effarante pour l'observateur, cha-
cune d'elles devenant soudain le personnage d'une scène à