La folie d
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La folie d'Artaud

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Description

Antonin Artaud a donné lieu à de nombreux commentaires et analyses comme acteur, metteur en scène du théâtre de la cruauté, poète. Interné pendant des années, il a déchaîné beaucoup de passions contre l'enfermement psychiatrique. Antonin Artaud fascinait à tel point qu'on l'a vu longtemps comme la victime expiatoire de la folie des autres et d'un monde qui sombre dans l'apocalypse. Ce livre tente d'approcher la nature de la folie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2011
Nombre de lectures 187
EAN13 9782296800946
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0096€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La Folie d’Artaud
Psychanalyse et Civilisations
Collection dirigée par Jean Nadal

L’histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d’inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation.
Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l’enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions

Harry STROEKEN, Rêves et rêveries , 2010
Madeleine GUIFFES, Lier, délier, la parole et l’écrit , 2010.
Prado de OLIVEIRA, Les meilleurs amis de la psychanalyse, 2010.
J.-L. SUDRES (dir.), Exclusions et art-thérapie , 2010.
Albert LE DORZE, Humanisme et psy : la rupture ? , 2010.
Édouard de PERROT, Cent milliards de neurones en quête d’auteur. Aux origines de la pensée , 2010.
Jean-Paul DESCOMBEY, Robert Schumann. Quand la musique œuvre contre la douleur. Une approche psychanalytique , 2010.
Serafino MALAGUERNA, L’Anorexie face au miroir. Le déclin de la fonction paternelle , 2010.
Larissa SOARES ORNELLAS FARIAS, La mélancolie au féminin. Les rapports mère-fille en lumière , 2009.
Alain LEFEVRE, Les lesbiennes, une bande de femmes. Réalité ou mythe ? , 2009.
Richard ABIBON, Les Toiles des rêves. Art, mythes et inconscient , 2009.
Jacy ARDITI-ALAZRAKI, Un certain savoir sur la psychose. Virginie Woolf, Herman Melville , Vincent van Gogh , 2009.
Esmat TORKGHASHGHAEI, L’univers apocalyptique des sectes. Une approche pluridisciplinaire , 2009.
Pascal HACHET, Le mensonge indispensable. Du trauma social au mythe , 2009.
Renaud de Portzamparc


La Folie d’Artaud
La référence (Quarto, 76) renvoie au
volume sur Antonin Artaud édité dans la collection « Quarto », suivi du
numéro de page ; celle où figure un numéro en chiffres romains
(XII, 47) renvoie aux tomes des
Œuvres complètes , édités chez Gallimard.


© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54168-9
EAN : 9782296541689

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Moi aussi j’espère le gravier céleste
Et la plage qui n’a plus de bords…

J’ai absence de météores,
Absence de soufflets enflammés…

Moi aussi je n’attends que le vent
Qu’il s’appelle amour ou misère,
Il ne pourra guère m’échouer
Que sur une plage d’ossements.

Antonin Artaud
Le survivant
Artaud dessine, écrit, lit, se promène dans les chemins montagneux, mène une vie d’oisiveté. L’été, ses parents l’emmènent, avec sa sœur, en villégiature à Bagnères-de-Bigorre ou Biarritz. Il est éteint, mutique, morose, mais parfois, quand son père le harcèle, il pique une colère violente de plusieurs heures qui les terrifie. Désespérant, il ne fait aucun progrès…, ça fait des années que ça dure, que faire de lui ? Ils sont à nouveau effondrés puis soulagés quand il repart en clinique où il retrouve une amie qui partage ses goûts littéraires. Il a 19, 20 ans, il est en maison de santé depuis plusieurs années, entouré de neurasthéniques et de jeunes femmes riches, désœuvrées, suicidaires, hystériques, caractérielles. Il n’a pas la préoccupation des garçons de son âge, entretient des relations intellectuelles avec les filles. Réformé en 1914, il ne partira pas sur le front comme les autres.
Il est donc malade, sujet à des crises nécessitant des injections régulières, diagnostiqué neurasthénique et même syphilitique. Une profonde crise existentielle a commencé juste avant le bac qu’il n’a pas pu passer.
Depuis quand est-il malade ?
On pourrait commencer par évoquer une maladie grave de l’enfance où l’on a craint pour sa vie, après le décès d’un enfant à la naissance quand il avait un an. Il contracte à l’âge de 4 ans et demi une méningite, survenue brusquement un soir où il se plaint de maux de tête et où il dit "voir double"… La mère était alors enceinte de jumeaux qui allaient décéder également. on a employé les grands moyens pour le traitement, puisque le père se procura une « machine qui produisait de l’électricité statique, transmise par des fils à des électrodes fixées sur la tête… » {1} , ce qui évoque la technique de faradisation utilisée dans les troubles neurologiques pour prévenir la survenue de convulsions. on passait sur le corps de l’enfant habillé une boule produisant de l’électricité et des étincelles… On pense inévitablement aux électrochocs qu’Artaud subira quarante ans plus tard… Cette méningite supposée plonge dans le désespoir la mère qui avait déjà perdu un enfant. Finalement, il guérit et fait figure de miraculé ; il sera l’objet d’une surprotection constante. Il garde des séquelles apparentes, devient nerveux, irritable, coléreux et il a un léger bégaiement et des tics faciaux. Le destin semble s’acharner sur la famille puisque deux autres enfants mourront après la mort des jumeaux : une petite sœur, Germaine, à l’âge de 7 mois suite aux mauvais traitements d’une bonne. Antonin avait alors 9 ans, et un autre enfant meurt à la naissance l’année suivante.
Au total, il reste trois survivants dans la fratrie : la sœur, Marie-Ange, née en 1899, et un frère, Fernand, né en 1907. Antonin, né en 1896, est l’aîné.
Tous ces décès n’étaient pas rares à l’époque, mais posent tout de même question. Il faut noter que les deux parents sont cousins germains, les deux grand-mères étant sœurs. Les décès à la naissance de nombreux enfants s’expliqueraient-ils par cette union consanguine ? Toujours est-il qu’une sorte de malédiction semble planer sur plusieurs générations, puisque la fratrie de la mère a été aussi touchée par de nombreux décès à la naissance.
La famille de la mère, du nom de Nalpas, est implantée en Turquie depuis plusieurs générations, au sein de la colonie française qui faisait le commerce des épices. C’est comme cela qu’elle a connu la famille Artaud car le grand-père d’Antonin, Marius-Pierre Artaud, était navigant sur le bateau qui allait chercher les épices au Levant.
Marius-Pierre Artaud et Louis Nalpas, grand-père maternel, ont découvert, un peu par hasard, que leurs femmes sont sœurs…, l’une Mariette Nalpas, l’autre Catherine Artaud, toutes deux nées Chilé, respectivement grands-mères maternelle et paternelle d’Antonin. (cf. tableau page suivante). Les parents d’Artaud se sont rencontrés, jeunes, au mariage de John Nalpas, fils de Louis et Mariette, avec Louise Artaud, fille de Marius-Pierre et Catherine. Les mariages entre cousins étaient une tradition.



Euphrasie Nalpas, mère d’Antonin, a passé son enfance à Smyrne (ancien nom d’Izmir), dans une ambiance catholique très fervente, parlait couramment le grec et l’italien. Elle est l’avant-dernière d’une fratrie de neuf enfants dont plusieurs sont morts en bas âge. Elle a fait du théâtre étant jeune et montre un grand talent de conteuse.
Antoine-Roi, le père, va donc chercher sa femme dans une terre lointaine mais épouse quelqu’un de son sang. Il prendra la suite de son père, Marius-Pierre, en faisant du commerce avec le Levant.
Catherine Chilé, meurt à Marseille du choléra en 1894. Elle reviendra très souvent dans les écrits d’Artaud.
L’autre grand-mère, Mariette Chilé, aura une relation très proche avec lui et meurt en 1911. Artaud l’appelle "Nénéka".
Les deuils familiaux rapprochent Antonin de cette grand-mère qui vient de Smyrne assister sa fille à chaque grossesse, et surtout de sa mère à qui il voue « un amour magnifique, comme si son subconscient prévoyait déjà ce que sa vie douloureuse allait exiger de cette admirable femme » {2} .
Les relations d’Antonin avec sa mère sont difficiles à décrypter derrière ce tableau un peu idyllique. On peut supposer une complicité dans le théâtre et la lecture de contes qui fascinait Artaud enfant.
Il est beaucoup plus distant de son père, que son métier de marin au long cours conduira à de nombreuses absences. La sœur le décrit comme un homme « cultivé, brillant, entreprenant, distant avec son fils, mais doté d’un rôle social certain pour son entourage familial » {3} . Ce rôle social paternel semble même écrasant tant il montrera pour son fils une attention quasi professionnelle mais peu affectueuse dans la lettre qu’il adressera à Édouard Toulouse, le psychiatre d’Artaud à Paris. Artaud dira qu’il a vécu dans la haine du père jusqu’à 27 ans (à la mort de son père), et l’accusera d’une « rigueur inhumaine ».
L’éducation familiale baigne dans un catholicisme traditionnel et un peu austère. Antonin fait sa scolarité chez les frères, au Sacré Cœur de Marseille. C’est un enfant très pieux, toujours le chapelet à la main, qui écrit des lettres très affectueuses à ses parents. Mais les lettres de remords qu’il adresse à sa mère laissent supposer un caractère orageux et des crises violentes.

Pardonne, pardonne, je t’en supplie à un fils coupable, à mon cœur repentant. Oh ! Maman, je t’aime plus que tout au monde, je t’aime et le remords de ma faute me torture, je suis fou. Je suis un monstre mais pardonne…
Après chaque insoumission, je regrette et je pleure mais avertis-moi, fais-moi penser à l’amour que je te dois pour que je devienne bon… {4}

Elle n’était sûrement pas une mère sévère et surmoïque mais ne faisait que transmettre fidèlement la loi sévère du père. Une trop grande complicité avec le fils l’aurait mise contre son mari, ce qu’elle ne pouvait pas se permettre. Antonin par contre cherche avec force cette complicité et on pourrait dire qu’il cherche à la séduire en se plongeant dans son domaine, celui des contes, des lectures puis du théâtre. L’investissement précoce de l’écriture survient manifestement comme une compensation à une parole absente.
Sur ce plan, Artaud a une prédisposition, comme Gide, tel que nous l’a décrit Jean Delay {5} . Freud dit, à propos de Dostoïevski, que le génie ne s’explique pas mais que c’est tout de même un atout de taille… Artaud manifestement trouve très tôt un plaisir immense dans l’écriture et un moyen de dériver sa violence.
Dans cette configuration familiale, Artaud semble être entré dans l’Œdipe, du fait qu’il y a manifestement du père qui frustre l’enfant de sa mère, mais il n’en est pas sorti car il n’y a pas le passage où il s’identifie au père, passage où le père "passe le témoin" selon l’expression de Lacan, et qui permettrait à l’enfant de ne plus être le phallus mais de l’avoir. Artaud veut obstinément rester dans la position de l’être. Les velléités qui le poussent à des actes où il serait possesseur du phallus sont rejetées car ce sont des désirs qui signifieraient la séparation d’avec sa mère. Or il veut être totalement dans le désir de la mère. Vouloir être tout pour la mère, dans une position incestueuse, en excluant le père ou le mari, c’est une position qu’il répètera avec toutes les femmes qu’il rencontrera.
Par ailleurs, outre le fait que l’Œdipe ne peut pas finir parce que le père n’offre pas de prise à une identification possible, ce sont aussi les deuils qui semblent avoir contribué à l’attention particulière qu’Antonin porte à sa mère accablée par la douleur. Artaud restera dans cet attachement aux morts, en résonance avec le sort des frères ou sœurs virtuels mort-nés, présents par leur absence, qui ponctueront toute son enfance. La famille réagira à chacun de ces drames par un déménagement comme pour effacer le malheur. Le père tentera de rassurer la mère en annonçant que le deuxième jumeau, Robert, le seul à être nommé, vivra. Hélas, il meurt aussi au bout de trois jours.

Le théâtre et la littérature

Artaud montre très tôt un intérêt pour les mises en scène de tableaux célèbres qu’il compose avec des personnages. Certaines ont un côté un peu macabre, par exemple quand il met en scène un enterrement nocturne éclairé à la bougie où il joue lui-même le mort. Fl. de Mèredieu remarque que ces mises en scène ont pu être la répétition de cérémonies funéraires qui ont eu lieu lors de la mort de la grand-mère décédée en 1911, et de la petite Germaine.
Par ailleurs, c’est un lecteur passionné de Baudelaire, Edgar Poe et Rollinat qui exercent sur lui une forte influence. Poète baudelairien, dandy décadent, Rollinat cultive l’attrait des corps fantomatiques et blafards. Il faut rappeler qu’on sortait d’une époque où l’on cultive la "mort" du corps. Tout le mouvement romantique avait pris ce pli. Le vide laissé par la mort de Dieu va entraîner un tourbillon politique et une littérature radicalement nouvelle avec des poètes comme Baudelaire mais aussi avec Nietzsche. Le corps n’est plus interdit de penser, il est objet d’art, on l’évoque à travers la souffrance et la maladie. C’est la fascination pour les signes d’épuisement corporel, les phtisiques, les corps anémiés de Dostoïevski.
L’autorité se rabat sur la figure du père de famille avec l’installation de l’ordre bourgeois. La jeune fille ou le fils qui ne suivent pas ce mouvement se mettent en marge et basculent du coté du corps dans ces manifestations de souffrance diverses, tuberculoses, nervosité, neurasthénie, hystérie, épilepsie, voire suicide. Le corps est en porte-à-faux, la castration n’a pas joué son rôle. Sartre décrit bien ce terreau dans lequel s’est formée l’hystérie de Flaubert {6} . Ces personnages, qui foisonnent dans tous les romans du 19 ème siècle, à la marge, à la frontière du rêve et de la réalité, ne peuvent adhérer aux signifiants dominants de l’époque, et sont les premiers patients de la psychanalyse naissante. Dans le cas de Flaubert, le père symbolique est advenu, mais il est ridiculisé, subverti. Cette subversion atteindra son apogée avec les surréalistes.
Pour Artaud, l’attrait de la chair cadavérique ou fantomatique ne tient pas à cette position d’ordre névrotique mais à l’énigme de la mort. Une confusion demeure, les morts le sont-ils vraiment ? Reviennent-ils ? Hanté par les doubles, les clones, les revenants, qui le renvoient toujours aux mort-nés, lui-même ne se sent pas vraiment vivant. Il y a en lui la présence du cadavre, la chair pourrie, le squelette. Cela n’est pas encore perceptible à cette époque où il s’essaie à la poésie symboliste, mais cela le deviendra plus tard et de façon plus violente dans ses écrits tardifs.
La différence tient au fait qu’il n’est pas dans la possibilité de ridiculiser l’image paternelle puisqu’il n’y a pas eu d’identification. Toute la force et la particularité de sa création tiennent à cette différence d’ordre structural. Il est corps en souffrance, pas comme l’hystérique ou le convulsionnaire qui exhibe son symptôme, mais comme corps soumis à un Autre qui a pouvoir de vie et de mort sur les vivants et qui lui a réservé un autre sort que celui des frères morts.

La première chute, au passage du bac

Le passage du baccalauréat déclenche une angoisse majeure. Les difficultés commencent quand il évoque ses cours de philosophie, matière qu’il trouve intéressante mais dans laquelle il est incapable de faire des commentaires. Sa difficulté dans le contact oral est réactivée, il se replie, devient caractériel et décroche complètement des études. Il brûle tous ses écrits et songe à se faire prêtre. On a peu d’éléments sur le déclenchement de cette première crise, on ne peut donc faire que des conjectures.
Dans cette famille traditionnelle catholique, avec ce père sévère, exigeant et froid, le bac ouvre la porte sur la carrière future, domaine par excellence du père, qui le destinait à l’industrie ou la diplomatie, ce qui lui aurait fait rompre avec le domaine de la mère, celui du théâtre et des contes. Mais, Le père et la mère ne s’articulent pas, ne forment pas cet être complexe que constitue le couple du papa-maman avec tout ce qui se passe entre eux de mystérieux entre eux, ce qui l’amènera à rejeter le père-mère . Car il y a un paradoxe : la mère ne peut se mettre du côté du fils par soumission à l’autorité de son mari qui lui-même ne peut pas accompagner sa femme dans sa douleur. Antonin en veut à son père de la laisser à l’abandon. Souvent en voyage, il est remplacé par "Neneka", la grand-mère maternelle venant de Turquie et souvent présente pour soutenir sa fille. S’y ajoute une autre femme, une servante italienne engagée par le père. Artaud grandit dans l’entourage de ces trois femmes dans un bain de langues turque, italienne et française.
On est en 1914, il sera incorporé quelques mois et se fera réformer. Il est âgé de 18 ans. Il vit cette période dans une grande solitude :

La catastrophe de la guerre avait correspondu pour moi à une catastrophe intime de l’être, à une déroute de la sexualité. Pour tout le monde, cette déroute de la psyché interne se résout en une copulation première, appelée vulgairement dépucelage du puceau, mais pour moi ce ne fut pas le cas. Être dépucelé quand on souffre de son moi est une opération salvatrice peut-être, mais qui à l’époque ne me vint même pas à l’esprit. (Quarto, 997)

Comme on le verra, les événements du monde agissent comme des signes qui lui sont adressés, sans qu’il comprenne encore pourquoi. En pleine puberté, le démon qui l’habite pourrait être le même que celui qui s’abat sur le monde. La sexualité n’est pas canalisée par l’identification paternelle. C’est une force destructrice qui peuple ses fantasmes. A l’adolescence, il se serait passionné pour des récits d’explorateurs et de pirates cruels avec beaucoup de descriptions de tortures {7} . La seule échappatoire possible à cette cruauté, chez cet adolescent très pieux, est le refuge dans la dépression et dans la prière. Il renie l’écriture à ce moment-là.
Il ne semble avoir eu à l’époque aucune relation importante extérieure à la famille, pas de compagnon d’adolescence avec qui partager une essentielle complicité. On sait seulement qu’il fonde une revue avec des camarades de lycée quand il a 14 ans, il partage une certaine complicité avec un cousin, Marcel Nalpas. Il se consacre à l’écriture de ses premiers poèmes et lit beaucoup les premiers mystiques chrétiens. Il continue à lire Edgar Poe, Mallarmé…
Face à cet enfermement dans la lecture des poètes et à ses crises caractérielles, le père est inquiet. Il veut qu’on le soigne le plus vite possible et fait appel aux meilleurs médecins. En 1915, il l’emmène à Montpellier consulter le docteur Grasset, réputé dans le traitement des maladies nerveuses (c’est lui qui a mis au point le traitement pour la méningite). Il porte le diagnostic de neurasthénie aiguë.
Toute forme de dépression à l’époque était facilement mise sur le compte de la neurasthénie, et entrait dans le cortège des manifestations énoncées précédemment, auxquelles s’ajoutaient les crises d’angoisse, l’ennui, l’inhibition, des douleurs diffuses, la nosophobie, l’hypocondrie. On sait que pour Freud, il s’agissait de névrose d’angoisse {8} . En France, on pensait encore à la dégénérescence, même si l’on n’employait plus ce terme. On parlait plutôt de disposition constitutionnelle si l’on pouvait s’appuyer sur des arguments médicaux. Et curieusement, on trouvera un test de recherche de syphilis positif…, vraisemblablement une erreur d’analyse puisqu’il sera négatif l’année suivante. De plus, les séquelles de la méningite (supposée également) avaient entraîné des tics et un léger bégaiement, qu’on pouvait mettre alors sur le compte de stigmates de dégénérescence. Bref, on trouve une conjonction de signes – l’asthénie, les troubles colériques, les difficultés relationnelles avec les parents, les stigmates nerveux et le test syphilitique positif – qui pouvaient plaider en faveur d’une neurasthénie constitutionnelle avec des accès de neurasthénie aiguë.
Le père, homme rationnel et confiant dans la science médicale, se fie à l’avis du médecin qui préconise un éloignement du milieu familial.
On peut être étonné qu’on n’ait pas pensé à une entrée dans la psychose face à cette description particulièrement évocatrice avec le repli, le décrochage des études, le mysticisme, le rejet des parents, … On croirait lire Henri Ey {9} , mais il faut se replacer dans le contexte : la psychanalyse n’avait pas pénétré le milieu psychiatrique français très attaché à l’hypothèse constitutionnaliste. Le diagnostic de psychose était alors l’objet d’intenses débats dans la psychiatrie suisse avec Bleuler, qui introduit le concept de schizophrénie, et la psychiatrie allemande avec Kraepelin, qui parlait de démence précoce {10} . On peut quand même s’interroger alors qu’Edouard Toulouse n’aura aucun doute sur le diagnostic de psychose dès sa première rencontre avec Artaud à Paris.
Le plus surprenant est qu’il va passer en tout six ans en maisons de santé.
Les quelques tentatives de sorties sont courtes et suivies de réhospitalisations sans amélioration de son état. Que fait-il pendant tout ce temps ? Il dessine, fait des excursions à la montagne, mène une vie oisive. Il subit toutes sortes de cures d’hydrothérapie, d’électrothérapie, on lui donne des anesthésiants, du chloroforme, de l’éther, de la morphine, et même de l’opium sous forme de laudanum, qu’il continuera à prendre toute sa vie. Il fait des retours à Marseille où sans doute son père ne savait plus quoi faire.
Il écrit : « J’ai toujours mes anomalies, rien à faire, rien à faire ». Quelles sont ces anomalies ? Est-il délirant ? Insupportable ? Il y a là un point obscur. Le traitement de la neurasthénie préconisait un repos complet puis un "entraînement progressif, occuper l’esprit du malade, promenade, gymnastique suédoise, massage, bain tiède…" {11} Éventuellement on conseillait un mois par an de repos à la montagne. On ne parlait pas de psychothérapie… Alors pourquoi passe-t-il six ans en maison de santé ?
Le conflit avec le père était sans doute très aigu et rendait ses retours invivables, alors qu’il était plutôt bien en clinique où il reste jusqu’à ce que son père accède à sa demande d’aller faire du théâtre à Paris. Cette acceptation est une libération du carcan familial.

Ces événements attestent la faillite de la rencontre avec le père dont on dit pourtant que la littérature était sa passion. Mais cela n’a pas permis de créer un espace d’échange entre eux. Il manque le point de jointure où il aurait pu donner à son fils une part de lui-même. Or la configuration familiale ne le permettait pas, le père est toujours resté inaccessible. Antonin est seul à lutter contre ses démons.
« Je souffre d’une effroyable maladie de l’esprit »
À son arrivée à Paris, en 1920, il va voir Édouard Toulouse, Médecin directeur de l’hôpital de Villejuif, confié par le docteur Dardel. Le Dr Toulouse est d’emblée impressionné par ce garçon et aura une intuition saisissante en disant à sa femme : « Cet homme, de la race des Baudelaire, Nerval ou Nietzsche, est sur la corde raide, prêt à basculer malgré son génie. Pourra-t-on l’en empêcher ? {12} »
C’est à cette occasion que l’on a une idée de ce personnage mystérieux qu’est le père d’Artaud à travers une des lettres qu’il adresse à Édouard Toulouse. On y dénote un ton un peu froid et impersonnel :
« Sous les auspices du Docteur Dardel, qui l’a soigné un an durant, dans sa clinique de Neuchâtel, mon fils doit vous voir pour vous prier de lui fixer un rendez-vous aux fins d’un examen de son état. Le docteur Dardel m’a écrit vous avoir entretenu du cas de mon fils. …Mon fils, au sujet duquel je vous ai écrit il y a quelques jours, m’a informé qu’il vous avait rendu visite par deux fois et que vous lui aviez indiqué de vous revoir deux fois par semaine. {13} »
Adepte du traitement moral d’Esquirol, Toulouse lui trouve une activité qui lui convient parfaitement en le faisant participer à la rédaction de sa revue en tant que cosecrétaire puis comme critique littéraire. Artaud loge dans un premier temps chez lui. Mme Toulouse se prend d’affection pour lui et l’introduit dans les milieux artistiques. Cette situation triangulaire se répètera avec les Allendy. Artaud se place comme fils idéal, ce qui se passera aussi avec la femme d’André Breton.
Édouard Toulouse suivra Artaud jusqu’en 1930 puis René Allendy prendra la suite.

Dullin

Quand il commence à suivre les cours de théâtre chez Dullin, c’est un jeune homme étrange, criant seul dans son coin pendant les répétitions, distant des autres élèves. Il fait des interventions un peu bizarres. Dullin ne comprend pas toujours à quoi il veut en venir. Au cours d’une répétition où il joue le rôle de Charlemagne, il entre sur la scène à quatre pattes en faisant le chien. Dullin lui demande de corriger sa position. Il se redresse alors en levant les bras et profère sur un ton grandiloquent : « Oh ! Si vous travaillez dans la vérité ! alors, là !… » (anecdote rapportée par Jean-louis Barrault).
Il fallait un certain culot pour faire cette plaisanterie devant le maître exigeant qu’était Dullin…On peut y voir toute l’ambiguïté de sa position devant l’autorité. Artaud admirait Dullin et tenait absolument à participer à ses cours. Mais des désaccords vont entraîner la rupture. Il doit casser toute relation avec un père qu’il pourrait reconnaître. Il finit par le trouver trop classique, conventionnel. Il a déjà son idée sur le théâtre, qui pour lui doit être plus près du mental : la scène doit être la projection de ce qui se passe dans la pensée… Il travaillera ensuite chez Pitoëff où il aura un peu plus de liberté et pourra monter des pièces avec Vitrac et d’autres. Il montera en particulier Victor ou les enfants au pouvoir. Toute sa période théâtrale et surréaliste sera marquée par la révolte contre toute figure de père.
Il est distant, froid, méprisant ou loufoque, incapable de s’insérer dans un groupe. On le sent en porte-à-faux corporellement, une angoisse incompréhensible le pousse à fuir le lieu où il se trouve. Cette difficulté à assumer sa présence physique sera toujours un problème. Il ne peut rester dans la position d’élève. Rejetant toute transmission, il doit se créer seul, par un retour aux origines. Il veut aller à la source, ce que cherchait déjà Dullin qui voulait en revenir à un théâtre dépouillé d’artifices et s’inspirait du théâtre japonais. Le théâtre doit être un support pour une question métaphysique posée également dans ses écrits : comment se trouver de l’être consistant alors qu’il se sent perpétuellement menacé de disparition ? Que faire de ce corps, comment se l’approprier, est-ce moi cette chair absurde qui m’encombre, qui est éminemment problématique à tout instant ? Par ce travail de retour aux sources, le théâtre permettrait de rejouer sa naissance.
Cette renaissance, il la joue sur la scène par une gestuelle étrange et désarticulée qui donne l’impression d’un pantin qui vient maladroitement à la vie par des cris et des grimaces grotesques. Certains se moquaient de son jeu. On peut comprendre son grand intérêt pour le cinéma muet qui nécessitait justement ce type d’expressivité par le corps et il aura du mal à trouver son jeu dans le cinéma parlant. Dans le cinéma muet par contre, les premiers scénarios mettent en scène des personnages hébétés devant le monde, figés, incompris, ahuris, torturés, convulsifs, des fous qu’on envoie à l’asile…

Jacques Rivière

C’est sa correspondance avec Jacques Rivière qui va le faire connaître au public. On connaît la description minutieuse de son état, où il révèle que ce malaise ressenti dans la relation sociale est le reflet d’un trouble proche de la dépersonnalisation:

Je souffre d’une effroyable maladie de l’esprit. Ma pensée m’abandonne à tous les degrés. Depuis le fait simple de la pensée jusqu’au fait extérieur de sa matérialisation dans les mots. Mots, formes de phrases, directions intérieures de la pensée, réactions simples de l’esprit, je suis à la poursuite constante de mon être intellectuel. Lors donc que je peux saisir une forme, si imparfaite soit-elle, je la fixe dans la crainte de perdre toute la pensée. (Quarto, 69)

Il n’y a donc qu’un seul moyen de ne pas perdre la pensée, c’est de la fixer par l’écriture (alors que pour ne pas perdre le corps, c’est le théâtre). L’écrit va être un recours très efficace contre la dépersonnalisation, il lui sert de support visuel comme le dessin. Il est même plus puissant car la pensée naît au fil de la plume, elle donne une amplification à l’image évoquée par la force inouïe qu’il parvient à donner aux mots. Force de l’effet poétique, métaphorique, qu’il développe très précocement.
Rivière va vite comprendre le malentendu de départ quand il lui refuse ses poèmes qui ne sont pas encore suffisamment aboutis mais qui sont sûrement prometteurs pour l’avenir. Encore un petit effort et une maturation, et vous y arriverez, lui dit-il en substance. Artaud répond que ce ne sont pas les poèmes eux-mêmes qui l’intéressent. Il connaît bien leur insuffisance, mais cela répond à un phénomène particulier qui n’a rien à voir avec une maturation du style. C’est une question plus fondamentale qui atteste sa difficulté d’exprimer par les mots ce qu’il ressent, comme s’il lui envoyait des poèmes pour lui dire sa souffrance de ne pas pouvoir justement écrire un beau texte fini. Et ce sont finalement les lettres commentant les poèmes qui ont le plus d’intérêt. Ce qu’Artaud veut faire entendre, c’est que ses petits poèmes sont des traces écrites et sauvées de l’attaque au vitriol que subit son âme, et qu’elles méritent attention justement pour cette raison. Elles sont des rescapées d’une menace permanente d’anéantissement. S’il est difficile pour Rivière de saisir dans son intensité cette attaque de l’esprit, il essaie courageusement de se mettre à sa portée de façon un peu moralisante et touchante.
On voit l’enjeu de ces textes car ils sont le point de départ d’un combat qu’il va mener toute sa vie contre la folie. C’est ce qui va alimenter inlassablement le travail d’écriture et ce que comprend Rivière en lui proposant de les publier. On peut dire qu’Artaud trouve pour la première fois un père qui l’a entendu. Cette rencontre n’aura curieusement pas de suite, Artaud n’arrivant pas à se fixer sur une relation durable avec un père. Il y en aura d’autres qui prendront cette position, ses médecins en particulier. La relation peut se prolonger s’il y a la présence de la femme, recréant comme on l’a dit une situation familiale.
Cette dissection de sa vie mentale devient l’objet de son écrit suivant où il va affirmer son talent.

L’Ombilic des limbes

De cette menace de dépersonnalisation et de perte de la pensée, Artaud va tirer une source d’inspiration, son écriture va trouver toute sa force. Si l’écriture est le seul moyen de survie, autant pénétrer dans la sphère de la pensée et en faire son objet d’étude, autant la cerner sous ses multiples aspects. Tel est le projet de cet écrit époustouflant qu’est L’Ombilic des limbes , écrit en 1927.
Dans le préambule, Artaud prévient le lecteur qu’il n’y a pas de différence entre la vie et l’Esprit, ce qui veut dire que son espace mental est l’espace où il vit, où son corps se meut, où les perceptions sensorielles, sonores, visuelles, tactiles, constituent les contours de son monde environnant. Les productions de l’esprit sont ici les éléments composant un décor qu’il peint, qu’il campe pour en faire un poème mental, un "drame mental". Il nous fait donc visualiser la trajectoire même de sa pensée dans des fils multiples qui s’entrecroisent, des taches de couleur et des objets hétéroclites qui en sont les produits. On comprend son intérêt pour la peinture surréaliste de Masson où des linéaments s’enchevêtrent de façon anarchique, ce qui évoquerait les trajets des neurones du cerveau. On peut supposer qu’Artaud aurait apprécié la peinture de Pollock. Ces éléments psychiques matérialisés composent un monde vivant dans une féerie macabre ou extatique. Le paradoxe, noté par Dumoulié {14} , est qu’Artaud veut fixer ce monde éternellement mobile pour en faire un tableau, d’où sa référence au peintre Uccello.

Une grande ferveur pensante et surpeuplée portait mon moi comme un abîme plein. Un vent charnel et résonnant soufflait et le soufre même en était dense. Et des radicelles infimes peuplaient ce vent comme un réseau de veines, et leur entrecroisement fulgurait, le centre était une mosaïque d’éclats, une espèce de dur marteau cosmique, d’une lourdeur défigurée, et qui retombait sans cesse comme un front dans l’espace, mais avec un bruit comme distillé. (Quarto, 106)

C’est un univers mental de présence pure, une approche de la pulsion en tant que poussée au dire mais l’écrit capte cet instant qui se situe entre la poussée et le dire. Le dire n’est pas encore là, il est en germe, on en voit les racines et les prémisses mais le drame d’Artaud est que ce dire disparaît avant de naître, il avorte et se dissout dans le vent.

Oui, l’espace rendait son plein coton mental où nulle pensée encore n’était nette et ne restituait sa décharge d’objets.
Mais, peu à peu, la masse tourna comme une nausée limoneuse et puissante, une espèce d’immense influx de sang végétal et tonnant. Et les radicelles qui tremblaient à la lisière de mon œil mental, se détachaient avec une vitesse de vertige de la masse crispée du vent. ( Ibid.)

On peut voir ici comment Artaud va affiner son style unique en son genre : la menace de la folie l’amène à fixer les moindres méandres de sa pensée dont il ne peut dire le contenu, qui lui échappe. N’est-ce pas finalement toucher à la limite même du langage qui ne peut jamais dire précisément la chose elle-même mais qui tente de la cerner au plus près sans jamais l’atteindre ? C’est cela qu’il vit avec une acuité extrême dans sa chair.
La perte de la pensée s’étend à la menace de la perte de l’être dans l’acte sexuel, et le seul moyen de s’en préserver sera la castration. C’est ce qu’il nous dit à travers l’histoire d’Héloïse et d’Abélard. Initialement libérateur et jouissif, l’acte sexuel devient maudit. Il est condamné irrémédiablement. On verra que ce choix aura effectivement lieu dans sa vie.
L’histoire d’Abélard est celle de ce moine du Moyen Âge qui tombe amoureux de son élève Héloïse. Il se punira en s’infligeant la castration. Le style suit la même logique que précédemment, on suit la pensée dans ses méandres, ses envolées et ses retombées : d’abord la montée du désir, tous les saints et saintes lui interdisent puis lui ouvrent les portes de la jouissance jusqu’à l’acmé orgastique :

Elle et moi. Nous sommes bien là. Je la tiens. Je l’embrasse. Une dernière pression me retient, me congèle. Je sens entre mes cuisses l’Église m’arrêter… Vais-je me retirer ? Non, non, j’écarte la dernière muraille. Saint François d’Assise, qui me gardait le sexe, s’écarte. Sainte Brigitte m’ouvre les dents. Saint Augustin me délie la ceinture. Sainte Catherine de Sienne endort Dieu. C’est fini, c’est bien fini, je ne suis plus vierge. (Quarto, 197)

Cette ouverture sur la jouissance donne brusquement le vertige, la muraille céleste va se retourner à nouveau, car il a ouvert une porte dangereuse. Il avait oublié l’autre Sainte, celle d’Héloïse. Artaud est alors Abélard subissant la rétorsion suprême,

Mais voici que Sainte Héloïse l’entend. Plus tard, infiniment plus tard, elle l’entend et lui parle. Elle entrouvre le couvercle de son sépulcre avec sa main aux osselets de fourmi. On croirait entendre une bique dans un rêve… Pauvre homme ! Pauvre Antonin Artaud ! C’est bien lui cet impuissant qui escalade les astres, qui s’efforce de composer une pensée qui se tienne, une image qui tienne debout.

Le pauvre Artaud essaie d’avoir une pensée qui tienne debout. La jouissance l’emmène dans les astres et le fait retomber dans sa condition de mortel. Désillusion après la puissance, le coït est destructeur et maudit. Il en sort avec un désir de mort.

Héloïse regrette de n’avoir pas eu à la place de son ventre une muraille comme celle sur laquelle elle s’appuyait quand Abélard la pressait d’un dard obscène. Pour Artaud la privation est le commencement de cette mort qu’il désire. Mais quelle belle image qu’un châtré ! (Quarto, 198)


On sait qu’Abélard a été châtré. Artaud va lui aussi se châtrer symboliquement. Il rejettera la sexualité définitivement après sa relation avec Génica Athanasiou. Tout semble bien commencer avec elle. Il sera son amant pendant plusieurs années mais cela sera finalement la seule relation physique qu’il aura avec une femme. Puis on assiste à une lente dégradation de cette passion. La présence du corps féminin devient véritablement traumatique :

Il y a cette barrière d’un corps et d’un sexe qui est là, comme une page arrachée, comme un lambeau déraciné de chair, comme l’ouverture d’un éclair et de la foudre sur les parois lisses du firmament.

Génica Athanasiou, Anaïs Nin

Artaud rencontre Génica Athanasiou au cours Dullin en 1921. D’origine roumaine, d’une « beauté étrange », elle aura un vif succès par la subtilité de sa présence sur scène. D’instinct, elle incarne différents thèmes : la mer, la révolution, le feu, le soleil…Il vit une période heureuse, comme dans un rêve, car c’est la présence diaphane, magique, de Génica sur scène qui l’éblouit :

Tu es une des rares actrices capables de représenter l’abstrait : la danse de l’eau, du feu, du désir, de la fièvre, de la volupté, de l’homme, de la vie, de la mort, du désespoir, du regret, et les combinaisons humaines de ces éléments {15} .

Elle est sa femme chérie, sa cocotte, son " ange de douceur ", elle seule peut lui amener le calme, car elle le nourrit littéralement, et l’énergie qu’il lui insuffle l’éblouit en retour. Elle est très amoureuse mais n’arrive pas toujours à le suivre et lui demande d’arrêter le laudanum qu’il prend en quantités de plus en plus massives. Il supporte très mal ces reproches. Elle ne comprend rien, dit-il, à sa maladie qu’il revendique parfois comme son domaine réservé auquel elle ne peut avoir accès. Il lui reproche de ne pas se situer au même niveau que lui, de se cantonner au niveau du sexe. On assiste peu à peu à un désinvestissement de la sensualité, il lui demande de partager ce qui est du domaine de l’esprit pur. Il reconnaît, comme une évidence, son incapacité à s’assumer seul dans la vie :

Je veux une femme qui s’occupe sans cesse de moi, qui suis incapable de rien… Je suis d’un égoïsme féroce mais c’est ainsi, il faut me prendre comme ça.

Il devient tyrannique et jaloux, écrit des lettres interminables de plaintes hypocondriaques où il se sent devenir un squelette vivant . Il a du mal à rompre, se raccroche à elle désespérément, et la quitte quand la fusion n’opère plus, quand Génica apparaît véritablement comme une autre. Il devient alors distant et se met à la vouvoyer.
Génica Athanasiou était une femme un peu perdue, sans attache en France et se raccrochait à Artaud. Elle restera marquée par cette rencontre et ne s’en remettra pas. Elle aura une vie assez triste et mourra dans la misère après Artaud, qu’elle reverra une fois à Ville-Evrard.

Il aura une relation brève avec Anaïs Nin, éblouie par L’Ombilic des limbes . Elle évoque sa rencontre avec Artaud dans son journal. « Il est hanté, il me hante, …maigre, tendu, un visage creusé, des yeux de visionnaire, des manières sardoniques. Tantôt fatigué, tantôt ardent et malicieux ».
Elle raconte une tentative de relation sexuelle qui tourne court dans une chambre d’hôtel. Il devient furieux, lui reproche ses relations avec d’autres hommes, l’accuse de "l’abomination de l’inceste". Il déclare qu’elle est un être dangereux et maléfique et "sort comme un ouragan".
Artaud l’a rencontrée chez René Allendy, qui est son analyste et aussi, pour une durée brève, celui d’Artaud. Il interrompt vite les séances. Séduit intellectuellement par la psychanalyse, il ne pouvait manifestement pas se soumettre à la discipline de la cure. Persiste entre eux une relation d’estime. Allendy apprécie le travail d’Artaud et le reçoit souvent avec ses amis. Anaïs a des amants dans cette société où tout le monde se connaît. Artaud semble planer au-dessus de tout cela. Plus tard, il fustigera tous ces petits jeux d’érotomanes…
Mais il s’accroche étrangement à elle dans une relation qu’il souhaite de plus en plus éthérée et impossible, dans des sentiments contradictoires de tendresse et de rejet. C’est finalement elle qui décide d’y mettre fin, ayant peur de sa folie qu’il a tendance à mettre ostensiblement en avant comme s’il voulait la faire entrer dedans.
Dans cette relation, chacun déstabilise l’autre. Artaud montre un certain pouvoir d’envoûtement sur Anaïs mais jusqu’à un certain point où elle sait se dérober en bonne hystérique et le séduire en retour.

Il aura une correspondance avec beaucoup d’autres femmes. Celle qu’il aura brièvement avec Jeanine Kahn, sœur d’Yvonne Allendy, nous paraît significative de ce que pouvait provoquer l’émoi amoureux chez Artaud :

Vous étiez immobile et muette, absolument passive car je le savais, toute entière façonnée par moi. Je me demande ce qui me lie à vous. C’est que vous vous sentiez aussi perdue parmi les hommes, et que votre corps, votre attitude repliée, votre voix plaintive, vos regards anxieux dégagent ce sentiment de perdition profonde… je n’ai guère retrouvé la possession de mon esprit. Toute la journée, mon corps n’a été que tremblements et débandade… (Quarto, 220)

Ce sentiment de perdition est projeté dans l’autre en une identification projective. Mais s’agit-il vraiment de la souffrance de l’autre quand la notion même d’autre est abolie, quand on est envahi par sa seule souffrance et qu’il n’y pas de limite entre soet l’autre ? On est dans l’Un, dans la quête désespérée de transparence, dans une jouissance primitive qui n’est pas passée par la conquête narcissique de la jouissance phallique. Il est envahi par un débordement d’adoration, d’abnégation, de négation de soi. Il voudrait se fondre dans l’autre pour l’éternité. Ce vertige de la fusion est brusquement rompu par la bascule de l’amour dans la haine :

Ne soyez pas touchée de l’ignoble façon dont je vous ai répondu ce soir au téléphone. Ce n’est pas moi, mais vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point ce n’est pas moi, je suis un démon gelé, je suis en état de possession, de négation, de destruction constante. (Quarto, 221)

Ce passage subit de l’amour à la haine nous éclaire sur l’ambivalence qu’on prête aux schizophrènes. Plus que de sentiments contradictoires, ne s’agit-il pas en fait d’une succession très rapide d’états qui mèneraient à l’anéantissement s’ils suivaient leur propre cours, imposant une alternance permanente pour sa survie ? Cette haine subite qui a surgi malgré lui n’est-elle pas la seule manière, pour Artaud, de sortir de la fusion mortifère et de récupérer son soi ?

La période surréaliste

Cet isolement dans lequel il s’enferme à la suite de ses échecs amoureux va avoir des retentissements dans sa rencontre avec les surréalistes. Au départ, Breton est ébloui par ses lettres à Rivière, et Artaud est en retour séduit par son charisme. Fondateur du mouvement, Breton représente une figure à la fois de père et de semblable. Les relations seront difficiles, teintées de crainte et d’admiration. Dans le délire, Breton sera l’objet d’un transfert particulièrement intense. Artaud prend rapidement une place dominante aux yeux des autres membres du groupe, Aragon, Soupault, Desnos, Crevel, et d’autres qui lui proposent de diriger la revue du surréalisme. Son énergie le porte sur le devant de la scène mais ils ne sont pas sur la même longueur d’onde. On s’aperçoit vite qu’il y a un désaccord profond entre eux au sujet de la finalité de la révolution surréaliste {16} .
C’est sur la question du suicide que cette divergence apparaît. Les surréalistes étaient fascinés par le suicide dans le contexte politique de l’après-guerre. La victoire avait suscité un sursaut de nationalisme cocardier, une fierté populaire qu’ils avaient en horreur, porteuse d’aventures militaires et coloniales… Le suicide d’écrivains et d’intellectuels était le signe du profond désarroi d’une génération qui ne voulait pas suivre ce mouvement. Que faire de cette victoire ? Aragon était particulièrement virulent dans cette réaction antimilitariste.
Cette connotation politique délaissait l’aspect plus individuel du mouvement. Or c’est ce point exclusivement qui intéressait Artaud. Le suicide pouvait être un acte politique pour certains, mais pas pour Artaud qui se considérait comme déjà suicidé. Plus que la mort, c’est la recherche du non-être qui lui paraissait pertinente ou plutôt de comment accéder à l’être, position qui se situe plus en amont, plus proche de l’entrée dans la vie que de la sortie.
Artaud traverse des états quasiment mélancoliques où il se vit comme un déchet, "haillon", "fumier". Ses amis ne voient évidemment pas la question sous cet angle, ils se cherchent surtout un idéal du moi, une cause à défendre. Or ils n’ont plus rien à défendre. La scène sociale n’offre pas de percée, pas d’ouverture pour un écrivain ou un artiste de l’époque. Il est déjà mort avant de pouvoir dire quelque chose, mais c’est d’une mort symbolique qu’il s’agit, d’un manque de reconnaissance, ce qui n’est pas le cas d’Artaud, déjà remarqué par le milieu littéraire après la correspondance avec Rivière. Pour lui, la révolution à faire dépasse largement le contexte actuel puisqu’il s’agit d’une révolution de l’esprit touchant le cœur même de l’humain.
Il vitupère contre ses compagnons qui ne peuvent pas le suivre, non parce qu’ils ne sont pas d’accord mais parce que cet aspect de la révolution ne les concerne pas. Cette divergence va s’accentuer à propos du théâtre. Breton en a horreur. Tout ce qui est de la scène, théâtrale ou cinématographique, est contre-révolutionnaire, c’est du drame bourgeois. Tout ce qui est représentation de la réalité par le jeu de l’acteur, tous ces états d’âme empreints de suffisance n’ont aucun sens et doivent être sabotés systématiquement. On comprend la fureur d’Artaud qui cherche alors à faire une forme d’expression théâtrale qui fasse retour aux origines de l’humain. Projet utopique, impossible, il fallait bien un type un peu déjanté pour s’y attaquer. Mais l’essence même de ce projet ne pouvait que résonner fortement aux oreilles d’un surréaliste, du moins on pourrait le penser. La recherche de ce que dit "la bouche d’ombre" comme le disait Hugo, la quête de ce qui va au-delà des apparences, la traque de tout ce qui touche au subconscient (Breton ne parlait pas d’inconscient), cela aurait dû logiquement lui parler. On pouvait penser qu’il serait porteur de ce projet. Pourquoi donc, se demandent Artaud et Vitrac, va-t-il s’égarer dans la Révolution qui dévoie complètement l’esprit du surréalisme ? Breton n’apprécie pas du tout ces critiques. On sait qu’il finira par condamner, avec Aragon, le travail d’Artaud dans les termes les plus virulents : « (Artaud) ne concevait, ne reconnaissait d’autre matière que " la matière de son esprit ", comme il disait. Laissons-le à sa détestable mixture de rêveries, d’affirmations vagues, d’insolences gratuites, de manies. Ses haines – et sans doute actuellement sa haine du surréalisme – sont des haines sans dignité… cet ennemi de la littérature et des arts n’a jamais su intervenir que dans les occasions où il y allait de ses intérêts littéraires… Cette canaille, nous l’avons vomie.