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La folie de Valéry Fabrikant

De
144 pages
Après avoir assassiné quatre de ses collègues, un professeur d'une université montréalaise avait justifié son geste en déclarant que ses victimes l'avait poussé à bout en tentant de ternir sa réputation. Conjuguée à des déclarations de ce genre, une attitude odieuse avait contribué à faire passer Valery Fabrikant pour un fou aux yeux de l'opinion publique. Une affaire qui dépasse sans le nier le seul point de vue psychologique et qui explique aussi une analyse sociologique.
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LA FOLIE DE VALERY FABRIKANT
Une analyse sociologique

Collection PSYc/lO-Logiques dirigée par Philippe Brenot et ALain Brun
Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho-Logiques.

Sylvie PO RTNOY-LANZENB ERG. Le pouvoir infantile en chacun, Source de l'intolérance au quotidien. André DURANDEAU, Charlyne VASSEUR.FAUCONNET (sous la dir. de), Sexualité, mythes et culture. Claire SAL VY, JumeallX de sexe différent. Maurice RINGLER, La création du monde par le tout-petit. Loick M. VILLERBU, Psychologues et thérapeutes, sciences et techniques cliniques en psychologie. Michel LARROQUE, Hypnose, suggestion et autosuggestion. Sylvie PORTNOY, L'abus de pouvoir rend malade. Rapports dominant-dominé. Raymonde WEIL-NATHAN (sous la dir. de), La méthode éleuthérienne. Une thérapie de la liberté. Patricia MERCADER, L'illusion transsexuelle. Alain BRUN, De la créativité projective à la relation humaine. Pierre BENGHOZI, Cultures et systèmes humains. Dr POUQUET, Initiation à la psychopathologie. Dr POUQUET, Conduites pathologiques et société. Geneviève VINSONNEAU, L'identité des Françaises face au sexe masculin. Paul BOUSQUIÉ, Le corps cet inconnu. Roseline DAVIDO, Le DAVIDO-CHAD, Le nouveau test pschologique: du dépistage à la thérapie. Sylvie PORTNOY, Création ou destruction, autodestruction. Jacques BRlL, Regard et connaissance. Avatars de la pulsion scopique. Michel POUQUET, L'adolescent et la psychologie. Marie-Pierre OLLIVIER, La maladie grave, une épreuve de vie. Loïc M. VILLERBU, Jean-Luc VIAUX, Ethique et pratiques psychologiques dans l'expertise. Michel LARROQUE, Esquisse d'une philosophie de l'amour. Jean-Marie ROBlNE, Gestalt-thérapie. La construction de soi. Nathalie GIRAUD EAU, Le sida à l'écran. Evelyne BERTIN, Gérontologie, psychanalyse et déshumanisation... P. A. RAOULT (sous la dir. de), Souffrances et violences: psychopathologie des contextes familiallX.

Mathieu Beauregard

LA FOLIE DE VALERY FABRIKANT
Une analyse sociologique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Hannattan, 1999 ISBN: 2-7384-7658-9

REMERCIEMENTS

Ce livre, issu d'un mémoire de maîtrise en sociologie déposé à l'Université du Québec à Montréal en avril 1998, n'aurait pas été achevé sans le concours de mon directeur, M. Stephen Schecter. Il est difficile de résumer en quelques phrases les efforts qu'il a faits pour m'aider et toute la gratitude que j'éprouve envers lui. Je tiens aussi à remercier ses amis, les professeurs Olivier Clain, Jacques A. Mascotto et Michel Freitag pour avoir fait revivre des philosophes dont on ne retient plus aujourd'hui que le nom. Je tiens, enfin, à saluer mes amis, monsieur et madame Quezada, qui m'ont soutenu moralement et matériellement durant la réalisation de cette recherche.

A Alejandra

De nos jours comme alors, nombre de jeunes sont poussés à l'extrémisme politique, parfois à cause de situations vraiment atroces, mais aussi par besoin de donner un sens à leur vie. Et puisque l'absence de sens s'accompagne fréquemment d'un sentiment de culpabilité, ils deviennent souvent réceptifs à une idéologie fortement polarisée, dans laquelle on peut retrouver le sentiment d'une orientation claire aussi bien qu'un sentiment de pureté qui se fonde sur une opposition implacable aux puissances des ténèbres. Plus cette opposition est implacable, violente même, plus cette polarisation est présentée comme absolue, plus fort est le sentiment de séparation avec le mal et, par conséquent, le sentiment de pureté. [...] La question qui découle de tout cela est la suivante: ne vivons-nous pas au-dessus de nos ressources morales en perpétuant notre allégeance envers les normes de justice et de bienveillance? Charles Tavlor, Les sources moi, Montréal, Boréal, 1998, p.645. du

INTRODUCTION

Le 24 août 1992, un professeur d'une université montréalaise assassina quatre de ses collègues et, après avoir séquestré quelques otages, demanda l'attention des médias. Valery Fabrikant travaillait à l'Université Concordia depuis 1979. Un professeur l'avait introduit au Département de génie mécanique pour lui venir en aide, alors qu'il venait tout juste de quitter l'URSS. Assez rapidement, Fabrikant se distingua par son talent pour la recherche appliquée. Comme il produisait beaucoup d'articles et attirait des subventions à l'université, les administrateurs de l'université l'aidèrent à gravir les échelons. Tout en poursuivant ses démarches dans le but de trouver un emploi de professeur permanent dans une autre université, il faisait des pressions pour obtenir de meilleures conditions et se vit accorder plusieurs promotions et augmentations de salaire, jusqu'à ce que son intégration définitive au sein de l'Université Concordia lui fût assurée officieusement. Mais Fabrikant s'était aussi distingué par son tempérament intempestif. D'ordinaire, il faisait une montagne du moindre incident. Mais il alla également jusqu'à harceler et menacer ses collègues pour obtenir ce qu'il désirait. Et Fabrikant avait des désirs incommensurables. Il croyait être un génie, un scientifique de renommée mondiale et s'attendait à ce que l'université et les autres professeurs le reconnaissent comme tel. Sitôt remportait-il une victoire qu'il repartait à la charge, restant toujours fidèle à l'idée qu'il était un scientifique authentique, victime des conspirations que menaient contre lui des faux scientifiques jaloux de son succès, mais aussi invoquant ses droits, misant sur les règlements Il

formels de l'université et menaçant de dénoncer des actes frauduleux dont il avait été témoin. D'un côté, il recevait les honneurs, de l'autre, il soulevait l'inquiétude. Lorsque ses collègues voulurent se protéger de lui, ils ne purent trouver d'appui parmi les administrateurs. Et lorsqu'un administrateur voulut s'opposer à Fabrikant, il ne put, lui non plus, trouver d'appui chez ses collègues. Incapables de faire apparaître leurs appréhensions à travers les critères et les règlements formels, les gens qui craignaient Fabrikant comme la peste ne purent que manœuvrer selon les règlements pour tenter de le discréditer, se livrant ainsi eux-mêmes, pour éviter le pire, à une sorte de conspiration et renforçant du même coup son sentiment d'exclusion. Persuadé que ses collègues voulaient se débarrasser de lui après avoir profité de son travail et obsédé par le fait que sa candidature pour la permanence devait encore être approuvée par eux, Fabrikant se mit à menacer de mort tout ceux qui s'opposeraient à sa nomination, renforçant ainsi les craintes qu'il avait éveillées chez ses collègues. Quelques autres incidents mirent le feu aux poudres. Lorsqu'ils tentèrent d'expliquer la tragédie, la plupart des personnes avancèrent une interprétation en termes psychologiques. La violence qui avait retenu l'attention des médias et mobilisé différents intervenants fut analysée à prime abord sous l'aspect psychologique de la personnalité de Fabrikant : on avait affaire à un fou. Par ailleurs, en voulant savoir si l'incident avait pu être évité et pourquoi l'université n'avait pas réagi aux menaces lancées par Fabrikant, on pointait du doigt la structure organisationnelle de l'université: « Les règlements et les droits sont trop nombreux et trop complexes, » disait-on, en expliquant que cette complexité avait empêché les gens de réagir aux événements. « Mais on ne peut pas s'en passer. Les règlements et les droits sont nécessaires et, après tout, on ne changera pas le système pour un geste qui

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laissait-on entendre est pathologique en SOI» généralement. Mais l'opinion que reproduisaient les médias n'était pas monolithique. On avançait aussi une autre interprétation, beaucoup moins précise que la première et pour laquelle on était beaucoup moins prolixe, qui avait pour cadre de référence la société. «N otre société est violente... » disait-on, «notre société produit des gens malades.» En parlant ainsi, on tendait à dépasser le cadre psychologique pour expliquer cet acte de violence dans un cadre sociologique. Mais aussitôt entamait-on un tel type d'analyse que l'on interrompait la réflexion et, ainsi, ces discours inachevés nous laissèrent en plein mystère, avec l'insoluble «problème de société» et la «crise des valeurs» en ce qui concernait plus particulièrement l'institution universitaire réputée pour sa collégialité académique. C'est précisément ce dépassement qu'il s'agirait de poursuivre ici, en élargissant notre cadre d'analyse de la psychologie à la sociologie. Car il y a lieu de croire que la tragédie de l'Université Concordia implique d'autres types de déterminants que la psychologie de Fabrikant. L'Université Concordia commanda des rapports d'enquête sur l'activité de ses professeurs, sur les directives et les politiques mises de l'avant pour encadrer cette activité; des professeurs et des administrateurs ont été congédiés relativement à cette affaire, à la grande stupéfaction de leurs collègues qui se plaignaient, après le scandale, de ne plus savoir où se trouvait la ligne de démarcation entre ce qui était bien et ce qui ne l'était pas; certains commentateurs firent un parallèle entre l'affaire Fabrikant et d'autres événements malheureux qui étaient survenus peu de temps avant dans les universités québécoises (suicides de professeurs, scandale pour fraude). Si Fabrikant était fou, il révéla néanmoins un problème qui

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concernerait le commun des mortels, comme en témoignent ces événements. Le défi que pose cette affaire est de comprendre le comportement de Fabrikant en se référant non pas à la catégorie de la folie, mais aux rapports réels qui unissaient ce dernier aux autres personnes à l'Université Concordia. Plutôt que d'expliquer la violence par les caractéristiques d'une personne, nous tenterons d'expliquer le même phénomène à l'aide d'une théorie des modes de régulation de la société. Ce que nous tenterons de mettre en évidence ici est la façon dont s'exerce l'autorité dans la société contemporaine, en tenant compte du fait que l'exercice de l'autorité contribue à la formation de l'individualité. Cette théorie, qui tente d'expliquer comment s'exerce l'autorité dans différents types de société, fera l'objet du premier chapitre de cet ouvrage. Après avoir présenté, au deuxième chapitre, le récit de l'affaire Fabrikant, nous tenterons, dans le troisième, de faire l'analyse des faits en relation avec la théorie. Cette analyse sera menée en deux étapes. La première concernera spécifiquement le fonctionnement de l'organisation de type technocratique, tandis qu'un deuxième niveau d'analyse concernera l'aspect psychique sous lequel on pourra reconnaître certaines implications de la théorie socio-politique. L'analyse sociologique ne se substituera pas et ne contredira pas le diagnostic psychologique de paranoïa, pas plus qu'elle ne remettra en question le fait que ces traits de personnalité peuvent expliquer la violence à laquelle s'est livré Fabrikant. Il s'agira seulement de revoir la catégorie de la folie sous l'éclairage de la théorie sociologique.

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