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La France et l'Allemagne sous le Premier Empire - Napoléon et le baron de Stein

De
338 pages

La plupart des hommes d’Etat qui ont illustré la monarchie prussienne, durant la seconde moitié du XVIIIe siècle et durant la première moitié du XIXe, quoique tous allemands, n’ont été que les enfants de son adoption. Mais la Prusse est aussi fière de leur renommée que si elle était leur mère-patrie. Sa reconnaissance a donc égalé, sinon surpassé, leur noble dévouement. Les noms de Hardenberg, de Scharnhorst, de Blücher, de Niebuhr et de tant d’autres, sont depuis longtemps, pour elle, un véritable patrimoine.

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Francis Lacombe

La France et l'Allemagne sous le Premier Empire

Napoléon et le baron de Stein

INTRODUCTION

Quelques fragments de l’étude historique que nous publions aujourd’hui parurent, il y a cinq mois, dans le journal l’Union, pour lequel nous détachâmes le portrait du baron de Stein, dont la biographie doit occuper une si large place dans ce volume, entièrement préparé ou écrit depuis un an.

La question italienne existait alors telle qu’elle avait été posée une première fois à la conférence de Paris, pendant le congrès de 1856, par les diplomates piémontais, MM. le comte de Cavour et le marquis de Villamarina ; telle qu’elle fut posée ensuite devant tous les gouvernements de l’Europe, avec certaines dispositions comminatoires à l’égard de la cour de Naples, par le cabinet des Tuileries et par celui de Saint-James ; mais la question allemande, telle qu’elle se développait hier encore sous nos yeux, dans les grands comme dans les petits Etats de la Confédération germanique, n’avait donné aucun signe d’existence.

C’était bien vraiment de l’histoire que nous faisions donc, et nullement de la politique.

Les circonstances ont changé depuis lors, et surtout pendant l’impression de ce travail. D’une part, la question italienne avait abandonné le terrain des débats diplomatiques, pour prendre un sanglant développement sur les champs de bataille, où l’héroïsme de nos soldats victorieux semblait être le signe précurseur d’une transformation radicale dans les destinées des Etats et des peuples européens ; d’autre part, la guerre d’Italie avait produit une agitation formidable en Allemagne, où l’on voyait, il y a peu de jours, les publicistes dans leurs journaux et les députés à la tribune, certains ministres dans les conseils des souverains et certains souverains même dans les assemblées nationales, prendre déjà l’initiative des hostilités contre la France, en évoquant avec une sorte de fureur les lugubres fantômes de 1813. La question italienne se compliquait donc de la question allemande. La première n’existe plus, dit-on, puisque la paix a été conclue entre la France et l’Autriche ; mais la seconde n’existe-t-elle pas toujours, quoique la guerre n’ait pas éclaté entre la France et l’Allemagne ?

Ce problème, qui est très-grave, demande à être examiné d’une manière toute spéciale, non par des commentateurs intéressés ou serviles qui considèrent les événements humains au point de vue exclusif de tel ou tel parti, mais par des observateurs impartiaux et libres qui ne cessent jamais de les considérer au point de vue supérieur des principes sur lesquels repose l’ordre général des sociétés.

Remontons à l’origine de la question pour mieux en déterminer la fin.

On se souvient encore des paroles adressées par le chef du gouvernement français à M. le baron de Hübner, le 1er janvier dernier, en présence du corps diplomatique et de tous les grands corps de l’Etat ; ces quelques mots suffirent pour révéler à l’Europe qu’une guerre terrible allait éclater entre la France et l’Autriche, au sujet des affaires d’Italie. Et l’on vit surgir alors, de l’un à l’autre bout du pays, « au milieu du carme et de la prospérité générale, une inquiétude vague, une sourde agitation qui, sans cause bien définie, s’emparèrent de certains esprits et altérèrent la conscience publique. »

Le maître suprême de la France voulut le constater ainsi lui-même, à l’ouverture de la session législative (7 février), en blâmant hautement de pareilles impressions.

« L’émotion qui vient de se produire sans apparence de danger imminent, poursuivait-il, a droit de surprendre ; car elle témoigne en même temps et trop de défiance et trop d’effroi. On semble avoir douté, d’un côté, de la modération dont j’ai donné tant de preuves ; de l’autre, de la puissance réelle de la France....

Aujourd’hui, il est de mon devoir de vous exposer de nouveau ce qu’on semble avoir oublié.

Depuis quelque temps l’état de l’Italie et sa situation anormale, où l’ordre ne peut être maintenu que par des troupes étrangères, inquiètent justement la diplomatie. Ce n’est pas néanmoins un motif suffisant de croire à la guerre. »

Mais, pendant que le chef du gouvernement français tâchait de calmer les appréhensions publiques, le cabinet de Vienne s’efforçait au contraire d’alarmer les Etats de la Confédération germanique, en leur faisant craindre une invasion française analogue à celle du premier empire, pour les entraîner dans la lutte avec elle et renouveler de nos jours, contre le second empire, le mouvement national de 1813. Grâce aux déclamations de ses publicistes, le succès de cette manœuvre dépassa bientôt son attente, puisqu’un député de la chambre de Bavière, jaloux de donner le signal d’une sorte de croisade, s’écriait avec emphase, au début de cette crise :

« Nous ne doutons pas que tout gouvernement allemand, se rappelant ces temps de honte où l’on sacrifiait l’honneur de l’Allemagne et les ressources de la patrie à une politique internationale, sera prêt à faire face au danger, qu’il vienne du Midi ou de l’Ouest. »

Ainsi, depuis le commencement du conflit jusqu’à la fin de la guerre, il devint manifeste que le cabinet des Tuileries, d’accord avec les grandes puissances de l’Europe, voulait localiser la lutte, et que la cour de Vienne, d’accord avec les petites puissances de l’Allemagne, voulait la généraliser, dans l’espoir que les gouvernements conservateurs feraient cause commune avec elle, sous prétexte de contenir les mouvements révolutionnaires qui se préparaient en Italie. Effectivement, de l’un à l’autre bout du territoire de la Confédération, il n’y eut plus qu’un seul cri contre la France napoléonienne et en faveur de l’Autriche. La vieille haine teutonique prit mille formes nouvelles, et le monde politique ne vit pas se succéder sans tristesse les scènes scandaleuses de Mayence, les saturnales odieuses de Cologne, de Hanovre et de Kiel, les provocations ridicules de Wiesbaden, les bravades impuissantes de Stuttgard et de Cassel, les menaces directes de Dresde et de Munich, les débats si passionnés qui eurent lieu dans les chambres de plusieurs Etats confédérés, où les chefs de l’opposition accusaient les chefs du gouvernement de trahir la patrie allemande, parce qu’ils n’avaient pas encore pris parti pour la maison de Hapsbourg-Lorraine, le discours du roi de Saxe à l’ouverture de la session législative, les armements considérables, les demandes de mobilisation de troupes et cette mobilisation elle-même, comme si la guerre allait envahir toute l’Europe du centre à la circonférence.

Les publicistes et les hommes d’Etat de la Prusse envisagèrent d’abord la situation générale avec plus de calme et plus de dignité, parce qu’ils ne se préoccupaient que de leurs propres intérêts :

« Si nous devons être engagés dans la formidable lutte qui s’annonce, disait le rédacteur du Messager de la Frontiere, que ce soit par intérêt allemand. Quant à donner notre sang et notre or pour maintenir les gouvernements italiens tels qu’ils sont constitués à présent, nous ne le voulons pas, non, ni aujourd’hui ni demain, ni jamais.

Pour nous, il n’y a qu’une seule question, la question du Slesvig-Holstein : en présence d’un intérêt comme celui-là, tout autre intérêt est secondaire....

... C’est l’Autriche, aidée de la Russie, qui nous a imposé le traité d’Olmütz, par lequel le Slesvig-Holstein a été livré au Danemarck, et la Hesse-Cassel à M. Hassenfeld. Si l’Autriche espère aujourd’hui que la Prusse, dans la question italienne, voudra bien consentir à être l’aveugle instrument de sa politique, c’est tout au moins une grande naïveté. Que l’Autriche nous prouve d’abord par des faits ses sympathies allemandes ; qu’elle défende avec la Prusse les droits des duchés allemands contre le Danemarck, qu’elle cesse de combattre la Prusse en Allemagne par toutes sortes de petites intrigues, alors il pourra se former entre la Prusse et l’Autriche une alliance fructueuse pour toutes les deux, alliance qui ne sera pas restreinte aux affaires de la Confédération, mais qui s’étendra aussi à la politique extérieure.

... Si nous voulons loyalement le maintien de la paix, le plus mauvais de tous les moyens serait de déclarer avec fracas que l’Autriche, en toute circonstance, pour une cause juste ou une cause inique, peut compter sur notre concours. Une déclaration de cette nature aurait précisément pour effet de rendre la guerre inévitable ; car l’Autriche, pour mieux nous enchaîner à elle, aurait intérêt à rejeter les propositions de la diplomatie, même les plus raisonnables. Non-seulement alors l’Allemagne serait coupable d’avoir consolidé un état de choses qui ne peut pas durer, mais elle tomberait elle-même au rang de simple province autrichienne, et assumerait en quelque sorte une charge de vassalité, sans avoir le droit d’exercer jamais une influence sur la politique de la maison de Hapsbourg.

... Aucun Etat n’a autant sujet que la Prusse d’être mécontent du congrès de Vienne ; il a donné à la Prusse une forme qui est une véritable monstruosité. Cet Etat qui, par les souvenirs de son histoire et aussi par la reconnaissance formelle des autres Etats, est une grande puissance européenne, est moins en mesure de mouvoir ses membres que ne le sont le Hanovre et le Mecklembourg. Nul lien, nulle cohésion entre les provinces qui composent son territoire. La mer lui a été fermée de tous côtés. Elle ne peut pas même avoir une politique commerciale conçue et suivie régulièrement sans le bon vouloir de ses voisins ; et si, à titre de grande puissance européenne, elle a le droit souverain de déclarer la guerre, elle ne peut pas même la faire contre le Danemarck et la Suisse. Le congrès de Vienne l’a mise dans la nécessité de chercher autour de soi les moyens de s’arrondir ; et une conséquence de cette situation, c’est que les Etats secondaires et les petits Etats de l’Allemagne la surveillent tous avec défiance ; — défiance très-justifiée, il faut bien le dire, puisque la Prusse, dans la situation où l’a placée le congrès de Vienne, doit nécessairement concevoir des désirs qui font ombrage aux princes allemands. Une conséquence également obligée, c’est que cette défiance qu’éprouvent les princes allemands les pousse à faire cause commune avec l’Autriche.

Qu’a fait l’Autriche pour atténuer cette situation de la Prusse ? La Prusse n’avait qu’un moyen de s’arrondir, de devenir un tout, sans empiéter sur ses voisins, et ce moyen, pour le dire sans détour, c’était l’union projetée en 1849 ; l’Autriche a fait échouer ce projet. Victorieuse aux conférences d’Olmütz, l’Autriche a contraint la Prusse à donner un démenti à tout son passé, à rétablir la réaction dans la Hesse-Cassel et l’autorité danoise dans le Slesvig-Holstein. Cette politique, l’Autriche l’a poursuivie avec une tenacité inexorable ; dans la dernière année particulièrement, elle a travaillé de plus en plus à s’emparer de l’hégémonie en Allemagne et à faire descendre la Prusse au rang de puissance secondaire

Et l’Autriche espère après cela que, pour l’amour des traités de Vienne, la Prusse va prodiguer son sang et son or afin d’assurer sa domination en Italie ! Oser demander que la Prusse, sans exercer aucune action sur la politique extérieure de l’Autriche, vienne seulement, comme un valet, comme un porte-queue (schlepptraeger), partager les périls de l’empire des Hapsbourg, une telle pensée est aussi absurde que cette phrase tant de fois répétée aujourd’hui : Défendre l’Allemagne sur les rives du Pô1. »

La Prusse déclarait donc, par l’organe de ses publicistes, que les intérêts de l’Autriche et les siens propres étaient contradictoires en Allemagne ; qu’aucun intérêt allemand ne se trouverait lésé par la guerre d’Italie, et que, ne cherchant elle-même qu’une occasion de lacérer les traités de 1815, elle n’interviendrait pas militairement dans une lutte sanglante, en faveur de l’Autriche, pour le maintien de ces traités. Les actes du gouvernement prussien étaient conformes à ces principes ; car, partagé entre le désir de conserver de bonnes relations avec le gouvernement français et celui de contenir les passions hostiles et mauvaises des petits Etats allemands contre le chef de la France actuelle, il ne songeait qu’à prendre, par des négociations diplomatiques, tant en Europe qu’en Allemagne, une haute influence morale comme puissance médiatrice.

Malheureusement cette situation changea dès l’ouverture des hostilités, quand la médiation directe de l’Angleterre et de la Prusse eut été rejetée par l’une des parties belligérantes. Autant le cabinet de Berlin avait pris soin de rester jusqu’alors dans la plus stricte neutralité, autant il eut l’air de pencher désormais du côté de Vienne, au risque de faire perdre l’équilibre à toute l’Europe. Nous ignorons ce qui se faisait dans les conseils du prince régent ; mais nous savons ce qui se disait dans les chambres. Ne prétendait-on pas en pleine tribune, aux applaudissements des grands corps de l’Etat, que la Prusse, quelles que fussent d’ailleurs ses sympathies ou ses antipathies, ses préventions ou ses principes, ses intérêts ou ses sacrifices, devait nécessairement, fatalement, se rendre solidaire des aspirations et des répulsions, des craintes et des espérances de l’Allemagne ?

Ce furent les hommes d’Etat prussiens qui, malgré la distance dont ils étaient séparés par leurs propres opinions, se rapprochèrent collectivement pour donner eux-mêmes le signal de cette réaction. Et les hobereaux tendirent la main aux démagogues, comme s’ils n’avaient plus désormais qu’un sentiment commun ; car le vieux patriotisme teutonique semblait avoir raison du jeune patriotisme libéral. Au surplus, la chambre des seigneurs faisait payer cher à l’Autriche le concours gratuit qu’elle lui promettait, puisqu’elle l’accusait d’avoir positivement détruit la sécurité de l’Europe, en 1854, par son ingratitude envers la Russie, qui provoqua, pendant la guerre de Crimée, la dissolution fatale de la Sainte-Alliance, quoiqu’elle eût pour objet de maintenir la paix, l’ordre légal et le respect du droit public dans le monde politique.

La séance du 13 mai peut être considérée comme un événement historique. M. de Below s’écria, au nom du parti conservateur :

« L’Europe chrétienne doit être unanime à combattre la Révolution et le despotisme. »

M. Klest Retzow ajouta :

« La guerre entreprise par la France a pour but la délivrance des nationalités. C’est sa signification et son danger. Le programme menace tous les Etats de l’Europe. C’est la France qui entreprend d’apporter la liberté dans le monde. En présence du manifeste français, personne ne peut plus croire à une guerre localisée. »

M. Stahl fut encore plus explicite :

« Certaines réformes sont devenues nécessaires en Italie, dit-il, et la nationalité italienne a son côté légitime. Mais on ne saurait nier que la lutte a été entreprise contre l’Autriche au nom de la Révolution. On ne saurait blâmer l’Autriche d’avoir commencé la guerre. Est-ce que la France et la Sardaigne seront seules appelées à résoudre la question italienne ?... Le système napoléonien est et demeure le système de la conquête. On pourra localiser la guerre, mais non ses effets. En 1805, la Prusse a localisé la guerre contre l’Autriche, mais en 1806, lors de la bataille d’Iéna, l’Autriche a localisé à son tour la guerre contre la Prusse.

Tous les Etats doivent s’unir pour protéger les traités et le droit public européen. La possession de l’Italie a été depuis des siècles une affaire d’honneur pour l’Allemagne, et si ce n’est pas une nécessité qu’une puissance allemande règne en Italie, on ne doit pas souffrir davantage qu’une puissance allemande en soit chassée par un conquérant étranger, et qu’une puissance non-allemande y plante ses drapeaux. Toutes les rivalités doivent se taire devant la nécessité de s’allier à l’Autriche. La guerre a un intérêt allemand, et de plus un intérêt européen, puisqu’elle met en question le droit public établi en 1815.

Depuis cinquante ans, les princes ont possédé en paix leurs territoires, et les peuples ont joui de la paix. Et tout cela serait de nouveau mis en question ! Veut-on qu’une guerre de vingt ans, comme à la fin du dernier siècle, avec des armistices intermittents, éclate sur l’Europe ? Les prétextes plausibles ne feront jamais défaut. On en a trouvé contre la Russie, puis contre l’Autriche. On saura en trouver contre la Prusse et l’Angleterre. »

Enfin, M. le baron de Schleinitz, ministre des affaires étrangères, défendit le gouvernement attaqué par l’opposition, et déclara que la Prusse, ayant à cœur sa mission allemande, était prête et decidée à remplir cette mission, bien au-delà de ce qu’exigeaient ses obligations fédérales. « S’il en est ainsi, Messieurs, poursuivit le ministre, nous pouvons, je le crois, abandonner sans crainte à l’avenir et au développement ultérieur des faits le soin de notre justification. — Le temps viendra, et il viendra peut-être bientôt, où on reconnaîtra partout qu’en Prusse on comprend l’honneur allemand et le droit allemand, et les intérêts allemands au moins aussi bien que dans une autre partie quelconque de notre grande et commune patrie.

Du reste, Messieurs, je ne méconnais nullement que dans l’essor actuel de l’Allemagne il y a du bon, du juste, du grand. Si je comprends bien le sens de ce mouvement des esprits, il s’y manifeste, avant tout, le vœu et la pensée de ce grand pays d’apparaître, maintenant et dans l’avenir, vis-à-vis de l’étranger, comme une unité, comme un tout indissolublement uni, et de mettre comme tel dans la balance politique le poids total et imposant de sa force. »

Par cette déclaration, le ministre semblait annoncer, de la manière la plus positive, aux applaudissements de toute l’assemblée, que la Prusse, effrayée du système égoïste d’isolement et de chacun pour soi qui triomphe sur les ruines de la Sainte-Alliance, avait résolu de se placer à la tête du mouvement germanique pour essayer de le diriger, faute de pouvoir le comprimer, et surtout pour reconquérir, autant que possible, parmi les Etats du deuxième et du troisième ordre, toute l’influence que l’Autriche venait de lui enlever. Le langage de la presse fut aussi net que le langage de la tribune, et le Messager de la Frontière, ordinairement si hostile au cabinet de Vienne, seconda résolûment les nouvelles tendances du cabinet de Berlin.

« Une crise sérieuse et décisive, assurait-il, vient d’éclater dans la politique de la Prusse. Après les déclarations du ministère et des différents partis, une guerre de la Prusse contre la France nous paraît inévitables, guerre prochaine, guerre à mort. Nous avons lutté de toute notre énergie pour empêcher ce résultat ; aujourd’hui nous renonçons à notre opposition. Regarder encore en arrière, soit à droite, soit à gauche, après tout ce qui s’est passé, ce serait de la part de la Prusse le plus funeste aveuglement. Son seul devoir, désormais, et il faut qu’elle y emploie toutes ses forces, c’est de donner à cette guerre, qu’elle ne peut plus éviter, une issue favorable AUX INTÉRÊTS PRUSSIENS. »

Cependant la France écoutait silencieusement toutes les déclarations hostiles et menaçantes qu’on lui adressait de l’autre côté du Rhin. Il faut entendre un jeune publiciste, étranger de naissance, mais français de cœur et d’esprit, M. Grégory Ganesco, décrire lui-même la noble attitude de notre patrie, au milieu de cette crise qui pouvait compromettre toutes les destinées du monde.

« Une préoccupation énorme pèse sur les esprits en France. Que fera l’Allemagne ? quel parti prendra-t-elle dans le conflit présent ? A quel moment et sous quelle forme jettera-t-elle dans un des plateaux de la balance le poids de sa colosse nationalité ? Autant de questions qu’on s’adresse, chez nous, depuis plusieurs mois. Et ce n’est pas que, pour le peuple français, l’alliance de la Germanie soit traditionnelle, ni que son inimitié lui donne des craintes....

L’Allemagne est trop savante en histoire pour ne pas se rappeler que nos plus éclatants faits d’armes modernes se sont produits dans nos luttes contre les nombreuses et vaillantes phalanges germaniques ; elle est trop savante en géographie pour ignorer qu’avant qu’un ballot de marchandise française soit brûlé, d’un côté ses ports de la Baltique : Dantzig, Pillau, Colberg, Stettin, Stralsund, Wismar seraient incendiés ; et de l’autre, tandis qu’un blocus rigoureusement établi sur l’embouchure de l’Elbe, anéantirait le commerce si important de Hambourg, deux autres blocus, emprisonnant les embouchures du Weser et de l’Elms, asphyxieraient Brême et Emden.

Il y a une autre cause à l’impatience, j’ai presque dit l’anxiété éprouvée par la France au sujet de l’attitude de l’Allemagne. La voici dans toute sa simplicité : on est convaincu dans ce pays que, nulle part, les idées de liberté et d’indépendance n’ont pris, autant qu’en Allemagne, des racines profondes et solides.

Le peuple français se demande alors comment la nation germanique hésite si longtemps à se prononcer en faveur d’une guerre qui doit faire triompher la liberté et l’indépendance nationale de l’Italie2 ? »

Effectivement, dans quel intérêt, la Prusse, puissance libérale et sans cesse en contradiction avec l’Autriche sur presque toutes les questions de politique générale, allait-elle faire, par hasard, au sujet de la question italienne, cause commune avec son éternelle antagoniste, quoiqu’elle eût tant de fois accusé, condamné même, l’administration despotique et vexatoire que le gouvernement autrichien développait naguère dans la Lombardo-Vénétie, quoiqu’elle eût bien des fois applaudi au sentiment national qui essayait de réagir, en Italie, contre la domination étrangère ?

Etait-ce bien là le rôle dévolu à la Prusse par ses tendances modernes et par ses anciennes traditions ?

En s’engageant ainsi dans le présent, ne craignait-elle pas de compromettre les glorieuses destinées que l’avenir peut lui réserver ?

Voulait-elle renoncer, de gaieté de cœur, à ses principes de liberté politique et de progrès, qui lui ont acquis, dans ces derniers temps, une si grande autorité morale, non seulement parmi les peuples de la Germanie, mais encore parmi les autres peuples de l’Europe, auxquels la réaction absolutiste et régressive de leurs propres gouvernements impose le plus cruel de tous les sacrifices du monde, c’est-à-dire le renoncement à soi-même ?

Comment pouvait-il se faire que la Prusse, au lieu de maintenir son ascendant et de résister à tous les petits Etats allemands, royaumes ou duchés, en sa qualité de seule grande puissance véritablement allemande, se laissât fatalement dominer et entraîner par eux hors de son orbite, comme si, pour rivaliser avec l’Autriche en Allemagne, elle était obligée de suivre le mouvement désordonné de ses propres satellites ?

S’il en était autrement, que signifiait donc cette agitation aveugle du vieux teutonisme dans les Etats du deuxième et du troisième ordre ? Prenaient-ils au sérieux cette boutade injurieuse pour eux-mêmes d’un de leurs poètes, qui leur posait cette question : — « Savez-vous ce que c’est que le patriotisme des Allemands ? » afin d’avoir le droit de répondre : « C’est la haine de la France. Supprimez cette haine, il ne reste plus rien ? »

Enfin, n’y avait-t-il pas autre chose dans ce tolle général de l’Allemagne contre la France du second empire, que les souvenirs déplorables de l’oppression et de la ruine universelles, qui constituèrent la fortune et la grandeur colossale de la France du premier empire ?

Tels étaient les graves problêmes qui préoccupaient alors non seulement la nation française, mais encore les divers peuples de l’Europe. Assurément on ne pouvait exiger que l’Allemagne, si vigoureusement tenue sous le joug par le premier empire, éprouvât autre chose qu’une crainte plus ou moins dissimulée, une froide sympathie pour le second. Mais, au lieu de suivre l’exemple de l’Angleterre et de la Russie, qui faisaient, avec le calme et la dignité de leur puissance respective, tous les armements de précaution qu’elles croyaient nécessaires afin de parer aux éventualités de la guerre d’Italie, et d’intervenir d’une manière co-active au nom de la paix publique entre les parties belligérantes, lorsque le moment serait venu de fixer le sort de cette malheureuse péninsule dans un congrès où le vainqueur devrait sans doute comparaître en même temps que le vaincu, puisque l’Europe considère la question italienne comme un problème de premier ordre pour elle-même, l’Allemagne se prit à faire, au contraire, des armements d’agression. Répudiant tout son passé historique et risquant tout son avenir politique, la Prusse eut l’air de servir la mauvaise humeur des petits Etats confédérés contre les grands Etats indépendants, de subordonner sa mission européenne à sa mission germanique, de menacer la France, de braver la Russie et de fraterniser avec l’Autriche. On eût dit, en effet, que les cabinets de Vienne et de Berlin, renonçant à leur antagonisme séculaire, allaient marcher, d’un commun accord, l’un vers le Rhin, l’autre vers les Alpes.

Vainement le cabinet des Tuileries s’efforça-t-il de calmer l’agitation allemande par des notes réitérées qui furent insérées dans le Moniteur universel : aucun gouvernement de la Confédération n’essaya de les réfuter, il est vrai ; mais, loin d’en tenir compte, comme il convenait de le faire, du moins par bienséance, tous les peuples allemands ne craignirent pas de redoubler leurs hourrahs belliqueux de la manière la plus inconvenante. Et les hommes d’Etat, les chefs des divers partis, qui auraient dû résister à ce fol entraînement, donnèrent eux-mêmes l’impulsion aux mouvements hostiles de leurs sociétés respectives, sans prendre garde que, ce qu’ils considéraient comme un triomphe pour le présent, deviendrait peut-être, dans l’avenir, une source inépuisable de catastrophes.

Quoi qu’il en soit, à voir cette, explosion unanime de toutes les mauvaises passions de l’Allemagne, il était permis de se demander si ce noble pays, qui fut le berceau de la liberté en Europe, ne se laissait entraîner que par les souvenirs du despotisme napoléonien dans une aventure d’autant plus fatale qu’il pouvait y trouver son propre tombeau. Effectivement, pour justifier son injustifiable conduite, il était obligé de dire hautement qu’il n’avait aucun sentiment d’animosité contre la France, mais seulement contre le souverain qui préside à ses destinées. Aussi prétendait-il opposer à toutes les déclarations solennelles du gouvernement français devant l’Europe, ces mémorables paroles du prince Louis-Napoléon Bonaparte devant la cour des pairs :

  •  — « Je représente une cause, celle de l’empire ; un principe, celui de la souveraineté du peuple ; une défaite, Waterloo. »

L’Allemagne craignait donc que le chef absolu de la France actuelle ne se rappelât, un jour ou l’autre, cette pensée, que le prisonnier de Ham consignait autrefois dans ses écrits :

  •  — « Il n’y a jamais chez les peuples libres de gouvernement assez fort pour réprimer la liberté à l’intérieur sans donner la gloire au dehors3. »

Les divers partis germaniques se livraient ainsi à des terreurs imaginaires, faute de vouloir comprendre la réalité des événements qui s’accomplissaient en présence de la société européenne. Les hobereaux, les libéraux et les démagogues, naguère divisés entre eux, se réunissaient contre nous, sous prétexte que l’œuvre capitale du présent gouvernement des Tuileries ne saurait être la pacification des esprits ou la conquête morale à l’intérieur, mais la conquête territoriale à l’extérieur. Toute l’Allemagne enfin ne craignait pas de révoquer en doute la sincérité du programme impérial que le Président de la République française offrit à la France et au monde entier dans la déclaration suivante :

  •  — « L’empire, c’est la paix !... Malheur à celui qui le premier donnerait à l’Europe le signal d’une collision dont les conséquences sont incalculables ! »

Cette même déclaration fut en quelque sorte renouvelée au Louvre, le 7 février dernier, dans la salle des Etats et devant tous les Corps constitués, qu’on réunissait solennellement pour l’ouverture de la session législative ; mais certains hommes politiques de l’Europe ne continuèrent pas moins à partager les craintes chimériques des peuples allemands, à exciter contre nous les haines teutoniques des siècles passés, et à méconnaître de gaieté de cœur le véritable esprit du XIXe siècle, en se donnant le triste plaisir de nous dire, avec l’un des plus sages d’entre eux :

  •  — « L’Allemagne se souvient que l’Italie est, pour la France, la route historique du Rhin4. »

Certes, il faut bien le reconnaître : autant le mouvement patriotique de l’Allemagne, en 1813, était rationnel et légitime, puisque l’empereur Napoléon lui déniait ses droits à une existence nationale et indépendante, autant celui qui se produisait naguère sous nos yeux était illogique et déraisonnable, puisqu’il ne pouvait se fonder sur aucun acte hostile ni sur aucun principe du droit international. L’Europe restait donc suspendue entre l’espérance d’une guerre locale et la terreur d’une guerre générale, quand la Russie, d’où partit, en 1812, le premier signal de l’insurrection allemande contre l’oppression française, voulut faire preuve d’une absolue neutralité, en adressant officiellement ces paroles sévères à la Confédération germanique :

  •  — « Notre désir, comme celui de la majorité des grandes puissances, est aujourd’hui de localiser la guerre, parce qu’elle a surgi de circonstances locales, et que c’est le seul moyen d’accélérer le retour de la paix. La marche que suivent quelques Etats de la Confédération germanique, tend, au contraire, à généraliser la lutte en lui donnant un caractère et des proportions qui échappent à toute prévision humaine, et qui, dans tous les cas, accumuleraient des ruines et feraient verser des torrents de sang. Nous pouvons d’autant moins comprendre cette tendance, qu’indépendamment des garanties qu’offrent à l’Allemagne les déclarations positives du gouvernement français, acceptées par les grandes puissances, et la force même des choses, les Etats allemands s’écarteraient par là de la base fondamentale qui les relie entre eux.

La Confédération germanique est une combinaison purement et simplement défensive. C’est à ce titre qu’elle est entrée dans le droit public européen sur la base des traités auxquels la Russie a apposé sa signature. Or, aucun acte hostile n’a été commis par la France vis-à-vis de la Confédération, et aucun traité obligatoire n’existe pour celle-ci qui motiverait une attaque contre cette puissance. Si, par conséquent, la Confédération se portait à des actes hostiles envers la France sur des données conjecturales, et contre lesquelles elle a obtenu plus d’une garantie, elle aurait faussé le but de cette institution et méconnu l’esprit des traités qui ont consacré son existence. »

Cette circulaire de M. le prince Gortchakoff avait un double mérite : celui d’exposer avec franchise les vues du cabinet de Saint-Pétersbourg, et celui de rappeler à l’Allemagne le rôle politique qui lui a été assigné par l’Europe au congrès de Vienne, puisqu’elle paraissait l’avoir complètement oublié. Sa constitution fédérative est telle, en effet, qu’elle ne doit jamais s’armer pour l’attaque, mais qu’elle doit toujours rester armée pour la défense. Au surplus, sa position centrale, sa masse compacte et sa profondeur la rendent admirablement propre à servir de barrière entre les diverses puissances européennes, et à protéger tous les Etats contre la prépondérance trop considérable ou contre l’agression d’un seul. C’est là sans doute ce qui faisait dire au baron de Stein :

  •  — « Est-ce que le sort de notre patrie dépend du Mecklembourg ? Il repose sur le peuple allemand, qui peut se présenter en force et unanimité sur le bord de son fleuve, qui est le Rhin. »

Et c’est ce qui faisait ajouter à un ministre autrichien, pendant la guerre de Crimée :

  •  — « L’Allemagne, pour être forte, n’a qu’à se mettre sur son séant5. »

Dans sa circulaire, M. le prince Gortchakoff considérait le cabinet de Vienne comme seul responsable des calamités de la guerre ; aussi M. de Beust, ministre des affaires étrangères de S.M. le roi de Saxe, essaya-t-il de réfuter, dans sa circulaire du 15 juin, les principes et les jugements exprimés par le ministre des affaires étrangères de S.M. l’empereur de Russie.

« Le gouvernement du roi, disait-il, a rendu dans le temps pleine justice aux efforts tentés par le cabinet de Saint-Pétersbourg pour prévenir la guerre par un congrès européen. Mais, à moins de manquer à tout devoir d’impartialité envers un gouvernement confédéré, il nous serait impossible de nous arrêter à l’épisode du congrès représentant une phase et non l’ensemble des faits qui ont précédé et amené la guerre, au lieu de nous reporter à l’origine des complications qui ont fini par la faire éclater ; et alors nous ne saurions oublier que le gouvernement autrichien n’ayant rien fait qui ait pu donner ombrage ni à ses voisins, ni à une puissance quelconque en Europe, fut inquiété d’abord et menacé ensuite dans le paisible exercice de ses droits de souveraineté. Il nous est difficile encore de ne pas nous convaincre que si de pareilles entreprises, au lieu de rencontrer des sympathies, avaient encouru le blâme non équivoque de l’Europe, le fléau de la guerre eût été très-probablement épargné à l’humanité, avant même que la question de congrès ne fût posée.

Nous serons plus explicites sur les questions qui se rattachent à la position et à l’attitude des gouvernements allemands.