La France préhistorienne de 1789 à 1941

La France préhistorienne de 1789 à 1941

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Livres
281 pages

Description

La préhistoire, une passion française... qui remonte à la Révolution et aux premières tentatives d’organisation de la recherche archéologique. La fièvre préhistorienne culmine au XIXe siècle : fouilles sauvages, commerce illégal de monuments mégalithiques, archéologues du dimanche... Mais aussi paysans occupés à paver les rues de leur village avec les menhirs de Carnac ! Il faudra attendre 1941 pour que l’État réglemente les fouilles archéologiques. Cet ouvrage retrace la longue marche des archéologues français vers l’institutionnalisation de leur discipline, aventure passionnante qui vit les préhistoriens se mobiliser contre les pouvoirs publics pour préserver leur liberté d’agir.


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Date de parution 16 juin 2016
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EAN13 9782271090997
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Langue Français

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La France préhistorienne de 1789 à 1941

Arnaud Hurel
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2007
  • Date de mise en ligne : 16 juin 2016
  • Collection : Histoire
  • ISBN électronique : 9782271090997

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Édition imprimée
  • ISBN : 9782271066008
  • Nombre de pages : 281
 
Référence électronique

HUREL, Arnaud. La France préhistorienne de 1789 à 1941. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2007 (généré le 25 août 2016). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/9011>. ISBN : 9782271090997.

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© CNRS Éditions, 2007

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La préhistoire, une passion française… qui remonte à la Révolution et aux premières tentatives d’organisation de la recherche archéologique. La fièvre préhistorienne culmine au XIXe siècle : fouilles sauvages, commerce illégal de monuments mégalithiques, archéologues du dimanche… Mais aussi paysans occupés à paver les rues de leur village avec les menhirs de Carnac ! Il faudra attendre 1941 pour que l’État réglemente les fouilles archéologiques. Cet ouvrage retrace la longue marche des archéologues français vers l’institutionnalisation de leur discipline, aventure passionnante qui vit les préhistoriens se mobiliser contre les pouvoirs publics pour préserver leur liberté d’agir.

Arnaud Hurel

Historien, Arnaud Hurel est chercheur au département de préhistoire du Muséum national d’histoire naturelle.

Sommaire
  1. Liste des sigles utilisés dans les notes

  2. La préhistoire est un bloc

  3. Chapitre 1. La lente reconnaissance du patrimoine archéologique

    1. I. L’apparition de la notion générale de « monuments historiques »
    2. II. La conservation des monuments historiques
  4. Chapitre 2. L’ébauche d’une protection des monuments préhistoriques

    1. I. L’empereur archéologue
    2. II. Un musée pour les « antiquités nationales »
    3. III. Il est urgent de sauver les derniers mégalithes
  5. Chapitre 3. Protéger les monuments historiques et préhistoriques

    1. I. La France devient un vaste chantier de fouilles archéologiques
    2. II. La France en retard par rapport aux législations européennes
    3. III. La loi du 30 mars 1887
  6. Chapitre 4. L’État et la réalité des pratiques de terrain

    1. I. Des pouvoirs publics dépassés
    2. II. Une action législative et réglementaire peu adaptée
    3. III. Longtemps l’archéologue aux champs n’a eu de comptes à rendre à personne
  7. Chapitre 5. « Les Prussiens chez nous », l’affaire Hauser

    1. I. Une communauté traversée par des luttes
    2. II. Un « aventurier suisse » se signale aux Eyzies
    3. III. Hauser devient un symbole national
  8. Chapitre 6. Le recours à la loi pour encadrer les fouilles archéologiques et paléontologiques

    1. I. Les grandes manœuvres
    2. II. Les oppositions se manifestent dès l’avant-projet de loi
    3. III. Un projet de loi équilibré
    4. IV. La mobilisation contre l’État et ses « savants officiels »
  1. Chapitre 7. Évolutions institutionnelles et législatives

    1. I. La création de l’institut de paléontologie humaine
    2. II. L’Université ignore la Préhistoire
    3. III. Une première réglementation par défaut
  2. Chapitre 8. D’une guerre mondiale à une autre

    1. I. Évolution des mentalités et vent de révolte à la Commission des monuments historiques
    2. II. La loi Carcopino du 27 septembre 1941 comme étape ultime d’un processus
  3. Aggiornamento

  4. Index

Liste des sigles utilisés dans les notes

APPM

Archives du Palais princier de Monaco

AIPH

Archives de l’Institut de paléontologie humaine
- Fondation Albert Ier Prince de Monaco

Archives MAN

Archives du Musée des antiquités nationales

Archives TdC

Archives de la Fondation Teilhard de Chardin

BCMNHN

Archives de la Bibliothèque centrale du Muséum national d’histoire naturelle

SAP

Société d’anthropologie de Paris

Bull. et mém. S.A.P.

Bulletins et mémoires de la Société d’anthropologie de Paris

Bull. S.A.P.

Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris

Bull. S.H.A.P.

Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord

Bull. S.P.F.

Bulletin de la Société préhistorique française

JoRf

Journal officiel de la République française

R. anthrop.

Revue de l’École d’anthropologie

La préhistoire est un bloc

« Que n’obtiendrait-on, si des hommes, rompus aux disciplines scientifiques, libres de leur temps, armés des moyens essentiels, pouvaient consacrer aux recherches leur existence, fouiller, explorer, publier ? »1

Lorsqu’en 1911, l’abbé Henri Breuil lance cet appel, il ne fait que relayer une aspiration et un constat communément partagés par les préhistoriens français : une singulière dichotomie entre une abondante production scientifique et une médiocre reconnaissance officielle, sans commune mesure avec cette activité débordante. Depuis les premières découvertes du début du xixe siècle, puis en particulier à partir des années 1859-1860 et de la reconnaissance internationale des travaux de Jacques Boucher de Perthes, des centaines d’érudits fouillent, sondent et explorent terrasses alluviales, gisements paléolithiques et monuments mégalithiques. Des milliers de pièces ont été mises au jour. De formidables collections sont constituées. Un musée national, le Musée des antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, est même créé en 1862 pour mettre en valeur ce patrimoine. Des dizaines de sociétés savantes locales et nationales dont, à partir de 1904 la Société préhistorique de France, tiennent la chronique des progrès de l’archéologie préhistorique. Des congrès internationaux puis nationaux et une multitude de revues offrent autant de tribunes aux préhistoriens. En apparence, les sciences préhistoriques semblent avoir trouvé leur place en France. Et pourtant, à la date où intervient Breuil, la réalité institutionnelle de ce champ de recherche demeure éloignée de sa vérité scientifique, que ce soit en terme de reconnaissance officielle, de formation académique, de professionnalisation des chercheurs ou de normalisation des techniques. Dans chacun de ces domaines, la préhistoire semble condamnée à une espèce de marginalité, d’autant plus paradoxale que les sciences humaines connaissent alors un formidable essor.

Le renouveau des études historiques a suivi depuis les années 1880 un processus logique. La normalisation des méthodes et la mise en place d’un cadre institutionnel, en l’espèce une politique universitaire et une organisation fortement inspirées par le modèle allemand, lui ont permis de quitter le monde des érudits (« amateurs, souvent de talent, parfois de génie ») pour devenir ce à quoi les historiens aspiraient : « une profession, c’est-à-dire une collectivité organisée, avec ses règles, ses procédures de reconnaissance, ses carrières »2. Les sciences religieuses elles-mêmes ont su trouver, dans un climat conflictuel, une place officielle en moins d’une dizaine d’années, entre la création de la chaire d’histoire des religions au Collège de France, en 1879, et la fondation de la cinquième section à l’École pratique des Hautes études en 1886. Quant à la psychologie et à la sociologie, les premiers enseignements universitaires officiels datent de 1885 et 1887 en faculté de Lettres.

La préhistoire française aurait pu suivre une telle évolution, mais il n’en a rien été. Cette science émergente a connu une logique de développement et un rythme distincts, reflets d’une dynamique propre de transformation d’une réalité sociale en une structure régulée.

L’institutionnalisation n’est certes pas le principal moteur du progrès scientifique et la vie scientifique ne peut être résumée à une manifestation d’une réalité institutionnelle. Ses vertus sont ailleurs. Elles résident dans un accompagnement, parfois décisif, de l’élaboration du savoir scientifique, chacune des étapes de ce processus fait alors office de « marqueur » dans une perspective globale où la science est appréhendée comme une « activité collective, organisée en des lieux et à travers des institutions »3. C’est dès la seconde moitié du xixe siècle, après les années de fondation, que les sciences préhistoriques ont acquis ces caractères d’autant plus déterminants que « sans ces structures de production et de transmission du savoir, la préhistoire serait restée un corpus de faits et de théories, établi sous la dépendance d’autres disciplines, que ce fussent la géologie ou l’anthropologie. Le mouvement de l’histoire des institutions fut donc loin d’être un fait annexe ; il intervint au cœur du processus de gestation de la science nouvelle. »4

Les progrès enregistrés par la géologie ont ouvert la voie à la paléontologie, laquelle s’est ensuite directement inspirée de ses méthodes et de sa rationalité. La découverte d’espèces disparues, puis la reconnaissance de la concomitance de celles-ci avec des restes d’industrie lithique, des produits faits de main d’homme, ont brusquement élargi l’horizon scientifique. Cette élaboration du corpus doctrinal de la préhistoire s’est accompagnée de la constitution d’une importante communauté savante autonome, essentiellement composée d’érudits et de lettrés de province qui occupent leurs temps libres à prospecter les campagnes. Émergente, elle a favorisé la mise en place de lieux d’expression, de structures spécifiques d’échange et de diffusion des savoirs (sociétés savantes, congrès, revues) représentant, en l’absence de reconnaissance académique, autant d’espaces de formation pour ses élites, les uns confrontant leurs recherches à l’aune des découvertes des autres. Dès les premiers temps, la préhistoire a compris la nécessité d’acquérir un vrai crédit et d’être reconnue en dehors du cercle naturel mais restrictif des seuls spécialistes. Ce désir s’exprime à travers un souci de rationalité et de références scientifiques, que traduit une disposition affirmée pour la classification qui assoit « la science nouvelle sur une base des plus solides »5. Elle s’impose à travers une systématique chronologique, naturelle et culturelle : la faune (Édouard Lartet en 1861), l’industrie (Gabriel de Mortillet qui affinera à plusieurs reprises sa classification de 1869) ou l’art (Édouard Piette à partir de 1894). Peu à peu, ayant acquis par ses résultats légitimité et crédibilité, c’est vers l’institutionnalisation qu’elle se tourne afin d’obtenir la pérennité qui lui manque. Avenir d’autant plus précaire qu’à cette époque l’ensemble des sciences de la vie se voyait régénéré par la diffusion de la théorie de l’évolution de Charles Darwin, et que la nouveauté du domaine de recherche, ses implications sociales et cultuelles, représentaient autant de dangers pesant sur son développement. En effet, la préhistoire est, par de nombreux aspects, une quête ontologique : au point de vue anthropologique en terme d’espèce, mais également identitaire et patrimonial. Le sujet transcende le seul règne animal et la patiente collecte que pratiquait l’antiquaire du xviiie siècle. Comme pour tous les fruits de l’esprit, il n’existe pas de pensée archéologique, « si pure soit-elle et si désintéressée, que ne colore dans sa masse l’atmosphère d’une époque. »6

Les repères habituels de l’histoire des sciences ne peuvent suffire pour étalonner le développement institutionnel de la préhistoire, synonyme en la matière de professionnalisation du personnel, d’uniformisation des cadres intellectuels et des méthodes, d’autant qu’il s’agit d’une réalité composée d’individualités hétéroclites, de trajectoires personnelles variées et de groupes ou réseaux dont le qualificatif de « communauté » ne rend qu’imparfaitement compte. Or, l’histoire de la préhistoire a longtemps été l’objet d’une approche contingentée à l’histoire des théories et des concepts. De même, souvent c’est le scientifique lui-même qui, avec l’écueil de subjectivité que cela comporte, s’est fait l’historien de sa propre discipline en introduction à des monographies ou manuels, parfois pour mieux en contester les évolutions. Pourtant, la préhistoire et les préhistoriens ne forment pas une espèce de corps éthéré affranchi de son environnement. Il est donc indispensable d’intégrer une vision différente, c’est-à-dire une vraie analyse historique fondée sur un va-et-vient régulier entre le particulier (l’étude de la théorie ou la discipline scientifiques) et le cadre général (social, culturel et politique)7, y compris dans ses dimensions normatives8. En effet, les conditions et réticences ayant présidé à la mise en place de législations et réglementations spécifiques à l’encadrement de la pratique de l’archéologie préhistorique constituent également une donnée essentielle et propre à ce champ disciplinaire.

De ce point de vue, l’étude des progrès de la préhistoire en France s’insère dans l’histoire des politiques publiques en faveur du patrimoine national à compter de la Révolution. Elle est marquée, jusqu’en 1941, par un caractère singulièrement franco-français : l’absence de toute protection du patrimoine archéologique. Chacun peut mener des fouilles selon son bon plaisir et jouit d’un droit absolu de libre-disposition des pièces mises au jour. Forts du désintérêt de l’État, les préhistoriens vont faire preuve d’une volonté opiniâtre dans la défense de leurs intérêts particuliers et conserver leur liberté d’agir y compris sur le plan scientifique. La prise en considération de cette lenteur à mettre en place une législation encadrant les pratiques de terrain est l’une des clefs indispensables à la compréhension des ressorts réels de l’archéologie préhistorique française.

Si, pendant près d’un siècle et demi, l’ambition collective des préhistoriens est bien la reconnaissance de leur science, le moteur de celle-ci reste une somme de trajectoires individuelles. Ainsi contextualisée, il nous est permis d’aborder des questions se situant également à des niveaux différents, comme le réseau au sein duquel se situe le préhistorien, la gestion technique de la fouille et le devenir du site et des collections. Cette approche favorise la restitution d’un parcours dialectique fondamental où, schématiquement, s’opposent intérêt particulier et intérêt national, le fait et le droit, l’amateur et le professionnel. Comprendre ce mouvement, c’est assurément pénétrer la nature profonde de la communauté savante qui, du Second empire à la fin de la IIIe République, a fait la préhistoire française et, sans aucun doute, éclairer bien des enjeux actuels de l’archéologie.

Notes

1 BREUIL H., « L’Institut de paléontologie humaine (nouvelle fondation Albert Ier) », Revue scientifique, 21 janvier 1911.

2 PROST A., Douze leçons sur l’histoire, Paris, éditions du Seuil, 1996, p. 33-34.

3 PESTRE D., « Pour une histoire sociale et culturelle des sciences. Nouvelles définitions, nouveaux objets, nouvelles pratiques », Annales. Histoire, sciences sociales, 1995, n° 3, mai-juin 1995, p. 511.

4 RICHARD N., La préhistoire en France dans la seconde moitié du xixe siècle (1859-1904), thèse de doctorat, Université de Paris I-Panthéon Sorbonne, 1991, p. 218.

5 MORTILLET G. de, Le Préhistorique. Antiquité de l’homme, Paris, C. Reinwald, 1885, 2e éd. p. 20.

6 FEBVRE L., Le problème de l’incroyance au xvie siècle : la religion de Rabelais, Paris, Albin Michel, 1947, p. 6.

7 SCHLANGER N., « Ancestral archives : explorations in the history of archaology », Antiquity, mars 2002, volume 76, n° 291, p. 127-131.

8 KAESER M.-A., « Les prémices d’une politique archéologique au xixe siècle », Revue Historique Neuchâteloise, n° 1-2, 2004, p. 15-32.

Chapitre 1. La lente reconnaissance du patrimoine archéologique

L’apparition d’une archéologie fondée sur la notion de patrimoine transforme des monuments, jadis dédaignés, en sujets d’études, puis en témoins d’un passé à préserver, substrat de la nation. En effet, à compter de la Révolution se fait jour l’idée que préserver les monuments c’est prendre en compte l’existence d’un patrimoine historique national permanent, par-delà les critères et soubresauts politiques, philosophiques ou théologiques. Pendant la majeure partie du siècle, il ne s’agit que de préserver l’existant qui menace ruine ou destruction, et qui peut être chronologiquement affecté aux périodes historiques. Les vestiges d’un passé plus lointain, antéhistorique, en ce qu’ils demeurent des matériaux scientifiques par ailleurs très controversés, ne bénéficient pas encore du même mouvement. Mais au-delà de la prise en compte du patrimoine historique, c’est bel et bien la lutte entre deux principes sociaux qui se fait jour : l’impossible rapprochement entre l’inviolabilité de la propriété privée et la légitime protection d’un élément transcendant (l’intérêt national de l’histoire et de l’art) qui impose le recours éventuel à la contrainte. En d’autres termes, l’archéologie découvre qu’il peut être chimérique d’espérer concilier droit individuel et intérêt public.

I. L’apparition de la notion générale de « monuments historiques »

Depuis le xvie siècle, la France des clercs, puis des antiquaires, a connu un réel développement du goût pour les collections d’art ou d’histoire naturelle. Plusieurs personnalités, animées d’une volonté de conceptualiser leurs travaux, parviennent à émerger d’un ensemble essentiellement composé de collectionneurs. Les Nicolas Fabri de Peirese, Jacob Spon, Dom Bernard de Montfaucon, Anne-Claude-Philippe de Tubières-Griomard de Pestels de Levis comte de Caylus ou Claude-Madeleine Grivaud de la Vincelle forment la première cohorte des archéologues9, et se révèlent à travers l’archéologie de la Gaule10.

A. La Révolution et ses contradictions : destruction et conservation

La période révolutionnaire est quant à elle marquée par une double épuration politique et esthétique. D’un point de vue patrimonial, deux tentations antithétiques pèsent sur ceux qui entendent mettre à bas l’Ancien Régime : la volonté de détruire tous les vestiges et symboles d’un passé honni, et ce sans retenue, voire sans discernement, accentuée par la nécessité de vendre les biens nationaux afin de se doter des moyens financiers indispensables pour répondre à la crise financière et à la guerre aux frontières.

Mais c’est aussi sous la Révolution que naît la notion de patrimoine collectif, c’est-à-dire l’idée de biens nationaux et indivis hérités du passé à transmettre aux générations futures. Le concept même de biens nationaux ne recoupe pas celui de domaine public, connu antérieurement. Il s’agit là, essentiellement, de faire rentrer dans les caisses publiques, désespérément vides, un peu d’« argent frais ». Il trouve son origine dans la proposition du comte de Mirabeau adoptée le 2 novembre 1789 par l’Assemblée nationale de considérer que « la propriété des biens ecclésiastiques appartient à la nation »11. Ces biens nationaux servirent aussitôt à garantir des emprunts remboursables en terres, avec un médiocre succès. Le 13 février 1790, l’Assemblée nationale supprime les ordres et congrégations. Nombre d’édifices religieux sont laissés à l’abandon.

Le 13 octobre 1790, l’Assemblée nationale prend connaissance d’un projet de décret rédigé par le Comité de constitution présenté par Charles de Talleyrand, évêque d’Autun. Le Comité travaille alors à la préparation d’un texte consacré à l’instruction publique qui devrait être ultérieurement adossé à la Constitution. Mais, comme plusieurs autres comités (finances, santé) interférent entre eux, le Comité sollicite de l’Assemblée un rappel, par voie de décret, de ses prérogatives en matière d’instruction. Cette audition lui offre l’opportunité d’étendre ses compétences propres à d’autres questions intéressant l’instruction, en particulier le pillage de certains monuments qui « sont de grands moyens d’instruction, dont le talent enrichit sans cesse les générations suivantes. »12 En réalité, son réquisitoire contre les déprédations n’entraîne aucun débat. Il ne s’agit que de prendre acte. D’ailleurs, le projet de décret ne vise à assurer la protection que des seuls biens nationaux, en l’espèce ceux qui appartenaient précédemment au clergé et dont l’Assemblée peine à se faire une idée précise. C’est parce qu’elle méconnaît l’étendue réelle de ce patrimoine que l’Assemblée demande aux départements d’en faire l’inventaire, de remettre cet état à son Comité d’aliénation (assisté lui-même d’une commission spéciale chargée des sciences, lettres et arts) et de veiller « par tous les moyens qui sont en leur pouvoir » à la conservation des églises et des maisons, de province et de Paris, devenues domaines nationaux13. Six mois après la création des assignats, c’est implicitement la vente de ces biens qui est à terme envisagée. Mais, dans l’immédiat, il est décidé que les objets recueillis seront rassemblés dans des dépôts spécifiques14.

La Commission des monuments, née le 6 décembre 1790 de la fusion de la Commission d’aliénation et de sa commission spéciale, désigne l’ancienne maison conventuelle des Petits-Augustins comme lieu de conservation, ou plutôt de séquestre, des statues et tableaux provenant des institutions religieuses « arrachés des mains de la destruction » afin de la préserver « de la torche de l’Hérostracisme »15. Le 4 janvier 1791, le peintre Alexandre Lenoir est nommé conservateur de ce dépôt, le plus important en nombre d’objets.

Contrairement à ce qui se passait ailleurs, Lenoir va savoir préserver l’intégrité des pièces qui lui seront confiées et en faire l’inventaire, consignant scrupuleusement dans un journal les entrées et sorties de tous les objets. Le 21 octobre 1795, il va même obtenir l’autorisation de transformer son dépôt en musée historique, selon une présentation chronologique de la sculpture française16 qui débute par la description des « monuments de l’ancienne Gaule », terme vague évoquant l’époque considérée comme la plus reculée. Ce musée connaît rapidement un réel succès, tant par le nombre de ses visiteurs que par le sens qu’ils accordent à sa visite. De fait, pendant de nombreuses années, son souvenir va marquer l’intelligentsia française, mais également servir de modèle à d’autres pays. Ainsi, en 1843, à la Chambre des députés, François Arago rappellera que :

« Le musée des monuments français de la rue des Petits-Augustins [...] était visité journellement par une foule studieuse et recueillie. Dès les premiers pas qu’on faisait dans ce regrettable musée, le culte de l’art se mariait à de vifs sentiments de nationalité, et il était rare que la lecture attentive de quelques chapitres de notre histoire ne terminât pas la journée des visiteurs. »17

L’historien Jules Michelet, dans Le Peuple, l’évoquera également en indiquant ce qu’il lui doit dans sa passion pour l’histoire :

« Ma plus forte impression d’enfance, après celle-là [la découverte de L’imitation de Jésus-Christ], c’est le musée des monuments français, si malheureusement détruit. C’est là, et nulle autre part, que j’ai reçu d’abord la vive impression de l’histoire. Je remplissais ces tombeaux de mon imagination, je sentais ces morts à travers les marbres, et ce n’était pas sans quelque terreur que j’entrais sous les voûtes basses où dormaient Dagobert, Chilpéric et Frédégonde. »18

Mais l’exemple de la gestion scrupuleuse du dépôt administré par Lenoir apparaît comme une exception.

À l’été 1792, c’est une nouvelle révolution qui débute lorsque l’Assemblée nationale législative « décrète que la patrie est en danger » et décide l’arrestation du roi ainsi que la confiscation des biens de la Couronne. Dès lors, c’est l’État lui-même qui prend l’initiative de favoriser le saccage des monuments anciens, car la Terreur se lance dans la surenchère afin de ne pas « laisser plus longtemps, sous les yeux du peuple français les monuments élevés à l’orgueil, au préjugé et à la tyrannie »19. En trois jours (11-13 août) toutes les statues des places publiques de Paris sont renversées. Les arrestations, les massacres de Septembre, l’émigration d’une partie de la noblesse vont mettre en péril, entre autres trésors, de nombreux cabinets de curiosité, collections particulières d’histoire naturelle et bibliothèques. C’est ainsi que le 14 août, l’Assemblée nationale législative adopte un décret tendant à convertir en canons les œuvres d’art et monuments en bronze qui se trouvent dans les établissements publics ou royaux. Toutes les statues, bas-reliefs et autres inscriptions en bronze des parcs et jardins publics, mais aussi des maisons devenues biens nationaux doivent être enlevés et placés sous la responsabilité des communes avant d’être fondus. La destruction « sans aucun délai » des symboles visibles de l’Ancien régime est ordonnée « à la diligence des communes ». Enfin, la commission qui avait été créée le 11 août devra veiller à la conservation du mobilier de la couronne et des objets d’art et en établir l’inventaire afin de décider de leur sort20.

À partir du 16 septembre, l’assemblée semble se ressaisir. Il est vrai qu’elle vient de prendre connaissance d’un énième acte de saccage, en l’occurrence des coups de fusils tirés sur les deux chevaux de marbre des jardins de Marly. Elle affirme qu’il convient de continuer à livrer à la destruction les monuments qui rappellent « le souvenir du despotisme », tout en appelant à préserver et à conserver « honorablement les chefs-d’œuvre des arts, si dignes d’occuper les loisirs d’un peuple libre ». Dans cette perspective, la Commission des arts et des monuments21 est alors chargée d’inventorier tous les biens mobiliers des édifices nationaux et « maisons ci-devant dites royales », à charge pour les administrations de « veiller spécialement à ce qu’il n’y soit apporté aucun dommage par les citoyens peu instruits ou par des hommes malintentionnés »22. Le 10 octobre 1792, la Convention nationale finit par décider de surseoir à la vente de toutes les collections de livres, tableaux et objets scientifiques et, le 18 octobre, confirme la Commission des monuments dans ses fonctions. En réalité, celle-ci n’est qu’en sursis.