La gauche et la race

La gauche et la race

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Livres
170 pages

Description

Comment est-il possible qu'une partie de la gauche reprenne à son compte un vocabulaire racialiste et culturaliste, celui de la distinction entre « Blancs », « Noirs » et « Musulmans » contraire aux idées humanistes et universalistes au coeur des combats de la gauche ? En reconnaissant la grille de lecture raciale mobilisée par les militants postcoloniaux dans les luttes contre les oppressions et dominations, la gauche ne participe-t-elle pas à remettre en question son identité rendant celle-ci aveugle à la diversification des formes d'autoritarisme et d'identitarisme au sein des sociétés multiculturelles ?

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Date de parution 02 novembre 2018
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EAN13 9782336855172
Langue Français

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C O L L E C T I O N RECHERCHE ET TRANSFORMATION SOCIALE

DIRIGÉE PAR | MANUEL BOUCHER



La production et la valorisation de la recherche dans le champ social, lorsqu’elles combinent
des dimensions politiques, sociales et déontologiques, génèrent plusieurs effets :
• une production autonome et auto-réflexive des connaissances à partir, d’une part, des valeurs
humaines (respect de l’individu considéré comme acteur capable de transformation),
démocratiques et républicaines (croyance en des actions de solidarité et de justice sociale) et,
d’autre part, des intérêts propres au champ social ;
• un changement des rapports entre le monde académique et les acteurs de l’intervention
sociale ;
• une valorisation des organismes de la formation et de la recherche dans le travail social
capables de produire, d’échanger et de développer des coopérations réelles de recherche et de
formation ;
• une capacité d’influencer la mise en œuvre des politiques publiques

Dans cette perspective, la collection « recherche et transformation sociale » privilégie la
publication d’ouvrages valorisant des résultats de recherche produits par des chercheurs des
organismes de la formation et de l’intervention sociales pouvant contribuer à la transformation
sociale.
MANUEL BOUCHER









La gauche et la race
Réflexions sur les marches de la dignité
et les antimouvements décoloniaux
















































Couverture : Patrice Rivier
Mise en page : Stéphane Verdure
Relecture : Bessie Leconte

© L’Harmattan, 2018
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

EAN Epub : 978-2-336-85517-2
///////// Du même auteur

1999 Rap : expression des lascars. Significations et enjeux du rap dans la société française.
Préface Hugues Bazin, Paris, éd. L’Harmattan, 492 p.

2 0 0 0 Les théories de l’intégration. Entre universalisme et différencialisme. Des débats
sociologiques et politiques en France : analyse de textes contemporains, Paris, éd. L’Harmattan,
318 p.

2 0 0 1 De l’égalité formelle à l’égalité réelle. La question de l’ethnicité dans les sociétés
européennes (sous la dir.), Préface Michel Wieviorka, Paris, éd. L’Harmattan, 582 p.

2003 Turbulences, contrôle et régulation sociale. Les logiques des acteurs sociaux dans les
quartiers populaires, Paris, éd. L’Harmattan, 618 p.

2003 Émergences culturelles et jeunesse populaire. Turbulences ou médiation ? (codirection avec
Alain Vulbeau), Paris, éd. L’Harmattan/ INJEP/coll. Débats jeunesses, 359 p.

2004 Repolitiser l’insécurité. Sociographie d’une ville ouvrière en recomposition. Préface Laurent
Mucchielli, Paris, éd. L’Harmattan, 324 p.

2006 Discriminations et ethnicisation. Combattre le racisme en Europe (sous la dir.), Tour
d’Aigues, éd. de L’Aube, coll. Monde en cours, 407 p.

2 0 0 7 Turbulences. Comprendre les désordres urbains et leur régulation . Préface Michel
Wieviorka, Montreuil, éd. Aux lieux d’être, coll. Mondes contemporains, 444 p.

2008 Le travail social face aux discriminations. Intervention sociale, ethnicité et lutte contre le
racisme en Europe (sous la dir.), Montreuil, éd. Aux lieux d’être, coll. Mondes contemporains, 338
p.

2 0 0 8 Guide pédagogique de l’antiracisme en formation sociale (codirection avec Mohamed
Belqasmi), Paris, éd. Vuibert, 400 p.

2008 La recherche dans les organismes de la formation et de l’intervention sociales : enjeux et
perspectives (coordination), Paris, éd. L’Harmattan, 103 p.

2010 Penser les questions sociales et culturelles contemporaines. Quels enjeux pour l’intervention
sociale ? (sous la dir.), Paris, éd. L’Harmattan, coll. Recherche et transformation sociale, 317 p.

2 0 1 0 Les internés du ghetto. Ethnographie des confrontations violentes dans une cité
impopulaire, Paris, éd. L’Harmattan, coll. Recherche et transformation sociale, 421 p.

2011 Gouverner les familles. Les classes populaires à l’épreuve de la parentalité, Paris, éd.
L’Harmattan, coll. Recherche et transformation sociale, 471 p.

2012 Regards croisés sur la régulation sociale des désordres (codirection avec Virginie Malochet),
Paris, éd. L’Harmattan, coll. Recherche et transformation sociale, 389 p.

2013 Casquettes contre képis. Enquête sur la police de rue et l’usage de la force dans les
quartiers populaires (avec Mohamed Belqasmi et Éric Marlière), Paris, éd. L’Harmattan, coll.
Recherche et transformation sociale, 448 p.

2014 L’État social dans tous ses états. Rationalisation, épreuves et réactions de l’interventionsociale (codirection avec Mohamed Belqasmi), Paris, éd. L’Harmattan, coll. Recherche et
transformation sociale, 313 p.

2015 Sociologie des turbulences. Penser les désordres des inégalités, Préface Alain Touraine,
Paris, éd. L’Harmattan, coll. Recherche et transformation sociale, 381 p.

2 0 1 5 Enquêter sur les déviances et la délinquance. Enjeux scientifiques, politiques et
déontologiques (sous la dir.), Paris, éd. L’Harmattan, coll. Recherche et transformation sociale, 233
p.

2016 Jeunesses de rue. Représentations, pratiques et réactions sociales (sous la dir.), Paris, éd.
L’Harmattan, coll. Recherche et transformation sociale, 346 p.

2017 Subjectivation et désubjectivation. Penser le sujet dans la globalisation (sous la direction de
Manuel Boucher, Geoffrey Pleyers et Paola Rebughini), Paris, Éditions de la Maison des sciences de
l’homme, 304 p.

2017 La laïcité à l’épreuve des identités (sous la dir.), Paris, éd. L’Harmattan, coll. Recherche et
transformation sociale, 239 p.Á la mémoire de mon père, René Boucher. Un homme de gauche total.« Comprendre l’agent agressif de son propre point de vue devient le préalable indispensable de toute lutte contre lui » (Tzvetan Todorov, « Ne
déshumanisons pas l’ennemi », Le Monde, 13-14 décembre 2015, p. 21).

« … la priorité absolue est pour nous de définir le nouveau champ des luttes entre subjectivation et désubjectivation, entre dominants et dominés, entre
pouvoir total et mouvements éthico-démocratiques »
(Alain Touraine, Le nouveau siècle politique, Paris, éd. Seuil, 2016, p. 173).
///////// Introduction
L’invention de la gauche
1Les racines de la gauche remontent à la Révolution française. Michel Winock affirme que « c’est en septembre 1789 que le mot “gauche” apparaît dans la
grande salle des Menus-Plaisirs, à Versailles, où se réunissent encore les députés de l’Assemblée constituante avant de s’installer à Paris. À l’occasion du vote sur
le veto royal, les adversaires de celui-ci, tels Robespierre, Barnave, Pétion, se sont placés à la gauche du président de séance, Clermont-Tonnerre, comme ils avaient
déjà commencé à en prendre l’habitude. En face de ce “côté gauche” fait front un “côté droit”, les défenseurs de l’absolutisme, tels le frère de Mirabeau dit
Mirabeau-Tonneau, l’abbé Maury, Gazalès. » En France, durant longtemps s’opposait « une France qui trouvait son inspiration dans la Révolution, et une France
2qui rejetait son héritage » . Entre 1789 et 1799, « les Feuillants, les Girondins, les Montagnards, les Babouvistes peuvent être classés “à gauche”, face à la droite
3 4monarchiste et contre-révolutionnaire » . Faisant remonter l’opposition entre la gauche et la droite à l’Ancien Régime, Maurice Agulhon rappelle que « droite et
gauche ne se défissent pas par des contenus de programmes mais par des constantes de positionnement dans les affrontements variables de programmes. On
connaît les définitions successives de ces couples antagonistes. À l’origine, la tradition d’Ancien régime contre la Révolution. Puis le pouvoir du roi, justifié par
l’orthodoxie catholique, contre un régime de contrôle électif, parlementaire et tendant à la laïcité. Puis le pouvoir de l’ordre (sous quelque monarchie que ce soit)
contre la République démocratique et laïque. Puis la République démocratique mais attachée à l’orthodoxie économique contre la République ouverte à la
recherche de la justice sociale. Puis la République démocratique mais imprégnée de nationalisme contre la République ouverte à un humanisme international. »

e 5Au XIX siècle, la gauche « s’assimile progressivement au parti de la République, mais celui-ci est partagé entre modérés, radicaux et socialistes. La naissance
6 7 8du parti communiste voulu par Karl Marx et Friedrich Engels lors du congrès de Tours en 1920 ajoutera une nouvelle couleur à l’arc-en-ciel » . En effet, à
9l’instar des droites , il existe des gauches qui ont évolué et muté au cours de l’histoire. Les gauches se sont divisées et continuent de s’opposer entre
révolutionnaires et réformistes, entre « ceux pour qui l’objectif était la révolution sociale et ceux pour qui la gauche devait surtout avoir pour objectif le progrès
10lent et continu. » À l’intérieur de la gauche, des affrontements importants existent qui à certains moments, peuvent atteindre des violences extrêmes comme
e11 12l’illustre la formule de « social-traître » ou de « social-fasciste » . Pour simplifier la diversité des courants de gauche jusqu’au XX siècle ; Michel Winock
13distingue quatre approches principales : « D’abord la gauche républicaine, qui assume l’héritage de la Révolution, et dont le radical-socialisme devient vers
1900 la représentation la plus claire. Ensuite la gauche socialiste, issue d’une autre révolution, la révolution industrielle et la naissance du prolétariat. La
révolution léniniste donne naissance à une troisième gauche, la gauche communiste. Enfin, plus marginale, sans vocation au pouvoir, ce que l’on a appelé d’un
terme générique le gauchisme, mais lui-même divisé en multiples fractions, de l’anarchisme au trotskisme. »

e e 14Entre le XIX et le XX siècle, la gauche représentée par ses associations, syndicats et partis est marquée au fer rouge par l’histoire du socialisme , de la
15 16formation de la classe ouvrière et du développement du mouvement ouvrier en lutte contre les injustices et les inégalités produites par le capitalisme. Pour
e17Maurice Agulhon , au XX siècle « surgit et puis grandit l’idée que la gauche doit combattre l’injustice sociale par l’intervention publique (socialisme), tandis
18que c’est être de droite que de défendre le libéralisme économique. » De nos jours, Axel Honneth assimile toujours la gauche à « l’idée de socialisme » : « Au
sein du capitalisme dans sa version démocratique et libérale, le socialisme représente la tendance historique à supprimer progressivement les dépendances et les
exclusions sociales en faisant valoir toujours et partout qu’il n’est pas encore possible, dans les conditions données, d’associer comme promis la liberté, l’égalité et
la solidarité. » Être socialiste, donc de gauche est ainsi très lié à une idée forte bien décrite, en 1919, par Léon Blum (1872-1950), celle de la révolte face aux
inégalités : « De quoi est né le socialisme ? De la révolte de tous ces sentiments blessés par la vie, méconnus par la société. Le socialisme est né de la conscience de
l’égalité humaine, alors que la société où nous vivons est toute entière fondée sur le privilège. Il est né de la compassion et de la colère que suscitent en tout cœur
honnête ces spectacles intolérables : la misère, le chômage, le froid, la faim, alors que la terre, comme l’a dit un poète, produit assez de pain pour nourrir tous les
enfants des hommes, alors que la subsistance et le bien-être de chaque créature vivante devraient être assurés par son travail, alors que la vie de chaque homme
devrait être garantie par tous les autres. Il naît du contraste, à la fois scandaleux et désolant, entre le labeur accablant et la paresse insolente. Il n’est pas, comme on
l’a dit tant de fois, le produit de l’envie, qui est le plus bas des mobiles humains, mais de la justice et de la pitié, qui sont les plus nobles. (…) On est socialiste à
partir du moment où l’on a considéré ce fait essentiel : le patronat et le salariat s’engendrant l’un l’autre et s’opposant l’un à l’autre, à partir du moment où l’on se
refuse à accepter ce fait comme nécessaire et éternel, à partir du moment où l’on a cessé de dire : « Bah ! C’est l’ordre des choses ; il en a toujours été ainsi, et nous
n’y changerons rien », à partir du moment où l’on a senti que ce soi-disant ordre des choses était en contradiction flagrante avec la volonté de justice, d’égalité, de
19solidarité qui vit en nous » .

20 21 22D’un point de vue historique, le socialisme n’est pas lié à un parti mais à la rencontre d’une doctrine : celle du socialisme autoritaire, le communisme et
23 24anti-autoritaire, l’anarchisme et du mouvement ouvrier . L’historien Jean Maitron a ainsi consacré une grande partie de sa vie à faire reconnaître des figures
anonymes du mouvement ouvrier en publiant plus de quarante-cinq volumes (1789-1939) du « Maitron », autrement dit, le Dictionnaire biographique du
25mouvement ouvrier français. Michel Winock montre que « le socialisme est d’abord le fruit d’un héritage culturel. Si le socialisme a pu être considéré, en un
certain temps, comme la philosophie immanente de la classe ouvrière, il faut bien constater que la classe ouvrière moderne est postérieure aux idées socialistes. Le
26socialisme a d’abord été dans les rêves des hommes avant d’être dans les programmes électoraux des partis. » En effet, comme le décrit Célestin Bouglé , ce sont
d’abord les philosophes, les physiocrates puis les héritiers de la Révolution française comme Saint-Simon, Fourier et Proudhon qui ont pensé et construit le
socialisme français.

e e 27Au-delà du socialisme, la mémoire de la gauche est associée au long du XIX et XX siècles à plusieurs « orgasmes de l’histoire » , autrement dit, des combats
28collectifs utopistes emblématiques, souvent perdus, idéalisés et chantés , qui participent à construire l’« identité de gauche » (la révolte des canuts, les
révolutions de 1789 et 1948, la Commune de Paris de 1871, le combat dreyfusard, anticlérical et antimilitariste, la conquête du droit syndical, le Premier mai
291886, la Révolution russe d’octobre 1917, le Front populaire de 1936, la Guerre d’Espagne et le combat antifasciste, les luttes anticolonialistes , la révolte
30sociale et étudiante de Mai 1968, etc.). Enzo Traverso associe ainsi la « culture de gauche » à la « mélancolie ». La culture de la gauche est en effet intimement
liée aux luttes, aux barricades, aux insurrections, insoumissions et aux combats émancipateurs (révolutionnaires, radicaux ou réformistes) pour et par les
31 32« vaincus de l’histoire « et les « perdants » du système capitaliste, c’est-à-dire, les « classes laborieuses « perçues comme dangereuses pour les classes
dirigeantes.

Par conséquent, lorsqu’elle est confrontée à l’expérience du pouvoir, devant affronter les problèmes de gouvernement, « les instruments inévitables de
33l’ordre «, les idées, les valeurs, les hommes et les femmes de gauche sont mis à l’épreuve de nombreuses contradictions politiques et économiques ce qui ravive
les oppositions entre révolutionnaires et réformistes. En effet, face à la pureté de l’idéal révolutionnaire de l’extrême gauche qui se présente « comme la partie de
e34la gauche qui serait la meilleure et la plus morale parce que la plus instransigeante » , à la fin du XX siècle, des socialistes appelés « sociodémocrates » adhèrent
« à l’impureté pratique du compromis ». Cette « gauche réformiste », qu’il ne s’agit pas de confondre avec les néoconservateurs socio-libéraux décrits par Pierre
35 36Rosanvallon , est détestée par la « gauche révolutionnaire « car elle n’aspire pas à détruire le « Mal » que représente le capitalisme « mais contrôler ses excès,
réguler son développement et, concrètement, défendre une politique sociale réformiste, par les lois du travail et, de manière générale, par la redistribution des biens37 38 39 40 41par l’impôt » . Pour cette « gauche solidariste » et « égalitariste » , il s’agit de réduire l’incertitude de l’existence et l’insécurité sociale en organisant la
« solidarité organique » pensée par Émile Durkeim (1893) : « En France, à la suite de Léon Bourgeois, la doctrine du solidarisme repose sur l’idée que la justice
ne peut exister entre les hommes que s’ils deviennent des associés solidaires en neutralisant entre eux les risques auxquels ils sont confrontés. Cette socialisation
edu risque a pris ainsi le pas sur la notion de responsabilité individuelle. Pour les solidaristes de la fin du XIX siècle, la responsabilité était donc avant tout
collective ou sociale. Elle passait à la fois par la reconnaissance de l’ensemble des facteurs sociaux des inégalités et par la recherche de moyens de les réduire. Le
42progrès social était jugé à ce prix. » Contestant l’idée que « la gauche n’aurait vocation que d’opposition, là où elle ne risque pas de se trouver en contradiction
avec ses principes (…) la pensée réformiste, ou social-démocrate, ne veut pas se résigner ; elle entend œuvrer de son mieux pour faire avancer vaille que vaille un
idéal qui reste le phare allumé de son action (quand il est allumé !) : non pas l’illusion d’un monde radieux, sans classes ni conflits ‒ une forme de religion qui a
43fait autant de morts que la religion de l’ordre ‒, mais la volonté de préserver dans tous les domaines la dignité de l’homme, menacée de toutes parts » . En
44définitive, depuis la création de la gauche durant la Révolution française de 1789, « le pli ordinaire de la gauche dans son histoire est la désunion » .

45Néanmoins, la gauche ne peut se réduire qu’à des querelles doctrinales entre anarchistes, syndicalistes-révolutionnaires , radicaux, sociodémocrates,
46 47socialistes, communistes et gauchistes. Les historiens JeanJacques Becker et Gilles Candar écrivent en effet que « la diversité des gauches n’a jamais empêché
qu’il existe une attitude de gauche, un comportement de gauche, très antagoniste à la droite. Pour le sens commun, au-delà des originalités, des divisions, des
problèmes appréhendés d’une façon ou d’une autre, il y a une attitude, une sensibilité de gauche. D’où l’expression quelquefois employée de “peuple de
48gauche ” ». En effet, malgré la diversité des gauches et son histoire mouvementée, il est possible de trouver une certaine unité, voire une « universalité de
49 50gauche ». En s’inspirant de la définition de la gauche formulée par Noberto Bobbio , Enzo Traverso souligne que celleci est liée aux « mouvements qui, dans
l’histoire, se sont battus pour changer la société en plaçant le principe d’égalité au centre de leurs projets et de leurs luttes ». Selon lui, la « culture de gauche »
51recouvre « un ensemble de théories et d’expériences, d’idées et de sentiments, de passions et d’utopies » avec un point commun : vouloir « interpréter le monde
52pour le transformer » comme le proposait Karl Marx dans sa onzième thèse sur Feuerbach. Face à la droite associée au « camp du capitalisme » et du
53conservatisme, la gauche est reliée au « camp du progrès » et du mouvement. Pour Maurice Agulhon , la gauche croit au progrès et veut le progrès. François
54 55Gogel , affirme qu’il existe deux camps : celui de l’ordre et celui du mouvement. Selon Miche Winock « grosso modo, l’homme de gauche accorde sa foi au
progrès et sa confiance à l’être humain ; l’homme de droite se défie de l’un et de l’autre. (…) l’homme de droite est l’homme du passé, du respect de l’héritage, de
la conservation des us et coutumes qui ont permis le tricot sociétal. L’homme de gauche, qui a jeté aux orties le dogme du péché originel, croit en une destinée
humaine que l’Histoire doit émanciper. Cette double vision induit d’un côté la défense de la hiérarchie, de l’autre la proclamation de l’égalité. » Ainsi, pour décrire
e 56l’« homme de gauche » du XIX siècle, Alain Corbin souligne que cet homme a « en partage une certaine représentation du temps ; d’un temps orienté vers
l’avenir, porteur de progrès ; conviction fondée sur la raison et sur l’analyse de l’histoire de l’humanité. L’homme de gauche, tel qu’il nous apparaît, se sent investi
d’une mission, dans la mesure où l’idée de progrès induit la nécessité de le promouvoir, impose une action, un combat en faveur du mouvement contre une
résistance, perçue comme une réaction. »
57Être de gauche signifie donc que l’on s’inscrit dans la tradition des Lumières et de la lutte contre la superstition et les formes d’aliénation qui empêchent le
58libre arbitre et le développement du sens critique chez des individus libres et solidaires à la fois. Maurice Agulhon affirme, en effet, « que la gauche s’est
constituée dans l’histoire à partir de la philosophie des Lumières, dans sa plus large acception : faire le bien (et d’abord le définir) à partir de critères de la raison
humaine, accessibles à tous (sans “révélation” religieuse), acceptables pour tous (universels dans leur portée) et applicables à tout (gouvernement des sociétés
compris). » Dans cette perspective des Lumières, Alain Corbin indique qu’« à partir de 1865, l’anticléricalisme, qui ne veut pas dire abandon de toute croyance en
une divinité, fut affichée avec vigueur par la majorité des hommes de gauche. Il s’est agi de l’un des principaux principes constitutifs de leur identité politique.

Être de gauche, c’est croire au changement social et à la promotion sociale. En effet, pour une femme ou un homme de gauche, le destin de chacune et de
chacun n’est pas inné et sur-déterminé (par son sexe, sa couleur de peau, ses origines sociales et culturelles…) mais nécessite une organisation sociale ou un « État
social » qui régule les règles du marché et favorise la solidarité et la coopération plutôt que la compétition de tous contre tous.

59Au bout du compte, être de gauche s’inscrit dans une conception universaliste de la reconnaissance d’individus égaux et différents qui conduit à rechercher
60l’émancipation des citoyens par les citoyens et à développer des formes de sociabilité fondées sur un sentiment de fraternité et une croyance dans l’Homme et
61l’humanité. Un homme de gauche, comme le souligne Emmanuel Berl ne croit pas en l’existence de races hiérarchisées : « Un homme de gauche peut s’adonner
au racisme tout comme un homme de droite. Mais il sait que le racisme est une passion, et non pas une opinion juste. Il n’est pas exempt de racisme, mais il ne
62 63croit pas en la hiérarchie des races, et Gobineau oui. » Michel Winock souligne ainsi que la gauche « garde une vocation universelle, celle de faire barrage du
mieux qu’elle peut aux formes multiples de l’avilissement des hommes et de la tyrannie : l’esclavage, le pouvoir arbitraire, la guerre de conquête, l’exploitation
économique, le parti unique, l’idolâtrie nationale, le culte du chef, le fondamentalisme religieux, la sujétion des femmes, le mépris des non-pareils, la corruption
des élites, la culture de l’ignorance par la démagogie et la crétinisation des masses par le marché… »

e eL’histoire tumultueuse des gauches depuis la Révolution française a donc permis, au cours des XIX et XX siècles, la constitution d’une identité de gauche
etrans-partisane humaniste et émancipatrice. Cependant, au XXI siècle, la gauche est de nouveau en pleine ébullition et fortement divisée, mettant en péril
l’existence même d’une « identité de gauche » propre. Nous assistons à une transformation profonde de la gauche confrontée à la métamorphose de la société
entrée dans l’« ère globale ». En effet, le passage de la société industrielle à la société postindustrielle et de communication, l’expansion du processus de
mondialisation néo-libérale et le développement du phénomène de la « métropolisation » a entraîné la quasi-disparition de la classe ouvrière en tant que
64mouvement social. Dans l’optique construite par le sociologue Alain Touraine, Michel Wieviorka rappelle que « la conscience ouvrière a trouvé son maximum
d’intégration et sa plus haute capacité d’action dans les situations où conscience fière des ouvriers qualifiés et conscience prolétarienne des ouvriers non qualifiés
se rencontraient et s’articulaient l’une à l’autre, en particulier dans les grandes entreprises taylorisées qui ont dominé l’industrie de l’entre-deux-guerres jusque
dans les années soixante-dix. » Durant cette période, le mouvement ouvrier a été un mouvement social « puisqu’il combinait la conscience d’un conflit social,
entre ouvriers et patrons, avec la référence à un enjeu culturel, la production industrielle, dont chacun des adversaires reconnaît la valeur positive et dont il se veut
65 66le meilleur défenseur contre les intérêts particuliers et même irrationnels de son adversaire « . Avec la fin de la société industrielle, le déclin de la classe
67 68ouvrière ou plutôt des consciences de « classe » et « ouvrière » (la conscience ouvrière est l’affirmation d’une subjectivité malheureuse en même temps
qu’une capacité de se projeter dans l’avenir pour inventer des perspectives meilleures), Alain Touraine analyse le fait que la société postindustrielle n’est plus
structurée par le conflit industriel et l’organisation du travail mais « sur un conflit reposant sur les fins de la production et de la culture. »
De l’égalité au multiculturalisme décolonial
eAu début du XXI siècle, le projet de la gauche réformiste est totalement déconsidéré dans les sociétés avancées en raison du fait que la social-démocratie n’a
pas su endiguer, voire a participé au délitement des protections sociales des citoyens fragilisés par la financiarisation du monde, le développement des
69délocalisations et l’émergence de nouvelles technologies aujourd’hui plus productrices de chômage de masse que de nouveaux emplois. Alain Touraine souligne
en effet que « la gauche arrive au bout de son histoire, dont elle a perdu le sens en se satisfaisant d’un déterminisme économique sans perspectives sociales et
70culturelles. » Ernesto Laclau indique que « l’apogée de la socialdémocratie a coïncidé avec l’acceptation universelle des méthodes keynésiennes de régulation du
capitalisme en liaison avec un système d’État-providence au sein duquel l’État national jouait le rôle décisif dans la redistribution des revenus. La longue crise
économique qui a démarré au début des années 1970 ‒ et dont nous ne sommes toujours pas pleinement sortis ‒ a mis un terme à tout cela et ouvert la voie à la
globalisation et à l’hégémonie du discours économique néo-libéral. Celui-ci est devenu la doctrine incontestée de l’Occident, acceptée, quoiqu’à des degrès divers,
par la plupart des gouvernements sociauxdémocrates en Europe. »

Au cœur de cette mutation, c’est une « gauche culturelle » bien pensante, moraliste, culpabilisatrice et bourgeoise, d’abord mobilisée sur les questions
d’évolution des mœurs, d’écologie, de féminisme et de migrations, qui a suplanté une gauche populaire et sociale, notamment dans les grandes villes. En effet,
71pour Ernesto Laclau , « dès lors que les anciennes identités et solidarités de classe ont été érodées, il se fait jour une forte tendance à reconstruire la subjectivité
des acteurs historiques en terme d’identité culturelle. C’est à quoi l’on assiste partout : dans les diverses formes du multiculturalisme politique américain ; dans les
communautés de travailleurs immigrés en Europe occidentale (avec sa contreprartie : le développement d’une xénophobie anti-immigrés d’extrême droite) ; dans la
prolifération des conflits ethniques en Europe orientale, dans l’expansion de l’intégrisme musulman. »
À gauche, ce n’est plus l’« égalité » liée aux droits sociaux et à la lutte des classes qui est au centre des débats et des combats collectifs mais la reconnaissance
de la « différence » et des particularismes associée aux droits culturels et aux revendications communautaires. La société française, à l’instar du monde
anglo72saxon au cours des années 1990, voit apparaître une gauche qui parle, non plus au nom de tous les prolétaires, opprimés et « damnés de la terre » , mais au nom
des mémoires et des traditions des minorités (ethnoraciales ou sexuelles) et des groupes « subalternes ». Cette remise en question de la gauche sociale, classiste et
universaliste vient alors changer les représentations quant à la composition sociologique de la gauche et de la droite. Dans la pratique, il n’est plus si évident qu’un
73citoyen riche ou un possédant privilégié sera plus aisément de droite et un prolétaire ou un « pauvre » de gauche. La fonction tribunitienne autrefois occupée par
la gauche, notamment par la gauche communiste, consistant à défendre les classes populaires contre les classes dirigeantes capitalistes est aujourd’hui disputée par
l’extrême-droite. Pour lutter contre les effets néfastes de la mondialisation, notamment l’insécurité sociale, civile et culturelle, la gauche est délégitimée au profit
des populistes des « droites nationalistes » qui promettent de construire des barrières et des murs protectionnistes pour défendre les populations modestes et
insécurisées autochtones des excès de la mondialisation et de l’immigration.

Parallèlement au développement d’une extrême-droite identitariste de plus en plus écoutée et reconnue par les milieux populaires, sur fond de déploiement des
politiques et des idées libérales, de délitement de l’État social, de remise en question du projet républicain d’intégration, de développement de quartiers urbains de
74 75relégation ghettoïsés d’un point de vue socioethnique , de nouveaux militants « antiracistes » et « décoloniaux » forment une « bourgeoisie ethnique ». Ces
militants, souvent issus de la gauche ou fréquentant des organisations de gauche, s’auto-proclament être les représentants des populations immigrées ou d’origine
étrangère dont beaucoup vivent dans les banlieues paupérisées des villes. Tout en dénonçant, à juste titre, les discriminations subies par les habitants ethnicisés des
quartiers ségrégués et ghettoïsés, ces militants participent à la coproduction de la racisation des rapports sociaux. Ces « identitaristes décoloniaux » rompent ainsi
avec la tradition de la gauche anticléricale et s’opposent au modèle laïc républicain accusé de produire du racisme et de l’islamopobie. Dans cette optique, ils
76 77plébiscitent, à l’instar des élites libérales qui louent la diversité pour dépolitiser la question sociale , le multiculturalisme américain qui, selon eux, donnerait
plus de pouvoir aux « minorités raciales ».
78Dans la pratique, ces minorités actives, bien que très critiques à l’encontre de la gauche qu’ils qualifient de « gauche blanche » accusée de paternalisme et de
79maintenir un « impensé colonial » ont une grande influence à gauche au point que désormais, « la laïcité » si elle n’est pas accompagnée de l’adjectif « ouverte »
80ou « plurielle », n’est plus considérée comme un « signe du camp de gauche » . C’est au début des années 2000 que les nouveaux militants de l’antiracisme
apparaissent sur la scène politico-médiatique. Ils affirment la remise en cause des valeurs émancipatrices, solidaristes et humanistes de la gauche. Ces militants de
l’« antiracisme politique et décolonial » se définissent comme des activistes « racisés », c’est-à-dire des personnes originaires de pays anciennement colonisés qui
dénoncent le « privilège blanc », les discriminations et le racisme structurel d’État dont ils seraient les premières victimes. Au-delà de cette dénonciation, ils en
appellent également, quitte à renforcer les frontières ethno-raciales, à l’auto-organisation des racisés, voire à la non-mixité raciale dans certaines luttes. S’opposant
à l’antiracisme universaliste qui représenterait l’expression d’une posture morale et hypocrite, les « antiracistes décoloniaux » désignent l’État comme étant le
81premier producteur de rapports de domination et de racisme systémique. Pour ces activistes, face à la « mécanique raciste » de l’État, seul un « Nous », celui des
« indigènes » ex-colonisés opposé à un « Eux », celui des « Blancs » ex-colonisateurs, peut s’opposer à des pratiques discriminatoires routinières inscrites dans les
têtes et les corps. Finalement, pour combattre la discrimination ethnoraciale des ex-colonisés, les « décoloniaux » s’inscrivent dans une logique
d’« auto-apartheid » bien décrite par des temps modernes, débrouillez-vous ! La balle est dans votre camp ! N’attendez plus grandchose de l’État ! Place, enfin, au
self help, comme on dit en anglais ! » (…) Dans un livre récemment traduit en français sous le titre Pourquoi les riches votent à gauche (Agone), Thomas Franck
a montré qu’aux États-Unis, c’est Bill Clinton qui avait inauguré, à gauche, la politique d’abandon des classes populaires pour amplifier la politique libérale de la
droite reaganienne. L’apologie de la « diversité » (chaudement soutenue par Hollywood et par une partie de l’extrême gauche universitaire) servit alors de paravent
pour tenter de masquer l’aggravation des inégalités sociales. (…) Jamais, jusqu’à aujourd’hui, un président de la République française n’aurait pu se présenter
luimême comme un « mâle blanc ». C’est désormais possible parce que les élites de tous bords ont conjugé leurs efforts pour placer au centre du débat public les
polémiques identitaires. »
82Ernesto Laclau : « Une première solution est d’affirmer purement et simplement le droit des divers groupes ethniques et culturels à affirmer leur différence et
à poursuivre un développement séparé. C’est la route de l’auto-apartheid, parfois accompagnée de la proclamation que les valeurs culturelles et les institutions
occidentales sont la propriété des mâles européens ou anglo-américains, et ne concernent en rien l’identité des autres groupes vivant sur le même territoire, raison
pour laquelle on plaide un ségrégationnisme total, l’affrontement pur et simple des particularismes. »
Indigénistes, différencialistes et racialistes
83Au cœur de ce livre se trouve l’influence pesante du « Parti des Indigènes de la République « (PIR) qui, bien qu’il ne représente pas à lui seul le courant
autoproclamé de l’« antiracisme politique » en lutte contre le « racisme structurel d’État », notamment en raison de la médiatisation des provocations de sa leader,
84Houria Bouteldja, de son activisme et de sa production théorique , est néanmoins omniprésent dans les mobilisations des mouvements luttant contre
85« l’oppression postcoloniale «.
86Selon Philippe Corcuff, le PIR est « une forme embryonnaire d’une force politique postcoloniale ou décoloniale » qui commence médiatiquement en janvier
2005 avec la publication d’un appel fondateur reproduit ci-dessous.
L’appel des Indigènes

Nous sommes les Indigènes de la République !

Rendu public en janvier 2005, cet appel a été signé par des milliers de personnes.

Discriminés à l’embauche, au logement, à la santé, à l’école et aux loisirs, les personnes issues des colonies, anciennes ou actuelles, et de l’immigration
postcoloniale sont les premières victimes de l’exclusion sociale et de la précarisation. Indépendamment de leurs origines effectives, les populations des
« quartiers » sont « indigénisées », reléguées aux marges de la société. Les « banlieues » sont dites « zones de non-droit » que la République est appelée à
« reconquérir ». Contrôles au faciès, provocations diverses, persécutions de toutes sortes se multiplient tandis que les brutalités policières, parfois extrêmes, ne
sont que rarement sanctionnées par une justice qui fonctionne à deux vitesses. Pour exonérer la République, on accuse nos parents de démission alors que nous
savons les sacrifices, les efforts déployés, les souffrances endurées. Les mécanismes coloniaux de la gestion de l’islam sont remis à l’ordre du jour avec la
constitution du Conseil français du Culte Musulman sous l’égide du ministère de l’Intérieur. Discriminatoire, sexiste, raciste, la loi anti-foulard est une loi
d’exception aux relents coloniaux. Tout aussi colonial, le parcage des harkis et enfants de harkis. Les populations issues de la colonisation et de l’immigration
sont aussi l’objet de discriminations politiques. Les rares élus sont généralement cantonnés au rôle de « beur » ou de « black » de service. On refuse le droit de
vote à ceux qui ne sont pas « français », en même temps qu’on conteste « l’enracinement » de ceux qui le sont. Le droit du sol est remis en cause. Sans droit ni
protection, menacées en permanence d’arrestation et d’expulsion, des dizaines de milliers de personnes sont privées de papiers. La liberté de circulation est
déniée ; un nombre croissant de Maghrébins et d’Africains sont contraints à franchir les frontières illégalement au risque de leurs vies.

La France a été un État colonial… Pendant plus de quatre siècles, elle a participé activement à la traite négrière et à la déportation des populations de
l’Afrique sub-saharienne. Au prix de terribles massacres, les forces coloniales ont imposé leur joug sur des dizaines de peuples dont elles ont spolié les
richesses, détruit les cultures, ruiné les traditions, nié l’histoire, effacé la mémoire. Les tirailleurs d’Afrique, chair à canon pendant les deux guerres mondiales,
restent victimes d’une scandaleuse inégalité de traitement.

La France reste un État colonial ! En Nouvelle-Calédonie, Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, Polynésie règnent répression et mépris du suffrage
universel. Les enfants de ces colonies sont, en France, relégués au statut d’immigrés, de Français de seconde zone sans l’intégralité des droits. Dans certaines
de ses anciennes colonies, la France continue de mener une politique de domination. Une part énorme des richesses locales est aspirée par l’ancienne métropole
et le capital international. Son armée se conduit en Côte d’Ivoire comme en pays conquis.

Le traitement des populations issues de la colonisation prolonge, sans s’y réduire, la politique coloniale. Non seulement le principe de l’égalité devant la loi
n’est pas respecté mais la loi elle-même n’est pas toujours égale (double peine, application du statut personnel aux femmes d’origine maghrébine,
subsaharienne…). La figure de l’« indigène » continue à hanter l’action politique, administrative et judiciaire ; elle innerve et s’imbrique à d’autres logiques
d’oppression, de discrimination et d’exploitation sociales. Ainsi, aujourd’hui, dans le contexte du néo-libéralisme, on tente de faire jouer aux travailleursimmigrés le rôle de dérégulateurs du marché du travail pour étendre à l’ensemble du salariat encore plus de précarité et de flexibilité.

La gangrène coloniale s’empare des esprits. L’exacerbation des conflits dans le monde, en particulier au Moyen-Orient, se réfracte immédiatement au sein
du débat français. Les intérêts de l’impérialisme américain, le néoconservatisme de l’administration Bush rencontrent l’héritage colonial français. Une frange
active du monde intellectuel, politique et médiatique français, tournant le dos aux combats progressistes dont elle se prévaut, se transforme en agents de la
« pensée » bushienne. Investissant l’espace de la communication, ces idéologues recyclent la thématique du « choc des civilisations » dans le langage local du
conflit entre « République » et « communautarisme ». Comme aux heures glorieuses de la colonisation, on tente d’opposer les Berbères aux Arabes, les Juifs
aux « Arabo-musulmans » et aux Noirs. Les jeunes « issus de l’immigration » sont ainsi accusés d’être le vecteur d’un nouvel anti-sémitisme. Sous le vocable
jamais défini d’« intégrisme », les populations d’origine africaine, maghrébine ou musulmane sont désormais identifiées comme la Cinquième colonne d’une
nouvelle barbarie qui menacerait l’Occident et ses « valeurs ». Frauduleusement camouflée sous les drapeaux de la laïcité, de la citoyenneté et du féminisme,
cette offensive réactionnaire s’empare des cerveaux et reconfigure la scène politique. Elle produit des ravages dans la société française. Déjà, elle est parvenue
à imposer sa rhétorique au sein même des forces progressistes, comme une gangrène. Attribuer le monopole de l’imaginaire colonial et raciste à la seule
extrême-droite est une imposture politique et historique. L’idéologie coloniale perdure, transversale aux grands courants d’idées qui composent le champ
politique français.

La décolonisation de la République reste à l’ordre du jour ! La République de l’Égalité est un mythe. L’État et la société doivent opérer un retour critique
radical sur leur passé-présent colonial. Il est temps que la France interroge ses Lumières, que l’universalisme égalitaire, affirmé pendant la Révolution
française, refoule ce nationalisme arc-bouté au « chauvinisme de l’universel », censé « civiliser » sauvages et sauvageons. Il est urgent de promouvoir des
mesures radicales de justice et d’égalité qui mettent un terme aux discriminations racistes dans l’accès au travail, au logement, à la culture et à la citoyenneté. Il
faut en finir avec les institutions qui ramènent les populations issues de la colonisation à un statut de sous-humanité.

Nos parents, nos grands-parents ont été mis en esclavage, colonisés, animalisés. Mais ils n’ont pas été broyés. Ils ont préservé leur dignité d’humains à
travers la résistance héroïque qu’ils ont menée pour s’arracher du joug colonial. Nous sommes leurs héritiers comme nous sommes les héritiers de ces
Français qui ont résisté à la barbarie nazie et de tous ceux qui se sont engagés avec les opprimés, démontrant, par leur engagement et leurs sacrifices, que la
lutte anti-coloniale est indissociable du combat pour l’égalité sociale, la justice et la citoyenneté. Dien Bien Phu est leur victoire. Dien Bien Phu n’est pas une
défaite mais une victoire de la liberté, de l’égalité et de la fraternité !

Pour ces mêmes raisons, nous sommes aux côtés de tous les peuples (de l’Afrique à la Palestine, de l’Irak à la Tchétchénie, des Caraïbes à l’Amérique
latine…) qui luttent pour leur émancipation, contre toutes les formes de domination impérialiste, coloniale ou néo-coloniale.
NOUS, descendants d’esclaves et de déportés africains, filles et fils de colonisés et d’immigrés, NOUS, Français et non-Français vivants en France,
militantes et militants engagé-es dans les luttes contre l’oppression et les discriminations produites par la République postcoloniale, lançons un appel à celles
et ceux qui sont parties prenantes de ces combats à se réunir en Assises de l’anticolonialisme en vue de contribuer à l’émergence d’une dynamique autonome
qui interpelle le système politique et ses acteurs, et, au-delà, l’ensemble de la société française, dans la perspective d’un combat commun de tous les opprimés
et exploités pour une démocratie sociale véritablement égalitaire et universelle.
Le 8 mai 1945, la République révèle ses paradoxes : le jour même où les Français fêtent la capitulation nazie, une répression inouïe s’abat sur les colonisés
algériens du Nord-Constantinois : des milliers de morts !

eLe 8 mai prochain, 60 anniversaire de ce massacre, poursuivons le combat anticolonial par la première Marche des Indigènes de la République !
Nous sommes les Indigènes de la République !
Penser l’identitarisme face au repli communautaire
Dans ce contexte de décomposition de la gauche universaliste, ce livre est d’abord le fruit d’un sentiment d’indignation et de révolte de la part d’un homme élevé
dans une tradition de gauche.
Une filiation ouvrière et un engagement antiraciste

87 88Faire preuve de « neutralité axiologique » consiste à ne pas nier toute valeur ou idées mais bien plutôt de les affirmer au préalable . Ainsi, comme je
89l’ai écrit dans l’ouvrage reprenant les principaux éléments de mon habilitation à diriger des recherches , je suis né dans une famille rouennaise d’origine
ouvrière très politisée à gauche, tant du côté maternel que du côté paternel. Dans la mythologie familiale, du côté maternel, mon arrière-grand-père, cheminot à
Sotteville-lès-Rouen, aurait été écarté de la SNCF pendant plusieurs années pour fait révolutionnaire ; il défile lors de manifestations organisées par les partis
et mouvements de gauche avec un couteau en bois peint en rouge entre les dents pour se moquer des affiches de propagande anti-communiste qui décrivent les
90militants de ce parti comme des sauvages assoiffés de sang . Du côté paternel, mon arrière-grand-mère, anticléricale proclamée, aurait été enterrée avec un
drapeau rouge tandis que ses camarades chantaient l’internationale. Durant les Trente Glorieuses, la plupart des enfants de cette famille nés pendant la Seconde
Guerre mondiale élèvent leur niveau d’éducation et participent à tous les combats politiques de la « jeunesse révoltée » des années 1960 (mai 68, guerres
d’Algérie et du Vietnam, expériences autogestionnaires, libération des femmes…) y compris en vivant de façon alternative et collective dans une sorte de
« néo-communauté » générationnelle et familiale utopique au sein d’un grand ensemble sur les Hauts-de-Rouen, perçu à l’époque comme à la pointe du
progrès urbanistique. Parallèlement à ces engagements, une partie de ma famille ayant bénéficié des apports intellectuels, notamment des croyances humanistes
ainsi que des convictions émancipatrices portées par les mouvements laïcs d’éducation populaire, s’implique également dans ces mouvements, en particulier
91dans l’association Peuple et Culture .

Dans ce cadre, mon père qui est issu d’une famille ouvrière s’inscrit très jeune dans les champs de l’éducation populaire et de l’éducation spécialisée. René
92Boucher, né en décembre 1943 et décédé en mars 2018, était fier de ses origines ouvrières . Il associait le monde ouvrier à son père, Émile Boucher, ouvrier
couvreur décédé des suites d’un accident du travail alors qu’il avait 11 ans. Pour lui, à travers l’image qu’il avait de son père, le monde ouvrier rimait avec
fierté, courage et solidarité. Mais bien que fier de cette origine, pour lui, il était important de réussir un parcours de promotion sociale, sans pour autant
oublier ses racines et ses valeurs humanistes et internationalistes. Pour « sortir de la misère », pour reprendre son expression, pour ne pas faire vivre à ses
enfants les humiliations que doivent supporter les familles populaires, à force de travail, de pugnacité, il a donc réalisé un parcours professionnel exceptionnel.
À l’adolescence, il a d’abord bénéficié de la chaleur familiale, de l’amour de sa mère (Louisette), de ses sœurs (Suzane, Léone) et de ses frères (Milo et Jean). Il
a aussi saisi les opportunités éducatives et structurantes offertes par les jeunesses communistes et la « fraternité » liées au mouvement protestant qui
intervenaient dans son quartier : le quartier Saint-Clément, rive gauche à Rouen. Très tôt, il s’est donc engagé, grâce au scoutisme, dans l’éducation populaire
puis professionnellement dans l’éducation spécialisée. Durant sa jeunesse, René Boucher a ainsi partagé son temps libre entre les éclaireurs unionistes, les
jeunesses communistes et a participé aux actions des organisations humanitaires et pacifistes (appelé à faire son service militaire en 1963, il parvient à se faire
réformer temporairement la même année puis, définitivement, en juin 1965). Il s’engage fortement pour la paix en Algérie et l’indépendance du peuple
algérien. En 1962, s’inscrivant dans une sorte d’« euphorie révolutionnaire » propre aux « pieds rouges », il part alors travailler en qualité d’éducateur à Alger
où il débute sa formation théorique (Centre de formation d’éducateurs de Dely-Ibrahim). Il revient en France en 1964 après le coup d’État de Houari
Boumédienne. L’éducation spécialisée de René Boucher était néanmoins avant tout émancipatrice et certainement pas normative. Après avoir été éducateur
spécialisé dans plusieurs secteurs et en particulier auprès d’adolescents turbulents des milieux défavorisés, il s’est donc impliqué dans le mouvement
93d’éducation populaire Peuple et Culture. Il va créer avec des syndicalistes et des militants de Peuple et Culture le premier centre de formation des éducateurs
et des animateurs « en cours d’emploi ». Il offre ainsi aux éducateurs « faisant fonction » qui exercent le métier d’éducateur sans qualification, une
opportunité pour se qualifier. Lui-même, c’était très important pour lui, poursuit sa formation supérieure à l’École pratique des hautes études en sciences
sociales (EPHESS) à Paris. À la demande de ses camarades, il dirige quelques années le centre de formation de Peuple et Culture puis il est sollicité par le
ministère des Affaires sociales pour créer un Institut régional de formation pour travailleurs sociaux (IRFTS) qui deviendra l’Institut régional du travail social
(IRTS) de Haute-Normandie puis l’Institut du développement social (IDS). Il termine sa carrière professionnelle en dirigeant le centre national de formation
des éducateurs de la protection de la jeunesse. À la retraite, loin de s’arrêter d’agir, il n’a jamais ménagé ses efforts, quitte à négliger sa santé, pour continuer à
militer dans le champ associatif, en particulier au sein de l’IRTS-IDS. Malgré les injonctions paradoxales, les logiques politiciennes locales, il s’est battu pour
94un travail social émancipateur . Au-delà des discours, c’est dans les actions concrètes qu’il a menées avec acharnement toute sa vie qu’il a tenté de rendre lemonde et l’humanité, auxquels il croyait de son âme, un peu meilleurs.

Je suis si fier de mon père que ma trajectoire militante et professionnelle va s’inscrire dans son cheminement. Lui et moi avons d’ailleurs souvent parlé avec
passion de cet héritage social, culturel et politique. Je revendique pleinement cet héritage lié au partage de valeurs émancipatrices et de transformation sociale.
Plus qu’une reproduction, mon inscription dans le champ social et de la recherche est une filiation qui m’incite, grâce à un engagement et un travail personnel,
à continuer un combat familial : penser et combattre les désordres des inégalités et des injustices sociales.

Dans la pratique, depuis le lycée puis durant mes études pour devenir éducateur spécialisé, pendant les années 1990 alors que l’extrême droite, incarnée par
le Front national, se développe et s’installe dans le paysage électoral, je m’implique totalement dans l’antifascisme radical et libertaire. Durant plusieurs
années, je m’engage pleinement, intellectuellement et physiquement, au sein de la Section Carrément Anti-Lepen (SCALP) dont je deviens l’un des leaders à
Rouen. Face aux violences et intimidations de l’extrême droite, alors que SOS racisme et le parti socialiste diffusent une main jaune ouverte accompagnée du
célèbre slogan « touche pas à mon pote », les « scalpeurs », prêts au combat, proches des organisations libertaires et des mouvements alternatifs, détournent ce
même slogan en brandissant un poing fermé. Durant cette période, mon existence est faite de lectures politiques, surtout anarchistes, de la rédaction et de la
distribution de tracts, de collages nocturnes, de manifestations, de confrontations et d’organisation de concerts antifascistes, quelquefois musclés. Outre mes
activités d’éducateur auprès d’enfants en danger et/ ou délinquants, je vis intensément dans le milieu alternatif antifasciste.

Néanmoins, à partir du milieu des années 1990, ma perception des modes d’action antiracistes efficaces change. Je suis désormais convaincu que la
conjoncture politique n’est plus propice à un affrontement frontal avec les mouvements d’extrême droite tels que je l’ai vécu. De plus, je me méfie des
95militants ultra-radicaux qui justifient l’utilisation de la violence et s’inscrivent dans une dynamique de la violence pour la violence . Pour combattre le
racisme, je pense en effet, qu’il est plus efficace de montrer, dans les faits, que la société française, bien que profondément inégalitaire et en voie de
ségrégation, est multiculturelle et culturellement innovatrice. Dans la pratique, poussé par une jeune génération d’artistes hip-hop issus des quartiers
populaires, je fonde une association culturelle (association Mix’Cité) dont l’objectif principal est de développer la mixité sociale et culturelle à partir de
l’organisation et de la diffusion des musiques et des arts urbains revendicatifs et émergents. À cette époque, une bonne partie de mon temps est consacrée à
96organiser des concerts et festivals de musiques revendicatives et engagées où se produisent des artistes de rap ou de dance-hall . L’apprentissage de la
sociologie devient alors pour moi une nécessité fondamentale et un véritable projet de vie : je dois pouvoir analyser et donner un sens aux rapports sociaux,
culturels et politiques que je vis. J’entreprends alors des études de sociologie à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales au sein du Centre d’Analyse et
d’Intervention Sociologique (CADIS) créé par Alain Touraine et dirigé par Michel Wieviorka. Cet engagement sociologique, à partir de travaux sur le racisme,
les discriminations, les désordres urbains et leur régulation, va me permettre de conjuguer ma soif de penser les processus producteurs d’inégalités et une
carrière de chercheur puis d’enseignant-chercheur, dans les champs de l’éducation populaire (au sein de Peuple et Culture), de la formation en travail social et
à l’université.

En définitive, au sein de ma trajectoire militante et de chercheur, je crois important d’associer le combat pour le progrès social et l’émancipation des classes
populaires avec la lutte contre toutes les formes de racisme, d’ethnicisation et de racisation. En ce sens, opposé à la moralisation, à la dépolitisation et à
97l’instrumentalisation communautariste de l’antiracisme , mon combat est viscéralement universaliste et humaniste.

René Boucher lors d’une manifestation syndicale de la Confédération Générale du Travail (CGT) à Rouen au début des années 1970 ‒ Photo de
famille

René Boucher accroupi avec son chien Barnum et ses frères et sœurs rue Louis Blanc à Rouen au début des années 1950 ‒ Photo de familleUn engagement antiraciste
Manuel Boucher au milieu de scalpeurs de Rouen et de militants antifascistes d’Elbeuf au début des années 1990
Manuel Boucher entouré des artistes et techniciens de la compilation rap « Dans ta Face »
(Mix’Cité/On A Faim ‒ Distribution Mélodie) au milieu des années 1990
Photo : Guillaume Painchault

Comment est-il possible que des mouvements et des organisations progressistes de gauche avec lesquelles, pour certaines, j’ai milité dans ma jeunesse lorsque
j’étais engagé dans la lutte antifasciste radicale du côté des libertaires, défilent derrière des organisations dites « postcoloniales » alors que celles-ci crient des
slogans aux relents racistes, antisémites et séparatistes ? Comment est-il possible que des syndicats, mouvements et partis de gauche traditionnellement engagés
dans des combats émancipateurs, humanistes et anticléricaux puissent défiler aux côtés de groupes affirmant des alliances avec des mouvements islamistes comme
le Hamas où même défendant, au nom de la lutte contre l’islamophobie, le port du voile islamique ou du voile intégral aussi appelé « burka » alors que ces
vêtements sont imposés aux femmes dans plusieurs pays musulmans où règnent des dictatures théologiques ? Comment est-il possible qu’une partie de la gauche
accepte, voire reprenne à son compte un vocabulaire racialiste, raciste et culturaliste, celui de la distinction entre « Blancs », « Noirs » et « Musulmans » contraire
aux idées humanistes et universalistes au cœur des combats de la gauche pour la défense des Droits de l’Homme. Comment est-il possible que lors des défilés du
er 981 mai célébrant le combat internationaliste du mouvement ouvrier pour son émancipation , les organisations politiques et syndicales de gauche acceptent que se
forme au sein du cortège unitaire un « cortège non-mixte racisé » ? Comment est-il possible que des mouvements de gauche dont beaucoup, au cours de l’histoire
99contemporaine, ont fait leurs preuves dans de nombreuses luttes antifascistes et anticolonialistes puissent se laisser culpabiliser et intimider par des organisations
dites « auto-organisées par les premiers concernés par les processus racistes » et accepter de se laisser donner des leçons au prétexte que seules les organisations
aujourd’hui légitimes pour combattre le racisme soient structurées sur des bases raciales et identitaristes ?

100 101Cet ouvrage est également une réponse à un sentiment d’inquiétude face aux fractures identitaires , à la division du mouvement antiraciste et au
développement, au sein de la société française, d’une sorte de « populisme tiersmondiste » haineux et revanchard que j’avais déjà ressenti il y a plusieurs années à
Durban, en Afrique du Sud, lorsque j’avais participé, en tant que représentant de l’Association internationale des écoles du travail social, à la Conférence mondiale
102 103contre le racisme, les discriminations et l’intolérance . Dans son ouvrage sur la Tradition sociologique, Robert Nisbet souligne que l’une des premières
motivations des fondateurs de la sociologie était de construire des cadres d’analyse pour penser la sortie de l’organisation sociale préindustrielle structurée sur une
base rurale et communautaire et ainsi calmer leur inquiétude face aux conséquences sociales et politiques de cette transformation majeure. Dans cette même
optique, dans un contexte de repli identitaire à l’ère de la globalisation, inquiet face aux mutations de l’espace antiraciste caractérisé, en particulier, par l’émergence
de ces militants décoloniaux assumant une lecture raciale et raciste des rapports sociaux, il m’apparaît vital d’étudier et de démasquer ces acteurs en analysant leurs
logiques de réflexion et d’action pour donner des armes intellectuelles aux progressistes et antiracistes universalistes qui les combattent.

Finalement, cet ouvrage tente de répondre à deux questions centrales : en soutenant les luttes particularistes de minorités ethniques et culturelles souhaitant
affirmer leur différence et constituer un développement séparé au nom de leur « auto-détermination », la gauche n’entret-elle pas dans une impasse la conduisant à
devoir légitimer l’existence d’un séparatisme ethno-culturel (auto-apartheid) producteur d’une relation de « guerre identitaire » potentielle permanente ? En
reconnaissant et en légitimant la grille de lecture exclusivement « raciale » mobilisée par les militants postcoloniaux dans les luttes contre les formes d’oppression
104et de domination, la gauche (en particulier la « gauche antilibérale » et « mouvementiste » qui s’oppose à la « gauche de gestion ») ne participe-t-elle pas à
remettre en question l’identité même de la gauche universaliste et humaniste rendant alors celle-ci aveugle à la diversification des formes d’autoritarisme, voire de
fascisme et d’identitarisme au sein des sociétés multiculturelles et postcoloniales ?

Cet ouvrage comporte trois parties. La première partie (Carnets de manifs (anti) racistes) décrit les acteurs « indigénistes » et « décoloniaux » à partir
d’observations directes dans les manifestations contre le racisme et pour la dignité organisées par ces mêmes acteurs. Audelà des slogans clamés durant les
manifestations, la seconde partie (Discours et contre-discours indigénistes) souligne, en particulier, que derrière la radicalité des propos des « (anti)-racistes
politiques » autoproclamés se dessine un projet de société haineux, anti-humaniste, anti-universaliste et racialiste en rupture avec les valeurs fondamentales de la
gauche. La troisième partie (Gauche(s) et identitarisme) interroge alors, à partir de cas et d’« affaires » politico-médiatiques récentes, les déchirures et ruptures de
la gauche à propos des questions culturelles et ethnoraciales. Elle souligne l’ambivalence, voire la connivence dont une partie de la gauche, des intellectuels et des
journalistes font preuve à l’égard de promoteurs ethniques, communautaristes et politico-religieux, bien plus réactionnaires que progressistes. Légitimement
soucieuse de soutenir les minorités face aux processus de discriminations racistes dont elles peuvent faire l’objet, la gauche reste heureusement mobilisée face aux
idées d’extrême droite nationaliste en guerre contre le « mondialisme » et les sociétés multiculturelles. Néanmoins, dans un contexte de replis identitaires, une
partie de la gauche est, semble-t-il, dans le déni face aux mutations du racisme, de l’antisémitisme et du fascisme. Or, au sein de ces mutations, des minorités
actives identitaristes affirmant des mémoires indigènes et décoloniales, par réaction, conviction et stratégie, jouent un rôle majeur et participent, parallèlement aux
« identitaires nationalistes », aux fermetures des frontières ethniques et à la racisation des rapports sociaux et politiques.

1. Winock M., « Qu’est-ce que la gauche ? », in Amar C. et Delorme M.-L. (dir.), Qu’est-ce que la gauche ?, Paris, éd. Fayard, 2017, p. 15.
2. Becker J.-J. et Candar G. (dir.), Histoire des gauches en France (2 volumes), Paris, éd. La Découverte, 2004, p. 13.
3. Winock, 2017, op. cit., p. 16.
4. Agulhon M., « La gauche, l’idée, le mot », in Becker J.-J. et Candar G. (dir.), Histoire des gauches en France (2 volumes), Paris, éd. La Découverte, 2004, p. 25.
ème5. Selon Serge Berstein (Berstein S., « Les radicaux »,i n Becker J.-J. et Candar G. (dir.), Histoire des gauches en France (2 volume), Paris, éd. La Découverte,
2004, p. 9-26, ici p. 9), dans les années 1840, les « radicaux réclament avant tout la démocratie politique, mise en œuvre par l’instauration du suffrage universel, mais ils y
voient le moyen de s’acheminer vers les “justes améliorations sociales”. Cette fin sociale de la démocratie est définie comme une voie moyenne entre le libéralisme qui
écrase les “petits” au profit des puissants et le socialisme qui porte atteinte à la propriété privée. »
6. Marx K. et Engels F., Le manifeste du parti communiste, Paris, éd. Messidor/Éditions sociales, 1986.
7. Kriegel A., Le congrès de Tours. Naissance du parti communiste français, Paris, éd. René Julliard, coll. Archives, 1964.
8. Winock, 2017, op. cit., p. 16.
9. Rémond R., 1982, Les droites en France, Paris, éd. Aubier-Flammarion, 1982 ; Sirinelli J.-F. (dir.), Histoire des droites en France (3 volumes), Paris, éd. Gallimard,
1992. 10 Becker, Candar, 2004, op. cit.
10. Becker, Candar, 2004, op. cit.
e11. Becker J.-J., « L’homme de gauche au XX siècle », in Becker J-J. et Candar G. (dir.), Histoire des gauches en France, volume 2, Paris, éd. La Découverte, 2004, p.
723-736.
12. Winock, 2017, op. cit., p. 16-17.
13. La gauche prenant son sens au pluriel, Jacques Julliard et Grégoire Franconie (Julliard J. et Franconie, G.,L es gauches françaises. 1762-2012. Figures et paroles,
Paris, éd. Flammarion, éd. Champs histoire, 2014, p. 324) indiquent que « Michel Winock identifie trois gauches bien distinctes, issues de trois révolutions successives :
la gauche républicaine, la gauche socialiste, la gauche communiste ‒ auxquelles il faut ajouter l’ultragauche, repérable tout au long de l’ère révolutionnaire. Ces quatre
gauches sont différentes de celles définies par Jacques Julliard : la gauche libérale, la gauche jacobine, la gauche collectiviste, la gauche libertaire. Il est vrai que Michel
Winock distingue des partis, et Jacques Julliard des familles politiques. »
14. Droz J., Histoire générale du socialisme (4 tomes), Paris, éd. PUF/Quadrige, 1997.
15. Thompson E.-P., La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, éd. Gallimard-Le Seuil, 1988.
16. Dolléans E., Histoire du mouvement ouvrier, Paris, éd. Armand Colin, 1967 ; Cacérès B., Le mouvement ouvrier, Paris, éd. Peuple et Culture/ Seuil, 1967 ; Bron J.,
Histoire du mouvement ouvrier (2 volumes), Paris, éd. Ouvrières, 1968.
17. Agulhon M., 2004, « La gauche, l’idée, le mot », in Becker J.-J. et Candar G. (dir.), Histoire des gauches en France (2 volumes), Paris, éd. La Découverte, p. 25-32,
ici p. 29.
18. Honneth A., L’idée de socialisme, Paris, éd. Gallimard, 2015, p. 138-139.
19. Blum L., Pour être socialiste, Paris, éd. Albin Michel, 2004, p. 20-24.
20. Jean Jaurès (1859-1914) publie un texte dans La Dépêche (27 octobre 1889) intitulé : Le parti socialiste où il écrit : « Mais l’idée socialiste n’est point liée à
l’organisation actuelle du parti, elle est beaucoup plus forte et beaucoup plus vaste que celui-ci. Je ne puis indiquer aujourd’hui les raisons multiples qui me font croire à
un développement prochain et puissant du socialisme dans notre pays ; nous y reviendrons pour étudier ce mouvement possible dans ses sources cachées et pour voir aussi
à quelles conditions il ne dégénérera pas en une vaine et dangereuse agitation. »
21. Michel Winock (1992, op. cit., p. 13) retient cinq éléments pour simplifier la compréhension des différents courants de la « doctrine socialiste » : « l’imaginaire
utopique, une philosophie de l’histoire, une base “scientifique” (la critique de l’économie politique), une base politique (l’aspiration démocratique), une base sociale (la
formation d’un prolétariat issu de la révolution industrielle). »
22. Dreyfus M. et al., Le siècle des communistes, Paris, éd. L’Atelier, 2000.
23. Maitron J., Le mouvement anarchiste en France, Paris, éd. Maspéro, 1975.
24. Maitron J., Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (45 volumes), Paris, éd. Ouvrières, 1964.