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La géographie comme genre de vie

De
144 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 261
EAN13 : 9782296321670
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LA GÉOGRAPHIE COMME GENRE DE VIE UN ITINÉRAIRE INTELLECTUEL

GJÉOGRAIPHKJE~ EN
sous la direction de

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Benko

Georges

GÉOGRAPHIES EN LIBERTÉ est une collection internationale publiant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de l'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société. Déjà parus: La dynamique spatiale de l'économie contemporaine G.B. BENKO ed., 1990 (épuisé) Le Luxembourg dans tous ses états C. GENGLER, 1991 (épuisé) La ville inquiète: habitat et sentiment d'insécurité Y. BERNARD et M. SEGAUD eds., 1992 Le propre de la ville: pratiques et symboles M. SEGAUD ed., 1992 La géographie au temps de la chute des murs P. CLAVAL, 1993 Allemagne: état d'alerte? L. CARROUÉ, B. ODENT, 1994 De l'atelier au territoire. Le travail en quête d'espaces T. EVETIE et F. LAUTIER eds., 1994 La géographie d'avant la géographie. Le climat chez Aristote et Hippocrate J.-F. STASZAK, 1995 Dynamique de l'espace Français et aménagement du territoire M. ROCHEFORT, 1995 La morphogenèse de Paris, des origines à la Révolution G. DESMARAIS, 1995 Réseaux d'information et réseau urbain au Brésil L. C. DIAS, 1995 La nouvelle géographie de l'industrie aéronautique européenne P. BECKOUCHE, 1996 Sociologues en ville S. OSTROWETSKY, ed., 1996 L'Italie et l'Europe, vues de Rome: le chassée-croisé des politiques régionales D. RIVIÈRE, 1996 La géographie comme genre de vie. Un itinéraire intellectuel P. CLAVAL, 1996
,

LA GÉOGRAPHIE COMME GENRE DE VIE Un itinéraire intellectuel

Paul CLA VAL
Université de Paris-Sorbonne

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55 Saint-Jacques Montréal, Québec, H2Y lK9 Canada

Du même auteur: (cette liste ne comprend pas les traductions et les versions étrangères des ouvrages) Géographie générale des marchés (1962, Paris, Les Belles Lettres) Essai sur l'évolution de la géographie humaine (1963, Paris, Les Belles Lettres) Pour le Cinquantenaire de la mort de Paul Vidal de la Blache (avec J.-P. Nardy, 1968, Paris, Les Belles Lettres) Régions, nations, grands espaces (1968, Paris, Genin) Les Relations internationales (1970, Paris, Scodel) La Cartographie thématique comme méthode de recherche (avec J.-C. Wieber, 1970, Paris, Les Belles Lettres) La Pensée géographique (1972, Paris, SEDES) Principes de géographie sociale (1973, Paris, Genin et Litec) Éléments de géographie humaine (1974, Paris, Genin et Litec) Éléments de géographie économique (1976, Paris, Genin et Litec) La Nouvelle géographie (1977, Paris, PUF) Espace et pouvoir (1978, Paris, PUF) Franche-Comté, Haute-Bourgogne (1979, Paris, Flammarion) Les Mythes fondateurs des sciences sociales (1980, Paris, PUF) La Logique des villes (1981, Paris, Litec) Géographie historique des villes d'Europe Occidentale (dir., 1982/86, Paris, Publications de l'Université de Paris-Sorbonne) Géographie humaine et économique contemporaine (1984, Paris, PUF) Geography since the Second World War (dir., avec R. J. Johnston, 1984, Londres, Croom Helm) Les Points de vente du livre en France (dir., 1987, Paris, La Documentation Française) La Conquête de l'espace américain (1989, Paris, Flammarion) Autour de Vidal de la Blache. Laformation de l'École française de géographie (dir., 1993, Paris, CNRS) La Géographie au temps de la chute des murs (1993, Paris, L'Harmattan) Géographie de la France (1993, Paris, PUF) Initiation àla géographie régionale (1993, Paris, Nathan) Géopolitique et géostratégie (1994, Paris, Nathan) La Géographie culturelle (1995, Paris, Nathan) Histoire de la géographie (1995, Paris, PUF) Ethnogéographies (dir. avec Singaravélou, 1995, Paris, L'Harmattan) La Géographie française à l'époque classique 1920-1960 (dir. avec A.-L. Sanguin, 1996, Paris, L'Harmattan) La Géographie comme genre de vie. Un itinéraire intellectuel (1996, Paris, L'Harmattan)

@ Couverture: Gellée, dit le Lorrain (1602-1682), Port de mer, effet de brume (1646), Toile 1,19xl,50 m, Collection de Louis XIV

@ L'Harmattan, 1996 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal Juin 1996 ISBN: 2-7384-4400-8 ISSN: 1158-410X

Sommaire

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10

Pour l'enfant Toulouse, L'étendue, Chemin L'étendue, Chemin

amoureux

de cartes

et d'estamp~s

9 19 29 43

les terreforts la distance faisant 1

et le pays des serres et la vie économique

la distance faisant 2

et la vie sociale et politique

59 71
85

Continuité et élargissement: le thème de la communication Logique des villes, métropolisation et mondialisation Approfondissements La politique et la géographie dans un monde qui change Renouvellement Une géographie La géographie:
1 2 Concours

97

plus humaine pourquoi?
général 1948 par Paul Claval

113 133

Annexe Annexe

137 143

Collections

dirigées

A vaut-propos de l'éditeur

Paul Claval est actif sur la scène géographique française et internationale depuis quarante ans. Je lui ai demandé d'écrire un essai d'autobiographiel et lui ai indiqué les thèmes que je désirais voir traités: les étapes d'un parcours, les obstacles rencontrés, l'accueil réservé à ses travaux, sa conception de la géographie d'aujourd'hui et la manière dont elle avait mûri. J'attendais un ouvrage passionnant et passionné, car la nouveauté de ses travaux a parfois surpris ses collègues. L'étonnement est sa vraie nature, son talent singulier; pour lui, la géographie a été une histoire d'amour, un choix médité, le goût du bonheur ordinaire. Il a publié ce qu'il avait envie de dire; son inquiétude l'a mené pas à pas vers des horizons nouveaux à découvrir et à ouvrir. Il me reste à le remercier d'avoir rédigé ce travail et d'avoir bien voulu nous confier ses convictions professionnelles.
23 mai 1996

1 Les autobiographies sont dans l'air du temps. Paul Ricœur a récemment dressé deux bilans de sa vie intellectuelle, Réflexion faite et La Critique et la conviction. Bien d'autres ont éprouvé la nécessité de montrer l'évolution d'une discipline revisitée par un regard personnel. Cela a été le cas d'Henri Mendras, l'un des principaux acteurs de la sociologie française du XXo siècle (Comment on devient sociologue. Souvenirs d'un vieux mandarin). Raymond Boudon et Michel Crozier ont également tenu à témoigner: ils ont confié leur vision personnelle de la sociologie du dernier demi-siècle à la Revue de Science politique (nO 1, 1996). Un géographe encore jeune, Jacques Lévy a retracé son parcours intellectuel Egogéographie. Le travail de Paul Claval s'inscrit donc dans un mouvement assez général chez ceux qui ont modelé les sciences sociales au cours du dernier demi-siècle.

1
Pour l'enfant amoureux cartes et d'estampes de

De Meudon, où je vécus jusqu'à quatre ans, je n'ai gardé que des souvenirs vagues, ceux du jardin de notre pavillon. Ce qui est resté le plus vivant dans ma mémoire, c'est un immeuble de briques rouges, construit peu avant notre départ, en 1936; il avait trois étages et me paraissait gigantesque. Il était dans le style à la mode lors du Front Populaire. Lorsque je l'ai revu trente ans plus tard, il m'a paru bien modeste. De Romorantin, où nous passâmes ensuite dix-huit mois, je garde une image plus préçise, mais très lacunaire: la terrasse qui surmontait le garage de l'Etoile, sur laquelle donnait l'appartement, l'itinéraire jusqu'à l'école maternelle, et le secteur où j'étais tous les matins confronté à de gros chiens, la petite rue où se trouvait le bureau de mon père, les bords de la Sauldre et ses jardins; la nuit, sur les routes de Sologne, des centaines de lapins fuyaient devant les phares. C'est à partir de Pontcirq que mes souvenirs forment une trame continue. Nous n'y avons passé que trois mois, au printemps 1938. Mon père avait été nommé à Cahors; l'inspection académique avait provisoirement affecté ma mère dans un petit village, à vingt-trois kilomètres de là. L'école était ancienne, avec à l'arrière un chemin creux sous des buis centenaires. Il permettait de gagner la colline. Le vallon où se nichait Pontcirq était merveilleusement calme, quelques champs cultivés entre les bois. Ceux qui dominent à l'est, vers La Bastidette, ont la sévérité du Causse. Vers l'ouest, les versants sont moins hauts, les sols plus profonds, la végétation plus dense. On y sent déjà comme un parfum de Périgord. Il n'y avait qu'une voiture dans le village: les enfants étaient rois. Francine, ma sœur aînée, qui était en classe de troisième, vivait avec papa à Cahors. Nous restions avec Luce, qui allait avoir dix ans et n'était pas encore au lycée. Maman nous laissait libres. C'est le seul moment où j'ai vécu totalement dans un monde rural. Beaucoup de maisons étaient vides, à cause des morts de la Première Guerre et de l'exode rural: elles fournissaient autant de cachettes. On courait aussi dans tous les chemins et sur les petites routes alentour du village, sur plus d'un kilomètre. Nous allions en vacances à Martel, où vivait ma grand-mère maternelle: mes plus

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Paul Claval

anciens souvenirs du Capdeville, où elle habitait, remontent également à 1938. Cahors et Saint-Cirice

A Cahors, mes parents louèrent, durant l'été, un appartement dans le quartier Saint-Georges, au-delà du Lot, sur sa rive gauche.

C'était un faubourg ancien, peuplé de gens modestes, avec beaucoup
d'immigrés et de réfugiés espagnols. Deux maisons bourgeoises dataient du début du siècle. Nous vivions dans une d'elles; nous partagions la jouissance du grand jardin avec les propriétaires. Ma mère était fatiguée des écoles de ville, Aubervilliers ou Issyles-Moulineaux, et d'enfants issus de milieux ouvriers perturbés par la crise, comme à Romorantin. Elle venait d'avoir une crise d'arthrite, qui l'avait presque totalement immobilisée. Elle était donc heureuse d'avoir été nommée dans un écart de Cahors, Saint-Cirice, quatre maisons, une petite église et une école sur le Causse, là où le vignoble avait tout couvert avant le phylloxéra, et où tout était en friches. C'était à quatre kilomètres et demi de Saint-Georges, mais sur la hauteur, avec deux kilomètres de bonne montée par la route. Il fut décidé que j'irai à l'école avec ma mère. En 1938-1939, on m père mettait deux petits vélos le matin dans la voiture; nous les utilisions pour redescendre après la classe. A partir de septembre 1939, mon père étant mobilisé, nous prîmes le vélo aussi à l'aller: dix minutes à bicyclette sur le plat, vingt-cinq minutes à marcher en silence dans la montée, puis cinq minutes de vélo presque à plat à l'arrivée. Au retour, un quart d'heure de descente rapide. L'école était rurale; tous mes camarades étaient fils d'agriculteurs; ils venaient d'autres hameaux, les Ramonets, Vayrols, ou de fermes dispersées aux Plaines, à la Marchande, à Quercy; ils avaient fait, comme moi, deux, trois ou quatre kilomètres pour venir en classe. Les terres étaient labourées sur la crête alentour de Saint-Cirice, dans un rayon de deux ou trois cents mètres; d'autres champs étaient inscrits dans les étroits vallons. Tout le reste était livré à la friche: murgers d'épierrement, tiges courtes des stipes, délicieusement argentés au mois de juin, boules des genévriers, petits chênes. Le pays a aujourd'hui l'air forestier. Il y a soixante ans, autour de Cahors, la végétation restait ouverte. Quelques artisans avaient replanté des vignes, pour leur consommation, au bas des versants, autour des anciennes maisons des vignes. Une ou deux seulement de celles-ci avaient déjà été agrandies et transformées en résidences permanentes. Notre route était donc solitaire: pas de voiture, à cause de la guerre; le grand silence. Ma mère ne parlait pas. Elle composait souvent des poèmes, dont elle me disait quelques vers en arrivant à l'école. En mai et juin 1940,lorsqu'on était sans nouvelles de mon père, elle pleurait en poussant le vélo; elle

La géographie comme genre de vie

Il

pleurait en faisant la classe; elle pleurait de retour à la maison - et continuait à travailler comme si de rien n'était. Dès 1941,après deux ans sans chasseurs, la faune était devenue plus nombreuse. On apercevait de temps en temps un renard ou un sanglier qui allait de l'igue de Saint-Georges à l'igue des Jordanets -les versants à la longue convexité sont taillés dans des calcaires. Les formes karstiques y sont plus rares que plus à l'est, mais une série d'effondrements jalonne les écoulements souterrains qui alimentent les résurgences de la font Saint-Georges et de la fontaine des Chartreux, à Cahors. Dans un coin de la cour de l'école, il y avait le travail des bœufs: chaque fois qu'un paysan venait ferrer ses bêtes, de grands salers rouges aux belles cornes, tous les enfants se retrouvaient pour regarder les sangles passées sous leur corps. A l'automne, un alambic stationnait au croisement, à la sortir du hameau; le distillateur et ses clients s'amusaient à offrir une goutte d'eau de vie aux gamins. Tous les enfants faisaient de longues marches pour venir à l'école. Beaucoup avaient gardé le troupeau de brebis avant de partir, ou devaient le faire à leur retour chez eux. Ma mère évitait de leur donner inutilement du travail du soir: tous ceux qui faisaient un ou deux problèmes supplémentaires dans la journée et qui n'avaient pas eu trop de fautes à la dictée en étaient dispensés. Dans une classe à tous les cours, cela évitait les bavardages: pendant que ma mère expliquait une leçon aux élèves du cours élémentaire, ceux du cours moyen sortaient leurs livres de calcul et faisaient les exercices supplémentaires. Comme j'allais vite, je pouvais écouter les leçons des plus grands - je n'étais pas le seul. Les classes à tous les cours, que l'on a beaucoup critiquées, offraient, lorsqu'elles étaient conduites par de bons maîtres, un enseignement à la carte. Rentré à la maison, j'avais donc du temps libre: je m'étendais sur le sofa de la salle de séjour - on disait le studio. Je lisais. L'habitude, dans la maison, était de ne pas revendre les livres scolaires: j'avais à ma disposition ceux de mes sœurs, et certains qui dataient de mes parents. Je me plongeais avec délice dans le Malet et Isaac, qui se lisait comme un roman. Mais c'est surtout la géographie qui m'attirait. Je la voyais à travers les manuels alors utilisés, ceux de la collection Demangeon, qui étaient assez brefs, ou ceux de la collection Brunhes, qui étaient plus riches. Les uns et les autres me donnaient une vision économique du monde. Dans les Gallouëdec et Maurette, l'approche était plus naturaliste: j'y découvris avec ravissement de longs développements sur le régime du Nil et sur les raisons des inondations régulières qui ont permis l'épanouissement précoce de l'Egypte. Je passais également beaucoup de temps à rêver sur les atlas. Ceux qu'il y avait à la maison présentaient des cartes par plages de l'économie. C'est à partir d'elles que j'imaginais les pays. Je

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Paul Claval

lisais également Science et Vie, dont il restait une bonne collection d'avant-guerre, et que nous continuions à acheter.
Le lycée Gambetta

Lorsque j'entrai en sixième au lycée, en 1942,je gardai beaucoup des habitudes déjà prises: celle de passer un long moment à lire au sortir de l'école; celle aussi de faire beaucoup de bicyclette. Il fallait compléter le ravitaillement. Dès l'hiver 1941-1942, a mère m'envoyait m le jeudi acheter de la viande chez des agriculteurs qui tuaient clandestinement. J'allais généralement à Pisse-Pourcels, à dix ou douze kilomètres. Je ramenais de la viande pour nous et pour nos propriétaires. Nous n'avions pas à passer le pont et l'octroi. Il y avait parfois des contrôles de gendarmerie, mais ils ne concernaient pas les enfants. A partir de l'automne 1942, je rencontrais parfois des Allemands, mais c'était rare. Les Cosaques et Ouzbèques stationnés à Cahors ne sortaient guère de la ville. Je connaissais bien les environs - le cercle de trois ou quatre kilomètres où nous nous promenions à pied et jouions avec mes sœurs et mes amis, ou avec les scouts, et celui de dix ou quinze kilomètres où je faisais ces courses solitaires à bicyclette. J'y appris à ai~er les longues randonnées qui stimulent l'imagination. J'y gagnai également le goût de la liberté et un sens précoce de la responsabilité. Je continuai, au lycée, à lire passionnément tout ce que je trouvais en géographie. L'ambiance rendait sensible aux problème~ du développement. On nous parlait du retard de la France: il venait, nous expliquait-on, d'une démographie faible et d'une insuffisante industrialisation. C'est donc autour des bassins houillers que les géographies imaginaires que je bâtissais s'ordonnaient. La NouvelleZélande me fascinait: j'ai passé des dizaines d'heures à étudier ses contours. On parlait des mines de charbon que l'on trouvait sur la côte ouest de l'lIe du Sud, dans la région de Greymouth et de Newport. J'imaginais une région de plaines riches, avec des villes industrielles. Lorsque j'eus l'occasion de faire le tour de l'lIe du Sud, en 1982,j'étais curieux de voir les espaces dont j'avais tant rêvé. Le petit bassin de Nelson, avec ses vergers de pommiers, ne me déçût pas. Je passai ensuite quatre heures à conduire sur des routes solitaires, au milieu d'un dédale de collines couvertes de forêts secondaires. J'arrivai le soir à Newport: une petite ville de pionniers endormie depuis cinquante ans. Le lendemain, je pris la route pour Greymouth, là où se trouvent les mines: des corons de bois coïncés entre les derniers chaînons de la Paparoa Range et la mer, avec l'odeur âcre du charbon que brûlaient les foyers, dans cette matinée déjà fraîche d'automne. Le temps était exceptionnellement beau, sur cette côte battue par les vents d'ouest, et où il tombe jusqu'à six mètres d'eau par an. Vers le sud, la barrière

La géographie comme genre de vie

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étincelante de neige fraîche des Alpes du Sud barrait l'horizon. Mais le paysage proche était d'une indicible tristesse. A Hokitika, les montagnes commencent à être proches de la mer; leur spectacle était éblouissant, mais la petite ville pionnière avait vu la prospérité

s'évanouir avec l'épuisement de l'or, exploité dans les années 1860.Je
m'arrêtai pour manger dans un restaurant chinois. Je commandai un sour and dour fish; on me servit un vulgaire fish and chips. Je m'en étonnai auprès du patron, un pur chinois apparemment: j'appris que sa famille était arrivée là au moment de la ruée vers l'or, 120ans plus tôt. Elle était totalemement anglicisée, y compris dans ses habitudes culinaires. En reprenant la route, je constatai que les torrents étaient devenus encore plus incontrôlables à la suite de l'exploitation désordonnée des placers aurifères alluviaux et étalaient souvent leurs lits sur plus d'un kilomètre de large, occupant tout le fond plat des vallées. Ce n'est qu'au Sud, là où la colonisation n'a pas pénétré et où le glacier Fox descend jusqu'à 300mètres d'altitude au milieu du native bush, la sylve pluviale qui évoque la forêt équatoriale (à la machette, on s'y taille 800 mètres de route par jour!) à la latitude de Biarritz, que le paysage devenait sublime et d'une sauvagerie comme j'en ai rarement vue - 250km de solitude, avec en tout et pour tout une station service à mi-chemin. Je tombai par hasard, en 1944, su~ Usoniel, le grand reportage que Jean Prévost avait consacré aux Etats-Unis du New Deal. J'y découvris une autre dynamique de la croissance et j'y entendis parler pour la première de la Tennessee Valley Authority. Le rôle de l'URSS dans la victoire de l'Allemagne avait mis à la mode ses méthodes économiques. Je n'ai jamais été réellement tenté, même à treize ou quatorze ans, par le communisme, mais je m'interrogeais sur l'efficacité des kolkhozes et des sovkhozes et sur le rôle des stations de machines et tracteurs dans le démarrage de l'agriculture du pays. L'après-guerre. Des horizons qui s'ouvrent Mon père était rentré de capitivité un après-midi froid et humide de mai 1945,quelques jours avant la victoire: j'avais le souvenir d'un homme jeune; nous le retrouvions amaigri de trente kilos, le visage tiré, tout à fait chauve; j'étais follement heureux de le retrouver, mais les conditions de vie changèrent. Ma mère vivait souvent dans un rêve. Mon père était plus présent, plus disponible. Je n'avais plus la même indépendance. Mon père achetait beaucoup de livres, très variés. Tous les samedis, je me précipitais sur Une Semaine dans le Monde, le supplément que le Monde consacrait pour l'essentiel aux problèmes de
1 Prévost, Jean, Usonie, Paris, Gallimard, 1937.

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Paul Claval

l'économie et de la croissance. Je découvris que je comprenais les articles de Times acheté, sans me le dire, à mon intention. Mon père était vérificateur des poids et mesures. Il reprit ses tournées de vérification ou de contrôle dès le mois de juillet 1945, mais les traitements des fonctionnaires étaient encore trop modestes pour qu'il utilise sa voiture. Ce n'est qu'en 1947 qu'il remit en route la Rosalie Citroën qu'il avait achetée d'occasion à Romorantin, en 1936.Plus tard, à la Noël 1947,il acquit une vieille Simca cinq qui lui permit de rouler plus économiquement. Je suivis dès lors volontiers mon père en tournée le jeudi ou durant les vacances. J'aimais l'ambiance des foires et des marchés, les acheteurs qui font le tour des lots pour s'enquérir des prix, puis le mouvement de transactions qui se décide. A l'auberge, mon père faisait volontiers raconter leurs vies à nos voisins à la table d'hôte: j'entendais parler fromagers, marchands de fouaces ou maquignons. Mon père assura longtemps la suppléance du vérificateur d'Aurillac, ce qui me valut des visites aux grandes foires d'automne de cette ville, où s'échangeaient plusieurs centaines de vaches ou de bœufs salers. Un jour, au Pont de la Gazelle, nous mangeâmes avec des marchands de toile, Auvergnats installés dans le Nord et qui venaient recruter des vendeurs: "Un diplôme? Surtout pas, dans notre métier! Pour réussir, il faut se faire ouvrir la porte des maisons! Nous prenons des valets qui ont passé deux ou trois ans à dormir dans la paille, à l'étable, au milieu des bêtes. Ceux-là savent se pousser là où il fait chaud et s'y incruster le temps de vendre!". Plus tard, mon père se mit à vérifier les pompes à essence; sa circonscription était démesurée, le Lot, le Cantal, l'Aveyron et la Lozère, 25.000 km2, près de 300 km d'Ouest en Est. Ses tournées s'étalaient sur trois ou quatre jours. Je leur dûs de découvrir cette France profonde avant la modernisation qui s'y est accélérée vers 1955. Dans les années d'immédiat après-guerre, mon horizon restait plus limité: le Causse dans un rayon de trente kilomètres autour de Cahors, vallonnement indéfini de croupes lourdes piquetées de génevriers et de petits chênes, la vallée du Lot, marqueterie de parcelles étroites où l'on cultivait de tout, dans la plaine alluviale, et de blocs plus larges, sur les terrasses, où la vigne ne s'imposait vraiment qu'en aval, vers Parnac ou à Vire. Nous nous étions remis à aller à Martel: pay~age de Causse aussi, mais très différent. Un ami de mon père avait acheté la thèse que Clozier venait de consacrer aux Causses du Quercy2 et nous l'avait prêtée: j'appris donc, au cours de l'été 1946, que les cuvettes dans lesquelles nous allions jouer étaient des dolines, et que leur coalescence avait dessiné les ouvalas de Martel et des Landes. Les étés étaient très secs dans les années d'après-guerre: il suffisait de faire quelques kilomètres, pour voir, de la côte des calcaires
2 Clozier, René, Les Causses du Quercy, Paris, Baillière, 1940.