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La géographie d'avant la géographie

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256 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296301214
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LA GÉOGRAPHIE D'AVANT LA GÉOGRAPHIE

GJÉOGRAlPHKJES
sous la direction de

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L1.B£R.'Jt

Georges Benko

GEOGRAPHIES EN LIBERTE est une collection internationale publiant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de l'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société.

Déjà parus: La dynamique spatiale de l'économie G.B. BENKO ed., 1990 (épuisé) Le Luxembourg dans tous ses états C. GENGLER, 1991 (épuisé) La ville inquiète: habitat et sentiment d'insécurité Y. BERNARD et M. SEGAUD eds., 1992 Le propre de la ville: pratiques M. SEGAUD ed., 1992 et symboles contemporaine

La géographie au temps de la chute des murs P. CLAVAL, 1993 Allemagne: état d'alerte? L. CARROUÉ, B. ODENT, 1994 De l'atelier au territoire. Le travail en quête d'espaces T. EVETTE et F. LAUTIER eds., 1994 La géographie d'avant la géographie. Le climat chez Aristote et Hippocrate J.-F. STASZAK, 1995

,

,

LA GEOGRAPHIE

D'AVANT LA GEOGRAPHIE

Le climat chez Aristote et Hippocrate

Jean-François

STASZAK

Préface de Paul Claval

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole - Polytechnique 75005 Paris

@ Couverture: Ptolémée (100-170 ap. J.-C.) : Œkoumène, ou carte du monde connu (Carte réalisée au XVe siècle; Bibliothèque Nationale de Naple)

@ L'Harmattan, 1995 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite.

ISBN: 2-7384-3160-7

ISSN: 1158-41OX

TABLE DES MATIERES

Préface de Paul Claval 7 Introduction Il

Partie I Pourquoi Aristote n'est pas géographe: la météorologie aristotélicienne
Chapitre 1 La météorologie aristotélicienne 17 A - Qu'est-ce qu'un météore pour Aristote? 17
B - La génèse des météores 19 C - Météores secs, météores humides 23

Chapitre 2 La distribution des météores dans l'espace selon Aristote 27
A

- Une - Un

vision méditerranéocentrique

du monde

27

B - Les sources géographiqueset la questionde la zonation 30
C - Une zonation latitudinale 37 E - Une régionalisation 55
D étagement altitudinal 53

Chapitre 3 Pourquoi Aristote ne pense pas le climat 59 A - La verticalité des représentations 60 C - Aristote et le temps des météores 76 D - Pas de science du contingent,pas de géographiedes météores 78
B

- L'espace

chez Aristote

64

E - Pas de milieu ni de type de temps 85 F - Pas de mesure: Aristote, le Monde et les mathématiques 90

Chapitre 4 Un autre discours, une théorie des climats aristotélicienne A - La Politique 96
B - Les Problèmes 98 C - Le déterminisme du milieu dans les traités biologiques 104 D - Une climatologie aristotélicienne? 114 E - Aristote et Hippocrate 119

95

6
Partie Il Un médecin-géographe: la mésologie hippocratique

f.-F.

Staszak

Chapitre 5 Hippocrate et sa "théorie des climats" : Des airs, des eaux et des lieux 125 A - Le corpus hippocratique 126 B - Organisationdu traitéDes airs, des eaux et des lieux 127 D - Les caractéristiquesdu milieu hippocratique 138
C - Le contenu: les lois hippocratiques de la "théorie du climat" 132

Chapitre 6 Les principes du déterminisme du milieu selon Hippocrate 143
A - Les fondements du déterminisme hippocratique 144
B

C - Les limites du déterminisme hippocratique 166

- Des

systèmes de valeurs

160

Chapitre 7 Un médecin-géographe
B

175
182

A - Le découpage hippocratique du monde: une typologie géographique fondée sur un axe de valeurs 175 C - Une autre échelle: les vents et les eaux 190 D - La méthode d'un médecin-géographe et le concept de climat 194

- La

carte hippocratique

et les cartes archaïques

Chapitre 8 De la médecine d'Hippocrate à la physique d'Aristote, la géographie et la climatologie perdues 209
A - La classification aristotélicienne des sciences 210 B - Quelle place pour une géographie aristotélicienne? 211 C - La géographie face à l'héritage aristotélicien 216 D - La médecine hippocratique, la météorologie et le climat 222 E - Pour une géographie hippocratique? 225

Références 233 Table des tableaux et figures 252

Préface

Voici un ouvrage stimulant. Jean-François Staszak sait faire passer la jubilation que lui procure le jeu des idées. Il construit son livre comme un roman policier. Il n'y a pas de meurtre, de cadavre, ou de coupable, mais la manière dont il fait parler les textes, procède à des comparaisons et effectue des rapprochements, apparente sa démarche à celle d'un détective. L'intérêt ne faiblit jamais. Jean-François Staszak est audacieux: il ne s'attarde pas aux seconds rôles, et s'intéresse aux protagonistes majeurs; il part d'Aristote, qui institue la pensée scientifique grecque et l'inscrit dans un moule que l'Antiquité nous a transmis. Nous en portons la marque bien davantage que nous ne le pensons - dans le domaine de la géographie par exemple. Que nous révèlent les textes conservés du Stagirite? Les Météorologiques traitent de la pluie, du vent, de la grêle, de la foudre ou du tonnerre. Ce texte est souvent présenté comme une introduction à la climatologie. Illusion, souligne Staszak, car ce qui intéresse alors Aristote, c'est la structure verticale de l'atmosphère et des phénomènes qui l'affectent, et non leur répartition spatiale. Dans d'autres textes, le De inundatione NUi en particulier, l'optique est différente: le rôle de la zonation latitudinale est souligné, et ses implications pour les formes vivantes et le rythme des précipitations sont mises en valeur. L'on est très proche de l'analyse moderne du milieu. Jean-François Staszak surprend Aristote en train de se contredire. Comment l'expliquer? En interrogeant ceux qui l'ont précédé. L'apport grec à la géographie est universellement reconnu, mais ce que l'on en disait restait jusqu'il y a peu superficiel. Les travaux menés depuis une génération par les historiens ont initié une redécouverte à laquelle Jean-François Staszak apporte une contribution capitale. Les figures majeures de Strabon et de Ptolémée ont été ressuscitées par Germaine Aujac. Christian Jacob souligne les liens étroits de la cartographie et de la géographie grecques. Les mouvements de pensée qui y coexistent s'inscrivent en marge de la logique d'accumulation linéaire des savoirs que les historiens de la science projettent trop souvent sur le passé. L'œuvre des Grecs est moderne par certains traits: ils découvrent la sphéricité de la terre, remarquent que les climats se différencient en fonction de la hauteur apparente du soleil et apprennent à repérer les

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i.-F. Staszak

lieux par leur latitude et par leur longitude. D'autres aspects de leur géographie nous étonnent en revanche: ils voient surtout dans la discipline un moyen de mémoriser la mythologie; des conventions littéraires, celle du récit du voyage aérien à la manière d'Icare par exemple, façonnent sa présentation. Dans le contexte romain, la géographie se trouve associée à la mise sur pied de l'administration impériale, comme le montre Claude Nicolet. La pensée géographique antique est ainsi resituée dans un contexte culturel très différent du nôtre. La recherche historique récente a fait revivre les auteurs antiques qui se disaient géographes ou cartographes; elle a négligé la géographie des non-géographes. N'y-a-t-il pas dans la manière dont les Grecs pensaient le milieu une préfiguration de nos conceptions et de nos préoccupations? C'est la question que Jean-François Staszak pose en analysant le climat dans la pensée grecque pré-hellénistique. La géographie est encore balbutiante à l'époque qu'il interroge - ses progrès décisifs se situent à Alexandrie, au Ille siècle avo J.-c., mais une des questions centrales qu'elle pose, celle de la diversité des milieux, est déjà abordée. Aux ye et lye siècles avoJ.-c., le débat intellectuel initié par la physique présocratique porte sur l'interprétation de l'univers. Il concerne les météores, mais ignore le milieu. Hippocrate place au centre de ses préoccupations l'analyse des rapports entre environnement et santé: sa problématique annonce les nôtres. Deux courants inspirent ainsi Aristote. C'est le premier auquel il accorde le plus de crédit, si bien qu'il ne s'attarde guère aux influences de l'environnement, qui ne lui sont pourtant pas étrangères. Aristote reflète une double tradition dont il n'essaie pas de surmonter les contradictions. Jean-François Staszak fait avancer de manière décisive notre compréhension de la pensée géographique grecque. La conception du climat qu'elle a élaborée oscille entre modernité - chez Hippocrate et dans les écrits où Aristote s'inspire de lui - et étrangeté irrémédiable - dans la tradition présocratique des météores, et dans l'exposé qu'en donne Aristote. Les géographes qui puisent à la tradition antique, à partir de la Renaissance, y trouvent des éléments-clefs pour conceptualiser leurs observations, mais pas de cadre général pour les organiser. La discipline que nous pratiquons aujourd'hui a reçu de la science grecque les catégories qu'elle utilise, mais elle a hérité aussi de ses indécisions: la difficulté que les géographes ont éprouvée pour asseoir les fondements épistémologiques de leur démarche est aussi un legs de l'Antiquité. L'ouvrage de Jean-François Staszak pourrait n'être qu'une contribution érudite à un problème passé. Son intérêt est plus large: l'essai qu'il présente éclaire d'un jour nouveau les convulsions qu'a connues la géographie qui s'est élaborée depuis la Renaissance, et explique certaines de nos incertitudes et certains de nos doutes. L'histoire des idées demande, lorsqu'elle s'attaque à des cultures qui nous sont étrangères, un effort de décentrement totaL Elle implique

La géographie

d'avant la géographie

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une perspective ethnogéographique : Jean-François Staszak la met admirablement en œuvre. Jean-François Staszak n'est jamais dogmatique. Il a le goût du paradoxe. Il est naturellement irrespectueux. L'insolence ne lui déplaît pas. Il mène ainsi très loin la réflexion épistémologique sans jamais lasser. Il y a du Voltaire dans son style! Comment ne pas s'en féliciter?

Paul Claval
Université de Paris-Sorbonne

Introduction

La géographie, en tant que science constituée, porte en elle deux inconnues - qui valent pour deux hypothèques: celle de sa naissance et celle de son statut épistémologique (et institutionnel par la même occasion). D'une part, on ne sait pas grand chose des origines de la discipline, ne serait-ce que parce que les premiers grands traités sont perdus, comme ceux d'Eratosthène par exemple. D'autre part, le point n'est pas assez précisément fait sur la nature de la géographie: ses méthodes, son ou ses objets restent dans un flou propice aux débats les moins définitifs. En l'absence d'accord réel sur les concepts de la géographie, il est difficile d'écrire leur genèse: comme quoi les deux mystères se rejoignent. Peut-on espérer les résoudre d'un coup? En s'attachant à la naissance de la discipline géographique et à ses premiers discours, on doit mettre à jour le champ épistémologique de sa constitution. L'enjeu n'est pas seulement historique: il touche au statut, aux méthodes, aux objets et à la légitimité de la géographie actuelle - si toutefois on accepte l'hypothèse d'une certaine continuité entre cette première géographie et celle que nous pratiquons, c'est-à-dire si l'on accorde un intérêt épistémologique à l'histoire des sciences. On aurait mauvaise grâce à ne pas le faire, ne serait-ce que parce que le moment de l'émergence de la géographie correspond à rien de moins qu'à celui de la constitution de la Science, moment où, de toute évidence, bien des structures s'établissent, et durablement. Il va de soi que c'est dans cette concomitance que la naissance de la géographie est à analyser. Dans le cadre de notre civilisation - qu'on ne quittera pas - , l'identification de ce moment, si l'on en accepte la possible existence, ne pose guère de problème: il a eu lieu en Grèce, entre le Ve et le IVe siècle avant J.-C. Est-ce à dire qu'avant on n'était pas géographe? Certes non, mais dans la mesure où je suis physicien parce que je sais que les corps - généralement - tombent. Il existait évidemment un savoir géographique: il fallait que les Grecs - fussent-ilsarchaïquesconnussent leur milieu pour l'exploiter, connussent leur espace pour s'y déplacer. Ce savoir ne présuppose pas un discours, ni pour sa mobilisation, ni pour sa transmission. Toutefois, dans le cas présent, on le trouve exprimé, et sur les deux objets cités: Hésiode, dans sa Théogonie énonce le savoir des techniques agricoles sur le milieu méditerranéen; Homère, le savoir spatial des navigateurs (encore qu'ils

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i.-F. Staszak

s'égarent beaucoup...). Cependant, et quoi qu'on en ait dit, ce n'est l'objectif ni de l'un, ni de l'autre. Ce n'est pas parce qu'un savoir vernaculaire - largement non-discursif - se trouve incidemment impliqué dans un poème ou un récit qu'il se fait science ou même énoncé. Le récit de la chute d'Icare ne renvoie pas à une physique. Pour ne pas poser une définition de la Science, on exploitera la comparaison: le discours géographique recherché doit être comme celui de la physique. En effet, la formulation progressive de celle-ci, des Présocratiques à Aristote, est bien connue puisqu'elle sert d'exemple et de référence à nombre de travaux sur la naissance de la science (quelles que soient d'ailleurs leurs conclusions sur la réalité du "miracle grec"). On peut ainsi partir de la scientificité la moins discutable: y a-t-il quelque chose qui relève de la géographie, et qui a - ou puisse avoir - sa place dans le projet aristotélicien, au même titre que la physique? Il faut commencer par Aristote parce qu'il occupe une place capitale dans l'histoire des sciences. D'une part, pour la première fois, on se trouve face à un véritable programme de recherche, en principe empirique, dont les règles méthodologiques sont clairement énoncées (il comprend une épistémologie), qui se dote d'un statut véritablement scientifique. D'autre part, ce programme, outre qu'il constitue la première tentative de cette nature, est couronné par un succès inégalé: il fixe pour longtemps une conception de la science et une méthodologie scientifique. Il s'agit du premier paradigme scientifique. Par ailleurs, la recherche d'une géographie aristotélicienne est pertinente parce que le projet du philosophe est de nature encyclopédique, et qu'on en a une bonne connaissance grâce aux nombreux textes qui nous sont parvenus: si la géographie entre dans le cadre du programme aristotélicien, elle ne peut manquer d'apparaître dans ses écrits (en conséquence, son absence serait significative). Pour répondre à cette question, caractériser la naissance de la géographie - et, partant, analyser les problèmes de la discipline - , on choisira une entrée: le climat. Le choix de ce concept géographique pour tenter une archéologie de la discipline se justifie à la fois par la place qu'il tient dans sa genèse, les enjeux qu'il mobilise, et sa présence intermittente dans la pensée grecque. L'intérêt du climat réside également dans l'existence parallèle d'une catégorie véritablement obsédante pour les Grecs: les météores. Les rapports de concurrence, de complémentarité ou d'incompatibilité entre les deux concepts (et entre les deux discours y correspondant) sont très révélateurs des difficultés qui président à la naissance de la géographie. Précisément, celle-ci ne s'effectue pas dans la pleine lumière définitive d'une science qui s'impose - comme ce peut être le cas pour la physique. Qu'il n'existât pas alors de mot pour la désigner en est le meilleur signe. La géographie semble apparaître - déjà - dans le flou et l'indécis, si ce n'est l'implicite. Ainsi, le premier grand programme de recherche de notre histoire ignore la géographie: Aristote, pas plus que

La géographie

d'avant la géographie

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les disciples de son Lycée, ne sont géographes. C'est de cette question qu'on partira: pourquoi Aristote n'est-il pas géographe? Pareille problématique situe l'analyse dans le champ de l'ethnogéographie des savoirs savants et de l'épistémologie. En termes d'histoire des sciences, on en restera à une perspective internaliste, indifférente aux conditions socio-économiques. Il s'agit d'examiner quand, comment et pourquoi se construit et se dissout un objet de pensée, une catégorie (le climat) en même temps que le discours qui l'institue (la géographie). En identifiant le moment de l'émergence et de la disparition d'un discours géographique, en examinant l'épistémè au sein de laquelle s'opèrent ces mutations, on espère caractériser la conception de la science, le cadre méthodologique et le champ épistémologique qui autorisent ou interdisent l'existence d'un discours géographique, ce qui peut aider à mieux comprendre ou à consolider le statut de la discipline. Le mouvement du livre sera le suivant. D'abord, on verra
qu'Aristote se focalise

- il

faudra dire pourquoi

- sur

les météores, et

que parallèlement, en conséquence, il ne pense pas le climat1. Celui-ci, il est vrai, est franchement absent quand Aristote se cantonne à la perspective météorologique - physique - (Météorologiques), ce qui est le plus souvent le cas. Cette ignorance est délibérée: le programme et la conception de la science aristotéliciennes ne permettent ni la géographie, ni le climat. Après tout, pourquoi pas? Le climat et la géographie ne sont sans doute pas donnés, mais construits, pensés: de même, on s'est longtemps passé des photons et de la mécanique ondulatoire. On ne peut toutefois s'arrêter là et aller chercher après Aristote l'émergence première de la géographie. En effet, incidemment (La politique, Les problèmes) ou dans des œuvres mineures (Des plantes, Des crues du Nil), quand le philosophe échappe au cadre strict de son épistémologie, il adopte un autre point de vue, plus attentif à l'espace, au milieu, aux êtres vivants, qui autorise bien une pensée du climat et des problématiques géographiques, floues il est vrai. L'énigme du caractère globalement si peu géographique des analyses aristotéliciennes peut être résolue par l'analyse de ce discours tangent. Sa marginalité atteste qu'il s'agit de l'héritage ou de la reprise directe d'une tradition que le Stagirite exploite peu, enfermé qu'il est dans la poursuite d'une autre voie (celle de la philosophie de la nature, ouverte par les physiologues présocratiques ), Cette autre tradition, connue mais négligée par Aristote, prend sa source un siècle plus tôt, dans les textes de l'école médicale d'Hippocrate. Ses écrits méritent d'être analysés, le discours y est souvent directement géographique: le rapport des hommes à l'espace
1 Ceci nécessite une analyse seITée des textes, qu'il faut conduire, sur les points litigieux ou sur les textes peu étudiés, jusqu'à certaines questions philologiques. L'étude des textes, travail préalable et un peu aride dans son érudition, est cantonnée aux deux premiers chapitres de ce livre, qui visent à démonter qu'Aristote ne pense pas le climat.

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i.-F. Staszak

et au milieu constitue le propos même de certains textes importants (Des airs, des eaux et des lieux). Il faut croire que l'épistémè dans laquelle ils s'inscrivent laisse une place - confortable - à la géographie. La perspective, le but et les méthodes des analyses hippocratiques, radicalement différentes de celles qu'Aristote développe ensuite, posent les bases d'une science géographique. C'est précisément parce qu'Aristote les rejette, en fonction de positions de principe
épistémologiques explicites, qu'il n'est pas

- ou

si peu - géographe.

Le discours aristotélicien ne se situe donc pas avant la géographie, il en marque la disparition. La recherche de la géographie chez Aristote n'est pas la quête absurde d'un objet transcendant qui préexisterait au discours qui l'énonce. Le champ épistémologique délimité par Aristote évacue, délibérément peut-on dire, les perspectives géographiques ouvertes un siècle auparavant par la méthodologie et la conception de la science hippocratique. Cette rupture épistémologique, cette faille où tombe le climat et avec lui la géographie, sont de mauvais augure pour la discipline, surtout si l'on pense à l'importance cardinale d'Aristote dans l'histoire de la pensée qui est la nôtre. Les questions posées résonnent d'échos très contemporains!.

! Cet ouvrage exploite une direction de ma thèse (J.-P. Staszak, 1993 a), soutenue à l'Université de Paris-Sorbonne, dirigée par le Professeur P. Claval. Un autre livre concernant la place des météores dans la pensée grecque pré-hellénistique est en préparation.

PARTIE

I

Pourquoi Aristote n'est pas géographe: la météorologie aristotélicienne

CHAPITRE I

LA MÉTÉOROLOGIE

ARISTOTÉLICIENNE

Un texte s'offre de manière prédisposée à une recherche du climat dans la pensée d'Aristote: son traité des Météorologiques. Sans doute composé vers 340 avant J.-C., indubitablement authentique, les Météorologiques ont connu un grand succès, ont établi un paradigme qui sera décliné pendant deux millénaires, et pas remis en cause avant le XVIe siècle. Le traité s'inscrit dans le projet global de la physique aristotélicienne, ou plus exactement dans sa philosophie naturelle (ce qui est le sens du mot "physique"). Dans le cadre de ce programme de recherche, où à chaque objet correspond un traité, les Météorologiques ne sont qu'un chapitre du grand livre, comme Aristote lui-même le stipulel. A - QU'EST-CE
1

QU'UN MÉTÉORE POUR ARISTOTE?

La définition d'Aristote

À la base, on trouve donc un découpage, une catégorisation des phénomènes: les météores (meteôron) sont une sorte de phénomènes, clairement définis: ce sont des phénomènes passagers qui ont lieu dans la sphère de l'air, entre la surface terrestre et le cercle de la Lune et des astres, c'est-à-dire dans la région circumterrestre du Monde sublunaire, entre la surface terrestre et l'éther (I, 1). Voici la définition proposée par Aristote: La météorologie embrasse ces phénomènes qui, bien que se produisant conformément à la Nature, ont cependant un ordre moins parfait que celui du premier des éléments des corps [la sphère des étoiles fixes], et qui ont leur siège dans la région la plus rapprochée de la translation des astres [juste en dessous de la sphère de la lune] : tel est le cas de la voie lactée, des comètes ainsi que de l'embrasement et du mouvement des météores [ici les étoiles filantes]. Elle étudie aussi les propriétés que nous pouvons
1 I, 1, 338 a 20. Aristote récapitule la démarche qui lui fait traiter, dans l'ordre, de la Physique, Du ciel, De la génération et la corruption puis des Météorologiques, avant de passer aux traités biologiques.

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f.-F. Staszak

dire communes à l'air et à l'eau, et, en outre, les parties et les espèces de la Terre et les propriétés de ces parties [les points cardinaux], ce qui nous permettra de porter lumière sur les causes des vents et de tremblements de terre, et sur toutes les choses auxquelles les mouvements de ces phénomènes donnent naissance [...]. Notre recherche porte encore sur la chute de la foudre, les typhons et les tourbillons enflammés, et les autres phénomènes périodiques produits dans ces mêmes corps par la congélation. Ces sujets une fois explorés, nous verrons à rendre compte, conformément à la méthode que nous avons suivie, des animaux et des plantes, tant d'une façon générale qu'en détail [ce sont les traités biologiques qui sont ici annoncés]! (I, 1, 338 a, b et 339a). La météorologie est donc distincte de l'astronomie, qui s'occupe des sphères astrales; en ce sens, Aristote restreint le champ de la météorologie par rapport à ses prédécesseurs (J.-F. Staszak, 1993a). C'est un "progrès" de première importance par rapport aux présocratiques qui confondaient astronomie et météorologie. Aristote a simplement inventé ces catégories. La météorologie inclut certes ce que nous appelons aujourd'hui météores (le vent, la pluie, le brouillard...), mais aussi des objets improbables, qui pour nous relèvent de l'astronomie (comètes, étoiles filantes, voie lactée)2, de l'hydrologie (fleuves, mers, sources), de l'optique (halos, arcs en ciel) ou des sciences de la Terre (l1!0rphologie littorale, tremblements de terre, minéraux et minerais). A nos yeux modernes, c'est simplement un "ouvrage relevant de la 'physique du globe'" (Ch. Jacob, 1991a, p. 98). Pourtant, "simplement" est de trop: nous comprenons a priori assez mal la logique qui motive le regroupement, au sein d'un champ de recherche constitué unique, dont nous soupçonnons la cohérence, d'objets qui nous paraissent aussi disparates. 2 La logique d'une catégorie étrange L'impression de fouillis, qu'on a à la lecture d'un traité qui considère au même titre l'arc en ciel, la pluie et les tremblements de terre, n'est guère que la manifestation du g9uffre qui existe entre la vision du Monde aristotélicienne et la nôtre. Evidemment, Aristote a sa logique. Ainsi, sa théorie ne se fonde que sur une explication fondamentale, une cause efficiente et une substance: "la cause
1 Toutes nos citations seront empruntées à la traduction de J. Tricot (1976), même si celle de P. Louis (1982) et celle de H. D. Lee (1952) ont été également utilisées. 2 Pour Aristote, ce ne sont évidemment pas des phénomènes célestes: ils seraient autrement de la compétence de l'astrologie. S'ils dépendent de la météorologie, c'est parce que le Stagirite croit qu'ils ont lieu sous la sphère de la lune, dans l"'atmosphère".

La géographie d'avant la géographie

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matérielle de tous ces phénomènes [météorologiques], c'est l'exhalaison; la cause motrice, tantôt la translation supérieure, tantôt la contraction et la condensation de l'air" (I, 4, 342 a 25). Ainsi, "une seule et même nature est vent à la surface de la Terre, tremblement de terre à l'intérieur, et tonnerre dans les nuages" (II, 9,370 a 25). Les phénomènes sont regroupés selon leur nature profonde, qui peut être la même alors que leur incarnation concrète, contingente, est fort variable. Ainsi, pour assurer la transition entre le chapitre sur les vents et celui sur les tremblements de terre, Aristote écrit: "après les vents, nous devons traiter des tremblements de terre et des secousses de la terre, car la cause de ce phénomène est très voisine de notre sujet [les vents]"l (111,6,365 a 15). D'ailleurs, la logique d'ensemble elle-même apparaît clairement à la lecture du plan. On note "la rigueur méthodologique et conceptuelle qui sous-tendent le traité des Météorologiques" (Ch. Jacob, 1991 a, p. 101). La structure très solide de l'œuvre est d'ailleurs évidente dans son organisation en points successifs ou dans la précaution prise de commencer par les aspects théoriques généraux et les définitions. B - LA GENESE DES MÉTÉORES Le texte s'appuie sur deux principes de la physique aristotélicienne : la dichotomie du cosmos et la conception du mouvement d'une part, la théorie des quatre éléments et des quatre principes de l'autre. Le premier fondement concerne la séparation du Monde en deux ensembles. Le cosmos est organisé en sphères concentriques en rotation, dont le centre est occupé par la Terre. Le Monde sublunaire comprend la Terre (qui est ronde et immobile) et la sphère aérienne qui l'entoure: ce Monde est changeant et sujet à la corruption; à l'opposé, le Monde céleste est celui des astres et de leurs cercles enchâssés, c'est un Monde parfait, animé de mouvements de rotation qui le laissent tel qu'en lui-même, il ne connaît ni la corruption ni le changement. "Le monde supralunaire est bien un monde d'une autre nature que le nôtre" (L. Robin, 1944,p. 113).Le monde céleste, parfaitement déterminé, est constitué de corps simples composés d'éther, éternels, animés d'un mouvement circulaire paifait autonome, affectés par le seul changement spatial de cette rotation. A l'inverse, le monde sublunaire, partiellement contingent, est constitué de corps mixtes composés par un mélange des quatre éléments, éphémères, agités de mouvements confus et indéterminés (soumis aux mouvements astraux), affectés par des "mouvements" de corruption et de mutation.

1 C'est nous qui soulignons.

20
Tableau 1 : Dichotomie du monde selon Aristote
partie du monde monde supralunaire monde sublunaire causalité déterminée contingente composition des corps corps simples (éther) corps mixtes (feu, terre, eau, air) nature des corps éternelle éphémère mouvement rotation régulière translation irrégulière moteur autonome dépendant

i.-F. Staszak

changement déplacement déplacement et corruption

Le second principe fondamental énonce que le Monde sublunaire n'est constitué que de quatre éléments, aux qualités distinctes: l'air, chaud et humide; l'eau, froide et humide; la terre, froide et sèche; enfin le feu, chaud et sec (figure nOI : Les quatre éléments et les quatre principes). Ces quatre éléments se combinent pour constituer chaque objet sublunaire. Les mutations d'élément à élément, par l'action des principes, expliquent les changements et les corruptions des corps, car "le feu, l'air, l'eau et la terre viennent les uns des autres, et chacun des éléments existe en puissance dans chacun des autres" (I, 3, 339 b I). C'est dans ce cadre que se comprend la physique des météores, puisque ceux-ci ont lieu dans la partie supérieure du Monde sublunaire. Les météores ont donc tous pour unique cause matérielle les quatre éléments (I, 2).
chaud

~
fe) sec

Figure 1 : Les quatre éléments et les quatre principes

De même manière, c'est une cause efficiente unique qu'on trouve à l'origine des météores: le réchauffement. "Quand la Terre est échauffée par le soleil, l'exhalaison qui se produit est nécessairement, non pas d'une seule espèce, comme certains le croient, mais de deux: l'une est plutôt de la nature de la vapeur, l'autre plutôt de la nature du

La géographie

d'avant la géographie

21

souffle" (1,4,341 b 5-10). La chaleur, que ce soit celle du Soleil ou des astres, frappe la surface de la Terre et la réchauffe. Si la surface concernée est terrestre, c'est-à-dire froide et sèche, elle produit une exhalaison chaude et sèche, de nature donc ignée, qui est comme une fumée ou un souffle, et qui "est en puissance une sorte de feu"(I, 3, 340 b 25). Quand la surface touchée par les rayons est aqueuse (un lac, une rivière ou la mer), c'est-à-dire froide et humide, elle produit une exhalaison chaude et humide, de nature aérienne, qui est comme une vapeur et qui "est en puissance une sorte d'eau" (I, 3, 340 b 25). Les exhalaisons, fumée et/ou vapeur sont les composants (les causes matérielles) de tous les météores. Ainsi, alors que "l'origine du mouvement vient d'en haut, la matière et la génération du vent viennent d'en bas" (II, 4, 361 a 32). Si les météores ont tous les mêmes constituants, leur variété s'explique par .les conditions de leur formation (figure n02 : La formation des météores selon Aristote), qui sont liées aux mouvements des exhalaisons (qu'elles soient sèches: la fumée, ou humides: la vapeur). Or ce mouvement, conformément à la doctrine aristotélicienne, tend à ramener les exhalaisons échauffées vers leur lieu naturel, vers leur lieu d'élection. Comme elles sont de nature chaude, les exhalaisons vont donc se mouvoir pours'éleverl vers la partie chaude de la sphère aérienne du Monde sublunaire. Cette couche d'air qui entoure la Terre (qui correspondrait à notre atmosphère) est, selon Aristote, caractérisée par un étagement des températures qui se fait comme suit. Au milieu, se trouve une couche froide, car elle n'est réchauffée par aucune source propre de chaleur. La couche supérieure est chaude, car elle est réchauffée par les astres, que ce soit par leur chaleur qui rayonne ou par l'effet du frottement des sphères astrales sur la limite extérieure du Monde sublunaire. La couche inférieure, qui enveloppe la Terre au plus près, est chaude également, car elle bénéficie de la réflexion de la chaleur solaire sur la terre. Les exhalaisons - qui prennent naissance à la surface terrestre - vont donc, en s'élevant vers leur lieu d'élection, traverser successivement une couche chaude, une couche froide, et de nouveau une couche chaude. Ces modifications de l'environnement thermique constituent le facteur déterminant de la formation des météores.

1 En effet, dans la physique aristotélicienne, chaque objet tend à gagner son lieu naturel, et celui-ci est le haut pour le feu. Les éléments s'étagent ainsi (de bas en haut) : terre/eau/air/feu.

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J.-F. Staszak

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Figure 2 : La formation des météores selon Aristote

La géographie d'avant la géographie

23 HUMIDES

C
1

- MÉTÉORES
Les météores

SECS, MÉTÉORES humides

Les météores humides sont issus des vapeurs qui émanent d'une eau chauffée. Si cette vapeur est faible, du fait par exemple de l'insuffisance du réchauffement, elle stagne et ne peut s'élever. Quand, à la nuit tombée, la couche aérienne inférieure qui était chaude la journée se refroidit, la vapeur se condense: ceci produit ces deux météores que sont la rosée et la gelée blanche. C'est la vigueur du refroidissement qui en décide: si les températures sont très froides, on passe directement de la vapeur à la glace (de l'aérien au solide) et c'est la gelée blanche; si elles le sont moins, on passe de la vapeur à l'eau liquide, et c'est la rosée (I, 10, 347 a 10-30). Toutefois, si le réchauffement diurne est vigoureux, la vapeur fortifiée s'élève, elle entre alors dans la couche moyenne froide où aussi elle se condense, mais en altitude: cela produit les nuages (I, 9). On note que les nuages se forment bien dans la couche intermédiaire et non dans la couche supérieure. D'une part
cette dernière est chaude

- car

elle est "remplie d'une sorte de feu" (I, 3,

304 b 30) - d'autre part elle est agitée par le mouvement circulaire des sphères astrales (dont la couche intermédiaire est protégée par les montagnes) : deux circonstances qui ne sont pas propices à la formation des nuages (figure n03 : La couche nuageuse chez Aristote).
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Figure 3 : La couche nuageuse chez Aristote