La Guerre des civilisations n

La Guerre des civilisations n'aura pas lieu

-

Livres
240 pages

Description

Le concept de " choc des civilisations " est devenu un lieu commun lorsqu'il s'agit de parler de géopolitique, de religion ou d'identité nationale. Raphaël Liogier nous montre que ce n'est qu'un leurre face à la réalité de la civilisation globale née de l'intensification des échanges planétaires. Les usages techniques, les pratiques alimentaires et les cursus universitaires se sont uniformisés. Images, musiques et émotions font désormais le tour de la planète. En dépit de l'existence de postures antagonistes et extrémistes qui peuvent s'appuyer sur des idéologies religieuses et politiques, les croyances essentielles des hommes sont de moins en moins des facteurs d'oppositions de valeurs. L'ensemble des religions sont, à des degrés divers, traversées par trois tendances nées de la mondialisation : le spiritualisme, le charismatisme et le fondamentalisme. Ce qui n'empêche pas qu'au sein de cette civilisation unique les disparités socio-économiques abyssales et les angoisses identitaires contagieuses génèrent des formes de violence inédites caractéristiques, entre autres, d'un nouveau terrorisme. Raphaël Liogier lance un appel pressant à penser la porosité des frontières et la disparition de la figure de l'Autre radical, l'étranger qui se situait jadis au-delà de notre espace de vie. Comment les identités individuelles et collectives peuvent-elles se définir et coexister dans un monde sans vraies frontières ? Un essai vigoureux pour combattre les préjugés, et mieux comprendre le monde qui nous entoure.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 janvier 2016
Nombre de visites sur la page 11
EAN13 9782271080226
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page  €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
Le concept de « choc des civilisations » est devenu un lieu commun lorsqu’il s’agit de parler de géopolitique, de religion ou d’identité nationale. Raphaël Liogier nous montre que ce n’est qu’un leurre face à la réalité de la civilisation globale née de l’intensification des échanges planétaires. Les usages techniques, les pratiques alimentaires et les cursus universitaires se sont uniformisés. Images, musiques et émotions font désormais le tour de la planète. En dépit de l’existence de postures antagonistes et extrémistes qui peuvent s’appuyer sur des idéologies religieuses et politiques, les croyances essentielles des hommes sont de moins en moins des facteurs d’oppositions de valeurs. L’ensemble des religions sont, à des degrés divers, traversées par trois tendances nées de la mondialisation : lespiritualisme, lecharismatisme et le fondamentalisme. Ce qui n’empêche pas qu’au sein de cette civilisation unique les disparités socio-économiques abyssales et les angoisses identitaires contagieuses génèrent des formes de violence inédites caractéristiques, entre autres, d’un nouveau terrorisme. Raphaël Liogier lance un appel pressant à penser la porosité des frontières et la disparition de la figure de l’Autre radical, l’étranger qui se situait jadis au-delà de notre espace de vie. Comment les identités individuelles et collectives peuvent-elles se définir et coexister dans un monde sans vraies frontières ? Un essai vigoureux pour combattre les préjugés, et mieux comprendre le monde qui nous entoure. Sociologue et philosophe, Raphaël Liogier est professeur à Sciences Po Aix-en-Provence et enseigne à Paris au Collège international de philosophie. Il est, entre autres, l’auteur du très remarqué Mythe de l’islamisation(2012, réed. Points, 2016).
Raphaël Liogier
La guerre des civilisations n'aura pas lieu
e Coexistence et violence auXXIsiècle
© CNRS Éditions, Paris, 2016 ISBN : 978-2-271-08022-6
Sommaire
Pour commencer Le glas de l'empire européen Le détournement des valeurs universalistes Les postures religieuses dans la civilisation globale Nouvelle coexistence et nouvelles violences planétaires
Première partie – De quoi les « civilisations » sont-elles le nom ?
1. Les ambiguïtés de la modernité Naissance d'une expression à l'ombre de l'islam L'universalisme en procès L'Occident à la fois cynique et irréaliste La thèse de l'évolution uniforme de l'humanité Le patron idéal Le diffusionnisme Géographie des cultures et géopolitique Le culturalisme Relativisme et modernité Le relativisme extrême est impossible L'incomparable beauté des bonobos La norme raciale Le racisme culturel Le charme discret de l'apartheid L'orientalisme euro-méditerranéen Le choc des civilisations est différencialiste L'eugénisme culturel d'Huntington 2. L'islam comme point de fixation Le fantasme d'une essence islamique antimoderne L'islam incompatible en soi avec la démocratie ? Multiplicité des réalités politiques en contexte musulman Islamité et arabité La haine de l'Occident L'anti-occidentalisme en terre d'islam L'islamisme inspiré des idéologies occidentales L' anti-impérialisme islamiste Jihad archaïque et jihad moderne Le jihad au XXIe siècle La question des valeurs
Deuxième partie – Le religieux dans la civilisation planétaire
3. Le système religieux mondial La globalisation de la narration humaine Un nouveau métarécit Les trois phénomènes religieux majeurs contemporains
Les centres névralgiques du champ religieux La mythologie individuo-globaliste Les trois postures : spiritualisme, charismatisme, fondamentalisme Une nouvelle géographie socioreligieuse Le fondamentalisme dans le jeu global Postures religieuses et positions sociales Le commun dénominateur des fondamentalismes Variations autour de l'individuo-globalisme Styles multiples dans un même schéma croyant La domination du spiritualisme Le facteur HS : Holy Spirit et Higher Self L'évangile de la consommation De nouvelles institutions religieuses transnationales L'islam ne fait pas exception De nouveaux leaders religieux planétaires Petits et grands entrepreneurs religieux L'induction religieuse des comportements économiques Religion et culture d'entreprise Les habits neufs de la religion
4. L'hypermodernité religieuse Le mélange des styles Les organisations musulmanes dépassées par le marché religieux L'islam spiritualiste L'habit fait (en grande partie) le moine Le voile intégral comme trend hypermoderne Le décrochage entre islamisme et fondamentalisme Le nouveau salafisme : viril mais non violent L'intransigeance spiritualiste Les luttes symboliques planétarisées Le rayonnement de la culture dominante Le choc des postures Désir de révolution
Troisième partie – Guerres et paix dans la civilisation globale
5. Le grand bain informationnel Le marché mondial de la terreur et ses franchises Le spectacle planétaire de la cruauté Attraction et terreur La guerre n'est plus ce qu'elle était Hommes, objets et symboles L'in-formation permanente La civilisation est un espace de désir Survivre, vivre et surtout être Des lunettes qui me ressemblent La vie est un roman Ce qui fait courir les hommes L'irrésistible mobilité matérielle et financière Le grand bain informationnel L'interconnexion infinie La concurrence informationnelle
De l'Atlas algérien à la City de Londres
6. Les espaces de désir déterritorialisés Des identités volatiles Un monde sans distance Le dieu du manga et ses créatures L'universalisation des corps et des états d'âme La démultiplication des styles L'upper class du village planétaire Street workout sans frontières La contagion des valeurs Les rapports de force informationnels Les alter-univers Hybridation et résistance Ondulations et remous Le jihad 2.0 : du 11 septembre 2001 au 13 novembre 2015 Charlie Hebdo : étude de cas Embrigadés plus qu'endoctrinés Les ninjas de l'islam Métamorphose de la guerre Les identités prédatrices L'autre incertain La violence sans limites Recherche ennemi désespérément La coexistence par l'exclusion Le décalage et le fondement Brouillons de coexistences économiques, juridiques et politiques
Pour finir L'entretien du statu quo L'État parasite Les multinationales ont besoin des nations Des Dogons à l'Empire romain Celui qui a accepté d'être détesté Sortir du Moyen Âge au XXIe siècle Et s'il n'y avait plus d'États-nations La vraie trahison des élites D'abord un Parlement universel La survie de l'Être en tant qu'Être Pour continuer à respirer Il ne faut pas piétiner son jardin L'utopie de l'avenir
Pour commencer
Leregard de l'extraterrestre
Pour la plupart des observateurs, la globalisation est soit synonyme de dérégulation économique, de chaos social, profitant à un capitalisme déterritorialisé sans foi ni loi, soit synonyme de conflit de civilisations. Mais la globalisation relève d'abord de l'imaginaire dans lequel s'enracinent les désirs et les répulsions, les espoirs et les colères, les aspirations et les frustrations, y compris économiques. Un choc des civilisations ? Nous assistons au contraire au déploiement, depuis plusieurs siècles, d'une civilisation globale, évidemment avec ses tensions, ses disparités, ses conflits. Dans le monde global, aucune société ne peut plus se représenter comme le centre du monde. La figure de l'Autre ne se profile plus au-delà des frontières qui, désormais, ne sont plus étanches. L'Autre circule partout, se mêle à nous : immigré ou touriste. Il n'est plus, dès lors, totalement autre. Dans cette situation nouvelle se configure un système global régi par de nouvelles logiques au-delà des apparences de chaos. Un système auquel participent intensément les forces religieuses pourtant réputées discordantes, comme le néo-fondamentalisme musulman ou les mouvements néo-évangéliques, la terreur globale suscitée par Al-Qaida et Daech ou l'attraction, tout aussi globale, suscitée par le dalaï-lama. Mais revenons à cette notion emblématique decivilisation, qui se décline comme choc, conflit, opposition, et enfin, guerre de civilisations. Si des extraterrestres nous observaient avec leurs yeux tout à fait étrangers à nos arguties, il est fort probable qu'il ne leur viendrait pas à l'idée que nous sommes divisés en plusieurs civilisations. Nous avons une langue, l'anglais, qui s'est progressivement imposée dans les affaires sur la surface du globe, et, bien sûr, d'autres langues internationales. Nous mangeons des pizzas à Pékin et à Tokyo, des nems et des sushis à Paris, des hamburgers à Téhéran, des loukoums à Los Angeles. Nous avons un calendrier planétaire commun. Les modes de transport comme l'avion, le bateau, la voiture, le vélo sont communs à l'ensemble de l'humanité. Qui plus est, ces avions et bateaux ont les mêmes marques, comme Airbus et Boeing dans l'aviation, et sont utilisés indistinctement par des compagnies asiatiques, africaines, américaines, européennes. Nous construisons nos habitations à peu près suivant les mêmes principes. Nous nous habillons grosso modo de la même manière. Nous écoutons des musiques qui font le tour de la planète. Le langage scientifique et technologique est le même partout. Les universités sont aujourd'hui intégrées dans un système de recherche mondial dans lequel elles se concurrencent et notent leur performance. D'ailleurs des Chinois, des Égyptiens, des Australiens vont étudier à la Sorbonne, tandis que des Français, des Allemands, des Étasuniens vont à Pékin. Bien sûr il y a des disparités économiques et sociales vertigineuses. Mais n'en existaient-ils pas au sein de l'Empire romain ou dans la France pourtant déjà moderne du XIXe siècle ? Émile Zola décrit à merveille ce contraste entre la pauvreté famélique de la classe ouvrière naissante et les grands bourgeois surpuissants, les capitaines d'industrie ventrus. Bien sûr, il y a des identités multiples, et parfois prédatrices. Mais qui s'exhibent, jouent, s'opposent sur la scène planétaire. Pour un extraterrestre, l'idée d'une guerre de civilisations n'aurait tout simplement aucun sens. Il ne verrait que des factions s'affronter au sein d'une même civilisation humaine. Du point de vue intellectuel la thèse du choc des civilisations n'est que le nouveau visage d'un courant anthropologique remontant au XIXe siècle. Ce courant, le différencialisme, qui
postule l'existence de différences infranchissables entre certains groupes humains, est à l'origine du racialisme (la vision de races essentielles) qui a lui-même justifié le racisme (la discrimination raciale). Sous les atours d'un soi-disant pragmatisme géopolitique se dissimulent et se recomposent ainsi des idéologies racialistes et racistes d'autrefois. Tout en se conformant à la nouvelle exigence morale consistant à éviter de mentionner les races. Pourquoi cette vision d'un affrontement de plusieurs civilisations, nourrie par un nouveau racisme culturel, a-t-elle pris une telle place dans l'imagination collective et dans les débats publics, en particulier en Europe ?
Le glas de l'empire européen
Lorsqu'en août 1957 le jeune orientaliste Bernard Lewis (41 ans à l'époque) se prépare à prononcer son intervention banalement intitulée « Le Moyen-Orient dans les relations internationales » devant un parterre de chercheurs réunis dans l'enceinte de l'université Johns-Hopkins aux États-Unis, dont le département des relations internationales est un des plus prestigieux au monde, il ne s'imagine sans doute pas qu'une des expressions qu'il va employer va donner lieu à une des plus virulentes controverses des décennies à venir. Cette expression c'est celle de « choc des civilisations ». Le thème général du congrès, « Les tensions au Moyen-Orient », n'a pas été choisi par hasard : nous sommes, en effet, au lendemain de la crise dite du canal de Suez. Même si j'ai déjà consacré un livre aux conséquences fantasmées et en grande partie inconscientes jusqu'à nos jours de cet épisode traumatique{1} qui manifeste le renversement de l'ordre politique et symbolique du monde, il n'est pas inutile de rappeler ici brièvement les faits. Tout commence lorsqu'en 1956 le président égyptien Gamal Abdel Nasser, qui a progressivement acquis une stature internationale comme un des leaders majeurs du mouvement des non-alignés et de l'anticolonialisme, décide de nationaliser le canal de Suez. Le 26 juillet 1956, dans un discours célèbre il lancera que le canal est la « propriété de l'Égypte » et que la mainmise des étrangers n'est ni plus ni moins qu'une forme d'exploitation illégitime{2}. À la suite de cette décision les événements vont se précipiter. Dès fin octobre l'armée israélienne attaque l'Égypte, puis c'est au tour de la France et du Royaume-Uni. Nous savons aujourd'hui qu'il s'agissait d'une action concertée, portant le nom d'accords de Sèvres, ayant pour but final de renverser le pouvoir égyptien considéré comme menaçant les puissances occidentales. Guy Mollet en particulier, président du Conseil, empêtré dans la guerre d'Algérie, voit dans cette intervention militaire en Égypte une façon d'affaiblir le FLN qui a son siège au Caire et qui bénéficie de l'aide non dissimulée de Nasser. La coalition franco-britannique soucieuse de ses intérêts géostratégiques mais plus encore de ses intérêts géoéconomiques (rappelons que les avoirs cumulés de la France et du Royaume-Uni représentent 44 % du canal), occupe donc militairement le canal de Suez, comptant bien en reprendre définitivement le contrôle. Il faut comprendre qu'il s'agit du passage obligé – si l'on veut éviter de faire le tour de l'Afrique – entre l'Asie et la mer Méditerranée, donc la voie la plus directe vers l'Europe. L'URSS en pleine guerre froide n'entend dès lors pas laisser le canal passer sous contrôle de l'Ouest, et s'engage clairement aux côtés de l'Égypte de Nasser, réussissant même grâce à l'action du KGB à déjouer plusieurs attentats ourdis contre lui. Il faut dire que les enjeux sont énormes, non seulement économiques, non seulement relatifs à l'influence régionale des grandes puissances, mais il s'agit aussi d'entraîner dans le sillage de l'Égypte, et grâce à l'influence de la personnalité charismatique de Nasser et de son discours anti-impérialiste, les États théoriquement non alignés du côté de l'Union soviétique. De tels enjeux expliquent pourquoi la superpuissance communiste ira jusqu'à brandir la menace nucléaire. Ce qui fera réagir l'OTAN dans la foulée, qui prévient que dans ce cas la riposte en direction du sol soviétique sera immédiate et tout aussi massive. C'est alors que les États-Unis, qui ne s'étaient pas
réellement manifestés jusque-là, entrent bruyamment en scène. Pour désamorcer le conflit, ils vont, au grand désarroi des Britanniques, des Français et des Israéliens, qui sont leurs alliés traditionnels, s'opposer frontalement à l'occupation du canal. Sous la pression des deux superpuissances, momentanément unies, la coalition devra alors se retirer. La victoire militaire devient ainsi une violente humiliation politique et morale d'Israël, mais aussi et surtout de la vieille Europe coloniale.
Le détournement des valeurs universalistes
Que ce soit à l'occasion de la « crise de Suez » (dans laquelle les anciennes puissances coloniales européennes et Israël étaient alliés) que l'expression « choc des civilisations » ait soudain surgi dans le débat est loin d'être un hasard. La théorie n'a été qu'un germe qui aurait très bien pu ne pas se transformer en angoisse collective. Le terreau de cette angoisse est la crise d'identité des nations européennes. Il est indéniable que les mots prononcés par Bernard Lewis en août 1957 n'ont rien de la démesure du discours prophétique de l'écrivaine juive d'origine égyptienne Bat Y'eor, qui mettra en scène l'islamisation terminale de l'Europe, et de ceux qui se réfèrent à elle depuis le milieu des années 2000, de la star journalistique italienne antifasciste Oriana Fallaci, jusqu'au tristement célèbre assassin norvégien Anders Breivik. Il ne s'agit pas non plus, évidemment, de mettre sur le même plan le massacre de plus de soixante-dix personnes et les éditoriaux nerveux d'une essayiste italienne à succès. Pourtant, il n'est pas très étonnant que le massacreur cite Bat Y'eor dans ses écrits retrouvés dans le disque dur de son ordinateur par la police, et dans lequel il justifie par anticipation son action « héroïque » de défense de l'Occident devant la montée des troupes musulmanes. Paradoxalement, l'idée obsessive d'un affrontement entre civilisations est un effet pervers de la globalisation. Au même titre que la nostalgie des traditions perdues est un effet de la modernité. Et, en l'occurrence, ces deux effets peuvent se combiner dans les populations qui se sentent simultanément écrasées par la globalisation et dépassées par une modernité effrénée. Une telle réaction antimoderne est à l'origine de l'islamisme anti-occidental. Mais, depuis le début du XXIe siècle, c'est au tour de l'Europe d'être rongée par une crise des narrations nationales. Les nations européennes ont été le centre de gravité de l'humanité pendant plusieurs siècles. Elles ont perdu leur prééminence militaire après 1914-1918, leur prééminence financière après 1945. Enfin, elles ont perdu leur centralité symbolique au début des années 2000 : perte de la place de partenaire privilégié des États-Unis (au profit de la Chine, de l'Inde), incapacité à se fédérer pour peser sur la marche du monde, rétractation nationaliste. Dans ce climat, les pouvoirs publics des nations européennes ont surréagi, notamment par une série de mesures défensives contre les ennemis qui menaceraient notre civilisation. En particulier contre les musulmans, mais pas seulement contre eux. La laïcité a ainsi subi en France depuis 2004 avec la loi sur le port de signes religieux une transformation inédite. En partie vidée de son contenu juridique, elle est devenue un « patrimoine » national à défendre. La neutralité qui a vocation à protéger la liberté des publics sera utilisée en sens inverse comme un instrument de neutralisation de leurs différences{3}. Dans l'ensemble de l'Europe les grandes valeurs issues du XVIIIe siècle seront ainsi dévoyées, parfois réinterprétées comme des outils d'hygiène culturelle. Les discours et les décisions publiques auront plus tendance à s'enraciner dans l'angoisse de l'encerclement du « vrai peuple », la nostalgie de la civilisation perdue, le sentiment de la décadence, que dans des programmes concrets. La société s'enferme dans une véritable mise en scène collective avec quatre acteurs principaux : le peuple trompé, le héros (qui parle en son nom : journaliste, homme politique, simple citoyen), l'ennemi qui menace l'identité du peuple (par excellence le musulman) et son allié (l'« idiot utile », le multiculturaliste, le bobo). La guerre