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La légitimation

De
288 pages
Cette incursion dans ce qui est appelé ici, dans une approche psychanalytique, sociologie critique vise à compléter, du côté de la légitimation, les travaux déjà entrepris sur des idées, sur des groupes ou sur des oeuvres en sociologie empirique et en sociologie théorique.
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LA LEGITIMATION
Approche psychanalytique, sociologique et anthropologique

Psychanalyse et civilisations Collection dirigée par Jean Nadal

L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveilla créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus: Rêve de Corps, Corps du Langage, par J. Nadal, M. Pierrakos, M.P. Lecomte-Emond, A. Ramirez, R. Vintraud, N. Zulli, M. Dabbah Oralité et Violence, par K. Nassikas Emprise et Liberté, par J. Nadal, N. Rand el M. Torok, A. Eiguer, R. Major, R. Dadoun, M.P. Lecomte-Emond, H. Ramirez La pensée et le trauma, par M. Bertrand Mot d'esprit, inconscient et événement, par M. Kohn La diagonale du suicidaire, par S. Olindo-Weber Journal d'une anorexie, par K. Nassikas Le soleil aveugle, par C. Sandori Ferenczi et l'école hongroise de psychanalyse, par E. Brabant Les fantômes de l'âme, par C. Nachin Psychanalyse en Russie, par M. Bertrand Freud et le sonore, par E. Lecourt Pour une théorie du sujet-limite, par V. Mazeran et S. OlindoWeber Ferenczi, patient et psychanalyste, Collectif dirigé par M. Bertrand

Le cadre de l'analyse, Collectif, colloque du Cercle freudien La métaphore en psychanalyse, par S. Ferrières-Pestureau L'expérience musicale. Résonances psychanalytiques, par E. Lecourt Dans le silence des mots, par B. Roth. La maladie d'Alzheimer, "quand la psyché s'égare... ", par C. Montani. Lire, écrire, analyser: la littérature dans la pratique psychanalytique, par A. Fonyi. L'image surie divan, comment l'image vient au psychanalyste, par P. Duparc. Herbes vivantes, Fragments de cure, J. Persini. Métamorphoses de l'angoisse. Croquis analytiques, pad. ArditiAlazraki @ Éditions l'Harmattan, ISBN: 2-7384-4944-1 1997

Louis Moreau de Bellaing

LA LÉGITIMA TI ON
Approche psychanalytique, sociologique et anthropologique

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan IDe 55, rue St-Jacques Montréal (Qc) -_Canada H2Y lK9

Psychanalyse et civilisations Collection dirigée par Jean Nadal (suite)
Idées enfolie. Fragments pour une histoire critique et psychanalytique de la psychopathologie, par J. Chazaud Cet obscur objet du désir, C. Dumoulié Les matins de l'existence, M. Cifali Les psychanalystes et Goethe, P. Hachet Œdipe et personnalité au Maghreb, Éléments d'ethnopsychologie clinique, A. Elfakir Herbes vivantes, Espace analytique et poésie, J. Persini Ethnologie et psychanalyse, N. Mohia-Navet Le stade vocal, A. Delbe L'orient du psychanalyste, J. Félicien Psychanalyse, sexualité et management, L. Roche Un mensonge en toute bonnefoi, M.N. L'image sur le divan, F. Duparc Traitement psychothérapique d'une jeune schizophrène, J. Besson Samuel Beckett et son sujet, une apparition évanouissante, M. Bernard Du père à la paternité, M. Tricot, M.-T. Fritz Transfert et structure en psychanalyse, Patrick Chinosi Traces du corps et mémoire du rêve, Kostas Nassikas Métamorphoses du corps. Dessins d'enfants et oeuvres d'art, S. Cady, C. Roseau La jalousie, colloque de Cerisy sous la direction de Frédéric Monneyrou. Ecriture de soi et Psychanalyse, sous la direction de Jean-François Chiantaretto. Mort et création: de la pulsion de mort à la création, Béatrice Steiner. L'invention psychanalytique du temps, Ghyslain Lévy. Angel Guerra, de Benito Pérez Galdos. Une étude psychanalytique, S. Lakhdari La haine de l'amour, Maurice Hurni et Giovanna Stoll. Du droit à la réparation, Yolande Papetti- Tisseron Mallarmé ou la création au bord du gouffre, Anne BourgainWattiau Le Transfert, J.P. Resweber. Le sacré et le religieux. Expression dans la psychose, sous la direction de M. Laharie. Les espaces de la folie, Jean-David Devaux. Le psychotique: sa quête de sens, Claude Brodeur. Psychanalyse et cancer, Danièle Deschamps Politique de la psychanalyse face à la dictature et à la torture, Helena Besserman Vianna L'arrière- scène du rêve, lM. Porret Les travaux d'Œdipe, C. Dubarry, G. Garner, L. Mélèse, P. Réfabert.

Du même auteur
L'État et son autorité, l'idéologie paternaliste, Paris, Éditions Anthropos-Economica, 1976 (épuisé). L'Un sans l'autre, la légitimation du pouvoir, Paris, Éditions Anthropos-Economica, 1983. L'autoritarisme du Savoir, Caen, CRTS, 1987. Le paternalisme hier et aujourd'hui, Caen, CRTS, 1988. La Misère blanche, le mode de vie des exclus, Paris, L'Harmattan, 1988. Sociologie de l'autorité, Paris, L'Harmattan, 1990. L'Empirisme en sociologie, Paris, L'Harmattan, 1992. En collaboration avec J. Guillou : Les Sans Domicile Fixe, un phénomène d'errance, Paris, L'Harmattan, 1995. En collaboration avec M.C. d'Unrug D'une sociologie de la méconnaissance, Paris, AnthroposEconomica, 1982. Les Techniques psychosociologiques dans la formation, usages et abus, Paris, Éditions ESF, 1976. En collaboration avec D. Beynier et D. Le Gall Analyse du social, Paris Editions Anthropos Economica, 1984.

A paraître
Légitimation II : La fonction du libre-arbitre

Introduction

Légitimation, légitimité, légitime: ces mots réfèrent à la loi. L'un indique le processus, l'autre l'état, le troisième qualifie la personne, la pensée, l'action, l'œuvre. Si légitimité et légitime sont relativement employés dans le langage courant et dans les écrits (notamment scientifiques et philosophiques), légitimation y apparaît beaucoup moins. Tant autrefois qu'aujourd'hui, le processus de légitimation intéresse peu. A partir du moment où la marque (sacrée, morale, juridique, politique, économique, culturelle, idéologique) est apposée, légitimité et légitime vont de soi. Mais comment la marque s'appose-t-elle ? Mené dans la modernité, le débat est triple: comment se légitiment les groupes, les personnes, ce qu'ils sont, ce qu'ils ont, ce qu'ils font, ce qu'ils savent? Comment, de la même manière, se légitiment les sociétés, les types de société, les formations sociales? Comment l'humanité elle-même se légitime-t-elle par rapport à la nature? Ainsi entendue, la légitimation serait le problème. Elle serait une sorte de question insoupçonnée qui se poserait toujours à tous les groupes, à tous les individus, à toutes les sociétés, dans la justification de leur vivre ensemble. Mais, par définition, elle demeurerait insoluble. Les sciences sociales et ce qu'on appelle les sciences humaines (la philosophie par exemple) renouvellent quelque peu l'approche du processus de légitimation, sinon celle de la légitimité. Comme sciences sociales, la psychanalyse, mais aussi la sociologie et l'anthropologie ont, désormais, sur la légitimation, leur mot à dire. Mais, avant même de l'aborder en termes scientifiques, il faut peut-être mesurer l'ampleur du débat qu'elle peut susciter. Non que la légitimation soit partout et nulle part. Mais on peut dire qu'aujourd'hui elle est implicitement en jeu - bien plus 7

qu'auparavant c'est-à-dire avant la modernité - dans la vie de tous et de chacun. L'une des dimensions du débat nous paraît être liée à deux nouveautés absolues, deux novations que Freud indique incomplètement, mais que Marx et Weber complètent; d'une part - et cela a été dit et répété -, les sociétés modernes sont les premières à refuser politiquement et socialement une légitimation par un ou des référents extérieurs (dieux, cosmogonies, mythologies, ancêtres, dieu unique); par « extérieurs» nous voulons dire des référents mis dans un monde autre. De plus elles sont également, comme le dit Freud, les premières à privilégier l'objet plutôt que la pulsion - qu'il s'agisse de l'objet matériel, idéel ou de l'objet-corps humain ou que soit prise en compte la pulsion de vie ou/et la pulsion de
mort

-.

Mais ce débat sur la légitimation est, dès l'abord, plus complexe qu'il n'y paraît. Car l'investissement privilégié dans l'objet n'a, contrairement à la vulgate, rien d'absolu. Il est, dans la modernité, une tendance, celle, comme on dit, de la société de consommation (qui est, tout autant d'ailleurs, une société de production). Quant à la pulsion, si son ancien privilège s'est amoindri, elle n'en a pas pour autant disparu; elle demeure nécessairement l'une des «racines» - la plupart du temps ignorée dans les sociétés moderne - du lien social. Pulsion et objet - à définir - sont donc à la fois les « limites» du débat et les «portes d'entrée» dans une problématique scientifique de la légitimation, par exemple de type psychanalytique, mais aussi sociologique et anthropologique. Comme limites et comme portes d'entrée, elles appartiennent au débat de société et à la réflexion scientifique modernes. Pulsion, objet, référents nous semblent, d'un point de vue moderne à préciser, des constantes du vivre ensemble humain, des constituants de ce vivre ensemble (tout comme les représentations, le corps, les affects). Le privilège de l'objet par rapport à la pulsion l'est, si l'on peut dire, à titre historique (conjoncturel, provisoire). L'ancien dispositif!, c'était, pour schématiser, la pulsion investissant des référents extérieurs au monde humain, mis par les hommes dans un monde autre
1. Nous utilisons ce terme emprunté à M. Foucault dans son sens métaphorique, par allusion à un dispositif scénique au théâtre. 8

(notons que ce dispositif n'est ancien que pour les sociétés modernes). Le nouveau dispositif, c'est la pulsion investissant des référents - des principes notamment - intériorisés au monde humain, mis dans le monde nôtre. Rien n'interdit, bien sûr, la découverte ou la production d'autres dispositifs. Pour nous en tenir, dans ce prologue, au débat de société, il nous semble que la croyance - c'est-à-dire, à la base, l'investissement pulsionnel - contribue, dans les sociétés anciennes comme dans les sociétés modernes, au positionnement et à l'énoncé des référents. Cet énoncé et ce positionnement, c'est ce qui est appelé communément le sacré (qui, bien sûr, n'est pas la religion). Or la modernité, ses sociétés, ses groupes, ses individus croient à l'énonce des nouveaux référents. Ils croient à la substance même des droits. Ils croient en des principes ultimes - idéels -. En ce sens, le processus de légitimation qui caractérise la modernité est, au moins en partie, accompli du point de vue du contenu des principes. En revanche, la croyance dans leur positionnement nouveau - dans leur intériorisation au monde humain -, elle, n'est pas suffisamment accomplie. Socialement et politiquement, culturellement et intellectuellement, ce sont le plus souvent presque toujours - des « modèles» de l'ancien dispositif qui mobilisent la croyance et les pratiques. Que l'ancien positionnement demeure dans l'intime conviction, celle d'individus et de petits groupes dans leur propre vie, relève de leur liberté. Les principes des droits de l'homme l'avaient prévu: «Nul ne peut être inquiété pour l'expression de ses opinions même religieuses» (art. II) ; et l'on pourrait ajouter aujourd'hui, même idéologiques, culturelles, etc. En revanche, en arriver, au nom de la tolérance, à considérer que les principes des droits de l'homme continuent à relever globalement de l'ancien dispositif, - alors qu'ils ont eu pour tâche et ont effectivement réussi à l'écarter -, c'est entretenir, du point de vue de la légitimation, une prétendue compatibilité entre un sacré signifié par une transcendance civile (les droits et leur sens) et un sacré signifié par une transcendance divine quels que soient ses contenus et ses formes -. Politiquement et socialement, dans les sociétés modernes, l'entretien de cette prétendue compatibilité, pour éviter le choix, s'est produit et continue de se produire. 9

L'illusion vient de la soi-disant prégnance de l'économie, de la base matérielle. Mais c'est précisément l'économie, la base matérielle qui montrent peut-être le mieux cette incompatibilité entre les deux sacrés (comme à notre avis, l'avait compris Marx malgré son dédain des droits). De même que l'Église comme «empire universel» signifie l'impuissance relative de la démocratie, de la même manière l'économie comme nouveau dieu universel (l'argent) signifie l'impuissance relative des droits et des obligations. Or ces impuissances sont les nôtres. Elles ne viennent pas de la toute-puissance spirituelle du pape ou de la toute-puissance matérielle des USA. Elles viennent de nous et de moF. Cette « explication» ne se veut pas unique. Elle ne vaut sans doute dans le débat que pour la question de la légitimation. Elle nous semble néanmoins importante. Prenons, dans les luttes actuelles, un exemple en lui donnant son nom d'époque: le féminisme. Dans la modernité, des femmes, beaucoup de femmes - dont les ancêtres ont été parmi les victimes les plus exposées de l'ancien dispositif - ont cru, croient en l'énoncé des principes nouveaux. Autrement dit, elles font leur, dans l'humain et pour l'humain, le principe des droits et des obligations. Or, dans la pratique de la lutte, les modèles de pensée, d'actes, d'œuvres, de paroles, etc. sont souvent empruntés à l'arsenal de l'ancien dispositif « religieux» : exclusion, sectarisme, dogmatisme, invective, division entre réprouvé (es) et sauvé (es). Fidèle sur ce point, comme Sartre, au marxisme-léninisme, un certain féminisme annule le nouveau positionnement des principes qui requiert de nouvelles manières de penser, d'agir, de combattre. Mais, parce qu'il croit réellement aux droits, le féminisme n'en est pas moins, à notre

2. Cet ouvrage n'aborde pas, sauf par allusion, le problème de ceux que l'on appelle les dominés, les minoritaires, les exploités, les opprimés. Notons dès maintenant que les dominés sont les victimes, mais aussi les agents (certes les moins conscients et les moins responsables) des impuissances précitées, telles ces femmes d'ouvriers d'avant la guerre de 14 dont la devise était Travail, Famille, Patrie. Le problème est précisément de rechercher dans quelle mesure et jusqu'à quel degré ils sont les agents de leur propre histoire. Ce qu'oublient souvent les « mythologies» de certains intellectuels (les) sur la conscience de classe. 10

avis, parmi les mouvements les plus avancés sur la voie d'une modernité accomplie3. La prétendue compatibilité entre les deux sacrés, notamment quant à leur positionnement, a engendré des dieux et des doctrines qui ne sont que des succédanés de celui et de celles qui existaient dans l'ancien dispositif: l'utile et l'utilitarisme qui apparaît dès la Révolution, la nature et le naturalisme qui prend sa place dès le début du XIXe siècle, la matière et le matérialisme qui prend son essor à partir du milieu du XIXe siècle, l'économie et le libéralisme économique qui veut concilier le matériel et la «main invisible» (le dieu de l'équilibre), le Dieu politique et le libéralisme politique fondateur des nouveaux principes et du nouveau positionnement en 1789 - qui, avec le second Guizot et Thiers, se transforme en une pseudo théodicée politique toujours actuelle. Ajoutons comme succédanés l'évolutionnisme, le relativisme, le scientisme, l'ethnocentrisme et la plupart des idéologies à la mode. Dans le débat de société, ils et elles sont des succédanés du dieu et des doctrines qui existaient dans l'ancien dispositif, parce qu'ils et elles ne parviennent jamais à se positionner réellement dans la modernité, ni par rapport à ses principes, ni par rapport aux valeurs (notamment de la science) et aux morales qui en découlent. Toujours, du même point de vue, les grandes représentations sociales et les pratiques qui y sont liées dépendent de ces succédanés et de leur tentative de concilier ce qui n'est pas conciliable: les deux sacrés et le positionnement des deux sacrés. La légitimation de la modernité a tellement de difficulté à naître qu'il paraît plus facile aujourd'hui à certains de lui donner immédiatement et fantasmatiquement une suite: la postmodernité, avec l'abolition des «grands récits» (les théories) et la légitimation par l'individu et ses «traces ». Auguste Comte et Proudhon avaient, eux, au moins le mérite de tenter de proposer une théorie cohérente de la transformation de la société.
3. Le féminisme parle des droits des femmes parce que celles-ci ont été effectivement exclues des droits de l'homme. En tout état de cause, il croit aux droits et obligations humains. 11

Quittons le débat de société et venons-en à l'analyse de la légitimation comme objet de recherche en psychanalyse, en sociologie et en anthropologie. La légitimation de quoi?, nous demandent amis, parents, étudiants. Qu'est-ce que la légitimation ?, interrogent plus directement celles et ceux que déroute un tel titre. Une philosophe Annick Pichelin considère, elle, comme redoutable, l'analyse du phénomène légitimation. Nous ne pouvons que lui donner raison. D'emblée, il nous faut prendre parti contre une « mauvaise habitude» qui s'est créée aussi bien dans le langage des sciences humaines que dans celui de la conversation. Légitimation, délégitimation sont utilisées comme notions par rapport à des idéologies ou, plus précisément, par rapport à des ensembles de représentations plus ou moins cristallisées qui sont censées être références obligées de sociétés, de groupes ou d'individus. Or, il est pour le moins étonnant que, lorsqu'on parle de la légitimation et de la légitimité de tel courant politique ou de telle doctrine (le libéralisme par exemple, ou le marxisme) ou a fortiori de telle entreprise (la légitimation et la légitimité de la guerre du Golfe), celles-ci soient estimées à l'aune d'un consensus majoritaire ou minoritaire, lui-même, semble-t-il, calculé, le plus souvent, à coups de sondages d'opinions (quand il ne s'agit pas tout simplement d'impressions)4. Tout se passe en effet comme si la légitimation et la légitimité se mouvaient dans le relatif, dans l'empirique, dans une sorte de spontanéité qui viendrait de la vie sociale quotidienne, de la culture et de la politique. Autrement dit, légitimation et légitimité auraient affaire à l'histoire et, comme telles, ne seraient à saisir et à comprendre que dans des phénomènes en train, comme disait Gurvitch, de se faire et de se défaire. Contre cette «mauvaise habitude» (en somme relativement récente), prenons parti au nom, peut-être, de ce qui fonde, en toute société et en toute altérité, toute légitimation et toute légitimité collectives et individuelles. Lorsque deux individus, un homme et une femme, font un enfant, un garçon ou une fille, ce qui le légitime à leurs yeux,
4. Cf. sur ce point les analyses de Wright Mills au début de son livre L'Imagination sociologique, Paris, Maspéro, 1983. 12

lui donne sa légitimité, c'est qu'ils l'ont fait ensemble et que l'un des deux, la femme, le met au monde au nom de l'autre. Lorsque l'un des deux, souvent le père, mais quelquefois aussi la mère, n'est pas l'un de ceux qui ont fait l'enfant, en tout état de cause, sue, supposée ou apparemment ignorée, l'illégitimation et l'illégitimité de l'enfant se produisent, sont produites non seulement aux yeux de celui ou de celle qui ne l'a pas fait, mais aux yeux des deux individus qui, devant le faire (par choix, par hasard, dans le mariage ou hors mariage), ne l'ont pas fait. Cette illégitimation-Ià - peut-être la seule vraie illégitimation - ne peut être confondue avec une illégitimation juridique, d'état civil si l'on veut, celle de ceux qu'on appelait les enfants naturels, nés de l'union d'un couple qui ne dure pas ou qui ne légalise pas son union. La vraie illégitimation reparaît, si l'un des membres d'un couple ou les deux font comme si l'enfant était d'eux et non d'un autre ou d'une autre partenaire. Or, dans ce domaine de la légitimation ou de l'illégitimation (qui n'est pas la délégitimation collective et individuelle), le relatif, l'empirique (le seul empirique), le spontané, l'à peu près n'existent pas. Pour ses parents réels ou supposés, l'enfant est: certainement le leur, marqué par le doute, certainement pas le leur. Pour l'enfant, l'un des parents, voire les deux, en cas d'adoption dite ou non dite, sont certainement les siens, peutêtre les siens, certainement pas les siens. Pour les parents et pour l'enfant, l'absolu ou le doute sont les deux seules solutions; autrement dit le savoir ou la supposition. Quant à l'ignorance, nous l'avons dit, elle ne peut être qu'apparente. Dans ce cas, une mère, un père, un enfant savent ou doutent, ils n'ignorent pas. Mais, dira+on, si l'enfant n'est pas averti, comment peut-il ne pas ignorer? Le juriste répondra: «Nul n'est censé ignorer la loi ». Le sociologue critique répond: « Nul ne peut ignorer la loi », sauf cas pathologiques individuels graves. La légitimation de quoi? Mais de nous-mêmes, de nos actes, de nos œuvres, et de moi-même, de mes actes, de mes œuvres.

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Qu'est-ce que la légitimation? La connaissance et la reconnaissance, selon notre (mon) pouvoir, notre (mon) désir, notre (ma) volonté, de la loi qui nous (me) fonde. Autre «mauvaise habitude », elle aussi relativement récente: ramener légitimation et légitimité au dit, à l'explicite, voire à l'écrit. Faire de cette légitimation et de cette légitimité la totalité de la légitimation et de la légitimité. C'est un peu la position de J. F. Lyotard dans La Condition post-modernes : « Nous prenons ici le mot légitimation dans un sens plus étendu que celui qui lui est donné dans la discussion de la question de l'autorité par les théoriciens allemands contemporains (Lyotard cite Habermas et son ouvrage Raison et légitimité). Soit une loi civile: elle s'énonce: telle catégorie de citoyens doit accomplir telle catégorie d'actions. La légitimation c'est le processus par lequel un législateur se trouve autorisé à promulguer cette loi comme une norme ». Puis Lyotard définit la légitimation en science: «Ici la légitimation est le processus par lequel un « législateur» traitant du discours scientifique est autorisé à prescrire les conditions dites (en général des conditions de consistance interne et de vérification expérimentale) pour qu'un énoncé fasse partie de ce discours et puisse être pris en considération par la communauté scientifique ». Et Lyotard de conclure: «En examinant le statut actuel du savoir scientifique, on constate que... la question de la double légitimation, bien loin de s'estomper, ne peut manquer de se poser avec d'autant plus d'acuité... car elle se pose dans sa forme la plus complète, celle de la réversion, qui fait apparaître que savoir et pouvoir sont les deux faces d'une même question: qui décide ce qu'est savoir et qui sait ce qu'il convient de décider. La question du savoir, à l'âge de l'informatique, est plus que jamais la question du gouvernement ». Si l'on peut souscrire à l'idée de Lyotard qu'« il y a jumelage entre le genre de langage qui s'appelle science et cet autre qui s'appelle éthique et politique: l'un et l'autre procède d'une même perspective ou, si l'on veut, d'un même «choix» et celui-ci s'appelle l'Occident », en revanche comment admettre que la légitimation, qu'elle soit celle de la science ou celle des actions des groupes et des individus, se réduise à la légitimation du «législateur»? Celle-ci n'est jamais que
5. J.F. Lyotard, La condition post-modeme, Paris, Éditions de Minuit, 1978.

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l'aboutissement, au niveau de la politique (et non du politique), d'un «long» cheminement dont nous verrons qu'il suppose la légitimation métasociale et métapolitique et la légitimation sociale et politique (au sens du politique). Voici donc notre objet de recherche à peu près cerné par nos premières définitions. La légitimation est, nous l'avons dit, connaissance et reconnaissance, selon notre (mon) pouvoir, notre (mon) désir, notre (ma) volonté, de la loi qui nous (me) fonde. Avant et pour être légitimation politique (au sens de la politique), elle est légitimation métasociale et métapolitique, légitimation sociale et politique (au sens du politique)6. La deuxième définition, complémentaire de la première, appelle, plus encore que la précédente, des explications. Précisons donc le terrain sur lequel nous nous plaçons, notre implication de chercheur dans le choix du sujet, la démarche et la méthode, le cadre disciplinaire et conceptuel dans lequel nous nous situons, les premières questions que nous nous posons, enfin, donnons l'ébauche d'une hypothèse de travail.

Le terrain Dans cette première approche de notre objet de recherche légitimation, le terrain choisi se présente sur plusieurs plans: D'abord un terrain documentaire constitué, d'une part, des écrits d'auteurs ayant traité anciennement ou dans la modernité, directement ou indirectement, de la légitimation; d'autre part, d'écrits sur la science, sur les sciences humaines et sur les sciences sociales, puisque, comme nous allons le voir, notre objet de recherche, par sa nature sociologique, requiert un cadre disciplinaire qui demeure à préciser; enfin d'écrits d'auteurs sur les concepts et les notions qui vont nous permettre de théoriser notre objet. Ensuite, un terrain plus concret constitué, un peu au hasard, d'exemples que nous puisons dans l'histoire, en psychanalyse, en sociologie, en anthropologie, dans l'actualité contemporaine, ou qu'au besoin nous construisons. Aucun de ces exemples n'a
6. Nous précisons dans les chapitres suivants la distinction entre le politique et la politique.

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valeur de preuve. Ils servent simplement à appuyer notre première explication de la légitimation.

L'implication

du chercheur dans le choix du sujet

M.C. d'Unrug notait fortjustement7 que le cheminement par lequel un chercheur aboutit à choisir un objet de recherche est, en grande partie, inconscient. Pourquoi cet objet-là plutôt qu'un autre? Aucun motif rationnel ne peut parvenir à rendre compte entièrement de ce choix. Tout au plus pouvons-nous donc repérer après coup les motifs explicites qui, peu à peu, nous ont conduit à analyser la légitimation. Ils sont de deux sortes: 1 - Des motifs tenant à nos travaux antérieurs. Sans entrer dans le détail, il nous paraît évident que s'ouvrir à la « carrière» sociologique en étudiant une idéologie nous prédisposait à choisir plus tard un sujet portant en lui la nécessité d'analyser des représentations, des affects et des processus inconscients. Mais un autre motif intervient plus précisément: après avoir étudié le paternalisme et à peu près démontré qu'il était l'idéologie de l'autorité en France, c'est -à-dire l'ensemble des représentations qui soutenait au moins politiquement la représentation de l'autorité, nous nous sommes intéressé plus directement à l'autorité elle-même. Elle était définie classiquement comme légitimant le pouvoir et tout particulièrement le pouvoir politique. Divine ou humaine, elle était censée poser sur le pouvoir politique, par la tradition, la rationalité ou la grâce notamment, le signe qui assurait sa reconnaissance par tous. Nous avons tenté de montrer les limites de cette définition classique de l'autorité. Limites toutes occidentales. Nous avons assez largement démontré que l'autorité ne pouvait être bornée à de telles limites. Si l'autorité légitime le pouvoir, en
7. ln D'une sociologie de la méconnaissance, Paris, Anthropos, 1984.

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particulier politique, c'est qu'elle est le garant du social, des rapports sociaux des êtres humains, de leurs pensées, de leurs paroles, de leurs actes et de leurs œuvres dans ces rapports sociaux. Nous n'insisterons pas sur l'erreur du livreS qui consistait à penser - sans suffisamment le démontrer - que la légitimation du pouvoir telle que l'Occident la définissait et la pratiquait résultait d'un effet de domination, celle-ci étant elle-même définie trop rapidement et sans retouche comme un rapport d'exploitation, d'oppression, de force et de contrainte, entre dominants et dominés. Nous essaierons de montrer ultérieurement dans ce livre ce qu'est l'excès. Dans l'ouvrage que nous évoquons, la genèse et la réalisation de l'excès avaient été oubliées. On le voit, tout doucement l'analyse de l'autorité nous menait à celle de la légitimation. Analyse de la légitimation par l'autorité certes, mais aussi analyse des fondements de la légitimation en toute société. Nous y ont aidé nos propres travaux postérieurs, s'échelonnant entre 1978 et aujourd'hui, portant sur l'identité collective, sur la classe ouvrière, sur le sous-prolétariat, enfin, plus récemment, sur les Sans Domicile Fixe. Ces approches anthropographiques et empiriques nous ont permis, à partir du matériau de terrain, d'élaborer quelques notions et quelques concepts pour une étude de la légitimation, notions et concepts repris d'autres auteurs. 2 - Des motifs tenant au choix d'un cadre disciplinaire. D'emblée, le cadre disciplinaire est à la fois la psychanalyse, la sociologie et l'anthropologie. Précisons sur ce point que l'idée d'un objet pluridisciplinaire ou interdisciplinaire nous paraît fallacieuse. L'objet est toujours situé, positionné par le chercheur, selon des critères définis, dans sa science d'obédience, par cette science elle-même. En revanche, la science elle-même - en l'occurrence la sociologie - ne peut trouver sa place, exister, «fonctionner », que parmi d'autres sciences. Elle ne « vit» que de poser des questions à ces autres sciences, d'en attendre des réponses et, sur un objet de recherche, de les intégrer à sa propre démarche. De la même
8. L'Un sans l'autre, la légitimation du pouvoir, Paris, Anthropos, 1984.

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manière, elle attend des autres sciences des questions et y répond. Mais, comme nous le verrons, la nature sociologique de notre objet de recherche - et de tout objet de recherche de nature analogue - nous a motivé à rechercher un cadre disciplinaire spécifique non seulement en sociologie, mais en psychanalyse et en anthropologie. Ce cadre reste très largement à construire, mais il est néanmoins déjà ébauché partiellement par les précurseurs et les fondateurs de la sociologie et par quelques auteurs - philosophes, économistes, littérateurs, psychanalystes et anthropologues - qui ont une visée sociologique. Ce cadre disciplinaire c'est la sociologie critique dont nous allons reparler. Disons que, affronté depuis longtemps et voyant des chercheurs s'affronter à des objets de recherche caractérisés comme des idéologies, des représentations, des mythes, etc., la sociologie générale, la sociologie empirique et la sociologie théorique nous ont paru souvent insuffisantes (mais toujours nécessaires) pour expliciter ces objets de recherche, les démontrer comme faits sociaux. En revanche, le recours à un «objet interdisciplinaire» ou à l'essayisme ou au seul empirisme fait sortir l'objet de recherche de toute science. L'un des motifs de cette recherche est donc de tenter, à partir de l'objet choisi, une première synthèse autour de ce que nous appelons la sociologie critique. La démarche et la méthode, compte tenu de l'objet de recherche. La démarche est spécifique à la sociologie critique, mais ne déroge pas néanmoins à toute démarche scientifique dont elle respecte les règles. La méthode est celle de la sociologie critique. Elle a été employée surtout en psychanalyse par Freud et est reprise par ses disciples. Elle peut l'être d'une autre manière, ailleurs, en histoire, en anthropologie, etc. Il s'agit de l'analyse de discours au sens psychanalytique à laquelle nous consacrons le dernier chapitre. Ce que, dans cet ouvrage, nous analysons plus particulièrement, ce sont les conditions de possibilité de la démarche et de la méthode en sociologie critique. Car, nous venons de le dire, c'est la nature sociologique de l'objet de 18

recherche qui commande le choix de cette démarche et de cette méthode. Mais c'est aussi la volonté du chercheur d'aller quelque peu au delà de ce que livrent la démarche et la méthode de la sociologie empirique et de la sociologie théorique. Autrement dit, la volonté d'ouvrir à la sociologie un domaine peu exploré, celui que se donne la psychanalyse. C'est l'insistance des auteurs philosophes, historiens, théologiens, pré-sociologues, sur les représentations, les sentiments, les images, les mythes, pendant toute l'histoire occidentale et c'est aussi l'insistance des sauvages et des occidentaux sur le vécu de leurs représentations, de leurs images et de leurs mythes, qui peut nous inciter, dans la modernité, à tenter, mais cette fois dans les sciences humaines et les sciences sociales et après d'autres auteurs9, l'aventure du déchiffrement symbolique, c'est-à-dire l'explication aussi rigoureuse que possible de nos pensées invisibles, mais également de nos rêves et de nos utopies visibleslO.

Le cadre disciplinaire

et conceptuel

Dire que nous situons notre recherche en sociologie critique nous oblige à positionner cette branche de la sociologie parmi ses autres branches. Mais auparavant il nous faut rappeler 11 ce qu'est la sociologie et quelles sont les conditions de possibilité qui peuvent contribuer à en faire une science, c'est-à-dire une discipline ayant pour tâche la recherche et la découverte d'une vérité provisoire, la vérité scientifique. Brunschwig donne comme statut à la vérité scientifique l'objectivité et la cohérence. «La vérité sort de l'expérience et vaut mieux qu'elle» dit-il. On peut discuter cette valeur
9. (1) Notamment P. Ansart, Genèse des passions politiques, Lausanne, Éditions L'Age d'homme, 1985. 10. Il va de soi que ce déchiffrement peut être tenté et l'a été en sociologie empirique et en sociologie théorique, voire en psychanalyse. C'est une certaine insuffisance de ce déchiffrement que nous visons. Il. Nous en avons déjà parlé dans L'Empirisme en sociologie. Paris, L'Harmattan, 1992. Nous y revenons brièvement ici. 19

supérieure attribuée à la vérité scientifique par rapport à la vérité d'expérience. On ne peut, en revanche, contester puisque cela fait partie de la déontologie de la science - que la vérité scientifique sorte de l'expérience. Si la vérité scientifique requiert l'objectivité et la cohérence, elle est soumise à des règles logiques. La première est la règle des règles: principe d'identité, de non contradiction, du tiers exclu. La seconde est celle de la dialectique qui peut se substituer à la première quand celle-ci est défaillante dans l'explication: principe de contiguïté, d'opposition, d'implication, de polarisation, de réciprocité des perspectivesl2. Enfin, la dernière qui n'est pas, à proprement parler, une règle, est la logique de l'inconscient qui a sa propre rigueur: principe de condensation, de déplacement, de substitution, d'inclusion, d'exclusion, etc. Ces règles logiques ne peuvent avoir d'efficience que si, comme l'expriment Bacon (Francis), Freud, Durkheim, Bachelard, Schutz, Bourdieu, Passeron, VImo, Elias et beaucoup de savants des sciences exactes, il y a rupture avec un donné préalable et avec les premières interprétations sur ce donné: ce que Bachelard appelle la rupture épistémologique. A cette condition, la théorisation, le questionnement à l'objet de recherche et les hypothèses sont possibles, ainsi qu'une démonstration par compréhension et explication. Règles logiques et rupture épistémologique sont tout aussi nécessaires
en sociologie - y compris en sociologie critique

-

que dans

toute autre science. On peut donc valablement s'étonner que soient considérés comme sociologiques des travaux qui relèvent de l'empirisme et de la première interprétation au niveau empirique: ceux, aujourd'hui, par exemple, de R. Boudon, de M. Crozier ou de P. Tripier. D'autant que Tripier lui-même déclare récuser la rupture épistémologique - mais sans infirmer son influence et sa valeur en science. Néanmoins l'approche empirique est toujours nécessaire comme préalable à une recherche sociologique, ainsi que les premières interprétations sur le matériau empirique. A ce titre, les travaux des auteurs précités sont nécessaires dans les différentes branches de la sociologie et en sociologie critique.
12. G. Gurvitch, La Vocation actuelle de la sociologie, Paris, PUF, 1962.

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La sociologie empirique et la sociologie théorique sont les deux grandes branches de la sociologie. L'une, s'appuyant sur un matériau concret (observations, statistiques, entretiens, etc.), s'efforce de construire des faits sociaux. L'exemple en est Le Suicide de Durkheim. L'autre se donne la même tâche à partir de matériaux abstraits (livres, textes d'auteurs, courants de pensée). A ce titre, le courant positiviste ou la sociologie critique deviennent des faits sociaux. Sociologie empirique et sociologie théorique servent l'une et l'autre toujours comme cadre disciplinaire préalable à toute recherche en sociologie critique. Enfin, faisons sa place à une manière un peu particulière de faire de la sociologie, celle que nous dénommons l'empirisme clinique. Il s'agit d'une approche qui ne dépasse pas en général la première interprétation sur du matériau concret ou abstrait. Mais, dans cette première interprétation, apparaît la volonté de conceptualiser, d'élaborer des théorisations. Celle-ci s'enracine dans la connaissance des auteurs classiques en sociologie et dans les sciences sociales. Les équipes rassemblées autour de Chombart de Lauwe - auxquelles nous avons participé - ont pratiqué cet empirisme clinique13. Nous l'avons dit, le cadre disciplinaire de cette étude de la légitimation, c'est, dans la sociologie, la sociologie critique. Le cadre conceptuel découle de ce choix et oblige le chercheur à le constituer avec de nouveaux concepts, mais surtout avec des concepts renouvelés dans la première définition qu'en ont donnée les auteurs. Les questions qui demeurent posées sont: qu'est-ce que la sociologie critique? Qu'est-ce qui requiert cette spécificité d'une branche de la sociologie? Et, plus simplement, que veut dire sociologie critique? Répondons d'abord à la dernière question. Nous avions hésité à employer ce terme de sociologie critique, relativement galvaudé, nous le verrons, depuis l'École de Francfort. Un autre terme nous paraissait plus adapté à nos intentions: celui de sociologie clinique, c'est-à-dire une sociologie qui se donne pour tâche, dans la sociologie, d'approfondir, de creuser des phénomènes sociaux, là où une première approche en
13. L'Image de la Femme dans la société, de M,j. Chombart de Lauwe et alii, aux Éditions du CNRS, 1963, est un bon exemple de cette approche de l'empirisme clinique. 21

sociologie empirique et en sociologie théorique s'est arrêtée. Et c'est au fond la première définition, par sa fonction, que nous donnons de la sociologie critique: sa fonction est ce creusement des faits sociaux; elle est complémentaire, comme nous le verrons, et seulement complémentaire, des fonctions de la sociologie empirique et de la sociologie théorique. Alors, pourquoi critique plutôt que clinique? Pour une raison banale; clinique renvoie pour nous à diagnostic, à analyse pour un but (de réforme ou de changement, ou de connaissance en vue d'une pratique). Or, selon nous, ce genre de préoccupation réformiste ou finaliste ne doit pas être celui du sociologue. Le réformisme de Durkheim par exemple fondateur de la sociologie comme science - a suffisamment nui à son œuvre pour que nous ne tombions pas dans le même piège, quelles que soient les modes actuelles. A cause de son réformisme, les sociologues ont oublié, chez Durkheim, l'admirable épistémologue et le remarquable méthodologue de la sociologie comme science. Critique ne doit pas être entendu comme polémique, ni même seulement dans l'idée de «creuser» vers le sens. La vraie désignation de cette branche de la sociologie serait sociologie de l'indétermination. En effet, il s'agit, nous le verrons, de faire place, dans le vivre ensemble humain, à ce qui, jamais, ne peut être déterminé, même là où il est possible de connaître. Cette approche ne fait que commencer avec Lefort et quelques autres en philosophie. Elle n'est pas la seule approche. Mais elle est, elle aussi, nécessaire et elle exige les apports de la psychanalyse. Sociologie critique donc. Mais pourquoi? Qu'est-ce qui la requiert ? La modernité. Laissons de côté la post-modernité et la néomodernité qui ne sont, pour nous, que des avatars de la modernité, la post-modernité étant bien mal nommée]4. La modernité ne requiert pas seulement la sociologie critique. Elle nous requiert nous-mêmes dans nos nouvelles manières d'être, de penser, de savoir, de pouvoir. Elle a requis et elle requiert encore la science et, en particulier, les sciences humaines et les sciences sociales, dont la psychanalyse.

]4. E. Ruby, Post-modernité et néo-modernité, Paris, L'Harmattan, 1989. 22

Mais, comme toutes les sciences sociales ou humaines qui se donnent ou se donneront une dimension critique: creuser le phénomène au delà de sa première approche - l'histoire s'y assigne, notamment avec les travaux de Corbin et de ses disciples -, la sociologie critique se donne pour tâche de s'adresser au sens. Or le sens n'est pas la signification. Il n'est même pas la signification invisible des phénomènes. Il est cette organisation invisible autrement agencée que celle de la signification visible ou invisible, organisation souvent en discordance avec celle de la signification et qui contribue à donner au phénomène sa vérité provisoire dans le réel. C'est à ce sens que la sociologie critique s'adresse en choisissant comme objet de science le fondement des rapports sociaux. On le sait, la sociologie (générale, empirique ou théorique) se donne comme objet de science, depuis Durkheim, Mauss, Simmel, les rapports sociaux ou le lien social. Le propre de la sociologie critique en sociologie est d'aller un peu au delà et de viser .le fondement des rapports sociaux, ce qui les fait exister, ce qui les noue. Ce fut incontestablement la préoccupation de MarxlS de penser le fondement des rapports sociaux, moins explicitement celle de Durkheiml6, mais très explicitement celle d'un non sociologue Freud1? Prétendre avoir cerné, déterminé ce fondement des rapports sociaux serait absurde. Le chimiste saitil ce qu'est la substance? Le géographe l'espace? Le sociologue est-il si assuré, comme le rappelle Caill&8, de la définition de son objet de science? Mais c'est à partir de la fixation, de la détermination de l'objet de science que les constructions théoriques, les questionnements, les hypothèses sont possibles. Sinon le chercheur ne sait pas vers quoi il cherche. Un chercheur ne met pas de but, de finalité, d'utilité dans sa recherche (sauf s'il se veut praxéologue). Mais la science lui enjoint de savoir, non, à proprement parler, ce qu'il cherche - puisque, par définition, il
15. Cf. Marx, préface à la Contribution à l'étude de l'économie politique, Paris, Éditions sociales, 1965. 16.E. Durkheim, De la division du travail social, Paris, Félix Alcan, 1894. 17. Notamment dans ses œuvres sociologiques. Citons par exemple Totem et Tabou. 18. A. Caillé, Splendeurs et misères des sciences sociales, Genève, Éditions Droz, 1984. 23

ne le sait pas, d'où l'ambiguïté de tous les projets de recherche au CNRS ou à la MIRE -, mais vers quoi il se dirige. La sociologie critique n'échappe pas à cette règle de la science. Elle se donne donc son objet de science et recherche à partir de lui - en reprenant les critères de la sociologie générale, mais en leur ajoutant celui de la présence attestée et importante de représentations, d'images et de sentiments par rapport au ou dans le phénomène - des objets de recherche relevant de sa compétence. Venons-en au cadre conceptuel dont la construction est liée à celle du cadre disciplinaire. Si nous employons, ici, dans les deux cas, le mot cadre, c'est pour être clair. Le cadre n'est pas constitué, il demeure à construire. Il est postulé comme pouvant exister. Et il n'est jamais prévu comme fixe. La sociologie critique, parce qu'elle veut «creuser l'inconnu» et parce qu'elle s'adresse principalement au sens, c'est -à-dire à des représentations, des images, des stéréotypes, des mythes, des attitudes implicites, se voit obligée de redéfinir les concepts de la sociologie empirique et de la sociologie théorique. On le verra, un certain nombre de concepts et de notions ont été sélectionnés en fonction de notre objet de recherche la légitimation. Mais d'autres font partie fondamentalement de la sociologie critique et s'avèrent nécessaires également pour comprendre et expliquer la légitimation. Or les uns et les autres - empruntés, répétons-le, à la sociologie générale, à la sociologie empirique, à la sociologie théorique, voire à la philosophie, à la psychanalyse ou à la psychosociologie, concepts que nous redéfinissons et auxquels nous ajoutons quelques concepts nouveaux ou au moins renouvelés tels métasocial, métapolitique - visent à explorer ce domaine insuffisamment abordé en particulier par la sociologie, celui des productions inconscientes, invisibles si l'on veut, des êtres humains. Pour autant, l'explicite ne se trouve pas disqualifié en sociologie critique. Et l'on verra, dans un ouvrage qui suivra celui-ci 19,apparaître des concepts comme échange réciproque, pouvoir social et politique, rupture de l'échange réciproque.
19. Nous en parlons dès maintenant au chapitre XI à propos des hypothèses.

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Ceux-ci sont explicités par leur genèse « invisible », mais aussi par leur dynamique visible. Au centre de ce dispositif conceptuel se trouve placée une théorie de la pulsion reprise du freudisme. En fait, nous ne prétendons nullement faire de cette théorie de la pulsion un schème d'explication universel: 1) d'abord parce que cette théorie ne nous semble utilisable que dans la dimension critique des sciences sociales et des sciences humaines et ne pouvoir être mise en œuvre que par des procédures spécifiques; 2) ensuite, parce que cette théorie de la pulsion reprise de Freud et « aménagée» n'a qu'une valeur de postulat; elle vise à permettre un questionnement et des hypothèses qui, un jour, pourraient elles-mêmes contribuer, pour une telle théorie, à un début de validation. Qu'on ne s'y trompe donc pas, nous n'avons pas voulu découvrir la « clé d'or» des systèmes sociaux, ni la solution de la quadrature du cercle, comme nous le reprochait naguère un sociologue connu. Tout au plus souhaitons-nous faire avancer la sociologie dans une voie où elle n'a que trop rarement

l'habitude d'aller.

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Nous n'énumérons pas ici les notions et les concepts qui nous paraissent nécessaires pour comprendre et expliciter l'objet de recherche légitimation. Nous ne nous interrogeons pas non plus sur les modes possibles d'articulations entre ces notions et entre ces concepts 20.Nous tentons de construire un cheminement théorique dont les «étapes» ne sont que des étapes d'analyse. Il va de soi que cette construction d'un cheminement conduit à une problématique, c'est-à-dire à un questionnement adressé à l'objet de recherche, et à des hypothèses, c'est-à-dire des affirmations ou propositions à démontrer, sur la légitimation (Ch. XI). Dans cette introduction, nous nous en tenons à un questionnement adressé non à l'objet de recherche, mais en quelque sorte à nous-même sur notre approche de cet objet de recherche. Ce questionnement permet d'élaborer en réponse une hypothèse de travail.

20. Nous y revenons

longuement

dans plusieurs chapitres de cet ouvrage.

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Questionnement sur l'approche de l'objet de recherche et hypothèse de travail

Il porte sur l'objet de recherche légitimation et sa nature, sur les apports de la sociologie critique à son explication, enfin sur le type de concepts qu'il requiert. Sur la nature de l'objet de recherche légitimation, le chercheur peut se demander si la nature d'abord philosophique du phénomène légitimation - relevant de la philosophie politique - le prédispose ou non à être analysé en psychanalyse, en sociologie et en anthropologie. Ce qui entraîne à se demander d'abord s'il est possible de postuler sa nature sociologique. Autrement dit, est-ce un objet de recherche qui, d'emblée, peut être saisi dans des rapports sociaux? Et surtout est-il objectivable ? Sur les apports de la sociologie critique à l'explication de cet objet de recherche, nous nous demandons si et pourquoi la spécification d'une branche de la sociologie que nous appelons sociologie critique est nécessaire. Aide-t-elle à cerner et à analyser la légitimation? Le postulat qui lui sert de référence une théorie de la pulsion - est-il recevable? Autrement dit, n'est-il pas un «coup de force épistémologique» qui éloignerait la sociologie critique de toute possibilité de validation scientifique? Sur les types de concepts requis, d'abord demandons-nous si la conceptualisation du phénomène est possible. Pouvons-nous admettre qu'en l'occurrence le renouvellement de concepts sociologiques notamment par la psychanalyse s'imposent. Si, comme nous le verrons, il y a un hiatus entre leur établissement en sociologie critique et la critique qui devrait en être faite chez les auteurs (critique qui jusqu'à maintenant n'a pas été faite), pouvons-nous néanmoins les « éprouver» à l'analyse? Là encore, n'y a-t-il pas un coup de force qui invaliderait la démarche? Ce coup de force (si e'en est un) est-il ou non nécessaire? Bornons notre questionnement à ces premières questions. C'est une hypothèse de travail qui, seule, peut provisoirement leur répondre. A condition de reconnaître la nécessité de développer une branche de la sociologie, la sociologie critique - déjà très 26

largement pensée et pratiquée par les précurseurs et les fondateurs de la sociologie, ainsi que par des auteurs contemporains qui se réclament des sciences humaines dont la psychanalyse, Lefort, Castoriadis, Baudrillard, Barel, etc. -, un chercheur peut analyser, en sociologie, le phénomène de la légitimation. La sociologie n'a pas un privilège pour cette analyse, mais il faut admettre que cette dernière peut se révéler d'autant plus nécessaire que la philosophie politique et la science politique, si elles ont posé le problème de la légitimation, ne sont guère parvenues (sauf chez Lefort) à lui donner l'importance et l'extension qu'il appelle. En sociologie, la légitimation est un phénomène saisissable dans des rapports sociaux; c'est un phénomène objectivable. Il est soumis à la « contrainte sociale ». Il peut donc être construit en fait social et même en fait social total. La conceptualisation de la légitimation, autrement dit sa théorisation en sociologie critique, est possible. Mais elle exige un renouvellement des concepts qui, en philosophie et en science politique, voire en sociologie lorsque le problème a été parfois abordé, ont servi à son élucidation. Elle exige également un ajout de concepts élaborés en sociologie critique ou en psychanalyse et qui apparaissent nécessaires à l'explicitation du phénomène. Les concepts renouvelés et les concepts ajoutés appellent auparavant une critique des auteurs qui les ont utilisés à d'autres fins que l'explication de la légitimation 21. Postuler qu'une sociologie critique est possible et nécessaire (et déjà mise en œuvre), la reconnaître indispensable pour l'analyse de la légitimation, postuler également que le renouvellement et l'ajout de concepts s'imposent dans cette analyse, ne seraient un coup de force épistémologique que si le chercheur prétendait détenir, avant même la recherche, une vérité quelconque. Or le postulat et son étayage ne servent qu'à rendre possible un questionnement, une problématique comme on dit, des hypothèses et une méthode. C'est la démonstration des hypothèses, si effectivement elles se démontrent, qui permettra de montrer la pertinence de la méthode, la validité des concepts - de la théorisation - et le degré de vraisemblance des postulats.
21. Dans ce premier ouvrage, elle sera esquissée beaucoup plus qu'accomplie. Des ouvrages de nous-même ou d'autres chercheurs viendront sans doute la préciser. 27

Regroupées en six parties: Perspectives scientifiques et théories, Quelques concepts de base de la sociologie critique à partir d'une investigation psychanalytique, Une conceptualisation sur les aspects inconscients du rapport social, Une conceptualisation sur les aspects inconscients de la légitimation, Des concepts pour l'analyse de la légitimation sociale et politique en sociologie critique, Problématique, hypothèses et méthode, - les douze chapitres qui suivent tentent d'aider le lecteur à cerner l'objet de recherche légitimation, le projet de l'auteur, le cadre conceptuel qu'il se donne, les questions qu'il se pose, les hypothèses qu'il élabore, enfin la méthode qu'il choisit: Définition de la sociologie critique à partir d'une approche psychanalytique (Ch. I), La légitimation, l'ancienne et la moderne (Ch. II), Critique des théories de la légitimation moderne (Ch. III), Métapolitique, métasocial et pulsion (Ch. IV), L'objet, l'inceste et la prohibition de l'inceste (Ch. V), Le statut de la conscience et la définition du politique (Ch. VI), De l'autorité à l'obligation (Ch. VII), Pouvoir et volonté, violence et domination (Ch. VIII), Le désir, la loi et l'excès, (Ch. IX), De l'inconscient au conscient: le libre-arbitre et le passage à l'acte (Ch. X), Problématique, hypothèse principale et hypothèses secondaires (Ch. XI), La méthode de la sociologie critique: l'analyse de discours au sens psychanalytique (Ch. XII).

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