//img.uscri.be/pth/216dcba86386f168599729827680f40f3228f911
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La légitimation du pouvoir

De
263 pages
L'autorité, dit-on, est ce qui légitime le pouvoir. Depuis près de quarante ans, nous tentons de montrer que cette définition est fausse. Dans ce livre consacré à la légitimation du pouvoir, des analyses de presse, d'auteurs , d'interviews font apparaître cette légitimation du pouvoir comme idéologique et sans grand rapport avec ce que cherchent et ce que veulent les populations qu'elle concerne. Pour elles, l'autorité est le lieu de la reconnaissance et de l'identité sociale.
Voir plus Voir moins

La légitimation du pouvoir

L'un sans l'autre

Du même auteur

L'Etat et son autorité, l'idéologie 1976, 2° édition, L'Harmattan 2005 Sociologie de l'autorité, 1990 La légitimation, 1996 La Fonction du libre arbitre, 2000 Le Don et l'Echange, 2005

paternaliste,

Anthropos,

Louis Moreau de Bellaing

La légitimation du pouvoir

L'un sans l' autre

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

KIN XI - RDC

de Kinshasa

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1ère édition,

@ Anthropos,

1983

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr
@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9402-5 EAN : 9782747594028

«

L'autorité est faite, quand il s'agit de tradi-

tions, non seulement de l'a-priori social, mais encore de l'a-postériori social,. non seulement des obscurités des pensées, mais de l'ancienneté et de la vérité des accords humains. Il y a donc lieu d'étudier de la même façon toutes les traditions, celles de l'art comme celles des métiers et non seulement celles de la religion et du

droit.

»

Marcel

Mauss,

Œuvres, Tome II.

Introduction

à la deuxième édition

TIs'agissait, en ces années 1972-1976 - le livre a été publié en 1983 -, non seulement de prolonger le travail que nous avions accompli en écrivant l'Etat et son autorité, l'idéologie paternaliste, mais de prendre en compte directement l'autorité et de tenter, à partir de l'exemple français, son analyse théorique. Ce que nous avait enseigné le premier livre, c'était que le paternalisme était l'idéologie de l'autorité. Mais restait à savoir ce qu'était l'autorité elle-même en France et ce qu'elle est dans la définition évidemment conjoncturelle - il n'y a pas de savoir absolu - que l'on peut en donner. Nous avions gardé, pour ce livre, le cadre que nous nous étions donné dans le précédent. La problématique postulait une distinction, un contraste entre les sociétés sans dominance sociale (dites ici contre la domination) et les sociétés de domination, plus précisément entre un système contre la domination et un système de domination, le premier s'ébauchant, s'exprimant toujours, par la volonté d'êtres humains, dans le second. Ces distinctions nous semblent aujourd'hui beaucoup trop "culturalistes". Elles nous ont entraîné, en fin d'ouvrage, à proposer une typologie des sociétés, typologie à double entrée, que nous ne cautionnons plus. L'importance que l'on peut donner chez tous les êtres humains à ce que Aristote appelle l'hubris, autrement dit l'excès - importance que la psychanalyse a mise en évidence dans nos sociétés modernes - suffit largement à expliquer, dans des sociétés quelles qu'elles soient, non pas seulement la domination - qui peut être légale et

II

légitime -, mais l'excès de domination - qui, même légal, peut être illégitime -, qu'il se globalise ou non. L'idée d'excès introduit celle de processus, de mesure, de degré. Est évité ainsi le positivisme sociologique et culturel. Les distinctions que nous faisions à l'époque entre système de domination et système contre la domination (celui, disions-nous, de liberté) venaient d'une lecture incomplète des ouvrages de Pierre Clastres. TI s'était borné à montrer que des sociétés pouvaien!. pratiquer un pouvoir politique hors de toute relation commandement! obéissance - ce qu'a confirmé Luc de Heusch pour de petites sociétés du Congo -; il montrait également comment ces sociétés pratiquaient, pour produire la politique, la rupture de l'échange réciproque. Cette deuxième démonstration, bien menée, nous parait universalisable à toutes les sociétés. Quant à la première, elle fournit seulement une modalité de l'exercice du pouvoir politique. Cette erreur de notre part n'invalidait pas pour autant le livre (qui fut lu surtout par des étudiants et épuisé en quelques années). Notre idée était de démontrer que l'autorité était le lieu des codages (reconnaissance) et de l'identité sociale. Plus précisément, nous voulions montrer que l'autorité légitimait le social avant de légitimer le pouvoir. Notre démonstration s'est faite à partir de ce qui n'était pas la définition de l'autorité, celle que nous avancions hypothétiquement, et à partir de ce qui n'était, selon nous, que la légitimation du pouvoir et non, d'abord, la légitimation du social. C'est de l'autorité rabattue sur le pouvoir qu'il est question dans tout l'ouvrage, aussi bien dans l'analyse des idéologies (paternalisme, technocratisme) que dans celle des théories (Durkheim, Hegel, en partie Marx, Bourricaud

III

pour l'époque où le livre a été écrit) ou dans des praxéologies, c'est-à-dire des théories faites pour s'appliquer comme le proudhonisme, le solidarisme, le personnalisme, la théorie des aspirations. A chaque fois, nous avons tenté d'indiquer les théories divergentes: Marx (en partie), La Boëtie, l'autogestion. De la même manière, la pratique analysée révélait les limites du suffrage universel par rapport à nos hypothèses, celle des partis et des syndicats. Le discours du pouvoir s'attestait, dans l'idéologique, par sa fixation sur l'unité, sur la reconnaissance de niveaux hiérarchiques eux-mêmes fixés, enfin sur la fixation d'un "manque", d'une absence. Le manque est fixe, les manques multiples ramènent à ce manque. Seule la dernière partie, s'écartant de l'analyse de l'autorité-pouvoir, tentait une ouverture à la fois théorique et "méthodologique" qui permettait de mieux cerner et de définir l'autorité. Revenons sur ces différents "moments" du livre, qui le scandent dans ce qu'il peut avoir de malaisé du point de vue de la lecture et néanmoins de nouveau dans son approche. Auparavant, peut-être faut-il nous expliquer sur l'analyse de discours qui est en quelque sorte la possibilité de "vérification expérimentale" de nos hypothèses (vérification relative). Nous ne l'avons pas inventée, contrairement aux apparences qui, précisément, témoignent rarement de son emploi. Elle fut néanmoins utilisée par Colette Guillaumin pour analyser l'idéologie raciste, par Noëlle Bisseret pou repérer celle des aptitudes, par Michèle Huguet dans un propos qui ne cherchait pas du côté de l'idéologie, mais du vécu de femmes dans les "grands ensembles", enfin par Lefort dans son Machiavel et dans de nombreux textes. TIva de soi qu'elle comporte de nombreuses procédures. Celle de

IV

Barthes n'est pas celle de Lefort. Mais toutes s'inspirent de la psychanalyse et de l'association libre. Tout comme les auteurs précités et nous-mêmes. L'analyse de ce discours consiste, pour découvrir le sens, à privilégier les connotations (les associations ou les dissociations au niveau du sens) sur les dénotations (les significations immédiates, voire implicites). Ce travail suppose d'exclure la signification d'une phrase et de repérer librement comment les termes, groupes de termes, adjectifs, qualificatifs, verbes, adverbes "circulent" entre eux, comment ils se séparent ou se conjoignent. C'est un "nouveau monde" qui apparaît alors, surtout si, après une première avancée théorique et quelques essais préalables d'analyse de discours, des premières hypothèses ont été ébauchées. Elles se vérifient plus ou moins, comme toute hypothèse, se nuancent, se complètent, ouvrent sur de nouvelles hypothèses. A considérer les idéologies de soutien qui l'assurent (paternalisme, idéologie de la rationalité comportant le technocratisme), on peut se demander, plus encore aujourd'hui qu'hier, où est la légitimation. C'est bien la question que nous nous posions et nous y répondions en faisant valoir que l'autorité était l'autorité-pouvoir (celle rabattue sur le pouvoir) et que la légitimation n'était que la légitimation du pouvoir. Autorité et légitimation idéologiques. Admirateur de Durkheim, nous montrions et cela nous le pensons toujours - que son projet de pédagogiser la société, de forger d'en haut (par les sociologues) la socialisation a contribué à faire le lit du rationalisme maintenant triomphant. Recherchant chez Hegel l'apparition de l'autorité moderne, il nous a semblé -et là encore nous continuons à le penser -qu'il découvre un consensus qui, malgré la puissance de l' Etatmonarque, ne tient plus ses pouvoirs que de lui-même (et

v
non de Dieu). Mais sur la dialectique maître/esclave, nous en restions à l'oppression de l'esclave, sans savoir, ce que nous apprit plus tard Alexis Philonenko, que, chez Hegel, l'esclave n'est pas l'esclave grec ou romain, ni celui de la traite, mais le serviteur (Dienst dans le texte allemand) dont le modèle est le Vendredi de Robinson Crusoë. Autrement dit, il n'est pas esclave (la traduction est mauvaise), mais commandé par et obéissant à un maître pour un service. Certes, chez Hegel, l'oppression n'est guère exprimée, mais ce n'est pas à propos de la dialectique du maître et du serviteur qu'elle peut l'être. Dans Marx, nous avons, notamment dans la Critique de la philosophie du droit de Hegel, trouvé les fameuses formules - que Miguel Abensour cite justement dans sa Démocratie contre l'Etat - : la loi est l'existence de l'homme et non l'homme l'existence de la loi, le peuple doit découvrir et formuler la loi réelle; selon nous, elles n'auraient pu être énoncées sans le travail préparatoire de Hegel. Bien sûr, nous ne souscrivons pas à d'autres formules de Marx et Engels, telle cette définition de l'autorité: dans l'entreprise, l'autorité est l'autorité de la vapeur. Chez La Boëtie, ce sont ce que nous appelons les relais de l'Un qui nous ont retenu, c'est-à-dire ces êtres humains et ces groupes qui s'intercalent entre le dominant et l'opprimé pour assurer la (l'excès de) domination. Bourricaud fait de l'idéologie des petits groupes et de la communication le ciment de l'autorité (qui demeure autorité-pouvoir). L'économicisme, d'un auteur américain comme Baldwin - tout comme celui de Marx nous paraît bloquer l'analyse de l'autorité. Les pages sur Proudhon, le solidarisme, le personnalisme, la théorie des aspirations n'apportent pas grand chose à une théorie de l'autorité. Elles nous ont paru nécessaires à l'époque dans l'économie de

VI

l'ouvrage. Sur Proudhon et sur le solidarisme il eut fallu être plus explicatif. Quant à la théorie autogestionnaire, elle a perdu, exprimée comme nous l'exprimions, de sa crédibili té. En revanche demeure tout aussi actuel que dans les années soixante-dix, ce que nous disions sur le suffrage universel limité abusivement par le mode de scrutin que choisit le ministère de l'Intérieur, ce que nous montrions pour les partis politiques qui, loin d'apprendre le politique et la politique aux citoyens, se font seulement instruments de la conquête du pouvoir politique (même s'ils savent qu'ils ne l'auront jamais), ce qui apparaissait dans l'analyse du syndicalisme déjà débordé par les coordinations et travaillé par la présence des associations qui se multipliaient. C'est aujourd'hui tout un ensemble de signes vers une autre autorité qui se dessine, comme nous l'annoncions en fin de chapitre. Le discours du pouvoir que nous avions appelé le code au pouvoir, c'està-dire l'ensemble du symbolique (ce qui articule, représentations, images entre elles) mis sous l'ordre du pouvoir de contrainte (politique), autrement dit de l'autorité-pouvoir, comporte aujourd'hui, à nos yeux, tel que nous l'exprimions alors, une confusion, ou plutôt une imprécision qu'il s'agit d'éclairer par des travaux que nous avons produits depuis la parution du livre. Nous ne critiquons plus l'unité en soi qu'elle soit celle de l'autorité ou du pouvoir. On pouvait le croire, à l'époque, en nous lisant, puisque, tout comme Marx, nous fustigions l'Un. Ce que nous critiquons aujourd'hui comme hier, aussi bien dans l'autorité que dans le pouvoir, c'est l'Un seul (sans jeu de mots), l'unité fixe. Mais il nous semble nécessaire de préciser que c'est la fixité de l'unité qui est à mettre en cause, non son caractère unitaire. Que le pouvoir ou l'autorité soit

VII

unitaire ne nuit pas pour autant à la société. Unité de l'autorité dans une personne ou un groupe, leaderat dans les petits, moyens ou grands groupes, autorité des parents, toutes ces manifestations d'une autorité, d'un pouvoir qui est ou non de contrainte, se légitiment par les droits et se légalisent par la loi lorsqu'elle n'est pas inique. Mais lorsque l'unité de l'autorité, celle du pouvoir se fixent, celle notamment du pouvoir politique (le seul dont il était question dans le livre) au point qu'ils se succèdent à eux-mêmes et que les termes d'autorité et de pouvoir se marquent toujours, dans le langage, en sujet, alors que le sujet de la sujétion est lui-même constamment en complément, c'est déjà, dans les démocraties modernes, un commencement d'oppression qui s'annonce, sinon, au point de vue économique, une oppression déclarée. C'est cette unité là, fixée par le langage, tendant à se fixer dans un présidentialisme qui peut trop souvent se passer des autorités et des pouvoirs du Parlement, c'est cette unité là que nous visions et que nous visons encore, tandis qu'aujourd'hui nous recherchons plus directement comment en vient à se signifier une unité pluraliste (Durkheim), celle de l'autorité, celle du pouvoir, ou les "nombreux uns" de Marx. Le second terme du discours du pouvoir était, dans notre ouvrage, la reconnaissance. Nous en avons fait un peu vite la reconnaissance de niveaux hiérarchiques fixes, de hiérarchisations et de catégorisations tendant à l'unité et à la fixation unitaire. TIsuffit de lire le beau numéro de la Revue du M.A.U.S.S. sur la reconnaissance, celle qui se produit dans l'altérité et dans la réciprocité, pour rectifier notre conception quelque peu étroite de la reconnaissance. D'autant que, ce faisant, nous effacions quelque peu le caractère de la reconnaissance comme

VIII

légitimation du social, autrement dit la fonction de l'autorité dans cette légitimation du social. TIn'en reste pas moins qu'idéologiquement la reconnaissance est, chez les auteurs et dans la presse, sinon dans les medias, reconnaissance de niveaux hiérarchiques fixes, de hiérarchisations et de catégorisations tendant à se fixer, même si des dialogues illusoires - celui d'un ministre avec un artisan - veulent faire croire le contraire. Mais cette idéologie de la reconnaissance a été débordée par la prolifération des associations, par la volonté populaire du "plus d'égalité", par la prise en compte, dans l'entrenous, de la liberté d'autrui, enfin, nous l'espérons, par une mise en cause globale de l'autorité pouvoir (encore peu visible). On peut se moquer de l'idéologie des droits de I'homme (droits humains, devrait-on dire), surtout lorsqu'elle s'exerce dans l'humanitaire; mais les droits humains ont contribué et contribuent à cette mise en cause d'une reconnaissance idéologique fixatrice et élitiste ainsi qu'à la lente émergence de la reconnaissance altéritaire et réciprocitaire, autrement de la légitimation du social. Le troisième terme du discours du pouvoir est le manque ou l'absence. Là encore, des travaux postérieurs (notamment un ouvrage sur le pouvoir à paraître) ont développé autrement que dans l'analyse de l'idéologie du pouvoir et de ses pratiques la signification et le sens du manque dans le pouvoir. Le pouvoir politique, mais aussi le pouvoir social et politique (au sens du politique) ne se conçoivent que d'un vide, d'une absence: deuil dans l'inconscient, renoncement dans le conscient, sacrifice par rapport au pouvoir politique (ce que nous tenterons d'expliquer dans un ouvrage sur la politique). Le manque dans le pouvoir est constitutif, le pouvoir n'est pouvoir que d'un manque.

IX

Mais notons que, quand ce travail du pouvoir se produit, l'autorité est déjà là. Elle n'est marquée par le deuil, puis par le renoncement que parce qu'elle est codage et code. Si elle est autorité de la loi, elle ne légitime le pouvoir qu'à travers des rapports sociaux. C'est ce que nous avons insuffisamment expliqué dans notre ouvrage1 . L'idéologie de l'excès de domination (que nous appelions à l'époque la domination) a fixé ce manque, l'a immobilisé. C'est ce que nous découvrions dans nos analyses de discours sur la presse. Colette Guillaumin l'avait montré mieux que nous, dans les années soixante, à propos de petites annonces proposant des emplois. Elles étaient rédigées de telle sorte qu'à la lecture elles s'adressaient aux hommes et aux femmes. Dans la pratique, elles n'étaient destinées qu'aux hommes. Si elles étaient adressées aux femmes, était ajoutée la mention h. f. Extraordinaire puissance du manque fixé, fixateur, qui efface littéralement, quand elle le veut, la moitié d'une population. On peut retrouver aujourd'hui bien des effets de cette idéologie du manque fixé. Elle fait disparaître la personne derrière le handicap, l'être humain chez l'enfant (il n'y a pas si longtemps, on opérait sans anesthésie les nourrissons), la femme dans l'humain. Dans le naturalisme, elle comble l'absence, le vide par la nature. La dernière partie est une tentative de démarche nouvelle qui, à l'époque, visait à mieux cerner l'autorité. En fait il nous apparaît aujourd'hui que déjà nous tentions d'analyser, d'expliquer la légitimation, non plus du pouvoir, mais du social par l'autorité, mais aussi par des
1

Nous y sommes revenu plus tard dans Quelle autorité aujourd'hui?

Légitimité et démocratie, ESF, 2002.

x
codages et des codes inauguraux qu'elle vient toujours signifier: le sacré (civil), la prohibition de l'inceste et le don. Sous l'effet d'un deuil personnel, nous avons, dans cette dernière partie du livre, laissé trop de place à la domination, pas assez à la légitimation du social que notre travail nous faisait découvrir Se trouve néanmoins délimité, dans cette fin du livre, le programme de ce que nous avons fait depuis trente ans. (L'Un sans l'autre était achevé en 1976). Mais ce qui nous paraît beaucoup plus important, c'est que la légitimation du social a surgi peu à peu en pratique durant ces trente années, alors qu'elle était encore en linéament dans les années soixante-dix, peu visible, sinon peu vécue. Elle passe par l'individu et l'individualisme, mais, de toute évidence, ne peut se contenter de cette individualisation. Le poids apparemment tout puissant de l'économie capitaliste semble l'écraser. Pourtant, le capitalisme et son économie sont dès maintenant rongés par cette légitimation du social, par l'autorité qu'elle suppose. Le ridicule de la "gouvernance" n'est-il pas un signe de la faiblesse toute nouvelle de l'autorité-pouvoir?

INTRODUCTION GENERALE En sociologie, la notion d'autorité désigne l'exercice légitime du pouvoir par quelques citoyens ou par quelques groupes de citoyens. L'autorité est le signe de la détention légitime du pouvoir. Si tous les citoyens et tous les groupes de citoyens ont la faculté arbitraire d'agir, l'arbitraire de cette faculté cesse à partir du moment où la société civile la reconnaît à tels citoyens et à tels groupes de citoyens et l'interdit à tous les autres. En ce sens la société civile légitime le pouvoir. L'autorité comme concept est précisément le pouvoir légitimé par la société civile. Universalisable, apparemment vraie pour les sociétés passées et présentes, cette définition de l'autorité comme concept suppose une opération préalable: la substantification de la notion. L'autorité présentée comme substance-signe est consubstantielle au pouvoir présenté comme substance-faculté. La distinction de l'un à l'autre se fait par la substitution du signe à la faculté. Ainsi se trouve «bouclé» par rapport à la rationalité transcendante - la Raison de Kant - un mode d'explication, sinon le mode d'explication du politique. Ce mode d'explication la réflexion contemporaine sur le savoir le met radicalement en question. La critique du logos comme entité de référence - raison et libre arbitre, raison et liberté - rompt le rapport reconnu nécessaire et non explicable entre le concept d'autorité et celui d'un Dieu transcendant ou, pour le moins, celui d'une raison immuable. Ce mode d'explication est également mis en question, eu égard à sa propre cohérence apparente, par l'incohérence manifeste des phénomènes qu'il prétend recouvrir.

10

Louis MOREAU DE BELLAING

L'autorité comme substance ne rend plus compte de c~ qui s'est passé et continue de se passer dans l'ordre de nos sociétés ou de sociétés différentes de la nôtre. Que dire de groupes sociaux où aucun pouvoir central n'apparaît: les Nuers par exemple (1) ? Comment justifier théoriquement l'ambivalence des textes de Lénine avant octobre 1917 et au début de la Révolution, lorsque ce dernier s'exprime sur le pouvoir des soviets et sur l'Etat prolétarien? (2) Quelle signification donner à la tentative d'autogestion à Nantes en 1968 (3): révolte, anarchie, exaltation collective, banditisme? Ou défoulement de la libido dans une portion de l' «univers contestationnaire» (4)? On sait que les réponses à des questions de ce type renvoient toutes actuellement à une conception de l'autorité suspendue en quelque sorte au modèle idéal qu'en « donnent» Dieu et la raison. Mais, si dans une aire spatio-temporelle et dans un système de classes, l'on s'interroge sur le sens du concept d'autorité, ses significations manifestes sont elles-mêmes porteuses de connotatjons dont l'analyse sociologique, tant qu'elle tente de demeurer fidèle à ses choix épistémologiques, se doit de rendre compte. En effet, sans négliger pour autant l'œllvre des précurseurs et des fondateurs de la sociologie, le savoir sociologique contemporain ne peut exclure désormais de ses champs d'investigation l'œuvre deMarx et celle de Freud. Or ces auteurs en s'intégrant au savoir le transforment. L'étude de l'autorité requiert donc un nouveau mode d'approche qui tienne compte de cette transformation du savoir. L'autorité comme terme du langage désigne un champ dispersé où s'articulent des situations, des comportements, des rapports sociaux, des représentations, des valeurs. Le concept d'autorité s'inscrit dans l'ordre des signjfications qui définissent celui du pouvoir. Selon J. Freund (5), l'une des relations constitutives du politique: le commandement et l'obéissance, concevable par la médiation du pouvoir, détermine théoriquement l'exis..
(1) E. Evan-Pritchard, Les Nuers, Paris, Gallimard, 1968. (2) Lénine, L'Etat et la révolution, Moscou, Ed. du Progrès, 1969. Lettres de loin, Moscou, Ed. du Progrès, 1974. (3) Y. Guin, La Commune de Nantes, Paris, Maspéro, 1968. (4) A. Stéphane, L'Univers contestationnaire, Paris, Payot, 1969. (5) J. Freund, L'essence du politique, Paris, Sirey, 1965.

L'un sans l'autre

Il

tence de l'autorité. Le champ dispersé que désigne la notion acquerrait donc une logique dans l'ordre des significations qui définissent le concept. Cela demeure vrai tant que n'est pas mis en question un choix épistémologique de type phénoménologique. Cela fait problème à partir du moment où l'observateur s'interroge sur l'objectivation présupposée des éléments désignés par la notion, sur l'existence d'une logique elle-même présupposée immanente aux significations du concept. Qlle la démarche phénoménologique contribue à recenser les éléments du champ dispersé désigné par la notion, à cerner les significations qui définissent le concept) c'est certain. Encore faut-il que notion et concept soient valablement fondés en existence et en qualité, puisque c'est leur existence et leur qualité, autrement dit leur substance, qui est principalement affirmée. Mais précisément pour que notion et concept d'autorité fussent valablement fondés comme tels, il eut fallu que Marx, Freud, Nietzsche et leurs successeurs maintiennent Dieu et la raison hors des objets d'étude sociologique. Désormais il faut admettre en préalable épistémologique, d'une part que le phénomène sociologique de l'autorité est provisoirement explicable par l'implication d'un niveau concret et d'un niveau symbolique, implication qui donne au phé!1omène sa réalité; d'autre part - autre manière de dire - que l'explication de ce phénomène n'exclut en aucun cas la dimension de l'inconscient. Dès lors ce n'est plus le connu de ce phénomène et les limites de ce connu qui demeurent à fixer, mais l'inconnu et l'inassignable de ce phénomène qui se découvrent à creuser. Reste à savoir comment, dans une première approximation, peut être appréhendé le phénomène de l'autorité en France. La manière dont les sociologues, les psychologues et les praticiens tentent de le cerner maintient traditionnellement hors du champ d'jnvestigation qu'il offre en première analyse ses connexions non seulement avec le phénomène social de l'autorité qui l'a précédé, celui de l'autorité sous l'Ancien Régime, mais également avec celui que des doctrines et des pratiques «marginales» inscrivent actuellement dans un devenir utopique. Si M. Crozier, s'inspirant de la sociologie empirique américaine, tient compte de l'un - le phénomène

12

Louis MOREAU DE BELLAING

acttlel -, il exclut les deux autres (6). La sociologie de la décision telle que l'a entreprise H. Jamous (7), ne présente en fin de compte qu'une problématique non théorique de la notion. La critique de l'administration dans divers ouvrages et en particulier dans un numéro spécial de la revue Esprit vise indirectement la forme actuelle de l'autorité en France, mais seulement comme degré zéro de nos malheurs (8). Tous ces auteurs isolent sans aucune justification tel mode d'exercice de l'autorité: la concertation, l'autorité déléguée, le rapport citoyen-pouvoir, la décision collégiale, etc. et ignorent délibérément - sauf par une référence devenue récemment classique au système napoléonien - d'une part ce qui demeure de l'ancien phénomène de l'autorité dans le système contemporain, d'autre part ce qui, depuis un siècle, se dessine en France et ailleurs comme autre phénomène de l'autorité. D'où l'aspect tronqué de ces recherches, tant dans leu.r point de vue théorique: l'implication idéologie-comportement est escamotée, que dans leurs investigations empiriques: seuls la concertation, certaines formes du syndicalisme, en particulier celles tenant au syndicalisme de défense, et les aspects immédiatement actualisés des comportements socio-politiques sont retenus pour l'analyse. Le phénomène de l'autorité en France est une totalité qu'il s'agit de découvrir. Totalité virtuelle que l'observateur non prévenu, c'est-à-dire à distance de sa propre idéologie et de celles qu'il véh.icule, tente d'actualiser. A la situer dans un ensemble conceptuel, l'autorité n'en acquiert pas pour autant un statut conceptuel. Tenter de donner une définition théorique de l'autorité, rechercher la validation de cette définition pour le cas français - ou plus précisément montrer les discordances entre la définition théorique et les définitions idéologiqlles et pratiques de l'autorité - n'est possible que si - comme nous l'avons dit en commençant -l'autorité ne demeure pas une notion substantifiée. Or le risque est grand, en s'adressant directement à elle, en la centralisant et en «tournant» autour d'elle, de continuer
(6) (7) (8) neau. M. Crozier, Le phénomène bureaucratique, Paris, Seuil, 1964. H. Jamous, Sociologie de la décision, exemplaire polygraphié, Sauf dans l'article de J. Lautman et dans celui de S. CharbonCf. Esprit, numéro spécial, l'Administration, janvier 1970.

L'un sans ['autre

13

de la substantifier, c'est-à-dire de reprendre sans le savoir les opinions et les préjugés que la société française véhicule sur elle. C'est donc, en second lieu, un travail de décentration - qui complète le travail de désubstantification déjà amorcé - qu'il faut effectuer. Or l'une des caractéristiques de la définition courante de l'autorité est qu'elle est censée légitimer le pouvoir. Si l'on admet, à partir de l'ensemble concret et symbolique où est maintenant située l'autorité, que cette légitimation est elle-même concrète et symbolique, un espace de relations, de rapports sociaux s'ouvre, complexus qui peut sans doute permettre d'appréhender la production de l'autorité. Peut-être serons-nous alors en mesure de proposer, en fin de recherche, après l'analyse de ce complexus, une définition théorique de l'autorité. L'intitulé complet de notre ouvrage comporte donc deux temps: celui de la légitimation du pouvoir, celui de son application au système politique français. Ces deux temps ne se suivent pas, ils sont mêlés, comme en témoigne la phrase elle-même - la légitimation du pouvoir dans le système politique français - sans verbe et sans conjonction de coordination. Mais considérer la légitimation du pouvoir comme un en soi dont l'analyse s'épuiserait par la connaissance de son propre contenu, substantifierait de nouveau la notion et sa réalité. Et pourtant, dans l'apparence, c'est-à-dire dans la sociologie politique, dans l'histoire et dans le droit des sociétés anciennes et actuelles, comment outrepasser ce concept? Sur quel réel s'appuyer pour le poser ailleurs que dans la réalité offerte par ces disciplines? Faisant délibérément recours à l'anthropologie, il nous paraît nécessaire d'induire une alternative. Elle n'est transhistorique que pour ceux qui réduisent l'histoire à des données de fait. En effet l'interprétation des données historiques et anthropologiques permet de distinguer, au moins pour l'analyse qui nous intéresse, deux types globaux de société: le système de domination et le système contre la domination. Une sorte de fil rouge se découvre alors, ou pour mieux dire un concept refoulé, visé par les uns, mais barré le plus souvent par la pratique et le discours dominant: celui de légitimation du social. C'est à sa poursuite que nous nous lançons, plutôt que d'en donner dès maintenant une définition abstraite.

14

Louis MOREAU DE BELLAING

Elucider la légitimation du pouvoir permettra peut-être de proposer une première théorisation de la légitjmation du social. Notre hypothèse de départ est que, dans la société contemporaine, l'autorité se rabat sur le pouvoir au point qu'elle paraît se confondre avec lui. L'impossibilité d'une confusion réelle de l'autorité et du pouvoir détruit les soi-disant évidences du pouvoir et de l'autorité unitaires et confronte la légitimation dll pouvoir à celle du social. L'autorité peut alors être définie globalement comme le lieu du codage et de l'identité sociale. La question du pouvoir et celle du profit sont hors de notre propos, mais nous ne pouvons éviter d'en parler, puisqu'elles ont quelques rapports avec lui. Si je pouvoircapacité et le pouvoir politique sont, dans le capitalisme, présupposés de même nature, on peut se demander ce qu'il en est du pouvoir dans un autre type de société. A partir de l'anthropologie, nous proposons une définitIon minima du pouvoir comme circulation d'tlne présence et ({'un manque. Le blocage de la circulation de la présence et du manque, la fixité de la présence (l'unité) et la fixité ou la fixation du manque (la plus-value dans le capitalisme par exemple) inscrivent la nature spécifique du pouvoir dans le système de domination (9). Les rapports du pouvoir à la plus-value font surgir, dans le capitalisme, le statut conceptuel du profit économique, mais ne bornent pas ce statut à la seule considération de l'économique. Dans un autre ouvrage, nous aurons à montrer que la plus-value, lieu nodal du système capitaliste, ne peut être seulement économique. Nous remercions toutes celles et tous ceux qui nous ont aidé, depuis tant d'années, à concevoir et à réaliser ce travail.

(9) C'est ce pouvoir qui est présenté classiquement comme universel et que l'on prétend définir universellement par le rapport du commandement et de l'obéissance.

Première

partie

LA PENSÉE