La léproserie de Losheng
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La léproserie de Losheng

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Description

La question de l'existence d'une identité taiwanaise spécifique est au cœur de multiples débats. Elle peut être envisagée à différents niveaux, suivant une logique d'échelle : le territoire, la communauté et l'individu. Elle peut aussi être abordée par le biais de l'analyse d'une construction identitaire politique ou d'une construction identitaire vécue. L'analyse du cas de la léproserie de Losheng, microcosme de la société taiwanaise, constitue un riche point d'entrée dans cette problématique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 janvier 2015
Nombre de lectures 16
EAN13 9782806107527
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

5

Sylvie Ragueneau

La léproserie
de Losheng

Témoin de la construction
identitaire de Taiwan

Séminaire d’études taiwanaises
Working papers

La léproserie de Losheng

Témoin de la construction
identitaire de Taiwan

Dans la même collection :

4.
3.

2.

1.

Soft Poweret diplomatie culturelle. Le cas de Taiwan, 2014.
Civilisation chinoise et minorités ethniques. L’émancipation des
aborigènes de Taiwan. Un modèle ?, 2012.
Réflexions sur les droits de l’homme développées à partir de
Taiwan, 2011.
Les relations entre Taiwan et l’Union européenne. Apports d’une
diplomatie non-conventionnelle, 2011.

Sylvie Ragueneau

La léproserie de Losheng

Témoin de la construction identitaire
de Taiwan

Séminaire d’études taiwanaises. Working papers, 5

Louvain-la-Neuve 2014

Séminaire d’études taiwanaises. Working papers, 5
Direction de collection : Professeur Paul Servais, avec la collaboration de Guillaume Gillard

Cevolume estissudes conférences données à l’Université catholique
de Louvain en novembre2013par Madame Sylvie Ragueneau,
professeure auDépartementde français de l’Université catholique
FuJen à Taiwan. Cette publication a été rendue possible grâce au
soutien duministère de l’Éducation de Taiwan.
La mise en page du volume a été assurée par Madame Françoise
Mirguet.

D/2014/4910/6978-1 ISBN2-8061-0202-7
Academia-L’Harmattan s.a.
Grand-Place29
B- 1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation oudetraduction, par quelque procédé
que ce soit, réservés pourtous pays sans l’autorisation de l’éditeur oude ses ayants
droit.
www.editions-academia.be

1
Introduction générale

1. Fondements théoriques de la démarche
Parler de la construction identitaire de Taiwan revient à considérer
qu’il y a ou qu’il peut y avoir une identité culturelle taiwanaise. Il
nous faut toutd’abord nous interroger sur ce qu’est une identité
culturelle. Ce qui revientaussi à s’interroger sur le sens de la culture.
Reprenons la définition de la culture donnée par la « Déclaration de
Mexico »à l’occasion de la conférence mondiale sur les politiques
culturelles en 1982: «La culture, dans son sens le plus large, est
considérée comme l’ensemble destraits distinctifs, spirituels
etmatériels, intellectuels etaffectifs, qui caractérisent une société ou un
groupe social. Elle englobe, outre les arts etles lettres, les modes de
vie, les droits fondamentauxde l’être humain, les systèmes de
valeurs, lestraditions etles croyances. » Cette définition peutservir
de base àune réflexion surune éventuelle identitétaiwanaise parce
que effectivementdupointdevue des cultures, nous allonsvoir que
nous pouvons distinguer destraits spirituels etmatériels,
intellectuels etaffectifs. Mais nous allons rapidement voir aussi qu’en réalité,
nous n’avons pasune société homogène à Taiwan, maisun ensemble
de groupes connaissantchacunune évolution.
La difficulté de cette définition, c’estqu’elle supposeune stabilité. En
effet, souvent, lorsqu’on parle d’identité, on posea priorique cette
identité perdure. Mais en réalité, le groupe oula société ne
fonctionnentjamais de manière isolée dans l’espace. De plus ils évoluent,
c’est-à-dire qu’ilya des changements dufaitdes relations avec les
culturesvoisines etdufaitd’une évolution interne. On peutdire que
la construction identitaire d’une personne oud’un groupe passe par

6

Sylvie Ragueneau

la relation : la relation avec un groupe ou avec un territoire…
Augus1
tin Berque appelle cette relation au territoire « latraject. Ceion »tte
relation n’estpas établieune fois pourtoute mais c’est un processus
qui fonctionne en chaînes à la fois dans l’espace etdans letemps.
Cette approche me paraîtparticulièrementéclairante dans le cas de
Taiwan. Par ailleurs, il fautprendre en compte la relation auxautres
groupes età l’ensemble de la société, etde ce pointdevue,
2
l’Interactionisme de Ervnoing Goffmanus apporte aussi des
éclairages intéressants.

Un autre aspectimportantà prendre en compte est une notion que
j’avaistravaillée avec Philippe Boudon à la fin des années 1970.
Philippe Boudon est un architecte devenuchercheur qui a approfondi
une notiontrès intéressante, celle de l’échelle. Il disaitnotamment
qu’il estimportantde considérer les différentes échelles d’une
question etde prendre en compte leur articulation en relation avec leurs
3
espaces de références . Dupointdevue des identités, il estimportant

1
La première définition en a été donnée par Augustin BERQUE,Le sauvage et
l’artifice, Paris, Gallimard, 1986, p. 149, puis précisée dans son livreLogique du lieu et
dépassement de la modernité, Bruxelles, Ousia,2000comme « état» relationnel et
enfin dansLa pensée paysagère, Paris, Archibooks,2008 etsurtoutdansHistoire de
l’habitat idéal, de l’Orient vers l’Occident, Paris, Le Félin,2010, comme processus.
Augustin Berque està l’origineun géographe orientaliste qui a en effetmis en
évidence l’importance de prendre en considération lescultures en relation avec le
territoire sans pour autantrevenir audéterminisme culturel. Ainsi latrajection estle
mode de notre relation à notre milieuqui « ne relève ni proprementde l’objectif ni
proprementdusubjectif » mais qui est« écou(ménal ».Écoumène, introduction à
l’étude des milieux humains, Paris, Belin,2000, p. 93.)
2
Erwing GOFFMAN,La mise en scène de la vie quotidienne. La présentation de soi, Paris,
Eds de Minuit, 1973(éd. originale Anchor Book, 1959). Pour Erving Goffman
(1922-1982), l’identité d’une personne se construitdans sa relation avec autrui. Un
lien social se crée dès que la conscience de l’autre surgit. La société estconstituée de
cetensemble de liens sociauxetd’interrelations entre les individus. Le groupe est
caractérisé par la mise en scène d’interactions spécifiques. L’analogie du théâtre
permetd’analyser ces relations commeune mise scène d’acteurs endossantdes rôles
lesuns par rapportauxautres.
3
Dans sonÉtude de la notion d’échelle en architecture : la ville de Richelieu,Paris, Impr.
Copédith, 1972, Philippe BOUDONa d’abord forgéun conceptlarge de la notion
d’échelle en architecture en analysantlesusages orauxetécrits dumotdans le cadre
de la conception architecturale. Il distinguevingt types d’échelles architecturales :
technique, fonctionnelle, symbolique formelle, symbolique dimensionnelle, de
modèle, sémantique, socio-culturelle, devoisinage, devisibilité, optique, parcellaire,

INTRODUCTION GÉNÉRALE

7

de considérer l’identité du territoire, l’identité d’une communauté et
l’identité d’une personne pour examiner la manière dont elles
s’articulent entre elles. Nous nous situons ainsi à trois échelles
différentes.
L’identité du territoire, dans le cas de Taiwan, est une identité que
l’on voit facilement apparaître puisque Taiwan est une île. Etsi l’on
se promène dans les magasins à la recherche d’un souvenir dupays
ontrouvera des représentations de la carte de Taiwan sous
différentes formes: en porte-clefs, sur desvêtements oudes mugs, des
biscuits etfriandises. De faitl’image de Taiwan estd’abord celle
d’une île avecun dessin bien caractéristique en banane, avec la mer
autour etdes montagnes dans sa partie centrale età l’est. C’est un
territoire de climat tropical ausud etsubtropical aunord avecune
végétation luxuriante.
En ce qui concerne l’identité communautaire, Taiwan se caractérise
par la présence de plusieurs communautés, marquées chacune par
une histoire etsouvent une langue spécifiques, selon les moments où
leurs membres sontarrivés etoùelles se sontconstituées
(ourecons4 5
tituées) sur l’île . À côté des aborigènes , qui
comprennenteux

géographique, d’extension, cartographique, de représentation, géométrique, des
niveauxde conception, humaine, globale etéconomique.De l’architecture à
l’épistémologie, la question de l’échelle,Paris,PUF, 1991. Pour Philippe Boudon,
l’échelle estce qui permetde passer de l’espace mental de l’architecte à l’espacevrai
(Introduction à l’architecturologie, Paris, Dunod, 1992). Il meten évidence
notamment« la nécessité de poser l’espace architectural comme articulation d’une
multiplicité d’espaces provenantd’une grande diversit» (é d’espaces de référenceSur
l’espace architectural, Marseille, Parenthèses,2003, p. 118).Ce faisantilva donc être
amené aussi à inventorier les nombreuxespaces de référence de l’objetarchitectural.
4 e
Aul’île es17 siècle,tpeuplée principalementdestribus austronésiennes etde deux
autres communautés,une petite communauté chinoise de la région duFujian ausud
e
de la Chine etde Hakkas. Audébutdu18 siècle, cela ne représente qu’environ
120 000personnes.
5
D’origine austronésienne, les aborigènes de Taiwan sonten réalité les descendants
de migrants arrivés dulittoral de la Chine méridionale, euxaussi envagues
successives, ilya plusieurs milliers d’années. La plusvieilletrace humaine remonte à
environ30 000ans (l’homme de Zuozhen). Sur ce sujet,voir Olivier
LARDINOIS,Civilisation chinoise et minorités ethniques.L’émancipation des Aborigènes de Taïwan: un
modèle ?, Louvain-la-Neuve, Academia-l’Harmattan,2012.

8

Sylvie Ragueneau

6
mêmes divers groupes ethniques et linguistiques , on trouve le
groupe dit des Holo (ouHoklo) parlantle chinois minan (67 %) et
7
les Hakkas , parlant%). Ces langle chinois hakka (11ues chinoises
sontde la famille sino-tibétaine. Les groupes correspondants sont
euxaussi arrivés envagues successives, principalementduFujian et
de la province de Guangdong. Enfin d’autres Chinois, parlantle
chinois mandarin comme langue commune, sontarrivés sur l’île
principalementaprès la Seconde Guerre mondiale, imposantpeuà
peula pratique de cette langue comme langue officielle.
Etpuis ilya l’identité de chaque personne à Taiwan, dans la mesure
oùchacune doitse situer àun momentdonné par rapportaulieuoù
elle setrouve etaugroupe auquel elle appartient. Ici
onvoitapparaîtreune notion aujourd’hui classique en psychologie eten
sociologie :le besoin d’appartenance défini par Maslowdans sa fameuse
8
pyramide des besoins , quiva faire que nous recherchonsune
communauté d’appartenance. En général, nous n’allons pas avoirune
seule communauté d’appartenance, ce qui compliqueun peula
définition de l’identité. De plus, ce sentimentd’appartenance peutêtre
perturbé à certains moments, etdans le cas de Taiwan, nous allons
voir qu’il a eudes perturbations assezimportantes
etasseznombreuses.

6
Le gouvernementde la République de Chine en répertorie quatorze,
correspondantauxquatorze langues actuellementpratiquées, mais ce chiffre estdiscuté. Sur ce
sujet, on peutconsulter notamment: Elizabeth ZEITOUNLes lang, «ues
austronéo
siennes de Taiwan [Un bilan linguistique] »,Perspectives chinoises, n 49, 1998,
pp. 47-55.
7
« ChinoisduNord qui émigrèrenten Chine méridionale, particulièrementdans
les provinces de Guangdong etFujian, sous la dynastie des Song duSud
(11271279), quand la Chine duNord futenvahie par destribusvenues d’Asie centrale
[…] S’étantfixés en Chine méridionale dans leurs propres communautés, les Hakka
ne s’assimilèrentjamaistotalement.»Encyclopédia Universalis
8
Rappelons qu’Abraham Maslow(1908-1970), psychologue américain, définissait
cinq niveauxde besoins hiérarchisés, les besoins physiologiques, de sécurité,
d’appartenance, d’estime de soi, etd’autoréalisation. Il expose sathéorie dansun
article publié en 1943, «Atheoryof human motivation »,Psychological Review,
50(4), pp.370-396puis la développe dans « Motivation and Personality», publié
en 1954 (seconde édition en 1970).

INTRODUCTION GÉNÉRALE

9

Cependantpar rapportà la question de la relation à l’identité
natio9
nale , il fautaussi mentionner l’article de Chang Mau-Kuei etPierre
10
Miège :il attire l’attention sur le côté réducteur d’une simple
explication par le besoin d’appartenance etsoutientque l’idée d’identité
nationale surgitpour des raisons beaucoup plus complexes et« se
construit toujours à partir de discours normatifs, argumentés
etsou11
tenus par des revendications morales etpolitiques fort. Il faes »ut
donc distinguer la construction politique d’une identité nationale de
la constructionvécue. C’està cette dernière que nous nous
intéressons ici.

2. Le choix du sujet : la léproserie de Losheng(樂%)
La léproserie de Losheng se présente aujourd’hui commeunvillage
situé en banlieue de Taipei avec des arbres, des petites maisons. On a
l’impression d’être dansune cité jardin, mais en mêmetemps dans
une cité jardin qui a gardéun caractère rural. Sivous interrogezles
gens qui s’occupentde l’hôpital de Losheng, ilsvous dirontque la
léproserie a été crée en 1930, etdupointdevue administratif, c’est
vrai, la léproserie a été créée en 1930par les Japonais qui occupaient
l’île à ce moment-là. Pourquoi a-t-on crééune léproserie? D’abord
pour isoler les lépreuxdureste de la population, àune époque oùon
connaissait très mal la maladie, oùon ne savaitpastrès bien
commentelle setransmettait, etoùon avaitpeude médicaments
etsurtoutpas de médicamentsvraimentefficaces, c’est-à-dire qui
guérissentla maladie, ce qui évidemmentcréait un climatde peur autour
de cette maladie. La léproserie de Losheng a eujusqu’à mille
pensionnaires dans les années 1960-1970. En2007, environtrois cent
cinquante personnesy vivaientencore ou y venaients’yfaire soigner,

9
Sur la question de l’identité nationale il estimportantde préciser que nous ne
parlons pas ici de «nationnalitaies »usens anglo-saxon retenupar le
gouvernementde Chine Populaire pour désigner cinquante-sixcatégories de population sur
leterritoire ayantdifférentes cultures, histoires etcroyances, etqui donne à cette
expressionune acception plus proche dugroupe ethnique en français.
10
CHANGMau-Kuei etPierre MIÈGE, «Les origines etlatransformation de l’identité
nationaletaiwanaise»,Perspectives chinoises,2000, pp. 52-73.
11
Ibid., p. 52.

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