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La maladie d'idéalité

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296403901
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LA MALADIE D'IDÉALITÉ
Essai psychanalytiJue sur l'idéal du moi

@ L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8701-7

Janine Chasseguet-Smirgel

LA MALADIE D'IDÉALITÉ
Essai psychanalytique sur l'idéal du moi

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - _CANADA H2Y IK9

Collection Émergences dirigée par Françoise Carlier et Michel Gault
Déjà parus

Lisbeth VONBENEDEK, Le Travail mental du psychanalyste. Paul BERCHERIE, Les Fondements de la clinique, tome 1 : Histoire et structure du savoir psychiatrique, tome 2 : Genèse des concepts freudiens. Nicole BERRY, Le Sentiment d'identité. Annie BIRRAUX, L'Adolescent face à son corps. Gérard BONNET, Les Voies d'accès à l'inconscient. Janine CHASSEGUET-SMIRGEL, a Maladie d'idéalité. L Jacquy CHEMOUNI, Freud, la psychanalyse et le judaïsme, Un messianisme sécularisé. Joël DOR, L'A-Scientificité de la psychanalyse, tome 1 : L'Aliénation de la psychanalyse, tome 2 : La paradoxalité instauratrice. Gérard GUILLERAULT, Le Corps psychique, Essai sur l'image du corps selon Françoise Dolto. Hervé HUOT, Du sujet à l'image. Hervé JAOUL, L'Enfant captif, Approche psychanalytique du placement familial. G. et P. LEMOINE, Le Psychodrame. Marie-Françoise LOLLINI, L'Irréparable outrage, La Psychothérapie analytique face à la chirurgie esthétique. Françoise LUGASSY,Logement corps, identité.

PRÉFACE A LA NOUVELLE ÉDITION EN LANGUE FRANÇAISE

Ce livre a été écrit au cours des années 1971 et 72. Présenté comme « rapport» au Congrès des Psychanalystes de Langues Romanes en avril 1973, il fut publié en volume en 1975. Il a été depuis traduit en allemand et publié par Suhrkamp Verlag (une seconde édition a paru en 1988), puis en Italien (Guaraldi; une seconde édition est en cours de publication chez Cortina). Free Association Books (Londres) en a assuré l'édition en langue anglaise, conjointement avec Norton (New York). L'édition en langue portugaise est sous presse (Artes Medicas: Porto Alegre, Brésil), de même que l'édition en espagnol (Amaturu: Buenos Aires) . En France L'Idéal du Moi est devenu introuvable. Je suis donc particulièrement heureuse que les Editions Universitaires aient souhaité rééditer L'Idéal du Moi. Souvent des candidats en formation psychanalytique ou des étudiants en psychologie cherchent ce livre et me le demandent. Je pense toutefois que son écriture le rend accessible à un plus large public: celui qui s'intéresse à «ce qui fait courir» l'homme, à ce qui le «pousse en avant, toujours en avant» (Gœthe) mais qui peut constituer aussi une terrible force régressive. Je tente de montrer dans mon livre que L'Idéal du Moi représente ce qu'il y a peut-être de plus humain dans l'homme, ce qui sépare le plus radicalement l'homme de l'animal, en même temps qu'il est le symptôme d'une pathologie spécifiquement humaine: Celui d'une soif inaltérable de retrouver son unité perdue. En épigraphe à son livre Le Narcissisme (1971), Paris: Payot), Béla Grunberger à qui le présent ouvrage doit tant, cite ce fragment connu des Pensées de Pascal: «Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance sinon qu'il y a eu autrefois dans l'homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide qu'il essaie inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, recherchant des choses absentes le secours qu'il n'obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que le gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini...» Cette citation s'applique parfaitement au concept dont ce livre traite.

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Le fil rouge du présent ouvrage est constitué par la tentative de distinguer entre deux modalités de reconquête de la toute-puissance narcissique perdue. Si j'ai commencé par étudier les rapports entre l'Idéal du Moi et la perversion, c'est que la perversion m'apparaît comme une solution permettant au sujet de conserver la mégalomanie primaire sans pour cela verser dans la psychose. C'est là un tour de force remarquable auquel bien des organisations s'essaient sans le même succès (si l'on peut parler d'organisations: il s'agit plutôt, sauf précisément dans la perversion, de «désorganisations» en équilibre instable - les toxicomanes, par exemple, entrent dans cette catégorie). Or la solution perverse tend à escamoter l'évolution comme je tente de le montrer, le lent et douloureux processus d'identification au père. Je place au cœur de mes développements, la notion de prématuration humaine sur laquelle Freud, si on le lit attentivement, a tant insisté. J'oppose à la tentative perverse, la solution œdipienne: il s'agit, afin de devenir le partenaire adéquat de la mère, de prendre le père comme modèle d'identification. Ce qui unit ces deux modalités de reconquête de la toute-puissance infantile perdue est le désir incestueux. L'inceste représente non seulement la réalisation d'un désir sexuel mais constitue le retour à l'unité première où sujet et objet était confondus, où le narcissisme ne connaissait aucune fissure. Ce qui sépare ces deux solutions c'est leur rapport au temps. Dans la première, le temps est contourné, escamoté, aplati, écrasé. La deuxième s'inscrit au contraire dans la temporalité. On m'a souvent dit que j'aurais dû adopter une terminologie assez couramment admise en France car introduite par Daniel Lagache, qui distingue l'Ideal du Moi et le Moi Idéal, ce dernier correspondant au désir de reconquérir la toute-puissance narcissique infantile. Or, je me refuse précisément à opérer cette distinction. Bien que par deux voies divergentes que j'ai appelées la voie courte et la voie longue, c'est la même soif d'union à la mère-objet primaire qui s'exprime. Donner différentes dénominations à ces deux voies c'est perdre de vue la centralité du désir d'inceste dans la psyché qui est le but poursuivi dans tous les cas car, encore une fois, il représente le retour à la fusion narcissique primaire; c'est risquer d'oublier qu'il s'agit dans tous les cas de destins du narcissisme; c'est aussi méconnaître la place particulière qu'occupe l'organisation perverse 1 dans la soif de retrouver le narcissisme des origines; c'est enfin ne pas faire usage de l'outil que ma conception fournit (du moins je l'espère): Elle permet, à mon sens, de situer les différents troubles mentaux par rapport à la solution qu'ils représentent dans la reconquête de la complétude narcissique.
1. Thème que traite mon livre intitulé Creativity and Perversion, recueil de cours donnés à la Freud Memorial Chair, en 1982 et 1983, thème également repris dans Ethique et Esthétique de la Perversion (1984), ces deux ouvrages découlant de cette étude sur l'Idéal du Moi.

How poor are they that have no patience! What wound did ever heal but by degrees? Thou know'st we work by wit and not by witchcraft And wit depends on dilatory time Othello(acte II, scèneIII).

Ce qu'ils sont pauvres, ceux qui n'ont point de patience! Quelle blessure s'est jamais guérie autrement que par degrés? Tu sais que nous opérons par l'esprit et non par les esprits, Et l'Esprit dépend du lent déroulement du temps.
Trad. Armand Robin, «Le Livre de Poche ».

Introduction

Les termes d'Idéal du Moi sont assez parlants pour que le lecteur même non averti les charge d'affect s'il a l'occasion de les rencontrer dans un livre ou au cours d'une conversation. Il ne parviendra pas toutefois à en dégager le sens précis. Les psychanalystes eux-mêmes ne sont souvent ici guère plus avancés que les non-spécialistes. On ne peut, en effet, s'empêcher d'être frappé par le fait que, peu ou prou, les analystes parlent tous d'Idéal du Moi sans toujours préciser la signification qu'ils accordent à ce concept, comme s'il existait à son sujet un consensus tacite. Or, l'examen des écrits de Freud, comme nous le verrons 1, révèle qu'à partir de 1923, l'Idéal du Moi a été littéralement absorbé par le Surmoi. Freud ne mentionne plus qu'à de très rares occasions le concept introduit (formellement) en 1914. Entre «L'Introduction du narcissisme» et Le Moi et le Ça, il l'utilise dans des sens variés. Cependant, j'ai pensé qu'il devait en être du vocabulaire psychanalytique comme de la langue en général: l'usage d'un mot s'y introduit et y subsiste lorsqu'il adhère à ce point à son objet que seule la disparition de ce dernier le rendrait caduc; et les puristes ont tort, qui souhaitent l'évacuation de termes résistant et s'agrippant à la langue avec la force que leur confère l'existence de l'idée ou de la chose qu'ils désignent. Mais, alors qu'il est relativement aisé de définir les contenus des instances de la deuxième topique - encore que le Surmoi ne soit pas sans poser de problèmes selon que l'on pense avec les kleiniens qu'il existe à partir des premiers introjects, ou avec Freud qu'il est
1. En annexe dans le présent ouvrage.

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l'héritier du complexe d'Œdipe, et d'un Œdipe relativement tardif en ce qui concerne l'Idéal du Moi, les choses sont beaucoup plus complexes. Aussi en passant en revue les textes où Freud parle de l'Idéal du Moi, je citerai quelques articles d'avant 1914 où, sans en traiter formellement, il me paraît envisager une problématique qui préfigure et conditionne en quelque sorte l'introduction de ce concept. Le choix même de ces textes n'est pas facile, car il ne peut qu'être orienté par des options personnelles, c'est-à-dire - du moins pour un certain nombre d'entre eux - par mes propres conceptions concernant l'Idéal du Moi. Toutefois, ce facteur subjectif sera, je l'espère, tempéré en partie par la convergence d'un certain nombre d'idées reprises par Freud dans la suite de ses travaux. Remarquons l'asymétrie entre une pareille tentative et celle qui consisterait à colliger les textes freudiens préfigurant le Surmoi. Tous les analystes sont d'accord pour penser qu'il s'agirait alors de recenser les écrits où figurent «la censure », «la barrière de l'inceste », «l'instance critique» et «l'Idéal du Moi» dans certaines de ses fonctions. En ce qui concerne l'Idéal du Moi, les mots de «surestimation» ou de «surévaluation» ainsi que celui de «narcissisme» nous sont, certes, de quelque utilité, mais c'est aussi vers des idées beaucoup moins précises, telles que «fantasmes d'ambition», «roman familial», qu'il me semble (et nous voilà déj à dans le domaine des options personnelles) que nous devrons nous orienter. Remarquons encore une autre difficulté: quiconque prétend traiter de l'Idéal du Moi doit bien prendre position concernant ses liens avec le Surmoi et son statut par rapport à cette instance. Or, l'Idéal du Moi de 1914 et le Surmoi de 1923 appartiennent à des topiques différentes. L'Idéal du Moi, dans la mesure où on le considère comme mon identique au Surmoi, et où, par ailleurs, on a adopté la seconde topique, se trouve donc dans la situation (inconfortable) d'être à cheval sur deux conceptions différentes de l'appareil psychique. Si, de plus, on veut se souvenir que l'Idéal du Moi de 1914 et le Surmoi de 1923 s'inscrivent dans une théorie des pulsions également différente, on ne peut manquer d'être frappé par la complexité du problème 2. On doit cependant espérer qu'une approche d'inspiration clinique est propre à apporter quelque clarté à cet imbroglio. Par un artifice de présentation, mais également en suivant les données cliniques, je serai amenée à parler, au cours de la quasi-totalité de mon exposé, de l'Idéal du Moi sans me référer au Surmoi comme s'il s'agissait d'une entité autonome. Au reste, ce qui peut apparaître comme un procédé est en fait conforme tout à la fois à l'histoire de la théorie psychanalytique - l'Idéal du Moi est apparu dans l'œuvre

2. Le Surmoi a été introduit en 1923 en relation avec le dualisme Instinct de Vie-Instinct de Mort de 1920.

INTRODUCTION

Il

de Freud bien antérieurement au Surmoi -, et à la genèse - l'Idéal du Moi étant l'héritier du narcissisme primaire et le Surmoi celui du complexe d'Œdipe. Si «la maladie d'idéalité» d'Igitur 3 s'applique à la dépression et

même au syndrome de Cotard,

(<<Igitur

comme menacé par le supplice

d'être éternel qu'il pressent vaguement»), ce n'est pourtant pas à l'étude de cette entité nosologique que je m'attacherai ici. Outre le fait que de très beaux travaux ont été consacrés tant en France qu'à l'étranger 4 au rôle de l'Idéal du Moi dans la dépression névrotique et mélancolique, et que la reprise d'une pareille question exigerait à elle seule tout un ouvrage, le choix de mon sujet m'a également été dicté par certaines réflexions cliniques qui m'ont poussée dans une voie différente où j'espère que le lecteur voudra bien me suivre. En effet, là encore avec d'autres collègues j'imagine -, j'ai été maintes fois frappée par le fait que des sujets présentant une symptomatologie très bruyante, d'ordre névrotique mais aussi parfois prépsychotique avec, à l'occasion, un habitus surprenant, se révélaient à l'analyse - mais il peut aussi s'agir de sujets rencontrés en dehors du cabinet analytique -, comme possédant un remarquable insight, une connaissance intuitive de ce qu'ils pourraient être sans leurs entraves conflictuelles, et qui, lorsqu'ils entreprennent une analyse, sont soutenus durant leur cure, au-delà de leurs résistances mêmes, souvent très importantes, par une sorte de saisie profonde des étapes qui les mèneront à devenir ce qu'ils sont. Par contre, des sujets apparemment peu atteints, à la réussite sociale parfois brillante, aidés par des qualités intellectuelles évidentes, se révèlent - au-delà des résistances classiques - manifester une sorte d'incompréhension non moins profonde que ne l'était l'intuition des précédents, de ce qu'est le processus analytique et, comme j'espère le montrer, de tout processus en général. L'analyste manque alors de cette complicité que crée, chez les premiers, la présence d'un certain facteur que je vais être amenée à définir. Peut-être pourrait-on du reste l'assimiler à «l'alliance thérapeutique» chère aux auteurs américains qui serait ainsi approchée d'une manière plus précise, et d'un point de vue plus analytique. Cerner la qualité respective de l'Idéal du Moi dans

3. MALLARMÉ, Igitur ou la Folie d'Elbehnon, Œuvres complètes, Gallimard édit., coll. de La Pléiade. 4. Je pense en particulier à «De la dépression» de Francis PASCHE, où est étudiée «la dépression d'infériorité» dans ses rapports avec un Idéal du Moi mégalomaniaque (A partir de Freud, Payot édit.), ainsi qu'à Béla GRUNBERGER, où le narcissisme ainsi que son héritier sont considérés comme des antagonistes du Moi et des pulsions. A l'étranger,

les travaux d'Edith JACOBSON Métapsychologie de la dépression cyclothymique», in (<<
Affective Disorders, Phyllis Greenacre édit., Intern. Univ. Press, 1953, ainsi que «L'effet de la déception sur le Moi et le Surmoi dans le développement normal et la dépression», Psychoan. Review, 1946, 23, pp. 129-147) insistent également sur le rôle de l'Idéal du Moi dans les structures dépressives.

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ces deux types de structure nous permettra, je l'espère, de jeter une certaine lumière sur des problèmes de groupe, les différents types de créateurs, le rôle des pairs dans l'évaluation de notre propre Moi... Freud dit que «tout connaisseur de la vie psychique de l'homme sait qu'il n'est guère de chose plus difficile à celui-ci que le renoncement à une jouissance déjà éprouvée. A vrai dire, nous ne savons qu'échanger une chose contre une autre» (1908) 5. La conception freudienne de l'Idéal du Moi (1914) est une conséquence directe de cette constatation. L'Idéal du Moi y apparaît comme le substitut de la perfection narcissique primaire, mais un substitut séparé du Moi par un écart, une déchirure que l'homme cherchera toujours à abolir. Ce sont quelques-uns des moyens utilisés à cet effet que nous tâcherons d'étudier en nous souvenant d'autres propositions freudiennes dont l'ensemble constitue une description de la condition humaine: «Aussi étrange que cela paraisse, je crois que l'on devrait envisager la possibilité que quelque chose dans la nature même de la pulsion sexuelle ne soit pas favorable à sa pleine satisfaction» (1912) 6. Et aussi: «La base ultime de toutes les inhibitions intellectuelles et de toutes les inhibitions au travail semble être l'inhibition de la masturbation dans l'enfance. Mais peut-être que cela va plus loin, peut-être ne s'agit-il pas d'une inhibition par des influences externes mais en raison de sa nature insatisfaisante en elle-même. Il y a toujours quelque chose qui manque pour la complète décharge et satisfaction en attendant quelque chose qui ne venait point» (1938) 7. Et encore: «Cet objet (le sein) a été ultérieurement perdu, peut-être précisément au moment où l'enfant est devenu capable de voir dans son ensemble la personne à laquelle appartient l'organe qui lui apporte une satisfaction» (1905) 8. Et enfin: «Ce qu'on nomme bonheur, au sens le plus strict, résulte d'une satisfaction plutôt soudaine de besoins ayant atteint une haute tension, et n'est possible, de par sa nature, que sous forme épisodique» (1929) 9. Le temps où l'enfant était à luimême son propre idéal ne comportait ni insatisfaction, ni désir, ni perte, et existe en nous comme l'engramme du bonheur parfait et permanent. Freud nous laisse ainsi entendre - jusqu'au dernier moment - que si l'homme court sans répit à la poursuite de sa perfection perdue, il ne saurait jamais vraiment l'atteindre. Cette quête se trouve, semble-t-il, à la base des accomplissements les plus sublimes mais aussi des erreurs les plus néfastes de l'esprit humain. J'espère que mon

5. «La Création littéraire et le rêve éveillé ». C'est moi qui souligne. 6. «Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse», voir La Vie sexuelle, Presses Universitaires de France, édit. 7. Note du 3 août 1938. «En attendant quelque chose qui ne venait point» est en français dans le texte. 8. Trois essais sur la théorie de la sexualité. 9. Malaise dans la civilisation.

INTRODUCTION

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exposé contribuera à l'appréhension de cette apparente contradiction 10. «La maladie d'idéalité» est universellement répandue: si nous n'en mourons pas tous, nous en sommes tous frappés. Et une étude sur l'Idéal du Moi conduit à une réflexion sur l'homme, en général. Aussi pourrait-on s'étonner de voir ce travail commencer par un examen des rapports entre l'Idéal du moi et la perversion. En fait, il m'est apparu que ce point de départ permettrait de mieux comprendre ce qu'est l'Idéal du Moi dans un développement qui n'a pas été entravé par certains facteurs parvenant à le dévoyer au sens littéral du terme, et je crois que sous cet angle, mon essai peut être considéré comme une réflexion sur la «normalité ». De plus l'examen des rapports de l'Idéal du Moi et de la perversion permet, à mon avis, de mieux comprendre tout à la fois la perversion elle-même et certaines affections psychiques qui présentent avec elle un noyau commun que j'ai tenté de dégager, noyau à l' œuvre dans des structures auxquelles nous avons de plus en plus souvent affaire. Ce travail tente ainsi d'apporter une contribution à l'étude de l'évolution de la pathologie sur laquelle tant de travaux insistent aujourd'hui. La perspective que j'ai choisie pour l'ensemble de mon essai implique une focalisation sur la prématuration humaine et le concept freudien de Hilflosigkeit (l'impuissance primaire de l'enfant à s'aider luimême). L'éclatement de la fusion primaire qui naît de cette impuissance et amène le sujet à reconnaître le Non-Moi semble être le moment primordial où la toute-puissance narcissique qui lui est arrachée est projetée sur l'objet, premier Idéal du Moi de l'enfant, toute-puissance narcissique dont il est désormais séparé par une béance qu'il s'efforcera toute sa vie de combler; tendance qui devient alors le primum movens de son éducation et de ses activités dans divers domaines. Ainsi l'Idéal du Moi est envisagé comme un phénomène anthropologique (au sens large du terme) spécifique par lequel l'homme dépasse la simple recherche de satisfaction instinctuelle. Etudier l'Idéal du Moi, c'est étudier ce qu'il y a de plus humain dans l'homme, ce qui l'éloigne le plus de l'animal, plus sans doute encore que le Surmoi (Freud disait dans l'Abrégé de Psychanalyse (1938) que les mammifères supérieurs devaient en être pourvus: il faisait là allusion aux chiens comme l'indique l'une de ses lettres à Marie Bonaparte). Etre homme, c'est sans doute et avant tout avoir la nostalgie
10. Mes références à la littérature psychanalytique concernant le Surmoi proprement dit seront limitées. Nous disposons en effet sur le sujet d'une documentation incomparable: celle qu'a réunie pour nous Marcel Roch, auteur du rapport sur «L'Héritier du complexe d'Œdipe» au XXVIIe Congrès des Psychanalystes de Langues romanes qui s'est tenu à Lausanne les 20, 30, 31 octobre 1er novembre 1966 (R.F.P. 1967, 1. XXXI, nOs5-6). Je me permets d'y renvoyer le lecteur et d'exprimer ma gratitude à Marcel Roch pour le précieux instrument de travail dont j'ai pu, grâce à lui, disposer.

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de son ancienne perfection. L'homme est ainsi un animal malade à la recherche du temps perdu, celui où «il était lui-même son propre idéal» (Freud, 1914). Ceci implique une poursuite éternelle de cette part de narcissisme que la défusion primaire lui a arrachée. Très souvent les psychanalystes réduisent l'Idéal du Moi à un modèle que le sujet désire atteindre. Il me semble qu'il ne peut être ainsi compris si on le considère avec Freud, comme «le substitut du narcissisme perdu de son enfance» (il s'agit de l'Homme). Le fait de choisir des supports à ce narcissisme, sous forme de modèles n'est qu'une conséquence - capitale certes pour l'évolution mais secondaire par rapport au mouvement profond qui anime le sujet - du désir de combler la faille entre le Moi tel qu'il est et tel qu'il voudrait être (ce qui se réfère toujours en dernière analyse au moment où «il était luimême son propre idéal»). La projection de cet idéal sur un support est, pour cette raison, toujours quelque peu dérisoire et l'atteinte du but (la ressemblance avec le modèle admiré et donc sa suppression) jamais réellement et définitivement satisfaisante (et ce peut être là un facteur de progrès), car en fait, il ne s'agit que de représentations éphémères, partielles et substitutives d'un projet bien plus grandiose et inatteignable autrement peut-être que dans l'orgasme, la régression la plus profonde (la psychose) et la mort. Le narcissisme arraché au Moi primitif pourrait, si l'on veut, être comparé à l'Idée platonicienne (à la différence - capitale - près, qu'il s'agit en fait d'une énergie) cherchant à s'incarner. Mais c'est l'existence de l'Idée qui prédomine sur ses incarnations qui n'en sont que les modestes et successifs avatars. C'est l'éducation, alliée au désir de l'enfant de s'affranchir de l'objet, c'est-à-dire de la dépendance primaire, c'est le complexe d'Œdipe qui le poussent à s'autonomiser au moyen des identifications, donnant à son Idéal du Moi des visages divers, autrement dit l'éparpillent en idéaux qui confèrent forme (et donc limites) à son narcissisme perdu. On pourrait donc concevoir un Idéal du Moi transcendant par rapport à des idéaux temporaires et indéfiniment renouvelables. Si gagner de l'argent (ou le mépriser), posséder un appartement somptueux (ou afficher une vie de bohème), s'habiller de façon plaisante ou originale, avoir de beaux enfants, pratiquer une religion, s'adonner à la boisson, adhérer à une idéologie, aimer et être aimé, écrire un livre intelligent, r~aliser une œuvre d'art, etc., peuvent constituer des tentatives diverses de réduire l'écart entre le Moi et l'Idéal, il n'en est pas moins vrai qu'au-delà de la recherche de ces satisfactions mêmes, l'homme est guidé par quelque chose de plus profond, de plus absolu, de permanent qui dépasse les contenus divers, les apparences multiples et momentanées qu'il donnera à son désir fondamental de retrouver sa perfection perdue. Ces tentatives qui ne sont en fait que des relais sur un chemin n'aboutissant nulle part ailleurs qu'à la mort, le poussent

INTRODUCTION

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pourtant à vivre. Cette perspective ne me semble pas minimiser le rôle du désir et du plaisir, ni surtout celui du complexe d'Œdipe. Je confère au contraire au fantasme incestueux et au désir œdipien une portée fondamentale en les mettant en relation avec l'Idéal du Moi. Le désir œdipien est porté par autre chose que le simple besoin de supprimer la tension sexuelle; et en cela, il est profondément humain parce que lié, lui aussi, à des caractéristiques spécifiques de la condition humaine: la prématuration du petit homme, sa détresse, sa dépendance. Il me semble tout à fait nécessaire de différencier le fantasme incestueux de la pulsion (sexuelle) en général. Rappelons - mais j'aurai l'occasion d'évoquer d'autres textes où Freud parle de la Hilflosigkeit - cet extrait d'Inhibition, symptôme, angoisse (1926): «Le facteur biologique est la longue période durant laquelle le petit de l'homme est dans une condition d'impuissance à s'aider luimême et de dépendance. Son existence intra-utérine semble trop courte comparativement à celle de la plupart des animaux et il est mis au monde dans un état moins achevé. Il en résulte une influence renforcée du monde extérieur, une différenciation précoce du Moi et du ça. De plus, l'importance des dangers du monde extérieur est accrue, si bien que la valeur de l'objet qui seul peut le protéger contre eux et se substituer à sa vie intra-utérine passée se voit énormément majorée. Ce facteur biologique établit donc les situations de danger les plus précoces et crée le besoin d'être aimé dont l'homme ne se départira plus jamais Il.>> Il découle de cette conception de la Hilflosigkeit et de ses conséquences, la nécessité de faire du complexe d'Œdipe - du désir incestueux et de ses dérivés - non seulement le «noyau des névroses», mais celui de la psyché humaine en général.

Il. Traduction personnelle.

1 L'IDÉAL DU MOI ET LA PERVERSION

«Elle la mena dans sa chambre, et lui dit: 'Va dans le jardin et apporte-moi une citrouille.' Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu'elle pût trouver, et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille la pourrait faire aller au bal. Sa marraine la creusa, et n'ayant laissé que l'écorce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré. Ensuite elle alla regarder dans sa souricière, où elle trouva six souris toutes en vie,. elle dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la souricière, et à chaque souris qui sortait, elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval,. ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d'un beau gris de souris pommelé. Comme elle était en peine de quoi elle ferait un cocher: 'Je vais voir, dit Cendrillon, s'il n'y a point quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher. - Tu as raison, dit sa

marraine, va voir. ' Cendrillon lui apporta la ratière,
où il y avait trois gros rats. La fée en prit un d'entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, et l'ayant touché, il fut changé en un gros cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu'on ait jamais vues. Ensuite elle lui dit: 'Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l'arrosoir, apporte-les moi.' Elle ne les eut pas plus tôt apportés que la marraine les changea en six laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse avec leurs habits chamarrés et qui s'y tenaient attachés, comme s'ils n'eussent fait autre chose toute leur vie. La fée dit alors à Cendrillon: 'Hé bien, voilà de quoi aller au bal, n'es-tu pas bien aise?'»

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Lorsqu'en 1914, Freud introduit l'Idéal du Moi dans la théorie psychanalytique en même temps que le narcissisme 1, il en fait l'héritier du narcissisme primaire. L'homme étant incapable de renoncer à une satisfaction dont il a joui une fois «ne veut pas se dessaisir de la perfection narcissique de son enfance» et «cherche à recouvrer sous la forme nouvelle d'un Idéal du Moi cette perfection précoce qui lui a été arrachée. Ce qu'il a projeté en avant de lui-même comme un idéal est simplement le narcissisme perdu de son enfance, du temps où il était à lui-même son propre idéal ». Ce qui a arraché à l'homme la perfection narcissique de son enfance serait, dans ce texte, l'ensemble des «admonestations d'autrui» et «l'éveil de son propre jugement critique ». En fait, la rupture de l'état narcissique primitif est liée, ainsi que Freud le dit dans une note de «Les Pulsions et leur destin» (1915) 2 à l'impuissance du sujet à s'aider lui-même, impuissance qui le contraint à reconnaître le non-Moi, l'objet qui va se trouver investi de sa toute-puissance perdue. Nous savons que le narcissisme «projeté en avant» formant précisément l'Idéal du Moi, viendra investir d'autres objets par la suite et, dans le cas du garçon, se portera sur la figure paternelle au moment de l'Œdipe. Sans entrer encore dans le détail de cette évolution, nous pouvons d'ores et déjà constater que long est le trajet entre le moment où le sujet est à lui-même son propre idéal et celui où il confie son narcissisme en dépôt à son objet homosexuel, le père, qui devient son modèle, autrement dit son projet d'identification 3. Or, les achoppements de cette évolution de l'Idéal du Moi nous permettent, à mon sens, de mieux saisir les rapports de l'Idéal du Moi et du développement général de l'individu. L'exemple du pervers me paraît particulièrement significatif à cet égard. De nombreux auteurs se sont attachés à l'étude du surmoi du pervers qui n'est pas en effet sans soulever de multiples questions. Toutefois, en ce qui concerne l'Idéal du Moi, le problème est non moins intéressant car il nous éclaire à la fois sur certains processus

1. «Le Narcissisme: une introduction», 1914, traduit par Francis PASCHE, exemplaire ronéotypé de l'Institut de Psychanalyse. 2. Les Pulsions et leur destin, in Métapsychologie, Gallimard édit. 3. L'idée que la reconnaissance de l'objet trouve son origine dans l'impuissance primaire de l'enfant et donc dans sa dépendance (thème permanent de l'œuvre freudienne) apparaît déjà dans L'Esquisse (Première Partie intitulée: «Plan général») : «L'organisme humain à ses stades précoces est incapable de provoquer cette action spécifique [il s'agit d'une action susceptible de faire baisser les excitations internes grrâce à une expérience de satisfaction] qui ne peut être réalisée qu'avec une aide extérieure et au moment où l'attention d'une personne bien au courant se porte sur l'état de l'enfant. Ce dernier l'a alertée du fait d'une décharge se produisant sur la voie des changements internes - par les cris de l'enfant par exemple. La voie de décharge acquiert ainsi une fonction secondaire d'une extrême importance: celle de la compréhension mutuelle. »

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pervers essentiels, en même temps qu'il jette quelque lumière sur la fonction de l'Idéal du Moi en général. On a souvent relevé dans l'étiologie des perversions la très fréquente attitude de séduction et de complicité de la mère à l'égard de l'enfant 4. Ma clinique personnelle va tout à fait dans le sens de cette constatation. Les pervers disent facilement: «Je n'ai pas eu à prendre la place de mon père, je l'ai toujours eue », ou bien racontent que leur mère les prenait dans son lit alors que le père dormait dans la salle à manger, ou encore se souviennent de scènes où leur mère se dévêtait devant eux, les embrassait sur la bouche, leur manifestait une adoration de tous les instants se traduisant par des caresses, des mots tendres, par une intimité spirituelle alliée à une promiscuité corporelle inhabituelles. Ces échanges intenses entre mère et fils semblent s'effectuer en circuit fermé, circuit dont le père est exclu. Freud (1931) dit à propos «De la sexualité féminine» que «la séduction, là où elle agit, trouble le déroulement naturel des processus de développement; elle a souvent des conséquences importantes et durables... ». Ce qui me paraît important pour notre sujet est que tout s'est passé comme si la mère avait poussé son fils à se leurrer en lui faisant croire que lui, avec sa sexualité infantile, était pour elle un partenaire parfait, qui n'avait donc rien à envier à son père, l'arrêtant ainsi dans son évolution. Son Idéal du Moi, au lieu d'aller investir le père génital et son pénis, restera désormais attaché à un modèle prégénital. Il va de soi que ce qui importe est que l'illusion soit maintenue 5. Et elle l'est dans diverses conditions, même lorsque l'attitude de la mère ne corespond pas au schéma qui vient d'être décrit. Par exemple, un patient pervers semble au contraire avoir été rejeté par sa mère. Toutefois, divers facteurs ont concouru à donner une fonction organisatrice de sa perversion au récit que lui a fait sa mère des conditions de sa conception: jeune fille vierge, elle aurait dansé nue avec le père de l'enfant et aurait été fécondée à cette occasion sans qu'il y ait eu pénétration. C'est l'accouchement qui l'aurait déflorée. Ce cas (communiqué par un collègue) montre bien que dans la scène primitive ainsi représentée, le père ne fait rien que l'enfant, avec sa sexualité prégénitale, ne soit à même de faire (danser nu). Bien plus, la mère, dans ce récit d'une naissance christique, donne au fils un rôle plus «génital» qu'au père puisque c'est lui qui l'aurait déflorée en naissant.
4. Par exemple R. Bak (1968) parle de la séduction du futur pervers par la mère, de la relation incestueuse qu'elle établit, et du père dont elle fait «un étranger, un outsider, une quantité négligeable». 5. Cette illusion (que le pervers est un partenaire adéquat pour la mère et qu'un jour ilIa possédera) est revécue dans le transfert. Un malade pervers croyait (ce n'était plus de l'ordre du fantasme) que l'analyse se terminerait par un rapport sexuel entre lui et moi. J'ai retrouvé la même croyance chez un patient décrit par Ruth LEBOVICI (1956) dans un article intitulé «Perversion sexuelle transitoire au cours d'un traitement psychanalytique» (Bulletin de l'Association belge de Psychanalyse).

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Une constellation familiale encore plus éloignée du prototype que j'ai décrit se trouve être celle d'un patient fétichiste dont le père, depuis des années, présente des traits paranoïaques évidents. La mère est décrite comme la victime douce et soumise de ce tyran domestique qui écrit des lettres anonymes, fait des trous avec une vrille dans les chambres des divers membres de la famille pour pouvoir les observer, etc. Tout semble s'être passé pour le patient comme si les voies conduisant à l'identification au père génital lui avaient été fermées, car la conduite du père - identifié à une imago maternelle phallique sadique-anale - se prêtait tout particulièrement au fantasme d'un père sans pénis génital, muni à la place d'une vrille-fétiche. Là encore, le petit garçon pouvait se bercer d'illusions: il n'avait rien à envier à son père sur le plan génital. Lui, avec son érotisme infantile sadique-anal, pouvait prétendre l'égaler. On peut comprendre, à mon avis, dans cette perspective, pourquoi une fille trop tendrement aimée par son père qui la «préfère» ostensiblement à sa femme - cas fréquemment rencontré - ne devient pas perverse mais névrosée, et peut-être également pourquoi la perversion est plus rare chez la femme que chez l'homme (Freud avait remarqué que parmi les enfants d'une même famille les garçons devenaient souvent pervers et les filles névrosées (Trois essais, 1905 et «Morale sexuelle civilisée », 1908): Il me semble que la fille n'a jamais la certitude totale d'être un objet satisfaisant pour l'objet car son père est un objet qui s'est fait attendre et qu'elle a vécu préalablement une relation maternelle inéluctablement frustrante, non seulement en raison des conflits précoces inévitables dans les deux sexes, mais aussi en raison de cette restriction intrinsèque que constitue pour une fille le fait de naître d'une personne du même sexe qu'elle, qui n'est pas son «vrai» objet sexuel, ainsi que B. Grunberger l'a souligné dans «Jalons pour une étude du narcissisme féminin» (1914) 6 et qui, en outre, n'est pas investie par la mère de la même manière que le garçon (sauf exception chez les mères elles-mêmes perverses. Cf. le cas exposé par Robert Bak dans «Relations objectales dans la schizophrénie et les perversions») (1971) 7. Francis Pasche (<< Régression, perversion, névrose») (1956) 8 explique le processus du fétichisme (à mon avis ceci s'applique à l'ensemble des perversions) comme étant dû à l'existence d'un obstacle à l'idéalisation du père. Sans doute pourrait-on également étudier ce défaut de projection de l'Idéal du Moi sur le père chez le futur pervers en fonction des deux axes de la sexualité masculine décrits par Denise Braunschweig

6. La Sexualité féminine, Petite Bibliothèque Payot. 7. The International Journal of Psychoanalysis, 1971, n° 3, vol. 52. 8. A partir de Freud, Payot édit.

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et Michel Fain dans leur stimulant ouvrage Eros et Antéros (1971) 9 - l'instinct maternel et la structuration œdipienne -, le père n'étant pas venu arracher la mère à son nourrisson en faisant d'elle à nouveau sa femme. Toutefois, nous ne devons jamais oublier dans la description de ce schéma ce qui appartient en propre au petit mâle: son désir d'être le partenaire de la mère et d'effacer par tous les moyens la réalité qui vient interdire ce désir, l'attitude des parents tendant, soit à le confirmer au mépris de la vérité sexuelle, soit à le contrecarrer de diverses manières plus ou moins intempestives aboutissant à des solutions névrotiques, voire psychotiques (par défaut d'investissement maternel érotique et narcissique), soit à amener une heureuse évolution du Moi grâce à une rupture mesurée du lien maternel. Mais en aucun cas l'attitude de l'entourage n'est responsable de l'existence du désir chez l'enfant. Elle ne fait que l'orienter dans le choix des solutions possibles. En fait, cette distorsion de l'Idéal du Moi qui ne se projette pas sur le père s'accompagne d'une corrélative distorsion de la réalité (et donc du Moi). Joyce McDougall, dont les remarquables travaux ont fait beaucoup progresser nos connaissances de la structure perverse, met l'accent sur le rôle de l'intégration de la différence des s~xes dans notre appréhension de la réalité en général et sur le désaveu dont elle est l'objet chez le pervers. Cette thèse n'est pas nouvelle, mais ce que l'auteur souligne

-

et qui recoupe

pleinement

mes propres

conclusions

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est que la

vision des organes génitaux féminins dépourvus de pénis n'est pas seulement terrifiante en ce qu'elle confirme l'éventualité de la castration, mais aussi parce que le manque de pénis chez la mère amène l'enfant à reconnaître le rôle du pénis du père et à ne plus nier la scène primitive (1971) 10. Je pense en effet que le roc de la réalité n'est pas seulement la différence des sexes, mais ce qui lui est absolument corrélatif, comme le sont les deux faces d'une même médaille: la différence de générations. La réalité n'est pas que la mère est châtrée, la réalité est que la mère a un vagin que le pénis du petit garçon ne saurait combler. La réalité est que le père a un pénis et des prérogatives qui ne sont que virtuelles chez le petit garçon. La négation de l'absence de pénis chez la mère recouvre la négation de la présence de son vagin. Si la vision des organes génitaux féminins est si «traumatisante» c'est parce qu'elle confronte le petit mâle à son insuffisance, qu'elle l'oblige à reconnaître son échec œdipien - échec dont Catherine Parat a parlé lumineusement dans son rapport sur L'Organisation œdipienne du stade génital (1966) Il.
9. Petite Bibliothèque Payot. 10. «Scène primitive et perversion sexuelle» (Conférence prononcée devant la Société britannique de Psychanalyse). 11. Rapport au Congrès des Psychanalystes de Langues romanes, Lausanne, 1966, Revue française de Psychanalyse, 1967, 31, nOs 5-6.

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Freud s'est demandé (1927) 12 pourquoi la vision des organes génitaux féminins, et la crainte de castration qui en découle n'épargnant aucun homme, certains individus en étaient marqués au point de devenir homosexuels ou fétichistes, tandis que la grande majorité empruntait la voie de l'hétérosexualité normale. Peut-être pourrait-on avancer que devient pervers cel~i qui, aidé en cela souvent par sa mère, n'a pu se résoudre à abandonner l'illusion d'être son partenaire adéquat, tandis que les facteurs favorisant la projection de l'Idéal du Moi sur le père aident le garçon à surmonter ses craintes de l'organe féminin dépourvu de pénis. S'il est vrai qu'en attribuant un phallus à sa mère, le fétichiste se défend de ses craintes de castration, il se défend du même coup de la reconnaissance d'une relation génitale entre ses parents: si sa mère a un pénis, elle n'a pas besoin de celui du père - homme adulte et lui, le petit garçon, peut satisfaire sa mère par sa sexualité prégénitale, ses attouchements «imprécis» dont parle Freud dans «Le Déclin du complexe d'Œdipe» (1924), attouchements où le pénis est impliqué d'une manière vague. (Dans L'Abrégé [1938], il parle encore de la phase œdipienne où le petit garçon «se met à manipuler son pénis tout en se livrant à des fantasmes relatifs à une quelconque activité sexuelle à l'égard de sa mère 13»). Et l'on peut se demander ici dans quelle mesure toute la conception de l'Œdipe masculin, telle qu'elle s'exprime chez Freud, ne devrait pas être soumise à révision (tentatives maintes fois réalisées par ailleurs) dans cette perspective: affirmer qu'au moment du complexe d'Œdipe l'enfant mâle n'a aucun désir de pénétrer sa mère (n'ayant aucune connaissance, même inconsciente, de l'existence 4u vagin) me paraît entériner les défenses masculines en général et celle des pervers en particulier. Cette conception soustrait à l'Œdipe une partie de sa charge dramatique en même temps que de son caractère décisif pour la formation du Moi et le corrrélatif développement du sens de la réalité. On peut remarquer que Catherine Parat, dans son rapport précité, aussi bien que B. Grunberger, dans son rapport sur La situation analytique (1956) et sa communication «Œdipe et narcissisme» (1966), en mettant l'accent sur l'immaturité biologique de l'enfant à l'âge œdipien et sur la
12. «Le Fétichisme», S.E., vol. 21. 13. Assez curieusement, Freud était allé beaucoup plus loin dans la reconnaissance des
désirs masculins de pénétration d'un organe complémentaire lorsqu'en 1908 (<< Théories sexuelles infantiles»), il décrit ces «impulsions obscures à une action violente: pénétrer, casser, percer des trous partout». «Mais, ajoute-t-il, quand l'enfant semble ainsi en bonne voie pour postuler l'existence du vagin et reconnaître dans une telle pénétration du pénis du père dans la mère cet acte par lequel l'enfant apparaît dans le corps de la mère, c'est là que la recherche s'interrompt, déconcertée; elle vient buter sur la théorie selon laquelle la mère possède un pénis comme l'homme et l'existence de la cavité qui reçoit le pénis demeure inconnue de l'enfant.» Peut-on plus clairement dire que cette théorie vient barrer l'accès à la connaissance du rôle du père? Et ne peut-on penser qu'elle n'existe qu'en fonction du besoin de maintenir cette méconnaissance?