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La migration iranienne en Belgique

De
212 pages
Au début des années 80, puis à l'aube de l'an 2000, une immense vague de migrants iraniens s'est déversée sur le royaume de Belgique. Réalisée auprès de 38 migrants iraniens, cette enquête analyse leur "trajectoire" et leur "carrière". Mais cette diaspora iranienne en Belgique est une diaspora par défaut, un archipel de collectivités dispersées sur un territoire qu'elle n'a pas choisi, affamée de liberté, peu communautariste, ce qui en facilite l'intégration dans la cité belge.
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LA MIGRATION IRANIENNE EN BELGIQUE
Une diaspora par défaut
Nader Vahabi







LA MIGRATION IRANIENNE EN BELGIQUE
Une diaspora par défaut

Préface de Catherine Wihtol de Wenden














































*





Du même auteur


Sociologie du pénal dans la période de transition, Le cas du procès de
Saddam Hussein, en persan, Essen (Allemagne), Nima, avril 2007,
405 p.
Sociologie d’une mémoire déchirée, le cas des exilés iraniens, Paris,
L’Harmattan, févier 2008, 248 p.
Récits de vie des exilés iraniens, De la rupture biographique à la
nouvelle identité, Paris, Elzevir, 2009, 354 p.





























© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54802-2
EAN : 9782296548022



A mon père Sayed Yahya
qui m’a appelé en vain à son chevet
dans les derniers moments de sa vie.

1Heureux qui, comme Ulysse

Heureux qui, comme Ulysse a fait un beau voyage
Ou comme celui-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâtit mes aïeux,
Que des palais romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,

Plus mon Loir gaulois que le Tibre latin, on petit Liré que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur angevine.

1 Joachim du Bellay, Les Regrets, 1558, Paris, Roudaut, Classiques de poches, Livre de
poche, 2002, sonnet XXXI. Lors d’un voyage à Trelazé, près d’Angers en juillet 2007,
Sophie Debise, m’a fait découvrir J. du Bellay ainsi que les carrières d’ardoise. Je l’en
remercie vivement. Le chêne et le roseau

2Le chêne un jour dit au roseau
"Vous avez bien sujet d'accuser la nature ;
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau;
Le moindre vent qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau,
Vous oblige à baisser la tête,
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr,
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l'orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.
- Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci :
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables ;
Je plie et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. " Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque là dans ses flancs.
L'arbre tient bon; le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

2 La Fontaine, Fables choisies, Paris, Nouveaux Classiques Larousse, tome 1, 1973,
p. 51
Remerciements


Mes compatriotes de Belgique qui m’ont ouvert leur cœur avec
confiance méritent ma chaleureuse reconnaissance car, sans eux, ce livre
n’aurait pas pu voir le jour. Deux amies, Janine Laurent et Nicole
Richard ont, tout au long de cette recherche, relu le texte et discuté avec
moi pour trouver des équivalents pertinents du persan au français avec
une patience qui m’a profondément touché. Amir Nourbaksh et son amie
Jacqueline, Ramin Mohammadi et sa femme Ladin Moslehi, de
Bruxelles, Wendy Ramazan, Mohsen Ghaderi, Arthur Quesnay, Mary
Mc Aleavey Jimbert ainsi que Jafar Ghaffarpour, graphiste à Paris, Ata
Ayati, directeur de la revue EurOorient, ont participé de différentes
façons à cette tâche ardue (retranscription, traduction de l’iranien, saisie
des données, mise en pages…etc.) et je les en remercie de tout cœur.
J’aimerais aussi mentionner la collaboration active de Nicolas Perrin,
démographe, de M. Claude Sajotte, du service du Recensement, de
Madame Colette Jouant, experte administrative du Commissariat général
aux réfugiés et aux apatrides et de son collègue, Damien Dermaux, qui
ont accepté de discuter avec moi à plusieurs reprises pour parvenir à
boucler en temps voulu l’étude démographique de la migration iranienne
en Belgique.
Marco Martiniello et mes collègues du CEDEM méritent également
ma reconnaissance pour leurs nombreux et fructueux échanges d’idées
lors de nos réunions et séminaires de lecture.
Catherine Wihtold de Wenden, juriste et professeur à Sciences Po, qui
a toujours soutenu mes recherches, m’a profondément honoré en
acceptant de préfacer cet ouvrage.
Je ne saurais oublier mon collègue et ami du CADIS, Benoît Petit,
sociologue, maître de conférence à l’Université de Toulouse le Mirail
pour sa relecture (bien qu’il fût en vacances) minutieuse de mon
manuscrit, ni Zina Ghaffari, ma compagne de tous les jours, pour sa
patience.

N. VAHABI
Paris, le 21 mars 2011







PREFACE

L’ouvrage de Nader Vahabi sur la migration iranienne en Belgique vient
combler l’ignorance du public quant à l’existence de cette diaspora dans ce
pays et aux stéréotypes qui tendent à réduire celle-ci à une diaspora d’exilés
de la révolution islamique de 1981. Pourquoi la Belgique ? L’auteur y
répond en montrant que les Iraniens, rangés dans la catégorie statistique
« autres » jusqu’en 1979, y étaient déjà présents auparavant du fait de liens
d’expertise construits entre les deux pays, mais peu identifiables en nombre.
Forts de 10 à 12000 aujourd’hui dans ce pays, ils constituent une migration
diversifiée, analysée en types ethnosociologiques dans cet ouvrage.
Beaucoup d’entre eux ont accompli une trajectoire migratoire, fruit, moins
d’une dynamique diasporique (ils sont ici définis comme une « diaspora par
défaut ») que du fait de leur appartenance à des catégories sociales
éduquées : des « exilés du savoir », comme le dit l’auteur, pour la plupart,
notamment après la fermeture des universités en Iran en 1980. Avant 1982 il
n’existait pas de statut de réfugié en Belgique pour les Iraniens car le régime
du Shah renouvelait presqu’automatiquement le passeport et les migrants
iraniens n’avaient pas besoin de ce statut. C’est en 1982 qu’ils ont pour la
première fois demandé l’asile en Europe.
Mais ce livre ne se contente pas de procéder à une analyse chiffrée et
commentée de la migration iranienne en Belgique. Il est aussi le fruit d’une
enquête sociologique qualitative, où les interviewés relatent leur histoire de
vie. Comme le dit l’auteur dans sa conclusion, la diaspora iranienne ne suit
pas le parcours emprunté par l’immigration de travail en Europe au cours
edu 20 siècle. A partir des années 2000, elle rejoint en revanche, par son
transnationalisme et sa diversité, les traits des migrations dispersées à
travers l’Europe et ailleurs, sédentarisées en Belgique un peu par hasard. Il
n’y a donc ni « couple migratoire » entre la Belgique et l’Iran, ni
phénomène de diaspora transnationale à travers l’Europe construisant des
liens forts par delà les frontières entre les différentes communautés
installées dans les divers pays européens, mais plutôt une sorte de
saupoudrage de la présence iranienne en Belgique et ailleurs.

Catherine Wihtol de Wenden
Directrice de recherche au CNRS (CERI Sciences-Po)
08. 04. 2011
11


INTRODUCTION

La rédaction de ce livre n’était pas dans mes projets initiaux de
recherche mais deux facteurs sont intervenus et ont modifié mon
programme.
Tout d’abord, un événement dans ma carrière scientifique m’a incité à
réfléchir à cet ouvrage : en octobre 2008, j’ai été admis au CEDEM
(Centre d’Études de l’ethnicité et des migrations) de l’Université de
1Liège en tant que collaborateur scientifique auprès de Marco Martiniello
avec qui j’ai sympathisé ; j’ai été alors entouré de collègues travaillant
sur les différents courants de la migration en Belgique et dans d’autres
pays. D’autre part, entre 2000 et 2005, la Belgique avait connu une
avalanche d’immigrants iraniens sur son territoire, jamais vue dans ce
pays, petit par rapport à ses voisins européens, et je me suis posé la
question initiale : « Pourquoi les Iraniens avaient-ils ainsi choisi la
Belgique ? ».
Cette interrogation a éveillé ma curiosité et m’a rapproché de mes
collègues : j’ai pensé qu’une étude sur la migration iranienne dans le
royaume de Belgique compléterait peut-être leurs travaux. J’ai donc
repoussé mes projets en cours et commencé quelques entretiens
exploratoires, à partir de décembre 2008, auprès de membres de la
diaspora iranienne en Belgique. Ma première impression a été que je ne
disposais pas d’un réseau suffisant de connaissances, bien qu’un étudiant
iranien en sociologie (Master II), qui par la suite est devenu mon
assistant, m’eût présenté quelques-uns de ses proches à Liège et à
Bruxelles. De plus, j’éprouvais le sentiment d’un parachutiste qui atterrit
2dans un milieu où il n’a que faire . Pourtant, dans les deux États voisins
de France et d’Allemagne, j’avais suffisamment de légitimité suite à mes
3recherches de terrain et à la publication de deux ouvrages . La légitimité
du chercheur auprès de ses enquêtés nécessite une certaine familiarité
avec ceux-ci pour atténuer la distance sociale ; c’est là, me semble-t-il, la

1 http://www.cedem.ulg.ac.be/fr/contact/1.html,
2 Pour mieux cerner ces problèmes d’enquête, cf. Florence WEBER et Stéphane BAUD,
Le guide d'enquête du terrain, éditions La Découverte, Paris, 2002, p.7-59.
3 N. VAHABI, sociologie d’une mémoire déchirée, le cas des exilés iraniens, Paris,
Harmattan, 2008, et Récits de vie des exilés iraniens, De la rupture biographique à la
nouvelle identité, Paris, Elzévir, 2009.
13La migration iranienne en Belgique
4question centrale de n’importe quelle enquête sociologique , mais force
est de constater qu’à l’exception de quelques sociologues et
anthropologues, cette question est négligée chez la plupart des chercheurs
en sciences sociales et que l’importance et le prestige du travail de terrain
5relègue au second plan le problème de la légitimité . Cette thématique de
la légitimité du chercheur sera abordée par la suite, dans la section IV,
sous la rubrique consacrée au parachutage dans une enquête
sociologique.
La première partie de cette introduction étudie la généalogie de la
migration iranienne en Belgique, ensuite elle expose les facteurs
structurels de la migration iranienne pour l’Iran contemporain, puis le
profil socio-économique du corpus et, enfin, les grandes lignes
d’enquête, la problématique théorique de la recherche, la méthodologie et
les hypothèses.

I. Genèse d’une diaspora

Qui sont les premiers immigrés iraniens en Belgique ? A quelle
époque sont-ils venus et pour quels motifs ? Le facteur culturel a-t-il pu
favoriser leur choix ? Pourquoi les Iraniens ont-ils choisi la Belgique ?
Pour répondre à ces questions, il convient d’abord d’étudier de plus
près la chronologie de la diaspora iranienne en Belgique. Bien qu’un tel
projet soit relativement basique dans l’étude d’une diaspora, force est de
constater que cela n’a pas encore été réalisé pour les Iraniens en Belgique
et nous allons donc essayer de le faire brièvement dans les limites de
cette recherche.
Les rares études sur le sujet commencent généralement à partir de la
eSeconde Guerre mondiale et ne remontent qu’exceptionnellement au 19
6siècle .


4 Pour la question de la distance sociale entre enquêté et chercheur, cf. Pierre
BOURDIEU, Comprendre, in La misère du monde, Paris, Seuil, 1992, p. 903-925.
5 Certaines tentatives ont déjà été faites par d’autres chercheurs mais pas exactement
sous notre angle d’attaque, cf.. Gérard MUGER, Enquêter en milieu populaire, Paris,
Genèses 6, décembre 1991, p.125-143.
6 Le Centre bruxellois pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme a essayé,
dans un rapport de 2005, d’analyser le flux migratoire iranien depuis la Deuxième
Guerre mondiale. Nous avons tenté à plusieurs reprises de contacter ce centre pour avoir
un entretien avec l’auteur, mais en vain. L'immigration iranienne en Belgique:
Tendances et perspectives, http://www.diversite.be/index.php, consulté le 25.08.2008.
14La migration iranienne en Belgique
1. Les premières relations entre la Belgique et l’Iran

Contrairement à sa voisine, la France, qui avait une relation
ediplomatique depuis le 13 siècle avec la Perse, l’État belge, créé en
71830, n’était pas un pays habitué aux contacts avec les Iraniens .
Historiquement, les relations entre l’Iran et la Belgique datent de la fin
edu 19 siècle, lorsque celle-ci songe à élargir ses ambitions coloniales en
8Asie et en Afrique . Mais, autant elle a réussi à s’implanter en Afrique
9(notamment au Congo belge) , autant elle a échoué à se doter d’une base
coloniale en Iran, et cela en raison de la présence de deux puissants
10empires coloniaux (Russie et Grande-Bretagne) . Cependant, cette
présence des impérialismes russe et britannique pousse les Perses à se
tourner vers d’autres pays, en raison d’un sentiment d’humiliation
11nationale consécutif aux deux échecs militaires infligés par les Russes et
cela explique le parti pris idéologique des élites perses en faveur de
l’émergence d’une intelligentsia francophone. Dans le contexte historique
eet politique régional du 19 siècle, ce sentiment patriotique iranien est à
prendre en compte pour saisir l’accointance intellectuelle de l’élite perse
12avec la culture francophone, particulièrement de France et de Belgique .

7 Pour une étude sur l’histoire de la Belgique, cf. Elsa WITTE et Jan
CRAEYBECKX, La Belgique politique de 1830 à nos jours : les tensions d'une
démocratie bourgeoise, traduit du néerlandais par Serge Govaert, Labor, Bruxelles,
1987.
8 http://www.encyclopaediaislamica.com/madkhal2.php?sid=1705,
consulté le 16.09.2010.
9 Pour mieux comprendre l’intérêt de la Belgique pour l’Afrique, cf. Marc PONCELET,
La Belgique, puissance coloniale, impuissance post-coloniale, in Marco
MARTININIELLO & Marc SWYNGEDOUW, Où va la Belgique ?, Les soubresauts
d’une petite démocratie européenne, L’Harmattan, 1998, p.85-100.
10 Pour une étude des relations entre la Perse et ces deux empires, cf. Nader VAHABI,
« Genèse de la diaspora iranienne en France », article en cours de publication dans la
revue Migrations et Société.
11 Le premier traité, celui de Golestân mettant fin à la première guerre irano-russe
(1804-1813) est humiliant pour la Perse qui doit non seulement céder le Caucase à la
Russie mais aussi lui garantir l’exclusivité de l’activité militaire sur la mer Caspienne.
Le second traité, celui de Torkmâncây, en 1828, qui met fin à la deuxième guerre irano-
russe initiée par le prince Abbâs Mirzâ, accentue l’amertume ressentie par les Perses à
l’issue du premier traité. Pour une étude plus approfondie, cf. Y. RICHARD, L’Iran,
Naissance d’une république islamique, Paris, éditions de La Martinière, 2006, p.37-45.
12 Pour la genèse d’un courant de pensée francophone, cf. F. HELLOT-BELLIER,
France-Iran, quatre cents ans de dialogue, Paris, Association pour l’avancement des
études iraniennes, 2007, p. 26-40.
15La migration iranienne en Belgique
C’est la raison pour laquelle, à plusieurs reprises, depuis la fin du
ème19 siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la Belgique a été
sollicitée pour envoyer un nombre important de conseillers et d’experts
afin de réformer plusieurs services publics de l’État perse. En 1873, le
premier traité d’amitié et de commerce a été signé à Bruxelles entre
Farrok Khan Ghaffari, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de
Nassereddin Shâh à Paris et le vicomte Charles Ghislain Guillaume
Vilain, ministre belge des Affaires étrangères. Les relations
diplomatiques entre les deux pays atteignent un sommet avec l’ouverture
par Yaminossaltaneh de l’ambassade d’Iran en 1889 à Bruxelles et
l’ouverture de l’ambassade de Belgique un an plus tard, en 1890, à
13Téhéran .

2. Joseph Nouse et les trois experts de la Douane

L’arrivée en 1898, de trois experts belges, sous la direction de Joseph
Nouse, pour réformer le système de la Douane de l’Iran renforce
considérablement les relations belgo-persanes. Ces experts vont rester
dans le pays jusqu’en 1907 ; la signature de Nouse apparaît dans un
grand nombre de documents et de traités entre la Perse et d’autres pays.
En outre, les Belges ont modernisé le système iranien de la poste et des
courriers et, à l’approche de la révolution constitutionnelle de 1906, ils
géraient le système de l’impôt, du télégraphe et du fisc. Cependant, les
taxes élevées imposées par Joseph Nouse ont joué le rôle d’élément
déclencheur de la révolution de 1906 et cet expert a fini par être expulsé
14d’Iran en 1907 . Mais des Belges restèrent en Iran jusqu’au moment de
la Première Guerre mondiale et quittèrent le pays à cette époque. Après la
guerre, ils revinrent travailler à nouveau dans les quatre secteurs
mentionnés et quittèrent définitivement l’Iran lors de la Seconde Guerre
mondiale. Cette tradition de collaboration incite un certain nombre
d’Iraniens à continuer pendant les décennies à venir en Belgique pour des
études, des stages professionnels ou des visites touristiques.
Néanmoins, en un laps de temps relativement court après la prise du
pouvoir par le clergé en 1979, la dynamique migratoire entre l’Iran et la

13http://www.mfa.gov.ir/cms/cms/brussels/fa/PoliticalPart/BilatralRelations.html,
consulté le 17.09.2010.
14 Ahmad KASRAVI, Tariche mashrouteh Iran, (L’histoire de la révolution
constitutionnelle de l’Iran), non traduit en français, Téhéran, édition Amir Kabir, 2008,
p. 51 et p. 206.
16La migration iranienne en Belgique
Belgique prend une croissance exponentielle. Suite au printemps de la
révolution iranienne de 1979 et au basculement de celle-ci dans la
répression, en juin 1981, quelque cinq mille Iraniens demandent l’asile
15politique en Belgique . Jusqu’à cette date, le registre national belge
classait la communauté iranienne sous la rubrique « autres », mais à
partir de ce moment, les Iraniens constituent une véritable communauté,
la plus visible parmi les différentes communautés présentes dans le
royaume. C’est également ce qui se passe dans un grand nombre de pays
européens, aux États-Unis et surtout dans les pays limitrophes de l’Iran
(Turquie, Pakistan, Dubaï) qui forment les premières étapes du périple
16des migrants .
À partir de ces événements qui questionnent l’existence, l’identité
voire l’unité d’une « diaspora » iranienne à l’étranger, nous pouvons
nous demander de quelle façon la diaspora iranienne s’est forgée et s’est
gonflée quantitativement depuis l’avènement de la République islamique
et quels facteurs ont joué dans le processus de la diasporaïsation de la
migration iranienne ?
Selon une analyse macro pour laquelle l’acteur clé n’est pas l’individu
mais le contexte sociopolitique international, l’État et les systèmes
économiques, la diaspora iranienne serait la conséquence de la
transformation de quatre facteurs, le résultat de la dynamique de la
structure sociale, économique, culturelle et politique de la société
17iranienne depuis la Deuxième Guerre mondiale . À travers ces quatre
facteurs, nous examinerons les modèles permettant de comprendre le
début et l’émergence du mouvement migratoire iranien ; ensuite le
premier chapitre considèrera les théories qui s’intéressent aux flux
migratoires transnationaux persistants et à la reproduction de la migration
à travers l’espace et le temps.


15 On reviendra plus en détail dans le premier chapitre sur le nombre des Iraniens en
Belgique.
16 Pour la contextualisation de ce départ, cf. Nader VAHABI, sociologie d’une mémoire
déchirée, le cas des exilés iraniens, Paris, Harmattan, 2008, p. 63-115.
17 Pour mieux comprendre les facteurs macros et micros, cf. D. S. MASSEY et al,
« Theories of International Migration: A Review and Appraisal » in Population and
Development Review, vol. 19, n°3, sep. 1993, p. 433-434.
17La migration iranienne en Belgique
II. Les facteurs structurels de la migration iranienne

1. Une transformation d’ordre socio-économique

Si l’émigration iranienne a pris, après la Seconde Guerre mondiale,
une dimension internationale et si elle s’est fortement diversifiée, c’est en
18raison de bouleversements de la société et de l’économie iranienne .
Une force émergente intervient en Iran suite à la réforme agraire, la
révolution blanche, appliquée de 1962 à 1966 et qui a entraîné deux
décennies de transformations radicales qui ont profondément marqué la
société d’avant la révolution. La transformation a consisté en un
basculement d’une société mi-féodale et mi-bourgeoise vers une
bourgeoisie d’argent à l’occidentale. C’est la première fois que se produit
alors, à l’intérieur de l’Iran, une vague d’exode allant des campagnes vers
les villes et constituant un nouveau sous prolétariat urbain. Ce n’est pas à
proprement parler une particularité iranienne puisque, historiquement et
économiquement, la sociologie de l’immigration passe par cette étape,
e 19l’Angleterre du 19 siècle en étant un exemple significatif .
Ce bouleversement suit les flux migratoires internationaux dépendant
des phénomènes sociaux qui s'inscrivent historiquement et
économiquement dans le prolongement de l'exode rural à l'intérieur des
epays européens au 19 siècle. L’apparition de la migration internationale
comme facteur structurel de base de presque tous les pays industrialisés
20atteste la puissance et la logique de cette force émergente .
Cette transformation relève de la théorie « du système-monde »,
fondée sur le travail de Wallerstein (1974) et confirmée par une variété
de théoriciens sociologues : pour eux, les origines de la migration
internationale se situent, non dans la bifurcation du marché du travail au
sein des économies nationales mais dans la structure du marché mondial
equi s’est développée et étendue depuis le 16 siècle. Selon cette théorie,
« la migration est un prolongement naturel des disruptions et
délocalisations qui arrivent inévitablement dans le processus du
développement capitaliste. Tandis que le capitalisme s’est répandu en

18 F. KHOSROKHAVAR, Utopie sacrifiée, Paris, Presses de la Fondation Nationale des
Sciences politiques, p. 39.
19 Andrea REA, Maryse TRIPIER, Sociologie de l 'Immigration, Paris, La Découverte,
2008, p. 28.
20 Cf. Catherine WIHTOL DE WENDEN, Atlas des migrations dans le monde, Réfugiés
ou migrants volontaires, Paris, Autrement, 2005. p. 6-16 et Les frontières du droit
d’asile, dans Hommes & migrations, Paris, N°1238, juillet-août 2002.
18La migration iranienne en Belgique
dehors de son berceau en Europe de l’Ouest, Amérique du Nord, Océanie
et Japon, des parties du globe toujours plus grandes et des parts
croissantes de population ont été incorporées dans l’économie du marché
21mondial » .
Pendant toute la période du régime du shâh, un important exode rural
vers les grandes villes, surtout Téhéran, a été repéré : c’est un exode à
l’intérieur de l’Iran et l’émigration extérieure reste relativement limitée.
L’avènement de la République islamique est le prélude à un mouvement
d’émigration qui s’intensifie, prend un aspect international et qui est alors
22 23le résultat d’une autre cause : le changement politique .

2. Une transformation d’ordre politique

La dynamique migratoire iranienne a été fortement influencée par le
tournant politique crucial que constitue la révolution iranienne de 1979.
L’analyse sociologique de la révolution iranienne et son basculement
24vers la répression dépassent largement les limites de cet ouvrage , mais
pour résumer, nous pouvons insister sur le fait que, dans un pays comme
l’Iran qui avait connu le « modernisme despotique» du régime du shâh, le
modèle qui émerge après la révolution est celui d’un pouvoir proto-
démocratique présentant certains traits démocratiques ainsi que des
potentialités d'acheminement vers des formes susceptibles de devenir
25plus démocratiques .
Cependant, dès la naissance de la République islamique, les processus
de monopolisation du pouvoir dans les mains des religieux témoignent de
la présence d'institutions majeures non démocratiques, voire
antidémocratiques, telles que le Hezbollah, le bureau du Guide suprême
de la Révolution (dirigé par un ayatollah), des organismes para-
26étatiques comme le Comité, les Pâsdârân, « l’Assemblée des

21 MASSEY et al., op. cit., p. 444.
22 Analysée en son temps par Pitirim SOROKIN, cf Social and Cultural Mobility, New
York: The Free Press, 1959.
23 Vida NASSEHY-BEHNAM, Iranian immigrants in France, in Asghar FATHI,
Iranian refugees and exiles since Khomeiny, California, Mazda, 1991, p. 102-116.
24 N. VAHABI, Sociologie d’une mémoire déchirée, le cas des exilés iraniens, op. cit.,
p. 90-113.
25 F. KHOSROKHAVAR, « L’Iran, La démocratie et la nouvelle citoyenneté », Les
cahiers internationaux de la sociologie, vol. CXI, Paris, p.292.
26 Ces institutions limitent de manière très restrictive la portée des deux institutions
démocratiques que sont le parlement et le président de la République.
19La migration iranienne en Belgique
27 28experts » , le Conseil des gardiens nommé par le Guide suprême, etc.
Ces institutions ont bloqué toute possibilité d'évolution vers un régime
démocratique et les religieux ont réussi, étape par étape, à écarter les
29modérés du pouvoir . La dernière étape de cette tentative est le
limogeage du président de la République, Bani Sadr, éviction qui
30constitue un moment fort de la post- révolution .
Pour être bref, l’histoire commence par le bras de fer entre Bani Sadr
et Khomeiny au début de juin 1981. Gêné dans les affaires de l'exécutif à
cause de Radjâ’ai, son Premier ministre pro-khomeyniste, Bani Sadr
passe cette période dans l’Ouest de l’Iran, à Kerman Shâh, où il surveille
de près la situation de l’armée dans la guerre contre l’Irak. Une rumeur
circule, selon laquelle Bani Sadr aurait l’intention d’organiser un coup
d’État contre Khomeiny. Par un communiqué du 10 juin 1981, Khomeyni
limoge Bani Sadr du poste de chef suprême de l’armée. Deux jours plus
tard, dans un communiqué, Bani Sadr proteste contre cette décision et
31demande aux Iraniens de faire de la résistance contre la tyrannie .
Après ce limogeage, une atmosphère de peur et de panique se répand
et des manifestations de soutien ont lieu dans différentes villes. Le 20
juin 1981, une grande manifestation rassemblant les Modjahédines du
peuple, une partie des gauches et différentes personnalités de la société
civile s’organise à Téhéran pour dénoncer l'éviction de Bani Sadr et
apporter un soutien au chef de l'armée déchu ; mais la marche pacifique
se termine dans un bain de sang faisant des dizaines de morts, des
centaines de blessés et plusieurs milliers d'arrestations suivies
d'exécutions d’un grand nombre de personnes et de la dissolution de tous
32 les partis politiques .

27 L’assemblée des experts, tous religieux, chargée d’approuver la constitution, a été
ainsi nommée parce que Khomeiny avait dit publiquement qu’on n’avait pas besoin
d’une « assemblée constituante ».
28 Ce sont des religieux qui ont la responsabilité de confirmer l’islamité des lois votées
par le parlement. Ces religieux sont choisis et nommés par le Guide suprême.
29 Les deux étapes importantes sont : l’assaut de l’ambassade des États-Unis (4
novembre 1979) débouchant sur la démission du Premier ministre Bazargan ainsi que la
chasse aux intellectuels (avril 1980) avec la fermeture des universités.
30 Pour une étude plus approfondie du fonctionnement de ces institutions, cf. Mohamad-
Reza DJALILI, Géopolitique de l’Iran, Paris, Complexe, 2005, p.83-86.
31 N. VAHABI, Récits de vie des exilés iraniens, de la rupture biographique à la
nouvelle identité, Paris, Elzévir, 2009, p.104-112.
32 Lors de notre entretien, en septembre 2003, A. Bani Sadr a expliqué qu’il ne pensait
pas que Khomeyni pourrait prendre une telle décision, ce qui montre qu’il avait encore
20La migration iranienne en Belgique
Nous entrons ainsi dans la phase bien connue des grandes révolutions
ayant basculé dans la terreur et cette phase de « la révolution qui mange
ses enfants » s’installe alors en Iran. C’est dans ce contexte de répression
massive où toute tentative d'alliance contre le régime se solde par un
échec que l’exode s’intensifie. La vague migratoire des classes moyennes
urbaines s’oriente à destination de la Turquie, des pays limitrophes, de
l’Europe, (notamment la France, l’Allemagne, la Suède, l’Angleterre, la
Belgique), du Canada et des Etats-Unis ; elle a constitué la part la plus
importante de la diaspora iranienne, part représentée surtout par des
personnes disposant de moyens financiers.

3. La troisième transformation, liée à la guerre

L’invasion des armées de Saddam Hussein et l’occupation d’une
partie de l’Ouest de l’Iran le 22 septembre 1980 a déclenché une situation
d’urgence dans le pays qui entre dans une guerre très meurtrière qui va
durer huit ans, durée exceptionnelle dans l’histoire contemporaine de
33l’Iran . Si l’on applique le schéma devenu classique de C. Brinton, on
peut considérer que cette guerre Iran/Irak est la conséquence directe de la
transformation politique étudiée précédemment. Brinton distingue en
effet quatre phases décisives dans les grands mouvements
34 erévolutionnaires . Comparant les grandes révolutions du 18 siècle (la
Révolution française et la révolution des États-Unis pour l’indépendance)
ainsi que la Révolution russe d’octobre 1917 et cherchant à faire ressortir
les « ressemblances » que ces épisodes historiques auraient en commun,
reBrinton estime qu’à la 1 phase de « fièvre » succède la phase la plus
35aiguë du processus révolutionnaire, la phase de « crise » . Dans cette

des illusions sur Khomeyni. Cf. Kazem RADJAVI, La Révolution iranienne et les
Moudjahédines du peuple, Paris, Anthropos, 1983, p.167.
33 Pour une étude plus approfondie sur l’origine de la guerre, cf. Yan RICHARD,
L’Iran, Naissance d’une république islamique, op. cit., p.320-324.
34 L’analyse sociologique de ce basculement vers la répression dépasse les limites de cet
ouvrage ; nous y faisons référence dans le cadre d’une analyse macro-sociologique. Cf.
Crane BRINTON, The Anatomy of Revolution, New York, Vintage Books, 1965, p. 10-
40.
35 Nous ne prenons pas ces quatre phases dans une approche d’histoire « naturelle »
avec un regard rétrospectif sur les événements du passé mais plutôt comme un
enchaînement d’événements qui auraient pu ne pas se produire. Pour une étude plus
approfondie de la période de crise, cf. M. DOBRY, Sociologie des crises politiques, La
dynamique des mobilisations multisectorielles, Presses de la fondation nationale des
sciences politiques, 1992, p.61-79.
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